des orateurs? Tu la pousses jusqu'à traire les étrangers opulents, toi
le chef de l'État. Aussi, à ta vue, le fils de Hippodamos fond-il en
larmes. Mais voici un autre homme, bien pire que toi, qui me
ravit l'âme; il t'élimine, il te surpasse, c'est facile à voir, en
perversité, en effronterie, en tours de passe-passe. Allons, toi, qui
as été élevé à l'école d'où sortent tous les grands hommes, montre
donc qu'une éducation sensée ne signifie rien.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Alors, écoutez quel est ce citoyen-là.
KLÉÔN.
Ne me laisseras-tu point parler?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Non, de par Zeus! je suis aussi mauvais que toi.
LE CHOEUR.
S'il ne cède pas à cette raison, dis qu'il est de mauvaise lignée.
KLÉÔN.
Tu ne me laisseras point parler?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Non, de par Zeus!
KLÉÔN.
Mais si, de par Zeus!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Non, par Poséidôn! Mais qui parlera le premier, c'est ce que je
commencerai par débattre.
KLÉÔN.
Oh! j'en crèverai.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Non, je ne te laisserai pas.
LE CHOEUR.
Laisse-le donc, au nom des dieux, laisse-le crever!
KLÉÔN.
Mais d'où te vient cette hardiesse de me contredire en face?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
De ce que je me sens capable de parler et de cuisiner.
KLÉÔN.
De parler! Ah! vraiment, s'il te tombait quelque affaire, tu saurais
la découper dans le vif et l'accommoder comme il faut; mais veux-tu
savoir ce qu'il me semble que tu as éprouvé? Ce qui arrive à tout le
monde. Si, par hasard, tu as gagné une toute petite cause contre
un métèque, durant la nuit, tu t'es mis à marmotter, à te parler à
toi-même dans les rues, buvant de l'eau, importunant tes amis; et tu
te figures que tu es capable de parler? Pauvre fou!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et que bois-tu donc, toi, pour que, maintenant, la ville, abasourdie
par ton unique bavardage, soit réduite au silence?
KLÉÔN.
Mais quel homme m'opposerais-tu, à moi? Aussitôt que j'aurai avalé du
thon chaud, et bu par là-dessus une coupe de vin pur, je me moquerai
des stratèges de Pylos.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Moi, quand j'aurai englouti une caillette de boeuf et un ventre de
truie, et, par là-dessus, bu la sauce, à moi seul, je mettrai à mal
les orateurs, et j'épouvanterai Nikias.
DÈMOSTHÉNÈS.
Tes paroles ne me déplaisent point; mais il y a une chose qui ne me va
pas dans ces affaires, c'est que tu es seul à boire la sauce.
KLÉÔN.
Et toi, ce n'est pas en avalant des loups de mer que tu battras les
Milésiens.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Mais si je dévore des côtes de boeuf, je rachèterai nos mines.
KLÉÔN.
Et moi, je me ruerai sur le Conseil, et j'y mettrai tout en l'air.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et moi, je te tripoterai le derrière en guise d'andouilles.
KLÉÔN.
Et moi, je t'empoignerai par les fesses et je te jetterai à la porte
la tête en avant.
DÈMOSTHÉNÈS.
Par Poséidôn! ce ne sera pourtant que quand tu m'y auras jeté.
KLÉÔN.
Comme je te serrerai dans des entraves de bois!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je t'accuserai de lâcheté.
KLÉÔN.
Je te taillerai en ronds de cuir.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je ferai de ta peau un sac à voleur.
KLÉÔN.
Je te clouerai par terre.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je te couperai en petits morceaux.
KLÉÔN.
Je t'arracherai les paupières.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je te crèverai le jabot.
DÈMOSTHÉNÈS.
De par Zeus! nous lui enfoncerons un morceau de bois dans la bouche,
comme font les cuisiniers, puis nous lui arracherons la langue et nous
examinerons avec soin et hardiment, par sa gorge béante, s'il a de la
ladrerie au derrière.
LE CHOEUR.
