Par la Respiration! Par le Khaos! Par l'Air, je n'ai jamais vu d'homme

si grossier, si stupide, si gauche, si oublieux! Les jeux d'esprit

les plus simples, il les oublie, avant même de les avoir appris.

Cependant, je veux l'appeler ici à la porte, au grand jour. Où es-tu,

Strepsiadès? Sors, et prends ton grabat.

STREPSIADÈS.

Mais elles ne veulent pas me le laisser apporter, les punaises!

SOKRATÈS.

Pose-le vite, et fais attention.

STREPSIADÈS.

M'y voici.

SOKRATÈS.

Voyons, que veux-tu d'abord apprendre, pour le moment, de toutes les

choses que tu ignores, dis-le-moi? Les mesures, les rhythmes, les

vers?

STREPSIADÈS.

Moi? Les mesures: car, l'autre jour, un marchand de farine d'orge m'a

trompé de deux khoenix.

SOKRATÈS.

Ce n'est pas là ce que je te demande, mais quelle mesure te paraît la

plus belle, le trimètre ou le tétramètre?

STREPSIADÈS.

Pour moi, rien n'est supérieur au demi-setier.

SOKRATÈS.

Tu dis des sottises, brave homme.

STREPSIADÈS.

Parie avec moi que le demi-setier est un tétramètre.

SOKRATÈS.

Va-t'en aux corbeaux! Tu n'es qu'un rustre et un ignorant! Peut-être

pourras-tu mieux apprendre les rhythmes.

STREPSIADÈS.

A quoi me serviront les rhythmes pour la farine d'orge?

SOKRATÈS.

D'abord à être aimable en société, puis à comprendre ce que sont dans

les rhythmes le rhythme énoplien et le rhythme du daktyle.

STREPSIADÈS.

Du daktyle?

SOKRATÈS.

Oui, par Zeus!

STREPSIADÈS.

Je le connais.

SOKRATÈS.

Dis alors.

STREPSIADÈS.

Quel autre cela peut-il être que ce doigt-ci. J'en ai usé, dès mon

enfance, de ce doigt-là.

SOKRATÈS.

Tu es un rustre et un lourdaud.

STREPSIADÈS.

Mais, misérable, je ne désire apprendre rien de tout cela, rien.

SOKRATÈS.

Quoi donc alors?

STREPSIADÈS.

Voici, voici; le raisonnement le plus injuste.

SOKRATÈS.

Mais il y a d'abord, avant cela, beaucoup d'autres choses à apprendre:

ainsi, parmi les quadrupèdes, quels sont vraiment les mâles?

STREPSIADÈS.

Mais je connais les mâles, si j'ai bien ma tête; bélier, bouc,

taureau, chien, coq.

SOKRATÈS.

Vois-tu ce qui t'arrive? Tu donnes le nom de coq aussi bien à la

femelle qu'au mâle.

STREPSIADÈS.

Comment donc? voyons!

SOKRATÈS.

Comment? Un coq et une coq.

STREPSIADÈS.

Par Poséidon! mais de quel nom veux-tu que je l'appelle?

SOKRATÈS.

«Femelle du coq» et l'autre «coq».

STREPSIADÈS.

«Femelle du coq»! Par l'Air! voilà qui est bien. Pour cette leçon

seule, je remplirais de farine d'orge, jusqu'aux bords, ton auge à

pétrir.

SOKRATÈS.

Autre faute! Tu donnes la qualité de mâle à un être femelle.

STREPSIADÈS.

Comment, en la désignant, fais-je de l'auge un mâle?

SOKRATÈS.

Absolument comme quand tu dis «Kléonymos».

STREPSIADÈS.

Comment cela? Dis-le-moi.

SOKRATÈS.

Parce que auge (kardopos) et Kléonymos sont du même genre.

STREPSIADÈS.

Mais, mon bon, Kléonymos n'avait pas d'auge à pétrir: il se servait

d'un mortier rond. Enfin, comment dire?

