qu'on me fasse cuire en petits morceaux; et, si tu ne crois pas à mes
paroles, que je sois râpé dans un hachis avec du fromage, accroché par
les testicules et traîné au Kéramique!
KLÉÔN.
Et comment, Dèmos, peut-il y avoir un citoyen qui t'aime plus que moi?
D'abord, tant que je t'ai conseillé, j'ai accru ta richesse publique,
tordant ceux-ci, étranglant ceux-là, sollicitant les autres, n'ayant
souci d'aucun des particuliers, si je te faisais plaisir.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Il n'y a là, Dèmos, rien de merveilleux; et moi aussi j'en ferai
autant. Volant pour toi le pain des autres, je te le servirai. Mais
comment il n'a pour toi ni affection ni bienveillance, je te le
prouverai tout d'abord: il ne songe qu'à se chauffer avec ta braise.
Car toi, qui as tiré l'épée contre les Mèdes pour sauver le pays
à Marathôn, et qui, vainqueur, nous as fourni la matière de grands
effets de langue, il n'a nul souci de toi, durement assis sur les
pierres, tandis que je t'apporte ce tapis fait par moi. Lève-toi,
assois-toi sur ce siège moelleux, afin de ne pas user ce qui t'a servi
à Salamis.
DÈMOS.
Homme, qui es-tu? Ne serais-tu pas quelque descendant de Harmodios? Ce
que tu fais là est vraiment généreux et populaire.
KLÉÔN.
Ce sont là de bien petites attentions pour montrer son dévouement.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et toi, tu l'as pris avec des appâts bien plus minces.
KLÉÔN.
S'il a jamais paru un homme qui fût un meilleur défenseur de Dèmos et
un plus grand ami que moi, je veux y engager ma tête.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Tu l'aimes, toi qui, le voyant habiter dans des tonneaux, des nids de
vautours, des tourelles, n'en as pas eu pitié, depuis huit ans, mais
l'as tenu enfermé et comprimé. Lorsque Arkheptolémos t'apportait
la paix, tu l'as rejetée, chassant de la ville, à coups de pied au
derrière, la députation qui proposait la trêve.
KLÉÔN.
C'était pour qu'il commandât à tous les Hellènes, car il est dit dans
les oracles qu'il recevra un jour, en Arkadie, trois oboles à titre
d'hèliaste, s'il a quelque patience. Et moi, je ne cesserai de le
nourrir et de le soigner, cherchant, par le bien ou par le mal, à lui
faire avoir son triobole.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Non, par Zeus! tu ne songeais pas à le rendre maître de l'Arkadie,
mais plutôt à rapiner toi-même, et à rançonner les villes. Tu veux que
Dèmos, perdu dans la guerre et dans les brouillards des fourberies
que tu machines, n'ait pas les yeux sur toi, mais que, pressé par la
nécessité, le besoin, l'attente de son salaire, il tende la bouche
vers toi. Or, si quelque jour, retournant aux champs vivre en paix, se
réconfortant de grains de froment grillés, et revenant au bon moment à
ses olives, il reconnaît de quels biens l'a privé ta solde misérable,
il viendra, paysan farouche, invoquer un jugement contre toi. Tu le
sais; aussi tu le trompes, et tu le berces de songes sur ton compte.
KLÉÔN.
N'est-ce pas une indignité que tu parles ainsi, et que tu me calomnies
devant les Athéniens et devant Dèmos, pour qui j'ai fait beaucoup
plus, j'en atteste Dèmètèr, que Thémistoklès, dans l'intérêt de la
ville?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
«O cité d'Argos, entendez-vous ce qu'il dit?» Toi, t'égaler à
Thémistoklès, lui qui, trouvant notre ville opulente, l'a remplie
jusqu'aux lèvres, qui, comme surcroît à ses repas, lui a fait un
plat du Pirée, et qui, sans retrancher rien du passé, lui a servi
de nouveaux poissons. Mais toi, tu n'as cherché qu'à réduire les
Athéniens à l'état de pauvre petit peuple, en les murant et en leur
chantant des oracles, et tu te mets au-dessus de Thémistoklès! Lui,
il est exilé de sa terre natale, et toi, tu manges les gâteaux
d'Akhilleus.
