LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ne décides-tu pas, Dèmos, lequel de nous deux a le mieux servi toi et

ton ventre?

DÈMOS.

Par quel moyen prouverai-je aux spectateurs que j'ai bien choisi entre

vous deux?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te le dirai. Va, sans rien dire, prendre ma corbeille; fouilles-y,

et ensuite dans celle du Paphlagonien: de la sorte tu jugeras bien.

DÈMOS.

Eh bien, qu'y a-t-il dans la tienne?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu ne vois donc pas, mon petit papa, qu'elle est vide? Je t'ai tout

apporté.

DÈMOS.

Voilà une corbeille dévouée à Dèmos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Visite maintenant ici celle du Paphlagonien. Vois-tu?

DÈMOS.

Bon Dieu, comme elle est pleine de bonnes choses! Quelle ampleur de

gâteau il s'était réservée! Et à moi il donnait cette toute petite

rognure.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est pourtant ce qu'il t'a toujours fait: il te donnait très peu de

ce qu'il prenait, et il en gardait pour lui la meilleure part.

DÈMOS.

Misérable! Tu volais, et tu me trompais! Et moi, je t'ai tressé des

couronnes et donné des présents.

KLÉÔN.

Je volais pour le bien de l'État.

DÈMOS.

Dépose à l'instant cette couronne, pour que je la mette au front de

l'homme que voici.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Dépose-la vite, gibier à étrivières.

KLÉÔN.

Non certes; j'ai par devers moi un oracle Pythique, désignant celui-là

seul par qui je dois être vaincu.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et c'est mon nom qu'il indique: c'est par trop clair.

KLÉÔN.

Mais je veux te convaincre avec preuve si tu as le moindre rapport

avec les paroles du Dieu. Tout enfant, à l'école de quel maître

allais-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est dans les cuisines que j'ai été formé à coups de poing.

KLÉÔN.

Que dis-tu? Ah! cet oracle s'adapte à mon idée! Bien; et chez le

maître de palestre quel exercice apprenais-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

A voler, à me parjurer, à regarder en face la partie adverse.

KLÉÔN.

O Phoebos Apollôn Lykios, que me réserves-tu? Quel métier as-tu fait,

devenu homme?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Vendre des andouilles, et m'accoupler.

KLÉÔN.

Malheureux que je suis! C'est fait de moi! Légère est l'espérance qui

me soutient. Mais, dis-moi, est-ce en effet sur l'Agora que tu vendais

tes andouilles, ou bien aux portes?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Aux portes, où se fait le commerce des salaisons.

KLÉÔN.

O ciel! l'oracle du Dieu est accompli. Roulez-moi infortuné dans ma

demeure. Chère couronne, adieu, disparais; c'est à regret que je te

quitte; un autre va te prendre et te garder. Il n'est pas plus voleur,

mais il est plus chanceux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Zeus Hellènios, à toi cette victoire!

LE CHOEUR.

Salut, beau vainqueur; souviens-toi que je t'ai fait ce que tu es, un

homme! Je t'en demande une faible récompense, c'est d'être pour toi

Phanos, greffier du tribunal.

DÈMOS, _au marchand d'andouilles_.

Dis-moi quel est ton nom?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Agorakritos, car j'ai été nourri sur l'Agora, au milieu des procès.

DÈMOS.

Je me remets donc aux mains d'Agorakritos, et je lui livre ce

Paphlagonien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, Dèmos, j'emploierai mon zèle à te bien servir, de telle sorte

que tu avoueras n'avoir jamais vu d'homme plus dévoué à la ville des

Gobe-mouches.

* * * * *

LE CHOEUR.

Quoi de plus beau, à notre début ou à notre fin, que de chanter les

entraîneurs des coursiers rapides, sans chagriner, de gaieté de coeur,

Lysistratos, ou Théomantis sans foyer. Celui-ci, cher Apollôn, à tout

jamais pauvre, fond en larmes, en embrassant ton carquois dans le

temple pythique, pour ne pas mourir de faim.