SOKRATÈS.

Comment? «La auge», comme tu dirais «la Sostrata».

STREPSIADÈS.

«La auge» au féminin?

SOKRATÈS.

C'est bien dit.

STREPSIADÈS.

C'est cela même: «la auge» (kardopè) comme «la Kléonymè».

SOKRATÈS.

Maintenant il faut que tu apprennes à distinguer les noms propres

masculins des féminins.

STREPSIADÈS.

Mais je connais des noms féminins.

SOKRATÈS.

Dis.

STREPSIADÈS.

Lysilla, Philinna, Klitagora, Dèmètria.

SOKRATÈS.

Et des noms masculins?

STREPSIADÈS.

Dix mille: Philoxénos, Mélèsias, Amynias.

SOKRATÈS.

Mais, malheureux! ce ne sont pas là des noms d'hommes.

STREPSIADÈS.

Comment! Pas des noms d'hommes?

SOKRATÈS.

Pas du tout. Comment, si cela se rencontrait, appellerais-tu Amynias?

STREPSIADÈS.

Comment? «Ohé, dirais-je, ici, ici, Amynia!»

SOKRATÈS.

Vois-tu? Tu appelles Amynias «Amynia», d'un nom de femme!

STREPSIADÈS.

Aussi ai-je raison, puisqu'«elle» ne va pas à l'armée. Mais à quoi

sert d'apprendre ce que nous savons tous?

SOKRATÈS.

A rien, par Zeus! Mais couche-toi là.

STREPSIADÈS.

Pourquoi faire?

SOKRATÈS.

Songe un peu à tes affaires.

STREPSIADÈS.

Ah! je t'en prie, pas là. S'il le faut, laisse-moi m'étendre par terre

pour rêver à tout cela.

SOKRATÈS.

Cela ne se peut pas autrement.

STREPSIADÈS.

Malheureux! Quel supplice les punaises vont m'infliger aujourd'hui!

SOKRATÈS.

Médite et réfléchis; tourne ton esprit dans tous les sens;

concentre-le. Dès que tu tomberas dans le vide, bondis vers une autre

idée: que le sommeil doux à l'âme soit absent de tes yeux!

STREPSIADÈS.

Aie! aie! aie! aie!

SOKRATÈS.

Qu'as-tu donc? que souffres-tu?

STREPSIADÈS.

C'est fait de moi, misérable! Du lit s'échappent des Korinthiens qui

me mordent; ils me déchirent les flancs, ils me boivent l'âme, ils

m'arrachent les testicules, ils me fouillent le derrière, ils me

tuent.

SOKRATÈS.

Que ta douleur ne crie pas si fort!

STREPSIADÈS.

Mais comment? Envolé mon argent, envolée ma couleur, envolée ma

chance, envolée ma chaussure, et, pour comble de maux, tout en

chantant pendant que je monte la garde, envolé moi-même.

SOKRATÈS.

Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne songes-tu pas?

STREPSIADÈS.

Moi? Oui, par Poséidôn!

SOKRATÈS.

Et à quoi songes-tu?

STREPSIADÈS.

A savoir si les punaises laisseront quelque bribe de moi.

SOKRATÈS.

Va-t'en à la malheure!

STREPSIADÈS.

Mais, mon bon, la malheure est arrivée.

SOKRATÈS.

Oh! le mollasse! enveloppe-toi la tête. Il faut trouver un procédé

artificieux, une ruse.

STREPSIADÈS.

Hélas! qui m'enveloppera, comme procédé artificieux, d'une peau de

mouton?

* * * * *

SOKRATÈS.

Voyons maintenant! Commençons par regarder ce que fait notre homme.

Hé! l'homme! Dors-tu?

STREPSIADÈS.

Par Apollôn! non, je ne dors pas.

SOKRATÈS.

Tiens-tu quelque chose?

STREPSIADÈS.

Par Zeus! rien du tout.

SOKRATÈS.