Il y a donc ici des choses plus chaudes que le feu et des êtres plus
impudents que l'impudence de certains discours. L'affaire n'est pas
sans importance. Allons, pousse, bouscule, ne fais rien à demi. Tu le
tiens à bras-le-corps: s'il mollit, dès le premier choc, tu trouveras
en lui un lâche; je connais, moi, son caractère.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Tel, en effet, il a été toute sa vie; il n'a semblé être un homme que
quand il a moissonné la récolte d'autrui: maintenant les épis qu'il
a amenés tout engerbés de là-bas, il les fait sécher et il veut les
vendre.
KLÉÔN.
Je ne vous crains pas, tant qu'il y a un Conseil, et que Dèmos radote.
LE CHOEUR.
Il dépasse toute impudence, et il ne change pas de couleur! Si je ne
te hais pas, que je devienne une couverture du lit de Kratinos, et
qu'on me donne un rôle dans une tragédie de Morsimos! O toi, qui te
poses partout et dans toutes les affaires, pour en tirer profit,
comme on voltige sur des fleurs, puisses-tu rendre ton manger aussi
vilainement que tu l'as trouvé! Car alors seulement je chanterai:
«Bois, bois à la Bonne Fortune!» Je crois que le fils d'Ioulios,
ce vieux cupide, se réjouirait et chanterait: «Io Pæan! Bakkhos!
Bakkhos!»
KLÉÔN.
Par Poséidon! vous ne me surpasserez pas en impudence, ou alors que je
n'aie jamais place aux sacrifices de Zeus Agoréen!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et moi, je jure par les coups de poing que j'ai tant de fois reçus,
dès mon enfance, et par les balafres des couteaux, que j'espère
l'emporter dans cette lutte; ou c'est en vain que je suis devenu si
gros, nourri de boulettes à la crasse.
KLÉÔN.
De boulettes, comme un chien! O chef-d'oeuvre de méchanceté, comment
donc un être nourri de la pâture d'un chien ose-t-il combattre contre
un Cynocéphale?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
De par Zeus! j'ai fait bien des tours, étant enfant. Entre autres
j'attrapais les cuisiniers en leur disant: «Regardez donc, mes
enfants. Ne voyez-vous pas? Voici le renouveau, l'hirondelle!» Eux
de regarder, et moi, pendant ce temps-là, de faire main-basse sur les
viandes.
LE CHOEUR.
O masse de chair astucieuse, quelle prévoyante sagesse! Comme le
mangeur d'orties, tu faisais ta main, avant le retour des hirondelles.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et en agissant ainsi, j'échappais aux regards: ou, si quelqu'un me
voyait, je cachais la viande entre mes fesses, et je niais au nom
des dieux. Aussi un orateur important me voyant agir ainsi: «Un jour,
dit-il, cet enfant-là gouvernera le peuple.»
LE CHOEUR.
Il a prédit juste, et rien de clair comme sa conjecture: tu te
parjurais, tu volais et tu avais de la viande au derrière.
KLÉÔN.
Moi, je mettrai fin à ton audace, ou plutôt, je crois, à la vôtre.
Je fondrai sur toi comme un vent clair et prolongé, bouleversant à la
fois la terre et la mer.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Moi, je ferai un paquet de mes andouilles, et puis je m'abandonnerai à
un courant favorable, en te souhaitant des ennuis sans fin.
DÈMOSTHÉNÈS.
Et moi, en cas de voie d'eau, je veillerai à la sentine.
KLÉÔN.
Par Dèmètèr! ce n'est pas impunément que tu auras volé tant de talents
aux Athéniens.
LE CHOEUR.
Attention! Cargue un peu la voile; ce vent de nord-est va souffler la
dénonciation.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je sais très bien que tu as dix talents tirés de Potidaïa.
KLÉÔN.
Quoi donc? Veux-tu recevoir un de ces talents pour te taire?
DÈMOSTHÉNÈS.
Notre homme le prendrait volontiers. Lâche les câbles: le vent est
moins fort.
KLÉÔN.
Tu auras à tes trousses quatre procès de cent talents.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et toi vingt pour désertion, et plus de mille pour vols.
KLÉÔN.
Je dis que tu descends de profanateurs de la Déesse.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je dis que ton grand-père a été doryphore...
KLÉÔN.
De qui? Dis.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
De Byrsina, la mère d'Hippias.
KLÉÔN.
Tu es un imposteur.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et toi un coquin.
LE CHOEUR.