Injurier les méchants n'est point chose odieuse, mais honorable aux

yeux des bons, quand on s'en acquitte bien. Si l'homme, qui doit

entendre nombre de traits méchants, était connu, je ne mentionnerais

pas le nom d'un ami. Maintenant, pour ce qui est d'Arignotos, il n'est

personne qui ne le connaisse, à moins d'ignorer le blanc ou le nome

orthien. Or, il a un frère qui ne l'est guère par les moeurs, l'infâme

Ariphradès, qui veut être ce qu'il est. Il n'est pas seulement

pervers, mais il y raffine. Il salit sa langue des plus honteux

plaisirs, léchant la hideuse rosée des lupanars, souillant sa barbe,

caressant les pustules, versifiant à la façon de Polymnestos, et

vivant avec OEnikhos. Quiconque ne prendra pas cet homme en horreur,

ne boira jamais dans la même coupe que nous.

Souvent, durant la nuit, je me suis pris à réfléchir, et je me suis

demandé alors pourquoi Kléonymos mange si gloutonnement. On dit que,

quand il se repaît aux dépens des gens riches, il ne sort plus de la

huche. Ils en arrivent à le supplier: «Allez-vous-en, seigneur, nous

embrassons vos genoux; entrez et ménagez notre table.»

On dit que les trières se sont formées en Conseil, et que l'une

d'elles, la plus âgée, a dit aux autres: «N'avez-vous pas entendu, mes

soeurs, ce qui se passe dans la ville? On dit qu'on demande cent

de nous contre la Khalkèdonia: c'est ce mauvais citoyen, l'aigre

Hyperbolos.» Cette proposition leur paraît affreuse, intolérable.

L'une d'elles, qui n'a pas encore eu commerce avec les hommes: «Nous

préserve le ciel! dit-elle. Jamais il ne sera mon pilote, ou, s'il le

faut, que je sois rongée par les vers et que je vieillisse au port!

Non, Nauphantè, fille de Nauson, j'en atteste les dieux, aussi vrai

que je suis faite de planches de pin et charpentée de bois, si ce

projet agrée aux Athéniens, je suis d'avis d'aller stationner au

Thèséion, ou devant le temple des Vénérables Déesses. Ainsi nous ne

le verrions pas devenir notre stratège et insulter notre ville: qu'il

navigue seul du côté des corbeaux, s'il veut, et que les chaloupes, où

il vendait des lanternes, le portent à la mer!»

* * * * *

AGORAKRITOS.

Silence, une clef à la bouche, trêve à l'audition des témoins, clôture

des tribunaux qui sont les délices de cette ville, et, en réjouissance

de nos prospérités nouvelles, Pæan au théâtre!

LE CHOEUR.

O toi, flambeau d'Athènes, la ville sacrée, et protecteur des îles,

quelle bonne nouvelle viens-tu nous apporter, afin que nous parfumions

les rues du fumet des victimes?

AGORAKRITOS.

Je vous ai recuit Dèmos, et de laid je l'ai fait beau.

LE CHOEUR.

Et où est-il maintenant, ô merveilleux inventeur de métamorphose?

AGORAKRITOS.

Couronné de violettes, il habite la vieille Athènes.

LE CHOEUR.

Comment le verrons-nous? Quel est son costume? Qu'est-il devenu?

AGORAKRITOS.

Tel que jadis il vivait avec Aristidès et Miltiadès. Vous l'allez

voir. On entend le bruit de l'ouverture des Propylæa. Saluez de vos

cris de joie l'antique Athènes, la merveilleuse, la glorifiée, où

séjourne l'illustre Dèmos.

LE CHOEUR.

Cité brillante et couronnée de violettes, Athènes, digne d'envie,

montre-moi le monarque de la Hellas et de cette contrée.

AGORAKRITOS.

Voyez; c'est lui qui porte la cigale, dans tout l'éclat du costume

antique, ne sentant plus la coquille à voter, mais la paix, et parfumé

de myrrhe.

LE CHOEUR.

Salut, ô roi des Hellènes: nous nous réjouissons tous avec toi. Ton

sort est digne de cette cité et du trophée de Marathôn.

DÈMOS.

O le plus chéri des hommes, viens ici, Agorakritos; que de bien tu

m'as fait, en me recuisant!

AGORAKRITOS.

Moi? Mais, mon pauvre ami, tu ne sais pas ce que tu étais alors, ni ce

que tu faisais; sans quoi, tu me croirais un dieu.

DÈMOS.

Que faisais-je donc en ce temps-là? dis-le-moi; et quel étais-je?

AGORAKRITOS.