KLÉÔN.
N'est-ce pas dur pour moi, Dèmos, d'entendre de pareilles choses de la
bouche de cet homme, parce que je t'aime?
DÈMOS.
Tais-toi, tais-toi donc, et fais trêve à tes méchancetés. C'est trop,
et depuis trop longtemps jusqu'ici, que, sans m'en douter, je suis ta
dupe.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
C'est le plus scélérat des hommes, ô mon cher petit Dèmos: il a fait
toutes les méchancetés possibles, pendant que tu bâillais; il coupe à
la racine les tiges des concussions, les avale, et puise à deux mains
dans les fonds de l'État.
KLÉÔN.
Tu ne vas pas rire: je vais t'accuser, moi, d'avoir volé trente mille
drakhmes.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Pourquoi ce bruit de vagues et de rames du plus grand scélérat envers
le peuple d'Athènes? Je prouverai, par Dèmètèr, ou que je meure, que
tu as accepté plus de quarante mines de Mitylènè.
LE CHOEUR.
O toi, qui sembles un grand bienfaiteur de tous les hommes, je loue
ton éloquence. Si tu continues ainsi, tu seras le plus grand des
Hellènes; seul, tu gouverneras la république et tu commanderas aux
alliés, tenant en main le trident, à l'aide duquel tu recueilleras
d'immenses richesses, dans l'agitation et dans le trouble. Mais
ne lâche pas cet homme, puisqu'il t'a donné prise: tu le vaincras
facilement avec de tels poumons.
KLÉÔN.
Non, braves gens, la chose n'en est pas là, par Poséidon! Car j'ai
fait un acte de nature à fermer la bouche à tous mes ennemis, tant
qu'il restera un des boucliers de Pylos.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Arrête-toi à ces boucliers: c'est un avantage que tu me donnes. Il
ne fallait pas, si tu aimes Dèmos, être assez imprévoyant pour les
laisser suspendre avec leurs brassards. Mais c'est là, ô Dèmos, qu'est
la finesse. Si tu voulais châtier cet homme, tu ne le pourrais pas.
Tu vois, en effet, autour de lui un cortège de jeunes corroyeurs; près
d'eux se tiennent des marchands de miel et de fromages; cela fait
une ligue; de sorte que, si tu frémis de colère et si tu songes
à l'ostracisme, ils enlèveront la nuit les boucliers, et courront
s'emparer des greniers.
DÈMOS.
Malheur à moi! Les brassards y sont? Scélérat, que de temps tu m'as
trompé, dupé!
KLÉÔN.
Mon cher, ne crois pas ce qu'il dit; ne te figure pas trouver un
meilleur ami que moi. Seul, j'ai fait cesser les conspirateurs: aucun
complot tramé dans la ville ne m'a échappé, et je me suis mis tout de
suite à crier.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Tu as fait comme les pêcheurs d'anguilles: lorsque le lac est calme,
ils ne prennent rien; mais, quand ils remuent la vase en haut et en
bas, ils en prennent. Ainsi, tu prends quand tu as troublé la ville.
Mais dis-moi une seule chose: toi qui vends tant de cuirs, lui as-tu
jamais donné une semelle de soulier, toi qui te dis son ami?
DÈMOS.
Jamais, par Apollôn!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Tu le connais donc, et ce qu'il est. Moi, j'ai acheté pour toi cette
paire de chaussures, et je te la donne à porter.
DÈMOS.
Je juge que de tous ceux que je connais tu es le meilleur citoyen
à l'égard du peuple, le plus bienveillant pour la ville et pour nos
orteils.
KLÉÔN.