Rien absolument?

STREPSIADÈS.

Rien qu'un certain objet dans ma main droite.

SOKRATÈS.

Allons! couvre-toi vite, et médite.

STREPSIADÈS.

Pourquoi? Dis-le-moi, Sokratès.

SOKRATÈS.

Dis toi-même d'abord ce que tu veux trouver.

STREPSIADÈS.

Tu as entendu dix mille fois ce que je veux au sujet des intérêts, le

moyen de n'en payer à personne.

SOKRATÈS.

Va donc, couvre-toi; fixe ta pensée fugitive; examine la chose par le

menu, distinguant et réfléchissant.

STREPSIADÈS.

Malheureux que je suis!

SOKRATÈS.

Doucement. Si une pensée t'embarrasse, laisse-la, passe outre; puis

reviens-y; remets en mouvement la même pensée, et place-la dans la

balance.

STREPSIADÈS.

O mon petit Sokratès bien-aimé.

SOKRATÈS.

Qu'est-ce donc, vieillard?

STREPSIADÈS.

Au sujet des intérêts j'ai une idée ingénieuse.

SOKRATÈS.

Indique-la. Allons, dis-moi ce que c'est.

STREPSIADÈS.

Si j'achetais une femme thessalienne pour faire descendre la lune

pendant la nuit! Je l'enfermerais ensuite comme un miroir dans un étui

rond, et puis je la garderais.

SOKRATÈS.

A quoi cela te servirait-il?

STREPSIADÈS.

A quoi? Si désormais la lune ne se levait plus du tout, je ne paierais

pas d'intérêts.

SOKRATÈS.

Comment cela?

STREPSIADÈS.

Parce que, chaque mois, on paie l'argent prêté.

SOKRATÈS.

Très bien. Mais je vais te proposer un autre tour d'adresse. Si l'on

te condamnait en justice à payer cinq talents, comment annulerais-tu

cet arrêt? Dis-le-moi.

STREPSIADÈS.

Comment? Comment? Je ne sais pas. Aussi faut-il chercher.

SOKRATÈS.

N'enroule pas toujours ta pensée autour de toi; mais lâche tes idées

dans l'air, donne-leur l'essor, comme à un hanneton qu'un fil retient

par la patte.

STREPSIADÈS.

J'ai une annulation d'arrêt des plus ingénieuses, tu vas en convenir

avec moi.

SOKRATÈS.

Laquelle?

STREPSIADÈS.

Tu as sans doute déjà vu chez les vendeurs de drogues une pierre

belle, diaphane, au moyen de laquelle ils allumaient du feu?

SOKRATÈS.

C'est le cristal que tu veux dire?

STREPSIADÈS.

Oui.

SOKRATÈS.

Eh bien, qu'en ferais-tu?

STREPSIADÈS.

Je prendrais cette pierre, et quand le greffier écrirait l'arrêt, moi,

debout, à l'écart, j'emploierais le soleil à fondre les lettres de ma

condamnation.

SOKRATÈS.

Sagement fait, j'en atteste les Kharites!

STREPSIADÈS.

Quelle jouissance pour moi d'effacer une condamnation de cinq talents!

SOKRATÈS.

Voyons, trouve-moi vite ceci.

STREPSIADÈS.

Quoi?

SOKRATÈS.

Le moyen de retourner une condamnation contre tes adversaires, au

moment même de la subir, faute de témoins.

STREPSIADÈS.

Tout ce qu'il y a de plus insignifiant, et très facile.

SOKRATÈS.

Dis donc.

STREPSIADÈS.

Eh bien, je le dis. S'il ne restait plus qu'une affaire à juger, avant

qu'on appelât la mienne, je courrais me pendre.

SOKRATÈS.

Cela ne signifie rien.

STREPSIADÈS.

Mais si, de par les dieux! Personne à moi une fois mort n'enverrait

d'assignation.

SOKRATÈS.

Tu déraisonnes. Va-t'en; je ne veux plus te donner de leçons.

