STREPSIADÈS.
Et d'abord que fais-tu là? Je t'en prie, dis-le-moi.
SOKRATÈS.
Je marche dans les airs et je contemple le soleil.
STREPSIADÈS.
Alors c'est du haut de ton panier que tu regardes les dieux, et non
pas de la terre, si toutefois...
SOKRATÈS.
Je ne pourrais jamais pénétrer nettement dans les choses d'en haut,
si je ne suspendais mon esprit, et si je ne mêlais la subtilité de ma
pensée avec l'air similaire. Si, demeurant à terre, je regardais d'en
bas les choses d'en haut, je ne découvrirais rien. Car la terre attire
à elle l'humidité de la pensée. C'est précisément ce qui arrive au
cresson.
STREPSIADÈS.
Que dis-tu? Ta pensée attire l'humidité sur le cresson? Mais
maintenant descends, mon petit Sokratès, afin de m'enseigner les
choses pour lesquelles je suis venu.
SOKRATÈS.
Pourquoi es-tu venu?
STREPSIADÈS.
Je veux apprendre à parler. Les prêteurs à intérêts, race intraitable,
me poursuivent, me harcèlent, se nantissent de mon bien.
SOKRATÈS.
Comment t'es-tu donc endetté sans le savoir?
STREPSIADÈS.
C'est l'hippomanie qui m'a ruiné, maladie dévorante. Mais enseigne-moi
l'un de tes deux raisonnements, celui qui sert à ne pas payer, et,
quel que soit le salaire, je jure par les dieux de te le payer.
SOKRATÈS.
Par quels dieux jures-tu? D'abord les dieux ne sont pas chez nous une
monnaie courante.
STREPSIADÈS.
Par quoi jurez-vous donc? Est-ce par de la monnaie de fer, comme à
Byzantion?
SOKRATÈS.
Veux-tu connaître nettement les choses célestes, ce qu'elles sont au
juste?
STREPSIADÈS.
Oui, par Zeus! si elles sont.
SOKRATÈS.
Et converser avec les Nuées, nos divinités?
STREPSIADÈS.
Assurément.
SOKRATÈS.
Assois-toi donc sur la banquette sainte.
STREPSIADÈS.
Voilà, je suis assis.
SOKRATÈS.
Maintenant prends cette couronne.
STREPSIADÈS.
A quoi bon une couronne? Malheur à moi, Sokratès! Est-ce que vous
allez me sacrifier comme Athamas?
SOKRATÈS.
Non; c'est tout ce que nous faisons aux initiés.
STREPSIADÈS.
Eh bien, qu'y gagnerai-je?
SOKRATÈS.
D'être un roué en fait de langage, une cliquette, une fleur de farine.
Seulement, ne bouge pas.
STREPSIADÈS.
Par Zeus! tu ne mens pas! Saupoudré comme je suis, je vais devenir
fleur de farine.
SOKRATÈS.
Il faut que ce vieillard observe le silence et qu'il écoute la prière:
«Souverain maître, Air immense, qui enveloppes la terre de toutes
parts, Æther brillant, et vous, Nuées, vénérables déesses, mères du
tonnerre et de la foudre, levez-vous, ô souveraines, apparaissez au
penseur dans les régions supérieures!»
STREPSIADÈS.
Pas encore, pas encore; pas avant que je me sois enveloppé de ce
manteau, de peur d'être inondé. N'avoir pas pris, en sortant de chez
moi, une casquette de peau de chien, quelle malechance!
SOKRATÈS.
Venez, ô Nuées vénérées, vous manifester à cet homme, soit que vous
occupiez les cimes sacrées de l'Olympos, battues par les neiges, soit
que dans les jardins de votre père Okéanos vous formiez un choeur
sacré avec les Nymphes, soit que, aux bouches du Nilos, vous puisiez
des eaux dans des cornes d'or, que vous résidiez aux Palus Mæotides
ou sur le rocher neigeux du Mimas, écoutez-nous, accueillez notre
sacrifice, et que nos cérémonies vous fassent plaisir.
* * * * *
LE CHOEUR.