N'est-il pas dur de voir qu'une paire de souliers ait le pouvoir
d'enlever le souvenir de tous mes services? C'est moi qui ai mis fin à
certains accouplements, en biffant Gryttos.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
N'est-il donc pas étrange que tu inspectes les derrières, et que tu
mettes fin à ces accouplements? Peut-être aussi ne les faisais-tu
cesser que par envie, de peur que ces gens-là ne devinssent orateurs.
Mais, voyant ce pauvre vieillard sans tunique, tu ne l'as jamais jugé
digne d'une robe à manches pour l'hiver; et moi, Dèmos, je te donne
celle-ci.
DÈMOS.
Voilà une chose à laquelle Thémistoklès n'a jamais songé! Cependant,
c'est une belle invention que le Pirée; mais pourtant, elle ne semble
pas plus grande que celle de cette robe à manches.
KLÉÔN.
Malheureux que je suis, par quelles singeries tu me supplantes!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Non pas; mais je fais comme un buveur pressé d'aller à la selle: je me
sers de tes façons d'agir comme de sandales.
KLÉÔN.
Mais tu ne me surpasseras pas en petits soins: je vais revêtir Dèmos
de cet habillement; et toi, gémis, infâme.
DÈMOS.
Pouah! va-t'en crever aux corbeaux! Tu pues horriblement le cuir.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Mais c'est à dessein qu'il t'a fourré dans ce vêtement; il veut que tu
étouffes. Et il y a longtemps qu'il trame contre toi. Te rappelles-tu
cette tige de silphion, qu'il t'a vendue à si bon compte?
DÈMOS.
Je m'en souviens.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
C'est lui qui avait eu soin qu'elle tombât à vil prix, afin que chacun
en mangeât, et qu'ensuite, dans la Hèliæa, les juges s'empoisonnassent
les uns les autres en vessant.
DÈMOS.
Par Poséidon! c'est ce que m'a dit un vidangeur.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et vous, à force de vesser, n'étiez-vous pas devenus tout jaunes?
DÈMOS.
Par Zeus! c'était une invention digne de Pyrrhandros!
KLÉÔN.
De quelles bouffonneries, misérable, viens-tu me troubler!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
La Déesse m'a ordonné de te vaincre en hâbleries.
KLÉÔN.
Mais tu n'y parviendras pas; car j'ai l'intention, Dèmos, de te
servir, sans que tu fasses rien, le plat de ton salaire.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et moi, je te donne cette petite boîte et ce médicament, pour te
frotter les ulcères des jambes.
KLÉÔN.
Moi, j'épilerai tes cheveux blancs et je te rajeunirai.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Tiens, prends cette queue de lièvre pour essuyer tes deux petits yeux.
KLÉÔN.
Quand tu te moucheras, Dèmos, essuie-toi à ma tête.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Non, à la mienne.
KLÉÔN.
Non, à la mienne! Je te ferai nommer triérarkhe, pour épuiser tes
fonds; tu auras un vieux navire, où il faudra sans cesse des dépenses
et des réparations, et je m'arrangerai de manière que tu prennes des
voiles pourries.
LE CHOEUR.
Notre homme bout; cesse, cesse de chauffer; retire un peu de bois, et
écume ses menaces avec ceci. (_Il lui présente une cuillère._)
KLÉÔN.
Tu me le paieras cher; je t'écraserai d'impôts, je m'empresserai de te
porter sur la liste des riches.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Moi je ne fais pas de menaces, je te souhaite seulement ceci, c'est
que, la poêle chauffant pour frire des sépias, au moment où tu vas
proposer ton avis sur les Milésiens, et gagner un talent, si tu
réussis, tu te hâtes d'avaler tes sépias pour courir à l'assemblée, et
que si, avant de manger, on t'appelle, toi qui veux gagner le talent,
tu avales et tu étouffes.
LE CHOEUR.
Très bien, au nom de Zeus, d'Apollôn et de Dèmètèr!
DÈMOS.
Mais il me semble que voilà de tout point un excellent citoyen, tel
qu'il n'y en a eu en aucun temps pour la populace à une obole. Et toi,
Paphlagonien, qui prétendais m'aimer, tu ne m'as fait manger que
de l'ail. Maintenant, rends-moi mon anneau; tu cesses d'être mon
intendant.