STREPSIADÈS.

Pourquoi, Sokratès, au nom des dieux?

SOKRATÈS.

Parce que, à chaque instant, tu oublies ce qu'on t'apprend. Pour le

moment, qu'est-ce que je t'ai d'abord enseigné ici? Parle.

STREPSIADÈS.

Voyons un peu! Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était

d'abord? Qu'est-ce que c'était que la chose où l'on pétrit la farine

d'orge? Malheur! Qu'est-ce que c'était?

SOKRATÈS.

Aux corbeaux et à la malheure cette vieille ganache oublieuse et

stupide!

STREPSIADÈS.

Hélas! Que vais-je devenir? Je suis un homme perdu, si je n'apprends

pas à bien retourner ma langue. O Nuées, donnez-moi quelque bon

conseil.

LE CHOEUR.

Pour nous, ô vieillard, nous te conseillons, si tu as un fils, élevé

par toi, de l'envoyer apprendre à ta place.

STREPSIADÈS.

Oui, j'ai un fils beau et bon, mais il ne veut pas apprendre. Que

ferai-je?

LE CHOEUR.

Et tu le souffres?

STREPSIADÈS.

Il est plein de vigueur et de santé, et, par des femmes de haute

volée, il descend de Koesyra. Je vais le trouver. S'il ne veut pas, je

n'ai plus qu'à le chasser de la maison. (_A Sokratès._) Toi, rentre,

et attends-moi un instant.

LE CHOEUR, _à Sokratès près de sortir_.

Ne vois-tu pas tous les biens que tu vas obtenir sur-le-champ de nous

seules parmi les divinités? Voilà un homme prêt à faire tout ce que tu

lui ordonneras. Tu le vois. Le connaissant émerveillé, et absolument

enthousiasmé, il faut le laper autant que possible, et vivement.

D'ordinaire, les affaires de ce genre cèdent la place à d'autres.

* * * * *

STREPSIADÈS.

Non, par le Brouillard! tu ne resteras pas ici davantage. Va manger,

si tu veux, les colonnes de Mégaklès.

PHIDIPPIDÈS.

Mais, excellent père, qu'as-tu donc? Tu n'es pas dans ton bon sens,

j'en jure par Zeus Olympien!

STREPSIADÈS.

Voyez, voyez, «Zeus Olympien»! Quelle folie! Croire à Zeus, à ton âge!

PHIDIPPIDÈS.

D'où vient donc que tu ris ainsi?

STREPSIADÈS.

Parce que je songe que tu es assez petit garçon pour avoir en tête ces

vieilleries. Cependant approche, pour en savoir davantage; je vais te

dire une chose, dont la connaissance fera de toi un homme. Seulement,

n'en dis rien à personne.

PHIDIPPIDÈS.

Voyons, qu'est-ce que c'est?

STREPSIADÈS.

Tu as juré par Zeus.

PHIDIPPIDÈS.

Oui.

STREPSIADÈS.

Vois donc comme il est bon d'apprendre. Phidippidès, il n'y a pas de

Zeus.

PHIDIPPIDÈS.

Qu'y a-t-il alors?

STREPSIADÈS.

C'est Tourbillon qui règne, après avoir chassé Zeus.

PHIDIPPIDÈS.

Allons donc! est-ce que tu radotes?

STREPSIADÈS.

Sache que c'est comme cela.

PHIDIPPIDÈS.

Et qui le dit?

STREPSIADÈS.

Sokratès de Mêlos, et Khæréphôn, qui connaît les sauts des puces.

PHIDIPPIDÈS.

En es-tu donc à ce point de démence, que tu croies à ces hommes

bilieux?

STREPSIADÈS.

Parles-en mieux, et ne dis pas de mal de ces hommes habiles et pleins

de sens, dont pas un, par économie, ne se fait jamais raser, ni ne se

parfume, ni ne va aux bains pour se laver; tandis que toi, comme

si j'étais mort, tu gaspilles mon avoir. Mais va-t'en au plus vite

étudier à ma place.