Nuées éternelles, élevons-nous, en rosée transparente et légère,
du sein de notre père Okéanos aux bruissements profonds, jusqu'aux
sommets des monts couronnés de forêts, afin de découvrir les horizons
lointains, les fruits qui ornent la Terre sacrée, le cours sonore
des fleuves divins, et la Mer aux mugissements sourds; car l'oeil de
l'Æther brille sans relâche de rayons éclatants. Mais dissipons le
voile pluvieux qui cache nos figures immortelles, et embrassons le
monde de notre regard illimité.
* * * * *
SOKRATÈS.
O Nuées très vénérables, il est certain que vous avez entendu mon
appel. Et toi, as-tu entendu leur voix divine avec le mugissement du
tonnerre?
STREPSIADÈS.
Moi aussi je vous révère, Nuées respectables, et je veux répondre
au bruit du tonnerre, tant il m'a causé de tremblement et d'effroi.
Aussi, tout de suite, permis ou non, je lâche tout.
SOKRATÈS.
Ne raille pas et ne fais pas comme les poètes que grise la vendange.
Sois silencieux: un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.
* * * * *
LE CHOEUR, _se rapprochant de la scène_.
Vierges dispensatrices des pluies, allons vers la terre féconde de
Pallas, voyons le royaume de Kékrops, riche en grands hommes et
mille fois aimé. Là se trouve le culte des initiations sacrées,
le sanctuaire mystique des cérémonies saintes, les offrandes aux
divinités célestes, les temples magnifiques et les statues, les
processions trois fois saintes des bienheureux, victimes couronnées
immolées aux dieux; les festins dans toutes les saisons; et là, au
renouveau, la fête de Bromios, les chants mélodieux des choeurs et la
musique des flûtes frémissantes.
* * * * *
STREPSIADÈS.
Au nom de Zeus, je t'en prie, dis-moi, Sokratès, quelles sont ces
femmes qui font entendre un chant si respectable? Sont-ce quelques
héroïnes?
SOKRATÈS.
Pas du tout; mais les Nuées célestes, grandes divinités des
hommes oisifs, qui nous suggèrent pensée, parole, intelligence,
charlatanisme, loquacité, ruse, compréhension.
STREPSIADÈS.
C'est pour cela qu'en écoutant leur voix, mon âme se sent des ailes;
elle cherche à épiloguer, à ergoter sur de la fumée, à coudre trait
d'esprit à trait d'esprit, pour riposter à l'autre raisonnement. De
telle sorte que, s'il est possible, je souhaite vivement de les voir
en personne.
SOKRATÈS.
Eh bien, regarde du côté de la Parnès. Je les vois descendre lentement
par là.
STREPSIADÈS.
Où donc? Montre-moi.
SOKRATÈS.
Elles s'avancent en grand nombre, à travers les cavités et les bois,
sur une ligne oblique.
STREPSIADÈS.
Qu'est-ce donc? Je ne les vois pas.
SOKRATÈS.
Là, à l'entrée.
STREPSIADÈS.
Ah! oui, maintenant un peu, par là.
SOKRATÈS.
Tu dois maintenant les voir tout à fait, à moins que tu n'aies une
coloquinte de chassie.
STREPSIADÈS.
Oui, par Zeus! O vénérables divinités, elles remplissent toute la
scène.
SOKRATÈS.
Et cependant tu ne savais pas, tu ne croyais pas que ce fussent des
déesses?
STREPSIADÈS.
Non, par Zeus! mais je me figurais que c'était du brouillard, de la
rosée, de la fumée.
SOKRATÈS.
Non, non, par Zeus! Sache que ce sont elles qui nourrissent une foule
de sophistes, des devins de Thourion, des empiriques, des oisifs à
bagues qui vont au bout des ongles et à longs cheveux, des fabricants
de chants pour les choeurs cycliques, des tireurs d'horoscopes,
fainéants, dont elles nourrissent l'oisiveté, parce qu'ils les
chantent.
STREPSIADÈS.