Et d'abord, dès que quelqu'un disait dans l'assemblée: «Dèmos, je

suis épris de toi; seul, je t'aime, je veille à tes intérêts, et

j'y pourvois,» quand on usait de cet exorde, tu te redressais et tu

portais la tête haute.

DÈMOS.

Moi?

AGORAKRITOS.

Et puis, après t'avoir dupé de la sorte, il s'en allait.

DÈMOS.

Que dis-tu? Ils me faisaient cela, et je ne m'en apercevais pas?

AGORAKRITOS.

Mais oui, par Zeus! tes oreilles s'ouvraient comme une ombrelle et se

fermaient ensuite.

DÈMOS.

J'étais devenu si stupide et si vieux?

AGORAKRITOS.

Oui, par Zeus! Si deux orateurs prenaient la parole, l'un pour la

construction de grands navires, l'autre pour le salaire des juges,

celui qui parlait du salaire s'en allait triomphant de l'orateur

des trières. Mais pourquoi baisses-tu la tête et ne restes-tu pas en

place?

DÈMOS.

J'ai honte de mes fautes passées.

AGORAKRITOS.

Mais tu n'en es pas responsable, n'en aie point de souci, ce sont les

gens qui te trompaient de la sorte. Maintenant, dis-moi, si quelque

harangueur impudent se met à parler ainsi: «Juges, vous n'aurez pas

d'orges, si vous ne condamnez cet accusé,» que feras-tu, dis, à ce

harangueur?

DÈMOS.

Je le soulèverai en l'air, et je le lancerai dans le Barathron, après

lui avoir attaché au cou Hyperbolos.

AGORAKRITOS.

Voilà qui est juste, et tu parles en homme sensé. Pour le reste,

voyons quels sont tes projets politiques, dis-les.

DÈMOS.

D'abord, toutes les fois qu'on fera rentrer de grands navires, je

paierai la somme intégrale aux matelots.

AGORAKRITOS.

Par là tu feras plaisir à bien des derrières usés.

DÈMOS.

Ensuite nul hoplite, inscrit sur un registre, ne sera, par faveur,

porté sur un autre, mais il demeurera inscrit comme tout d'abord.

AGORAKRITOS.

Voilà qui mord le bouclier de Kléonymos.

DÈMOS.

Nul imberbe ne haranguera dans l'Agora.

AGORAKRITOS.

Où harangueront donc Klisthénès et Stratôn?

DÈMOS.

Je parle de ces efféminés qui vivent dans les parfumeries, et qui,

de leurs sièges, babillent ainsi: «L'habile homme que Phæax! Il a eu

l'adresse de ne pas mourir! C'est un dialecticien pressant, serrant

ses conclusions, sentencieux, clair, émouvant, dominant puissamment le

tumulte.»

AGORAKRITOS.

Est-ce que tu ne joues pas du doigt avec cette gent babillarde?

DÈMOS.

Non, de par Zeus! mais je les forcerai tous d'aller à la chasse et de

mettre fin à leurs décrets.

AGORAKRITOS.

En ce cas, je te donne ce pliant et ce jeune garçon bien monté, qui te

le portera ou, si bon te semble, te servira de pliant.

DÈMOS.

Quel bonheur pour moi de recouvrer mon ancien état!

AGORAKRITOS.

C'est ce que tu pourras dire quand je t'aurai livré les trêves de

trente ans: «O Trêves, paraissez au plus vite!»

DÈMOS.

O Zeus vénéré, comme elles sont belles! Au nom des dieux, est-il

permis de les trentanniser? Où les as-tu prises, en réalité?

AGORAKRITOS.

C'était le Paphlagonien qui les tenait cachées dans sa maison, afin

que tu ne les prisses pas. Maintenant, moi, je te les donne, pour que

tu les emmènes à la campagne.

DÈMOS.

Et ce Paphlagonien, qui a fait tout cela, quel châtiment lui

infligeras-tu?

AGORAKRITOS.

Pas bien terrible; il exercera mon métier: établi seul devant les

portes, il vendra pour andouilles un mélange de chien et d'âne,

luttera d'outrages, dans son ivresse, avec des prostituées, et boira

l'eau sale des baignoires.

DÈMOS.