KLÉÔN.
Le voici. Mais sache bien que, si tu m'empêches de gouverner, un autre
se montrera, qui sera pire que moi.
DÈMOS.
Il n'est pas possible que cet anneau soit le mien: il y a là un autre
cachet, à moins que je n'y voie goutte.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Fais voir. Quel était ton cachet?
DÈMOS.
Une feuille de figuier à la graisse de boeuf.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Ce n'est pas cela.
DÈMOS.
Pas de feuille de figuier! Qu'est-ce donc?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Une mouette, le bec ouvert, haranguant du haut d'une pierre.
DÈMOS.
Ah! malheureux!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Quoi donc?
DÈMOS.
Jette-le vite; ce n'est pas le mien qu'il tient, mais celui de
Kléonymos. Reçois celui-ci de mes mains, et sois mon intendant.
KLÉÔN.
Ne fais pas cela, maître, avant d'avoir entendu mes oracles.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et les miens aussi.
KLÉÔN.
Si tu l'écoutes, il faut que tu sois son complaisant immonde.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et si tu l'écoutes, il faut que tu sois à lui jusqu'à ton plan de
myrte.
KLÉÔN.
Mes oracles disent que tu dois régner sur toute la contrée, couronné
de roses.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et les miens disent que, vêtu d'une robe de pourpre brodée, une
couronne sur la tête, debout sur un char doré, tu poursuivras
Sminkythè et son maître.
DÈMOS.
Va me chercher tes oracles, afin que celui-ci les entende.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Volontiers.
DÈMOS.
Et toi les tiens.
KLÉÔN.
J'y cours.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Par Zeus! j'y cours aussi: rien n'empêche.
LE CHOEUR.
La plus agréable clarté du jour luira sur les présents et sur les
absents, si Kléôn est perdu comme il doit l'être. Cependant j'ai
entendu certains vieillards des plus quinteux soutenir sur le Digma
cette controverse que, si cet homme n'était pas devenu si grand dans
l'État, il n'y aurait pas deux ustensiles nécessaires, le pilon et la
cuillère à pot. J'admire aussi son éducation porcine: car les enfants,
qui sont allés à l'école avec lui, disent qu'il ne peut jamais monter
sa lyre que sur le mode dorique, et qu'il ne veut pas en apprendre
d'autre. Aussi le kithariste en colère lui enjoignit de sortir,
disant: «Ce garçon est incapable d'apprendre un autre genre d'harmonie
que le dorodokite.»
* * * * *
KLÉÔN.
Voilà, regarde, et je ne les apporte pas tous.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je crois que je vais faire sous moi, et je ne les apporte pas tous.
DÈMOS.
Qu'est-ce que cela?
KLÉÔN.
Les oracles.
DÈMOS.
Tous?
KLÉÔN.
Cela t'étonne, mais, par Zeus! j'en ai encore une cassette toute
pleine.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et moi, l'étage supérieur et deux chambres.
DÈMOS.
Voyons, de qui sont donc ces oracles?
KLÉÔN.
Les miens sont de Bakis.
DÈMOS.
Et les tiens, de qui?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
De Glanis, frère aîné de Bakis.
DÈMOS.
Et sur quel sujet?
KLÉÔN.
Sur Athènes, Pylos, toi, moi, et toutes les affaires.
DÈMOS.
Et les tiens, sur quel sujet?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Sur Athènes, les lentilles, les Lakédæmoniens, les maquereaux
nouveaux, les mauvais mesureurs de grain sur l'Agora, toi, moi: qu'il
t'en cuise entre les jambes!
DÈMOS.
Allons, lisez-les-moi, et surtout celui qui me fait tant de plaisir,
où il est dit que je serai un aigle dans les nuages.
KLÉÔN.