Voilà pourquoi ils chantent «le rapide essor des Nuées humides
qui lancent des éclairs, les tresses du Typhôn aux cent têtes, les
tempêtes furieuses, filles de l'air, agiles oiseaux qu'un vol oblique
fait nager dans les airs, torrents de pluies émanant des Nuées
humides». Et, pour prix de leurs vers, ils engloutissent des tranches
salées d'énormes et bons mulets, et la chair délicate des grives.
SOKRATÈS.
Grâce à elles toutefois, et n'est-ce pas juste?
STREPSIADÈS.
Dis-moi, comment se fait-il, si ce sont vraiment des Nuées, qu'elles
ressemblent à des mortelles? Elles ne le sont pourtant pas?
SOKRATÈS.
Alors que sont-elles donc?
STREPSIADÈS.
Je ne sais pas trop. Elles ressemblent à des flocons de laine et non à
des femmes, j'en atteste Zeus, pas le moins du monde. Et celles-ci ont
des nez.
SOKRATÈS.
Réponds maintenant à mes questions.
STREPSIADÈS.
Dis-moi vite ce que tu veux.
SOKRATÈS.
As-tu vu quelquefois, en regardant en l'air, une nuée semblable à un
centaure, à un léopard, à un loup, à un taureau?
STREPSIADÈS.
De par Zeus! j'en ai vu. Eh bien?
SOKRATÈS.
Elles sont tout ce qu'elles veulent. Et alors, si elles voient un
débauché à longue chevelure, quelqu'un de ces sauvages velus, comme le
fils de Xénophantès, pour se moquer de sa manie, elles se changent en
centaures.
STREPSIADÈS.
Qu'est-ce à dire? Si elles voient Simôn, le voleur des deniers
cyniques, que font-elles?
SOKRATÈS.
Pour le représenter au naturel, elles deviennent tout à coup des
loups.
STREPSIADÈS.
C'est donc pour cela certainement que, hier, voyant Kléonymos, qui a
jeté son bouclier, à la vue de ce lâche, elles sont devenues cerfs.
SOKRATÈS.
Et maintenant, quand elles ont aperçu Klisthénès, tu vois, c'est pour
cela qu'elles sont devenues femmes.
STREPSIADÈS.
Salut, ô souveraines! Aujourd'hui, si vous l'avez fait pour
quelque autre, faites résonner pour moi votre voix céleste, reines
toutes-puissantes.
LE CHOEUR.
Salut, vieillard des anciens jours, pourchasseur des études chères aux
Muses; et toi, prêtre des plus subtiles niaiseries, dis-nous ce que
tu désires. Car nous ne prêtons l'oreille à aucun des sophistes égarés
dans les nuages, si ce n'est à Prodikos, à cause de sa sagesse et de
son bon sens, et à toi, à cause de ta démarche fière dans les rues,
ton regard dédaigneux, tes pieds nus, ta patience à supporter nombre
de maux, et l'air de gravité que tu tiens de nous.
STREPSIADÈS.
O Terre, quelle voix! Qu'elle est sainte, auguste, prodigieuse!
SOKRATÈS.
C'est qu'elles seules sont déesses; tout le reste n'est que bagatelle.
STREPSIADÈS.
Mais, dis-moi, par la Terre! notre Zeus Olympien n'est-il pas dieu?
SOKRATÈS.
Quel Zeus? Trêve de plaisanteries! Il n'y a pas de Zeus.
STREPSIADÈS.
Que dis-tu? Et qui est-ce qui pleut? Dis-moi cela avant tout.
SOKRATÈS.
Ce sont elles; et je t'en donnerai de bonnes preuves. Voyons, où as-tu
jamais vu pleuvoir sans Nuées? Si c'était lui, il faudrait qu'il plût
par un jour serein, elles absentes.
STREPSIADÈS.
Par Apollôn! Ta parole s'applique bien à notre conversation actuelle.
Autrefois je croyais bonnement que Zeus pissait dans un crible. Mais
qui est-ce qui tonne? Dis-le-moi. Cela me fait trembler.
SOKRATÈS.
Elles tonnent en roulant.
STREPSIADÈS.
Comment cela, ô toi qui braves tout?
SOKRATÈS.