C'est une bonne invention et digne de ce qu'il mérite, que ces assauts

de cris avec des prostituées et des baigneurs. Pour toi, en récompense

de tes services, je t'invite au Prytanéion, sur le siège occupé par

ce poison. Suis-moi, vêtu de cette robe couleur de grenouille. Quant

à lui, qu'on l'emmène à l'endroit où il doit faire son métier, bien en

vue de ceux qu'il outrageait, c'est-à-dire des étrangers!

FIN DES CHEVALIERS.

LES NUÉES

(L'AN 425 AVANT J.-C.)

Le titre de cette pièce indique que plusieurs scènes se passent en

l'air et que le choeur est formé d'acteurs dont les vêtements aériens

imitent les flocons de vapeurs qui flottent dans l'atmosphère. Le

véritable sujet est l'éducation. Le bonhomme Strepsiadès, ruiné par

les dépenses de son fils Phidippidès, l'envoie au _philosophoir_ de

Socrate afin d'y apprendre le raisonnement injuste, ainsi que l'art

de ne point payer ses créanciers. Phidippidès se met vite au fait des

subtilités de l'école, bat son père, et lui prouve qu'il a le droit de

le battre. Strepsiadès, furieux, lance dans le philosophoir une torche

ardente, sans s'inquiéter des cris de Socrate et de ses disciples.

PERSONNAGES DU DRAME

STREPSIADÈS.

PHIDIPPIDÈS.

UN SERVITEUR DE STREPSIADÈS.

DISCIPLES DE SOKRATÈS.

SOKRATÈS.

CHOEUR DE NUÉES.

LE RAISONNEMENT JUSTE.

LE RAISONNEMENT INJUSTE.

PASIAS, créancier.

AMYNIAS, créancier.

UN TÉMOIN.

KHÆRÉPHÔN.

_La scène se passe dans la chambre à coucher de Strepsiadès, puis

devant la porte de Sokratès._

LES NUÉES

STREPSIADÈS.

Iou! Iou! O souverain Zeus, quelle chose à n'en pas finir que les

nuits! Le jour ne viendra donc pas? Et il y a déjà longtemps que j'ai

entendu le coq; et mes esclaves dorment encore. Cela ne serait pas

arrivé autrefois. Maudite sois-tu, ô guerre, pour toutes sortes de

raisons, mais surtout parce qu'il ne m'est pas permis de châtier mes

esclaves! Et ce bon jeune homme, qui ne se réveille pas de la nuit!

Non, il pète, empaqueté dans ses cinq couvertures. Eh bien, si bon

nous semble, ronflons dans notre enveloppe. Mais je ne puis dormir,

malheureux, rongé par la dépense, l'écurie et les dettes de ce fils

qui est là. Ce bien peigné monte à cheval, conduit un char et ne rêve

que chevaux. Et moi, je ne vis pas, quand je vois la lune ramener les

vingt jours: car les échéances approchent.--Enfant, allume la lampe,

et apporte mon registre, pour que, l'ayant en main, je lise à combien

de gens je dois, et que je suppute les intérêts. Voyons, que dois-je?

Douze mines à Pasias. Pourquoi douze mines à Pasias? Pourquoi ai-je

fait cet emprunt? Parce que j'ai acheté Koppatias. Malheureux que je

suis, pourquoi n'ai-je pas eu plutôt l'oeil fendu par une pierre!

PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.

Philon, tu triches: fournis ta course toi-même.

STREPSIADÈS.

Voilà, voilà le mal qui me tue; même en dormant, il rêve chevaux.

PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.

Combien de courses doivent fournir ces chars de guerre?

STREPSIADÈS.

C'est à moi, ton père, que tu en fais fournir de nombreuses courses!

Voyons quelle dette me vient après Pasias. Trois mines à Amynias pour

un char et des roues.

PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.

Emmène le cheval à la maison, après l'avoir roulé.

STREPSIADÈS.

Mais, malheureux, tu as déjà fait rouler mes fonds! Les uns ont des

jugements contre moi, et les autres disent qu'ils vont prendre des

sûretés pour leurs intérêts.

PHIDIPPIDÈS, _éveillé_.

Eh! mon père, qu'est-ce qui te tourmente et te fait te retourner toute

la nuit?

STREPSIADÈS.

Je suis mordu par un dèmarkhe sous mes couvertures.

PHIDIPPIDÈS.

Laisse-moi, mon bon père, dormir un peu.

STREPSIADÈS.