Frappe vigoureusement.
KLÉÔN.
Aïe! aïe! les conjurés m'assomment.
LE CHOEUR.
Frappe-le de toute vigueur; tape sur le ventre à coups de tripes et
de boyaux: châtie bien notre homme. O robuste masse de chair et âme
généreuse entre toutes, tu apparais comme un sauveur à la cité et à
nous les citoyens. Avec quel bonheur tu as daubé notre homme dans tes
paroles! Comment nos louanges égaleraient-elles notre joie?
KLÉÔN.
Ah! par Dèmètèr! je n'ignorais pas qu'on fabriquait ces intrigues,
mais j'avais l'oeil sur cette charpente et sur cette colle.
LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.
Malheur à nous! Est-ce que tu n'as pas à ton service quelques termes
de charronnage?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je sais ce qui se passe à Argos. Sous prétexte de faire des Argiens
nos amis, il négocie personnellement avec les Lakédæmoniens. Et je
connais, moi, les soufflets de la forge: c'est la question des captifs
qu'on bat sur l'enclume.
LE CHOEUR.
Bien, très bien, voilà l'enclume opposée à la colle!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Il y a là-bas des gens qui battent le fer avec toi; mais tes présents
d'argent et d'or ne pourront m'induire, pas plus que l'envoi de tes
amis, à ne pas dénoncer ta conduite aux Athéniens.
KLÉÔN.
Moi, je me rends immédiatement au Conseil révéler toute votre
conspiration, vos réunions nocturnes dans la ville, tous vos serments
aux Mèdes et à leur Roi sans compter ce que vous avez fourragé en
Boeotia.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Combien donc se vend le fourrage chez les Boeotiens?
KLÉÔN.
Ah! par Hèraklès! je vais te corroyer.
LE CHOEUR.
Voyons, certes, as-tu de l'esprit et de la résolution? C'est le moment
de le montrer comme le jour où tu cachais, dis-tu, de la viande dans
ton derrière. Hâte-toi de courir à la salle du Conseil; car il va s'y
ruer, lui, pour nous calomnier en jetant les hauts cris.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
J'y cours; mais d'abord je vais déposer ici tout de suite ces tripes
et ces couteaux.
DÈMOSTHÉNÈS.
Maintenant, frotte-toi le cou avec cette graisse, afin que tu puisses
en faire glisser les calomnies.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
C'est bien dit: on en use ainsi chez les maîtres de gymnastique.
DÈMOSTHÉNÈS.
Maintenant, prends ceci, et avale! (_Il lui donne de l'ail._)
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Pourquoi?
DÈMOSTHÉNÈS.
Afin, mon cher, que tu te battes mieux, après avoir mangé de l'ail. Et
hâte-toi! Vite!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Ainsi fais-je.
DÈMOSTHÉNÈS.
N'oublie pas maintenant de mordre, de renverser, de ronger la crête,
et ne reviens qu'après lui avoir dévoré le jabot.
LE CHOEUR.
Vas-y donc gaiement: réussis selon mes voeux; et que Zeus te garde!
Puisses-tu revenir vainqueur vers nous, chargé de couronnes! Et vous
(_s'adressant aux spectateurs_); prêtez l'oreille à nos anapestes,
vous qui, sur les différents genres consacrés aux Muses, avez exercé
votre esprit.
PARABASE _ou_ CHOEUR.
Si quelqu'un des vieux auteurs comiques m'eût contraint à monter sur
le théâtre pour réciter des vers, il n'y aurait point aisément réussi.