Écoute donc, et prête-moi ton attention. «Comprends, enfant
d'Érekhtheus, le sens des oracles qu'Apollôn fait entendre de son
sanctuaire, au moyen des trépieds vénérés. Il t'ordonne de «garder
le chien sacré, aux dents aiguës, qui, aboyant et hurlant pour ta
défense, t'assurera un salaire; et, s'il ne le fait pas, il est mort.
La haine fait croasser de nombreux geais contre lui.»
DÈMOS.
Par Dèmètèr! je ne sais pas ce qu'il dit. Quel rapport y a-t-il entre
Érekhtheus, des geais et un chien?
KLÉÔN.
Moi, je suis le chien, puisque j'aboie pour ta défense. Or, Phoebos te
recommande de garder le chien.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
L'oracle ne dit pas cela, mais ce chien-ci ronge les oracles, comme
tes portes. Moi je sais au juste ce qui a rapport à ce chien.
DÈMOS.
Dis tout de suite; mais il faut d'abord que je prenne une pierre, pour
que cet oracle ne me morde pas entre les jambes.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
«Comprends, enfant d'Erekhtheus, que ce chien Kerbéros est un
asservisseur d'hommes: te caressant de la queue, quand tu dînes, il
guette tes plats pour les dévorer, pour peu que tu détournes la tête;
pénétrant furtivement dans la cuisine, durant la nuit, en vrai chien,
il léchera les plats et les îles.»
DÈMOS.
Par Poséidon! ceci est bien meilleur, ô Glanis!
KLÉÔN.
Mon ami, écoute, et puis tu jugeras: «Il est une femme; elle
enfantera, dans Athènes la sainte, un lion qui défendra Dèmos contre
des nuées de moucherons, comme il défendrait ses lionceaux. Garde-le,
en élevant un mur de bois et des tours de fer.» Comprends-tu ce qu'il
te dit?
DÈMOS.
Pas du tout, par Apollôn!
KLÉÔN.
Le Dieu te dit clairement de me garder. Car c'est moi qui suis le
lion.
DÈMOS.
Comment, à mon insu, es-tu devenu un Antilion?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Il y a quelque chose dans les oracles qu'il prend soin de te cacher:
c'est à propos du mur de fer et de bois, dans lequel Loxias t'enjoint
de le garder.
DÈMOS.
Comment le Dieu dit-il cela?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Il t'enjoint de l'attacher à un bois percé de cinq trous.
DÈMOS.
Il me semble que c'est ainsi que l'oracle s'accomplit.
KLÉÔN.
N'en crois rien; ce sont des corneilles envieuses qui croassent.
Aime plutôt l'épervier, te souvenant, dans ton coeur, qu'il t'a amené
enchaînés des coracins lakédæmoniens.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Le Paphlagonien était ivre quand il affronta ce danger. Enfant étourdi
de Kékrops, que vois-tu de si grand dans cette action? Une femme
portera un fardeau, si un homme l'aide à le charger; mais il n'ira pas
au combat: il irait sous lui, s'il allait combattre.
KLÉÔN.
Remarque cette «Pylos devant Pylos», comme dit l'oracle: «Pylos est
devant Pylos.»
DÈMOS.
Que veut dire: «Devant Pylos»?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Il dit qu'on empilera toutes les baignoires d'un bain.
DÈMOS.
Et moi, je ne me baignerai pas aujourd'hui.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Sans doute, puisqu'il a empilé nos baignoires. Mais voici, au sujet
de la flotte, un oracle auquel il faut que tu prêtes attention tout à
fait.
DÈMOS.
J'y suis. Lis-nous donc d'abord comment on paiera la solde à mes
matelots.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
«Fils d'Ægeus, méfie-toi du chien-renard, crains qu'il ne te trompe;
il est sournois, agile, astucieux, rusé, fin matois.» Sais-tu qui
est-ce?
DÈMOS.
Oui, c'est Philostratos qui est le chien-renard.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Ce n'est pas cela; mais notre homme demande à chaque instant des
vaisseaux légers pour aller recueillir de l'argent. Loxias te défend
de les donner.
DÈMOS.
Et comment une trière est-elle chien-renard?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Comment? Parce qu'une trière et un chien sont rapides.