Dors donc; mais sache que toutes ces dettes retomberont sur ta tête.

Hélas! Périsse misérablement l'agence matrimoniale qui me fit épouser

ta mère! Moi, je menais aux champs une vie des plus douces, inculte,

négligé, et couché au hasard, riche en abeilles, en brebis, en marc

d'olives. Alors je me suis marié, moi paysan, à une personne de

la ville, à la nièce de Mégaklès, fils de Mégaklès, femme altière,

luxueuse, fastueuse comme Koesyra. Lorsque je l'épousai, je me mis au

lit, sentant le vin doux, les figues sèches, la tonte des laines, elle

tout parfum, safran, tendres baisers, dépense, gourmandise, Kolias,

Génétyllis. Je ne dis pas qu'elle fût oisive; non, elle tissait.

Et moi, lui montrant ce vêtement, je prenais occasion de lui dire:

«Femme, tu serres trop les fils.»

UN SERVITEUR.

Nous n'avons plus d'huile dans la lampe.

STREPSIADÈS.

Malheur! Pourquoi m'avoir allumé une lampe buveuse? Viens ici, que je

te fasse crier!

LE SERVITEUR.

Et pourquoi crierai-je?

STREPSIADÈS.

Parce que tu as mis une trop grosse mèche... Après cela, lorsque nous

arriva ce fils qui est là, nous nous disputâmes, moi et mon excellente

femme, au sujet du nom qu'il porterait. Elle voulait qu'il y eût du

cheval dans son nom: «Xanthippos, Khærippos, Kallippidès». Enfin, au

bout de quelque temps, nous fîmes un arrangement, et nous le nommâmes

«Phidippidès». Elle, embrassant son fils, le caressait: «Quand tu

seras grand, tu conduiras un char à travers la ville, comme Mégaklès,

et vêtu d'une belle robe.» Moi, je disais: «Quand donc feras-tu

descendre tes chèvres du mont Phelleus, comme ton père, vêtu d'une

peau de bique?» Mais il n'écoutait pas mes discours, et sa passion

pour le cheval a coulé mon avoir. Maintenant, durant cette nuit, à

force d'y songer, j'ai trouvé un expédient merveilleux qui, si je

puis le convaincre, sera pour moi le salut. Mais je veux d'abord

l'éveiller. Seulement, comment l'éveiller le plus doucement possible?

Comment?... Phidippidès, mon petit Phidippidès!

PHIDIPPIDÈS.

Quoi, mon père?

STREPSIADÈS.

Un baiser, et donne-moi la main.

PHIDIPPIDÈS.

Voici. Qu'y a-t-il?

STREPSIADÈS.

Dis-moi, m'aimes-tu?

PHIDIPPIDÈS.

J'en jure par Poséidon, dieu des chevaux!

STREPSIADÈS.

Non, non, pas de ce dieu des chevaux! C'est lui qui est la cause de

mes malheurs. Mais si tu m'aimes réellement et de tout coeur, ô mon

enfant, suis mon conseil.

PHIDIPPIDÈS.

Et en quoi faut-il que je suive ton conseil?

STREPSIADÈS.

Change au plus tôt de conduite, et va prendre des leçons où je

t'indiquerai.

PHIDIPPIDÈS.

Parle, qu'ordonnes-tu?

STREPSIADÈS.

Et tu obéiras?

PHIDIPPIDÈS.

J'obéirai, j'en jure par Dionysos.

STREPSIADÈS.

Regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison?

PHIDIPPIDÈS.

Je les vois; mais, mon père, qu'est-ce que cela veut dire?

STREPSIADÈS.

C'est le philosophoir des âmes sages. Là sont logés des hommes qui

disent et démontrent que le ciel est un étouffoir, dont nous sommes

entourés, et nous, des charbons. Ils enseignent, si on leur donne de

l'argent, à gagner les causes justes ou injustes.

PHIDIPPIDÈS.

Qui sont-ils?

STREPSIADÈS.

Je ne sais pas exactement leur nom. Ce sont de profonds penseurs,

beaux et bons.

PHIDIPPIDÈS.

Ah! oui, les misérables, je les connais. Ce sont des charlatans, des

hommes pâles, des va-nu-pieds, que tu veux dire, et, parmi eux, ce

maudit Sokratès et Khæréphôn.