PHIDIPPIDÈS.

Et que peut-on apprendre de bon de ces gens-là?

STREPSIADÈS.

Vraiment? Tout ce qu'il y a de sciences parmi les hommes. Tu verras

combien toi-même tu es ignorant et épais. Mais attends-moi ici un

instant.

PHIDIPPIDÈS.

Quel malheur! Que faire? Mon père est fou! Dois-je le faire interdire

pour cause de démence, ou prévenir de sa folie les faiseurs de

cercueils?

STREPSIADÈS.

Voyons un peu! Comment appelles-tu cet oiseau? Dis-le-moi.

PHIDIPPIDÈS.

Un coq.

STREPSIADÈS.

Bien. Et cette femelle?

PHIDIPPIDÈS.

Un coq.

STREPSIADÈS.

Tous les deux de même; tu me fais rire. Ne recommence plus dorénavant,

mais appelle celle-ci «femelle du coq» et cet autre «coq».

PHIDIPPIDÈS.

«Femelle du coq»! Ce sont là les nesses que tu viens d'apprendre chez

les Fils de la Terre.

STREPSIADÈS.

Et beaucoup d'autres choses. Mais ce que j'apprenais successivement,

je l'oubliais tout de suite, à cause du nombre des années.

PHIDIPPIDÈS.

Est-ce aussi pour cela que tu as perdu ton manteau?

STREPSIADÈS.

Je ne l'ai pas perdu, mais je l'ai emphilosophé.

PHIDIPPIDÈS.

Et tes sandales, qu'en as-tu fait, pauvre insensé?

STREPSIADÈS.

Comme Périklès, je les ai perdues pour le nécessaire. Mais viens,

marche, allons; et, si c'est pour obéir à ton père, sois en faute.

Moi, quand tu n'avais encore que six ans et que tu bégayais, je

t'obéissais, et la première obole que je touchai, comme juge au

tribunal des hèliastes, je t'en ai acheté un petit chariot aux Diasia.

PHIDIPPIDÈS.

Oui, mais un temps viendra où tu te repentiras de ce que tu fais.

STREPSIADÈS.

Tout va bien, puisque tu obéis. Ici, ici, Sokratès! Sors, je t'amène

mon fils, que voici: il ne voulait pas, mais je l'ai décidé.

* * * * *

SOKRATÈS.

C'est encore un enfant, peu rompu à nos paniers suspendus en l'air.

PHIDIPPIDÈS.

A toi de t'y rompre, si tu y restais pendu!

STREPSIADÈS.

Aux corbeaux! Tu insultes ton maître.

SOKRATÈS.

Ah! «Si tu y restais pendu», quelle mauvaise manière de parler, et les

lèvres largement ouvertes! Comment ce jeune homme saura-t-il jamais se

tirer d'un procès, citer des témoins, avoir la faculté persuasive ou

dissolvante? Voilà donc ce que pour un talent enseignait Hyperbolos!

STREPSIADÈS.

Qu'importe? Instruis-le. C'est une nature philosophique. Tout petit

petit enfant, il bâtissait chez nous des maisons, il sculptait des

vaisseaux, il construisait des chariots de cuir, et avec des écorces

de grenade il faisait des grenouilles: c'était à ravir. Apprends-lui

donc les deux Raisonnements, le fort et puis le faible, qui triomphe

du fort à l'aide de l'injustice: tout au moins enseigne-lui l'injuste

par n'importe quel moyen.

SOKRATÈS.

Il va s'instruire en entendant les deux Raisonnements eux-mêmes.

STREPSIADÈS.

Moi, je m'en vais. Souviens-toi maintenant de le mettre en état de

réfuter tout ce qui est juste.

LE JUSTE.

Viens ici, et montre-toi aux spectateurs, si impudent que tu sois.

L'INJUSTE.