DÈMOS.
Comment un renard s'ajoute-t-il à un chien?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
L'oracle compare les soldats à des renardeaux, parce qu'ils mangent
les raisins dans les vignes.
DÈMOS.
Soit: et la solde de ces renardeaux, où la prendre?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Moi, je la fournirai, et cela dans trois jours. Mais écoute encore cet
oracle, par lequel le fils de Lèto t'ordonne d'éviter Kyllènè de peur
d'être trompé.
DÈMOS.
Quelle Kyllènè?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Il désigne justement par Kyllènè la main de cet homme, car celui-ci
dit toujours: «Jette dans Kyllè!»
KLÉÔN.
La désignation n'est pas juste. Phoebos désigne justement par le mot
Kyllènè la main de Diopithès. Mais j'ai là un oracle ailé, qui dit:
«Tu deviendras aigle et roi de toute la terre.»
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et moi j'en ai un qui dit: «Tu seras souverain de la terre et de la
Mer Rouge; tu rendras la justice dans Ekbatana, en léchant de bons
mets saupoudrés.»
KLÉÔN.
Mais moi j'ai eu un songe, et j'ai vu la Déesse elle-même verser sur
Dèmos des coupes de richesse et de santé.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Moi aussi, j'ai vu la Déesse elle-même descendre de l'Akropolis, une
chouette perchée sur son casque; d'un large vase, elle versait sur ta
tête de l'ambroisie, et sur celle de cet homme de la saumure à l'ail.
DÈMOS.
Iou! Iou! Personne n'est plus sensé que Glanis; et maintenant je me
confierai à toi pour guider ma vieillesse et refaire mon éducation.
KLÉÔN.
Pas encore, je t'en conjure; attends un peu: je te promets de te
procurer de l'orge pour ta vie de chaque jour.
DÈMOS.
Non, je ne supporte pas qu'on me parle d'orge. Maintes fois j'ai été
trompé par toi et par Théophanès.
KLÉÔN.
Eh bien, je te procurerai de la farine d'orge toute préparée.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et moi des galettes toutes cuites et du poisson grillé: tu n'auras
qu'à manger.
DÈMOS.
Accomplissez maintenant ce que vous devez faire. A celui de vous deux
qui aura le plus d'égards pour moi je remettrai les rênes de la Pnyx.
KLÉÔN.
J'y cours le premier.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Non pas, ce sera moi.
* * * * *
LE CHOEUR.
O Dèmos, tu as une belle souveraineté; tous les hommes te craignent
comme un tyran; mais tu es facile à mener par les petits soins, et
tu te plais à être dupe, la bouche toujours béante devant celui qui
parle, et alors ta présence d'esprit déménage.
DÈMOS.
C'est vous qui n'avez pas d'esprit sous vos chevelures, quand vous me
croyez en démence. Je joue à dessein le rôle de niais. J'aime à boire
tout le jour, et à prendre pour chef un voleur que je nourris; puis,
quand il est bien plein, je le saisis et je l'écrase.
LE CHOEUR.
Tu as raison d'agir ainsi, s'il est vrai que tu as, comme tu le dis,
cette prudence excessive de conduite; si tu les engraisses exprès dans
la Pnyx comme des victimes publiques, et qu'ensuite, quand il t'arrive
de manquer de vivres, tu prends le plus gros d'entre eux, tu l'immoles
et tu le manges!
DÈMOS.
Voyez quelle est mon adresse à les circonvenir, quand ils se croient
assez fins pour m'attraper. Je les observe attentivement, sans
paraître rien voir, pendant qu'ils volent; puis, quand ils m'ont volé,
je les contrains à rendre gorge, en insinuant une sonde.
* * * * *
KLÉÔN.
Va-t'en à la malheure!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Vas-y toi-même, infâme!
KLÉÔN.
O Dèmos, il y a je ne sais combien de temps que je suis assis là, tout
prêt et voulant te faire du bien.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Moi, il y a dix fois longtemps, douze fois longtemps, mille fois
longtemps, et encore plus longtemps, longtemps, longtemps.