STREPSIADÈS.

Hé! hé! tais-toi! ne dis pas de bêtises. Si tu as souci des orges

paternelles, deviens l'un d'eux, et lâche-moi l'équitation.

PHIDIPPIDÈS.

Oh! non, par Dionysos! quand tu me donnerais les faisans que nourrit

Léogoras.

STREPSIADÈS.

Vas-y, je t'en supplie, ô toi, l'homme le plus cher à mon coeur. Entre

à leur école.

PHIDIPPIDÈS.

Et qu'est-ce que je t'y apprendrai?

STREPSIADÈS.

Ils disent qu'il y a deux raisonnements: le supérieur et l'inférieur.

Ils prétendent que, par le moyen de l'un de ces deux raisonnements,

c'est-à-dire de l'inférieur, on gagne les causes injustes. Si donc tu

m'y apprenais ce raisonnement injuste, de toutes les dettes que j'ai

contractées pour toi, je ne paierais une obole à personne.

PHIDIPPIDÈS.

Je n'y saurais consentir: je n'oserais pas regarder les cavaliers avec

ma face jaune et maigre.

STREPSIADÈS.

Alors, par Dèmètèr, vous ne mangerez plus mon bien, ni toi, ni ton

attelage, ni ton cheval. Je te chasse de ma maison et je t'envoie aux

corbeaux marqué au Sigma.

PHIDIPPIDÈS.

Mon oncle Mégaklès ne me laissera pas sans monture. Je vais chez lui,

et je me moque de toi.

* * * * *

STREPSIADÈS.

Eh bien, moi, pour une chute, je ne reste point par terre. Mais

j'invoquerai les dieux et j'irai moi-même au philosophoir. Seulement,

vieux comme je suis, sans mémoire et l'esprit lent, comment

apprendrai-je les broutilles de leurs raisonnements raffinés? Il faut

y aller. Pourquoi hésiter encore et ne pas frapper à la porte?...

Enfant, petit enfant!

UN DISCIPLE.

Va-t'en aux corbeaux! Qui frappe à la porte?

STREPSIADÈS.

Le fils de Phidôn, Strepsiadès du dême de Kikynna.

LE DISCIPLE.

De par Zeus! tu dois être un grossier personnage, toi qui donnes à la

porte un coup de pied si brutal, et qui fais avorter la conception de

ma pensée.

STREPSIADÈS.

Pardonne-moi, car j'habite loin dans la campagne; mais dis-moi la

chose avortée.

LE DISCIPLE.

Il n'est permis de la dire qu'aux disciples.

STREPSIADÈS.

Dis-la-moi donc sans crainte, car je viens comme disciple au

philosophoir.

LE DISCIPLE.

Je la dirai; mais songe donc que ce sont des mystères. Sokratès

demandait tout à l'heure à Khæréphôn combien de fois une puce saute la

longueur de ses pattes. Elle avait piqué Khæréphôn au sourcil, et de

là elle était sautée sur la tête de Sokratès.

STREPSIADÈS.

Et comment a-t-il mesuré cela?

LE DISCIPLE.

Très adroitement. Il a fait fondre de la cire, puis il a pris la puce,

et il lui a trempé les pattes dedans. La cire refroidie a fait à la

puce des souliers persiques; en les déchaussant, il a mesuré l'espace.

STREPSIADÈS.

O Zeus souverain, quelle finesse d'esprit!

LE DISCIPLE.

Que serait-ce, si tu apprenais une autre invention de Sokratès?

STREPSIADÈS.

Laquelle? Je t'en prie, dis-la-moi?

LE DISCIPLE.

Khæréphôn, du dême de Sphattos, lui demandait s'il pensait que le

bourdonnement des cousins vînt de la trompe ou du derrière.

STREPSIADÈS.

Et qu'a-t-il dit au sujet du cousin?

LE DISCIPLE.

Il a dit que l'intestin du cousin est étroit; et que, à cause de

cette étroitesse, l'air est poussé tout de suite avec force vers

le derrière; ensuite, l'ouverture de derrière communiquant avec

l'intestin, le derrière résonne par la force de l'air.

STREPSIADÈS.

Ainsi le derrière des cousins est une trompette. Trois fois heureux

l'auteur de cette découverte! Il doit être facile d'échapper à une

poursuite en justice, quand on connaît à fond l'intestin du cousin.