Lorsqu'elles sont pleines d'eau, et contraintes à se mouvoir,
précipitées d'en haut violemment, avec la pluie qui les gonfle, puis
alourdies, et lancées les unes contre les autres, elles se brisent et
éclatent avec fracas.
STREPSIADÈS.
Mais qui donc les contraint et les emporte? N'est-ce pas Zeus?
SOKRATÈS.
Pas du tout, mais le Tourbillon Æthéréen.
STREPSIADÈS.
Le Tourbillon? J'ignorais et que Zeus n'existât pas et que le
Tourbillon régnât aujourd'hui à sa place. Mais tu ne m'as encore rien
appris sur le bruit du tonnerre.
SOKRATÈS.
Ne m'as-tu pas entendu te dire que les Nuées étaient pleines d'eau
et, tombant les unes sur les autres, font ce fracas à cause de leur
densité?
STREPSIADÈS.
Voyons, comment peut-on croire cela?
SOKRATÈS.
Je vais te l'enseigner par ton propre exemple. Quand tu t'es rempli
de viande aux Panathènæa et que tu as ensuite le ventre troublé, le
désordre ne le fait-il pas résonner tout à coup?
STREPSIADÈS.
Oui, par Apollôn! je souffre aussitôt, le trouble se met en moi; comme
un tonnerre le manger éclate et fait un bruit déplorable, d'abord
sourdement, pappax, pappax, puis plus fort, papapappax, et quand je
fais mon cas, c'est un vrai tonnerre, papapappax, comme les Nuées.
SOKRATÈS.
Considère donc que, avec ton petit ventre, tu as fait un pet
résonnant: n'est-il pas naturel alors que l'air qui est immense
produise un bruit détonant?
STREPSIADÈS.
En effet, les mots «bruit détonant» et «pet résonnant» ont entre eux
quelque ressemblance. Mais la foudre, d'où lui vient son étincelle de
feu, dis-le-moi, qui tantôt nous frappe et nous consume, tantôt laisse
vivants ceux qu'elle a effleurés? Il est évident que c'est Zeus qui la
lance sur les parjures.
SOKRATÈS.
Mais comment, sot que tu es, toi qui sens l'âge de Kronos, plus
vieux que le pain et la lune, s'il frappait les parjures, comment
n'aurait-il pas foudroyé Simôn, Kléonymos, Théoros? Ce sont pourtant
bien des parjures. Mais il frappe ses propres temples et Sounion, le
cap de l'Attique, et les grands chênes.
STREPSIADÈS.
Je ne sais; mais tu sembles avoir raison. Qu'est-ce donc alors que la
foudre?
SOKRATÈS.
Lorsqu'un vent sec s'élève vers les Nuées et s'y enferme, il en gonfle
l'intérieur comme une vessie; ensuite, par une force fatale il les
crève, s'échappe au dehors avec violence, en raison de la densité, et
s'enflamme lui-même par la fougue de son élan.
STREPSIADÈS.
Par Zeus! la même chose tout à fait m'est arrivée un jour aux Diasia:
je faisais cuire pour ma famille un ventre de truie; je néglige de le
fendre; il se gonfle, éclate tout à coup, me débonde dans les yeux et
me brûle le visage.
LE CHOEUR.
Homme, qui as désiré apprendre de nous la grande sagesse, tu seras
très heureux parmi les Athéniens et les Hellènes, si tu as de la
mémoire, de la réflexion, et de la patience dans l'âme; si tu ne te
lasses ni de rester debout, ni de marcher, ni d'endurer la rigueur
du froid; si tu ne désires pas te mettre à table; si tu t'abstiens
de vin, des gymnases et des autres folies; si tu regardes comme le
meilleur de tout, ainsi qu'il convient à un homme sensé, d'être le
premier par ta conduite, ta prudence et par la force polémique de ta
langue.
STREPSIADÈS.
Pour ce qui est d'une âme forte, d'un souci qui brave l'insomnie, d'un
ventre économe, qui ne s'écoute pas, et qui dîne de sarriette, sois
sans crainte, pour tout cela, je servirais bravement d'enclume.
SOKRATÈS.
A l'avenir, n'est-ce pas, tu ne reconnaîtras plus d'autres dieux que
ceux que nous reconnaissons nous-mêmes: le Khaos, les Nuées et la
Langue, ces trois-là?