DÈMOS.
Et moi, qui attends depuis trente mille fois longtemps, je vous maudis
tous les deux depuis encore plus longtemps, longtemps, longtemps.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Sais-tu ce que tu as à faire?
DÈMOS.
Si je ne le sais, tu me le diras, toi.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Lâche-nous hors de la barrière, moi et cet homme, afin de concourir à
qui te fera du bien.
DÈMOS.
C'est ce qu'il faut faire. Éloignez-vous!
KLÉÔN.
Voilà.
DÈMOS.
Partez!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je ne me laisse pas devancer.
DÈMOS.
Certes, je vais recevoir aujourd'hui un grand bonheur de ces deux
adorateurs, ou bien, par Zeus! je ferai le difficile.
KLÉÔN.
Vois-tu? Je suis le premier à t'apporter un siège.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Oui, mais pas une table, et c'est moi le premier.
KLÉÔN.
Regarde, je t'apporte cette galette pétrie avec mes orges de Pylos.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et moi des morceaux de pain morcelés par la main d'ivoire de la
Déesse.
DÈMOS.
Oh! comme tu as un grand doigt, vénérable Déesse!
KLÉÔN.
Et moi, voici de la purée de pois, d'aussi bonne couleur que belle:
elle a été pilée par Pallas, protectrice du combat de Pylos.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
O Dèmos, la Déesse veille attentivement sur toi; et, en ce moment,
elle étend au-dessus de ta tête une marmite pleine de bouillon.
DÈMOS.
Penses-tu que nous habiterions encore cette ville, si elle n'avait pas
manifestement étendu sur nous cette marmite?
KLÉÔN.
Voici des poissons qui te sont offerts par l'Épouvante des armées.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
La Fille du Dieu redoutable t'envoie cette viande cuite dans son jus,
avec ce plat de tripes, de caillette, de gras-double.
DÈMOS.
Elle a bien fait de se ressouvenir du péplos.
KLÉÔN.
La Déesse à la redoutable aigrette t'invite à manger de cette galette
longue, afin que nous fassions bien allonger nos vaisseaux.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Prends également ceci maintenant.
DÈMOS.
Et que ferai-je de ces intestins?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
C'est à propos que la Déesse t'envoie de quoi garnir l'intérieur des
trières: car elle veille attentivement sur notre flotte. Bois aussi ce
mélange de trois parties d'eau contre deux de vin.
DÈMOS.
Qu'il est donc bon, par Zeus! Comme il porte bien ses trois parties
d'eau.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Tritogénéia elle-même a mêlé cette triple mesure.
KLÉÔN.
Reçois de moi cette tranche de galette grasse.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et de moi ce gâteau tout entier.
KLÉÔN.
Mais tu n'as pas où prendre un civet de lièvre à donner; moi je l'ai.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Malheur à moi! Où trouver un civet? O mon esprit, invente maintenant
quelque farce.
KLÉÔN.
Le vois-tu, pauvre malheureux?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je n'en ai cure. Voici des gens qui viennent à moi.
KLÉÔN.
Qui sont-ils?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Des envoyés qui ont des sacs d'argent.
KLÉÔN.
Où donc? où donc?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Mais qu'est-ce que cela te fait? Ne laisseras-tu pas les étrangers
tranquilles? O mon petit Dèmos, vois-tu le civet que je t'apporte?
KLÉÔN.
Malheur à moi! Tu m'as indignement volé.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Par Poséidon! et toi les habitants de Pylos!
DÈMOS.
Dis-moi, je t'en prie; comment tu as imaginé de faire ce vol?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
L'inspiration est de la Déesse, le vol de moi.
KLÉÔN.
Mais j'ai eu de la peine pour attraper ce lièvre.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et moi pour le rôtir.
DÈMOS, _à Kléôn_.
Va-t'en: je ne sais de gré qu'à celui qui me l'a servi.
KLÉÔN.
Hélas! malheureux que je suis! Être surpassé en impudence!