LE DISCIPLE.

Dernièrement il fut détourné d'une haute pensée par un lézard.

STREPSIADÈS.

De quelle manière? Dis-moi.

LE DISCIPLE.

Il observait le cours de la lune et ses révolutions, la tête en l'air,

la bouche ouverte; un lézard, du haut du toit, pendant la nuit, lui

envoya sa fiente.

STREPSIADÈS.

Il est amusant ce lézard, qui fait dans la bouche de Sokratès!

LE DISCIPLE.

Hier, nous n'avions pas à souper pour le soir.

STREPSIADÈS.

Eh bien! qu'imagina-t-il pour avoir des vivres?

LE DISCIPLE.

Il étend sur la table une légère couche de cendre, courbe une tige de

fer, prend un fil à plomb, et de la palestre il enlève un manteau.

STREPSIADÈS.

Et nous admirons le célèbre Thalès! Ouvre-moi, ouvre vite le

philosophoir; et fais-moi voir au plus tôt Sokratès. J'ai hâte d'être

son disciple. Mais ouvre donc la porte. O Hèraklès! de quels pays sont

ces animaux?

LE DISCIPLE.

Qu'est-ce qui t'étonne? A quoi trouves-tu qu'ils ressemblent?

STREPSIADÈS.

Aux prisonniers de Pylos, aux Lakoniens. Mais pourquoi regardent-ils

ainsi la terre?

LE DISCIPLE.

Ils cherchent ce qui est sous la terre.

STREPSIADÈS.

Ils cherchent donc des oignons. Ne vous donnez pas maintenant tant de

peine; je sais, moi, où il y en a de gros et de beaux. Mais que font

ceux-ci tellement courbés?

LE DISCIPLE.

Ils sondent les abîmes du Tartaros.

STREPSIADÈS.

Et leur derrière, qu'a-t-il à regarder le ciel?

LE DISCIPLE.

Il apprend aussi pour son compte à faire de l'astronomie... Mais

rentrez, de peur que le maître ne vous surprenne.

STREPSIADÈS.

Pas encore, pas encore: qu'ils restent, afin que je leur communique

une petite affaire.

LE DISCIPLE.

Mais ils ne peuvent pas demeurer trop longtemps à l'air et dehors.

STREPSIADÈS.

Au nom des dieux, qu'est ceci? Dis-moi.

LE DISCIPLE.

L'astronomie.

STREPSIADÈS.

Et cela?

LE DISCIPLE.

La géométrie.

STREPSIADÈS.

A quoi cela sert-il?

LE DISCIPLE.

A mesurer la terre.

STREPSIADÈS.

Celle qui se partage au sort?

LE DISCIPLE.

Non; la terre entière.

STREPSIADÈS.

C'est charmant ce que tu dis là: voilà une invention populaire et

utile!

LE DISCIPLE.

Tiens, voici la surface de la terre entière: vois-tu? Ici, c'est

Athènes.

STREPSIADÈS.

Que dis-tu? Je ne te crois pas; je n'y vois point de juges en séance.

LE DISCIPLE.

C'est pourtant réellement le territoire Attique.

STREPSIADÈS.

Et où sont mes concitoyens de Kikynna?

LE DISCIPLE.

C'est ici qu'ils habitent. Voici l'Euboea, tu vois, cette terre qui

s'étend en longueur infinie.

STREPSIADÈS.

Je vois: nous l'avons pressurée, nous et Périklès. Mais où est

Lakédæmôn?

LE DISCIPLE.

Où elle est? Ici.

STREPSIADÈS.

Comme c'est près de nous! Songez-y bien, éloignez-la de nous à la plus

grande distance possible.

LE DISCIPLE.

Il n'y a pas moyen.

STREPSIADÈS.

Par Zeus! vous en gémirez. Mais quel est donc cet homme juché dans un

panier?

LE DISCIPLE.

Lui.

STREPSIADÈS.

Qui, lui?

LE DISCIPLE.

Sokratès.

STREPSIADÈS.

Sokratès! Voyons, toi, appelle-le-moi donc bien fort.

LE DISCIPLE.

Appelle-le toi-même. Moi, je n'en ai pas le temps.

STREPSIADÈS.

Sokratès, mon petit Sokratès!

SOKRATÈS.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier · 第 6 / 16 段