STREPSIADÈS.
Jamais, franchement, je ne converserai avec les autres, même si je les
rencontrais: pas de sacrifices, pas de libations, pas d'encens brûlé.
LE CHOEUR.
Dis-nous maintenant avec confiance ce que nous devons faire pour toi;
tu auras pleine satisfaction, si tu nous honores, si tu nous admires,
et si tu veux devenir un habile homme.
STREPSIADÈS.
O Souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite chose: c'est
d'être de cent stades le plus fort des Hellènes dans l'art de parler.
LE CHOEUR.
Tu l'obtiendras de nous: désormais, à partir de ce moment, devant le
peuple, personne ne fera triompher plus d'idées que toi.
STREPSIADÈS.
Je ne tiens pas à exposer de grandes idées; ce n'est pas là que je
vise, mais à retourner la justice de mon côté et à échapper à mes
créanciers.
LE CHOEUR.
Tu obtiendras donc ce que tu désires; car tu ne vises pas au grand:
livre-toi donc bravement à nos ministres.
STREPSIADÈS.
Je le ferai en toute confiance; car la nécessité m'y contraint, étant
donnés ces chevaux marqués du Koppa, et le mariage qui m'a ruiné.
Maintenant que ceux-ci fassent de moi ce qu'ils voudront: je leur
livre mon corps à frapper, à lui faire endurer la faim, la soif, le
chaud, le froid, à le tailler en outre, pourvu que je ne paie pas mes
dettes: je consens à être aux yeux des hommes insolent, beau diseur,
effronté, impudent, vil coquin, colleur de mensonges, hâbleur,
rompu aux procès, table de lois, cliquette, renard, tarière, souple,
dissimulé, visqueux, fanfaron, gibier à étrivières, ordure, retors,
hargneux, lécheur d'écuelles. Dût-on me donner ces noms au passage,
qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront; et, s'ils veulent, par
Dèmètèr! qu'ils me servent en andouille aux penseurs.
LE CHOEUR.
Voilà une volonté! Il n'a pas peur, il a du coeur. Sache que dès
que tu tiendras de moi cette science, tu auras parmi les mortels une
gloire montant jusqu'aux cieux.
STREPSIADÈS.
Que m'arrivera-t-il?
LE CHOEUR.
Tout le temps avec moi tu passeras la vie la plus enviable qui soit
parmi les hommes.
STREPSIADÈS.
Verrai-je jamais cela?
LE CHOEUR.
La foule ne cessera d'assiéger tes portes: on voudra t'aborder, causer
avec toi d'affaires et de procès d'un grand nombre de talents, dignes
des conseils de ta prudence. (_A Sokratès._) Mais toi, commence à
donner au vieillard quelqu'une de tes leçons; mets en mouvement son
esprit, et fais l'épreuve de son intelligence.
SOKRATÈS.
Allons, voyons, dis-moi ton caractère, afin que, sachant qui tu es, je
dirige, d'après un plan nouveau, mes machines de ton côté.
STREPSIADÈS.
Quoi donc? Songes-tu, au nom des dieux! à me battre en brèche?
SOKRATÈS.
Pas du tout, mais je veux t'adresser quelques questions. As-tu de la
mémoire?
STREPSIADÈS.
C'est selon, par Zeus! Si l'on me doit, j'en ai beaucoup; mais si je
dois, infortuné, je n'en ai aucune.
SOKRATÈS.
As-tu de la facilité naturelle à parler?
STREPSIADÈS.
A parler, non; mais à voler, oui.
SOKRATÈS.
Comment pourras-tu donc apprendre?
STREPSIADÈS.
Ne t'inquiète pas; très bien.
SOKRATÈS.
Voyons maintenant; quand je te laisserai quelque sage pensée au sujet
des phénomènes célestes, saisis-la vite.
STREPSIADÈS.
Quoi donc? Happerai-je la sagesse, comme un chien?
SOKRATÈS.
Oh! l'homme ignorant, le barbare! J'ai peur, mon vieux, que tu n'aies
besoin de coups. Voyons, que ferais-tu, si l'on te battait?