Allons où tu voudras, il me sera beaucoup plus facile, en parlant

devant la multitude, de t'anéantir.

LE JUSTE.

M'anéantir, toi? Qui es-tu donc?

L'INJUSTE.

Le Raisonnement.

LE JUSTE.

Oui, le plus faible.

L'INJUSTE.

Mais je te vaincrai, toi qui te vantes d'être le plus fort.

LE JUSTE.

Par quel art?

L'INJUSTE.

Par la nouveauté de mes idées.

LE JUSTE.

En effet, elles fleurissent parmi les insensés.

L'INJUSTE.

Non pas; auprès des sages.

LE JUSTE.

Je te mettrai à male mort.

L'INJUSTE.

Dis-moi, en quoi faisant?

LE JUSTE.

En disant ce qui est juste.

L'INJUSTE.

Et moi je renverserai tout cela, en te contredisant. Et d'abord je

soutiens absolument qu'il n'y a pas de justice.

LE JUSTE.

Pas de justice?

L'INJUSTE.

Oui; où est-elle?

LE JUSTE.

Chez les dieux.

L'INJUSTE.

Comment donc, si la justice existe, Zeus n'a-t-il pas péri pour avoir

enchaîné son père?

LE JUSTE.

Eh quoi! Voilà où en est venue la perversité? Apporte-moi un bassin.

L'INJUSTE.

Tu es un vieux radoteur, un mal équilibré!

LE JUSTE.

Tu es un infâme et un éhonté!

L'INJUSTE.

Tu me couvres de roses.

LE JUSTE.

Un impie!

L'INJUSTE.

Tu me couronnes de lis.

LE JUSTE.

Un parricide!

L'INJUSTE.

Tu m'arroses d'or, sans t'en apercevoir.

LE JUSTE.

Autrefois ce n'était pas de l'or, mais du plomb.

L'INJUSTE.

Aujourd'hui, ce m'est une parure.

LE JUSTE.

Tu n'es pas mal effronté.

L'INJUSTE.

Et toi, une vraie ganache.

LE JUSTE.

C'est à cause de toi que les jeunes gens ne veulent plus fréquenter

les écoles. On ne tardera pas à connaître chez les Athéniens ce que tu

enseignes à des fous.

L'INJUSTE.

Tu es d'une saleté honteuse.

LE JUSTE.

Et toi dans une bonne situation; mais il n'y a pas longtemps que

tu mendiais. Tu disais: «Je suis Téléphos le Mysien,» tirant de ta

besace, pour les grignoter, des maximes de Pandélétos.

L'INJUSTE.

La belle sagesse...

LE JUSTE.

La belle folie...

L'INJUSTE.

Que tu nous vantes!

LE JUSTE.

Que la tienne et celle de la ville qui te nourrit, toi le corrupteur

des jeunes gens.

L'INJUSTE.

Ne veux-tu pas instruire ce jeune homme, vieux Kronos?

LE JUSTE.

Sans doute, s'il faut le sauver et ne pas l'exercer seulement au

bavardage.

L'INJUSTE.

Viens ici, et laisse celui-ci à sa folie!

LE JUSTE.

Je te ferai crier, si tu avances la main vers lui.

LE CHOEUR.

Trêve à cette lutte et à ces insultes. Mais fais voir, toi, ce que

tu enseignais aux hommes d'autrefois; toi, ce qu'est l'éducation

nouvelle. De la sorte, après vous avoir entendus tous les deux exposer

le pour et le contre, il jugera quelle école il faut fréquenter.

LE JUSTE.

Je veux bien faire ainsi.

L'INJUSTE.

Moi aussi je le veux.

LE CHOEUR.

Voyons donc qui des deux parlera le premier.

L'INJUSTE.

Je lui accorde la parole; puis, quand il aura parlé, je décocherai sur

lui des expressions et des pensées nouvelles. A la fin, s'il se met à

grommeler, je fais de mes idées une volée de bourdons, qui lui piquent

la figure et les deux yeux et le mettent à mal.