STREPSIADÈS.
On me bat; un peu après, je prends des témoins, et ensuite, après un
moment de répit, je vais en justice.
SOKRATÈS.
Voyons maintenant; ôte ton manteau.
STREPSIADÈS.
Ai-je commis quelque faute?
SOKRATÈS.
Non; mais il est prescrit d'entrer nu.
STREPSIADÈS.
Mais je n'entre pas chercher un objet volé!
SOKRATÈS.
Ote-le: pourquoi ce bavardage?
STREPSIADÈS.
Dis-moi seulement ceci: si je suis attentif, et si j'apprends avec
zèle, auquel des disciples serai-je comparable?
SOKRATÈS.
Tu seras le portrait de Khæréphôn.
STREPSIADÈS.
Malheur à moi! J'aurai l'air d'un cadavre.
SOKRATÈS.
Pas un mot; mais suis-moi de ce côté: hâtons-nous.
STREPSIADÈS.
Mets-moi donc maintenant entre les mains un gâteau miellé: j'ai
peur, en entrant là dedans, comme si je descendais dans l'antre de
Trophonios.
SOKRATÈS.
Marche; pourquoi lanterner devant la porte?
* * * * *
LE CHOEUR.
Va gaiement, en raison de ton ouvrage. Bonne chance à ce vieillard,
que son âge avancé n'empêche pas de prendre une teinture des
nouveautés à la mode, et qui s'exerce à la sagesse.
* * * * *
PARABASE _ou_ CHOEUR.
Spectateurs, je vous dirai librement la vérité, j'en atteste Dionysos,
dont je suis le nourrisson. Puissé-je être vainqueur et réputé sage,
moi qui, vous regardant comme des spectateurs intelligents, et pensant
que cette pièce est la meilleure de mes comédies, ai cru devoir vous
la donner à goûter les premiers, vu qu'elle m'a coûté beaucoup de
peine! Et pourtant je me suis retiré, vaincu par des lourdauds, sans
l'avoir mérité. C'est donc ce que je vous reproche, à vous, hommes
habiles, pour lesquels je me suis donné tant de mal. Et cependant
jamais je ne me soustrairai à des juges intelligents comme vous
l'êtes. Car depuis que dans cette réunion, à laquelle il est agréable
de s'adresser, mon Modeste et mon Débauché ont été écoutés avec
un plein succès, moi aussi, vierge alors et n'ayant pas encore la
permission d'enfanter, j'exposai mon fruit; une autre jeune femme le
recueillit, l'emporta, et vous l'avez généreusement nourri et élevé.
Depuis lors votre bienveillance pour moi a eu la constance d'un
serment.
Aujourd'hui, comme une autre Élektra, cette comédie paraît, cherchant
à rencontrer des spectateurs aussi éclairés. Elle reconnaîtra, du
premier coup d'oeil, la chevelure de son frère. Voyez comme elle est
réservée. Elle est la première qui ne vienne pas traînant un morceau
de cuir, rouge par le bout, gros à faire rire les enfants. Elle ne se
moque pas des chauves; elle ne danse pas le kordax; elle n'a pas
de vieillard qui, en débitant les vers, frappe de son bâton son
interlocuteur, pour dissimuler ses grossières plaisanteries; elle
n'entre pas une torche à la main, en criant: «Iou! Iou!» mais elle
s'avance confiante en elle-même et en ses vers. Pour moi, qui suis un
poète de ce caractère, je ne porte pas la tête haute, et je ne cherche
pas à vous tromper, en vous servant deux ou trois fois le même sujet:
je vous apporte des pièces nouvelles de mon invention, qui ne se
ressemblent point entre elles et qui sont toutes ingénieuses. Au
moment de toute sa grandeur j'ai frappé Kléôn en plein ventre, mais je
n'ai pas eu l'audace de le fouler aux pieds abattu. Eux, une fois
que Hyperbolos a donné prise sur lui, ils ne cessent d'écraser ce
malheureux, ainsi que sa mère. Eupolis le premier traîna sur la scène
son Marikas; c'étaient nos Chevaliers mal retournés par une main
mauvaise, avec l'addition d'une vieille ivre, qui dansait le kordax,
invention surannée de Phrynikhos, et une baleine l'avalait. A son
tour, Hermippos a joué Hyperbolos, et maintenant tous les autres se
ruent sur Hyperbolos et m'empruntent la comparaison des anguilles. Que
ceux qui rient avec eux se déplaisent à mes oeuvres. Mais si vous vous
amusez avec moi et avec mes pièces, on dira dans les âges à venir que
vous avez bon goût.
C'est le souverain des dieux, Zeus, plein de grandeur et de
toute-puissance, que j'invoque d'abord pour ce Choeur, et puis le
maître magnanime du trident, remueur farouche de la Terre et de la
plaine salée; et toi, notre père au grand nom, Æther vénérable, qui
entretiens la vie universelle; et toi, Conducteur de coursiers, dont
les rayons éblouissants embrassent l'espace terrestre, divinité grande
parmi les dieux et parmi les mortels.
Très sages spectateurs, ici prêtez-nous attention. Malmenés par vous,
nous vous adressons nos reproches. Plus que tous les autres dieux nous
avons rendu service à votre ville, et nous sommes les seules divinités
à qui vous n'offriez ni sacrifices ni libations, nous qui vous
protégeons. Si l'on décrète quelque expédition insensée, nous toussons
ou nous pleurons. Cet ennemi des dieux, le corroyeur paphlagonien,
lorsque vous l'avez élu stratège, nous avons froncé les sourcils et
manifesté notre colère: «le tonnerre bruit au milieu des éclairs», la
Lune dévia de sa route, et soudain le Soleil, repliant son flambeau
sur lui-même, refusa de nous luire, si Kléôn était stratège. Cependant
vous l'avez élu. Aussi dit-on que la démence s'est répandue sur
la ville, mais que toutefois les dieux tournent à bien vos fautes.
Comment celle-ci peut facilement être utile, nous allons vous le dire.
Si, convainquant ce Kléôn, vraie mouette de corruption et de vol,
vous lui serrez le cou dans une travée, c'en est fait aussitôt de vos
fautes passées, et les affaires de la ville remontent vers le mieux.
Viens aussi, souverain Phoebos, dieu de Dèlos, qui habites la roche
escarpée du Kynthos; et toi, bienheureuse habitante du Temple d'or
d'Éphésos, où les jeunes filles des Lydiens te rendent des honneurs
solennels; et toi encore, Déesse de notre contrée, maîtresse de
l'égide, protectrice de la ville, Athèna; et toi, qui habites la roche
du Parnasse, brillant au milieu des torches agitées par les Bakkhantes
de Delphoe, roi des Orgies, Dionysos.
Au moment où nous étions prêtes à partir, Sélènè nous aborde, et
nous enjoint d'abord de souhaiter toute joie aux Athéniens et à leurs
alliés; puis elle dit qu'elle est furieuse parce que vous l'avez
indignement traitée après qu'elle vous a été utile à tous, non pas en
paroles, mais en réalité. Premièrement, par mois vous n'économisez
pas moins d'une drakhme de lumière; car tous ceux qui sortent le
soir disent: «Enfant, n'achète pas de torches; la lueur de Sélènè est
brillante.» Elle y ajoute, dit-elle, d'autres services; et vous, au
lieu de compter exactement les jours, vous renversez tout du haut
en bas. Aussi, les dieux l'accablent de fréquentes menaces, lorsque,
frustrés du festin, ils reviennent chez eux, sans avoir eu la fête
d'après l'ordre des jours. Quand il faudrait sacrifier, vous donnez
la question ou vous êtes en procès. Souvent, tandis que, nous autres
dieux, nous jeûnons en signe de deuil pour la mort de Memnôn ou de
Sarpédôn, vous vous livrez aux libations ou au rire. Voilà pourquoi
Hyperbolos, élevé cette année aux fonctions de hiéromnémôn, nous,
dieux, nous lui avons enlevé sa couronne. Il saura mieux désormais que
c'est d'après Sélènè qu'il faut régler les jours de la vie.
* * * * *
SOKRATÈS.