LE CHOEUR.

Maintenant, que les rivaux, confiants dans leurs procédés oratoires,

dans leurs pensées, dans leurs réflexions sentencieuses, montrent

lequel des deux paraîtra le plus fort dans l'art de parler.

Aujourd'hui, en effet, c'est l'épreuve décisive de la philosophie,

pour laquelle mes amis livrent un grand combat. Allons, toi, qui

couronnas les anciens de si nobles vertus, romps le silence en faveur

de l'éducation que tu aimes, et fais-nous connaître ton caractère.

LE JUSTE.

Je dirai donc l'ancienne éducation, en quoi elle consistait, lorsque

florissait mon enseignement de la justice et que la prudence était en

honneur. D'abord il ne fallait pas entendre un enfant souffler mot;

puis ils s'avançaient en bon ordre dans les rues vers l'école

du maître de musique, les cheveux longs, nus, serrés, la neige

tombât-elle comme d'un tamis. Là ils apprenaient, les cuisses

écartées, à chanter: «Pallas redoutable destructrice des villes» ou:

«Cri retentissant au loin»; soutenant l'harmonie que leurs pères leur

avaient enseignée. Si quelqu'un d'eux faisait quelque bouffonnerie ou

donnait à sa voix une inflexion mélodique comme celles que les élèves

de Phrynis modulent à l'opposé de la mélodie, il était châtié, roué

de coups, comme insultant aux Muses. Dans la palestre, les enfants

s'asseyaient les jambes allongées, de manière à ne faire voir aux

voisins rien d'indécent. Aussitôt qu'ils s'étaient remis debout, ils

essuyaient la place, et veillaient à ne laisser aux amants aucune

empreinte de leur sexe. Pas un enfant ne se frottait d'huile

au-dessous du nombril; et le milieu de leur corps florissait de rosée

et de duvet comme les fruits. Nul d'entre eux, donnant à sa voix une

mollesse toute féminine, ne s'avançait vers un amant, en l'attirant

des yeux. Nul, au repas, ne se fût permis de prendre une tête de

raifort; nul de s'emparer de l'anèthon réservé aux vieillards ou du

persil; nul de manger du poisson ou des grives, nul d'avoir les pieds

croisés.

L'INJUSTE.

Vieilleries contemporaines des Diopolia, des Cigales, de Kékidas, des

Bouphonies!

LE JUSTE.

C'est pourtant ce qu'il en est; c'est par cette éducation que j'ai

formé les héros qui combattaient à Marathôn. Mais toi, tu leur

enseignes aujourd'hui à s'empaqueter tout d'abord dans des vêtements.

Aussi je m'indigne, quand il leur faut danser aux Panathènæa, de

les voir tenir leurs boucliers devant leur corps sans songer à

Tritogénéia. Ose donc, jeune homme, me choisir, moi, le Raisonnement

supérieur. Tu apprendras à détester l'Agora, à t'abstenir des bains,

à avoir honte de ce qui est honteux, et, si quelqu'un te raille, à

prendre feu; à te lever de ton siège au passage des vieillards, à ne

rien faire de mal à tes parents, à ne commettre aucun acte indécent,

car tu dois figurer la statue de la Pudeur; à ne pas courir après

une danseuse, car si tu te mets à cette poursuite, une courtisane

te jettera une pomme, et tu seras privé de ta réputation; à ne

pas contredire ton père, à ne pas lui donner le nom de lapétos, en

reprochant son âge à ce vieillard qui t'a nourri.

L'INJUSTE.

Si tu crois, jeune homme, à tout ce qu'il te dit, par Dionysos! tu

ressembleras aux fils de Hippokratès, et on t'appellera le «poupon qui

tette».

LE JUSTE.

Tu passeras ton temps, luisant et fleurant bon, dans les gymnases,

ne débitant pas sur l'Agora de mauvaises pointes comme on le fait

aujourd'hui; on ne te traînera pas en justice pour une méchante

affaire pleine d'objections subtiles et ruineuses. Mais tu descendras

à l'Akadèmia, pour courir sous les oliviers sacrés, la tête ceinte

d'un roseau blanc, avec un sage compagnon de ton âge, respirant le

smilax, le loisir et la jonchée blanche des peupliers... épanoui par

la saison printanière, quand le platane et l'ormeau échangent leurs

murmures. Si tu fais ce que je te dis, et si tu y appliques ton

intelligence, tu auras toujours la poitrine grasse, le teint clair,

les épaules larges, la langue courte, les fesses charnues, le pénis

petit. Mais si tu t'attaches à ceux du jour, tu auras tout de suite

le teint pâle, les épaules petites, la poitrine resserrée, la langue

longue, les fesses petites, les parties fortes, des décrets à n'en

plus finir. On te rendra prêt à croire que le honteux est honnête et

que l'honnête est honteux, et tu seras, en outre, l'image de l'infamie

d'Antimakhos.

LE CHOEUR.

O toi qui habites les tours élevées de la glorieuse sagesse, quel

doux parfum de bon sens fleurit dans tes discours! Heureux ceux qui

vivaient au temps des hommes de jadis! (_A l'Injuste._) Quant à toi,

qui possèdes les séductions du langage, il te faut trouver des idées

nouvelles, car ton rival a eu du succès. Tu as besoin, ce me semble,

de vigoureux arguments pour le surpasser et pour ne pas être un objet

de risée.

L'INJUSTE.

Enfin! Il y a longtemps que la bile m'étouffe et que je brûle de

renverser tous ces arguments par les miens. Moi, je m'entends appeler

le Raisonnement inférieur par ces métaphysiciens, parce que, le

premier, j'ai imaginé de contredire les lois et le droit. Mais

n'est-ce pas une valeur de dix mille statères, que de prendre en main

la cause la plus faible et de la gagner? Or, vois comment je ruine

l'éducation dans laquelle il met sa confiance. Il dit d'abord qu'il ne

te permettra pas de prendre des bains chauds. Mais quelle raison as-tu

de blâmer les bains chauds?

LE JUSTE.

Parce qu'ils sont très mauvais et qu'ils amollissent l'homme.

L'INJUSTE.

Arrête! Je te tiens tout de suite à bras-le-corps, et tu ne peux

échapper. Parle. Dis-moi quel est des fils de Zeus le héros à l'âme,

selon toi, le plus haut placée, et qui accomplit le plus de travaux?

LE JUSTE.

Je pense qu'il n'y a pas d'homme supérieur à Hèraklès.

L'INJUSTE.

Eh bien! Où as-tu jamais vu des bains froids portant le nom de

Hèraklès? Et cependant qui a été plus courageux?

LE JUSTE.

Oui, voilà, voilà bien les raisons que les jeunes gens ont, chaque

jour, à la bouche pour remplir les bains et vider les palestres!

L'INJUSTE.

Tu blâmes ensuite l'habitude de l'Agora; moi, je l'approuve. Si

c'était un mal, jamais Homèros n'aurait fait un harangueur de Nestôr

et des autres sages. De là je passe à l'usage de la langue: il dit

que les jeunes gens ne doivent pas l'exercer, moi je prétends le

contraire; il dit qu'il faut user de modestie: voilà deux principes

détestables. Où as-tu jamais vu que la modestie fût un bien réel?

Parle, convaincs-moi.

LE JUSTE.

A nombre de gens. C'est ainsi que Pèleus reçut une épée.

L'INJUSTE.

Une épée? Il y fit un joli profit, le malheureux! Hyperbolos, au moyen

de ses lampes, n'a-t-il pas gagné des milliers de talents avec sa

méchanceté et non, par Zeus! avec son épée?

LE JUSTE.

Et cependant Pèleus, en raison de sa modestie, a épousé Thétis.

L'INJUSTE.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier · 第 8 / 16 段