Aujourd'hui notre poète en est digne, parce qu'il a les mêmes haines
que nous, l'audace de dire ce qui est juste et le courage d'affronter
le typhon et la tempête. Il affirme que plusieurs d'entre vous sont
venus lui témoigner leur surprise, et lui demander formellement
pourquoi il est resté si longtemps sans réclamer un Choeur pour lui:
il nous a chargés de vous en dire la raison. Il dit que ses délais
ne sont pas un acte de folie; il croit que l'art de la comédie est
le plus difficile de tous: un grand nombre s'y essayent; très peu
réussissent. Il connaît depuis longtemps votre humeur changeante et
comment vous délaissez les anciens poètes quand la vieillesse les
prend. Il sait ce qui est advenu à Magnès, lorsque ses tempes ont
blanchi, lui qui dressa de nombreux trophées en signe de victoire
sur ses rivaux. Il vous en fit entendre sur tous les tons, Joueurs de
luth, Oiseaux, Lydiens, Moucherons, se barbouillant le visage en vert
de Grenouilles, cela n'a servi de rien: il a fini, vieillard, car il
n'était plus jeune, par être rejeté à cause de son âge, parce que
sa verve moqueuse l'avait abandonné. L'auteur se souvient aussi de
Kratinos, qui, dans son cours glorieux, roulait rapide à travers les
plaines, dévastant ses bords, entraînant chênes, platanes et rivaux
déracinés. On ne pouvait chanter, dans un banquet, que: «Doro à la
chaussure de figuier», et: «Auteurs d'hymnes élégants», tant ce poète
florissait. Aujourd'hui vous le voyez radoter, et vous n'en avez
pas pitié; les clous d'ambre sont tombés, le ton est faux, et les
harmonies discordantes. Vieillard, il se met à errer, comme Konnas,
portant une couronne desséchée, mourant de soif, lui qui méritait,
pour ses anciennes victoires, de boire dans le Prytanéion et, au lieu
de radoter, de s'asseoir au théâtre, tout parfumé, près de Dionysos.
Quelles colères, quels sifflets Kratès a supportés de vous, lui
qui vous renvoyait régalés, à peu de frais, pétrissant de sa bouche
délicate les pensées les plus ingénieuses! Et cependant il s'est
maintenu seul, tantôt essuyant une chute, tantôt n'en éprouvant pas.
Ces craintes retenaient toujours notre poète; et il disait souvent
qu'il faut être rameur, avant de prendre en main le gouvernail; avoir
gardé la proue et observé les vents, avant de diriger soi-même le
navire. Pour tous ces motifs, dignes d'un homme réservé, qui ne se
lance pas follement dans les niaiseries, soulevez pour lui des flots
d'applaudissements, faites bruire sur onze avirons les acclamations
glorieuses des Lénæa, afin que le poète s'en aille joyeux, ayant
réussi à son gré, et le front rayonnant de bonheur.
Dieu des chevaux, Poséidôn, à qui plaît le hennissement sonore des
coursiers aux sabots d'airain, et l'essor des trières salariées aux
éperons noirs, et la lutte des jeunes gens sur leurs chars magnifiques
et ruineux, viens ici vers nos choeurs, ô souverain au trident d'or,
roi des dauphins, dieu du Sounion et du Géræstos, fils de Kronos, ami
de Philémôn, et de tous les autres dieux le plus cher aux Athéniens à
l'heure présente.
Nous voulons chanter la gloire de nos pères, parce qu'ils furent des
hommes dignes de cette terre et du péplos, toujours vainqueurs dans
les combats terrestres et navals, honorant leur cité. Jamais aucun
d'eux, en voyant les ennemis, ne les a comptés, mais leur coeur était
tout prêt à combattre. Si l'un d'eux tombait sur l'épaule, dans une
mêlée, il s'essuyait, riait de sa chute, et revenait à la charge.
Jamais un stratège, en ces temps-là, n'aurait demandé à Kléænétos le
droit d'être nourri. Aujourd'hui, si l'on n'obtient pas la préséance
et le droit à la nourriture, on refuse de combattre. Pour nous, nous
sommes résolus à défendre gratuitement et avec courage la patrie et
les dieux nationaux, et nous ne demanderons que cela seul: si la
paix arrive et le terme de nos fatigues, qu'on ne nous refuse pas de
laisser croître notre chevelure et de nous brosser la peau avec la
strigile.
O protectrice de la cité, Pallas, toi, la très sainte, déesse d'un
pays puissant par la guerre et par le génie de ses poètes, viens
et amène avec toi notre compagne dans les expéditions et dans les
batailles, la Victoire, amie de nos Choeurs, et qui lutte dans nos
rangs contre les ennemis. Parais donc ici en ce jour! Il faut, par
tous les moyens, procurer à ces hommes la victoire, et plus que jamais
aujourd'hui. Ce que nous devons à nos coursiers, nous voulons en faire
l'éloge: ils sont dignes de nos louanges: dans beaucoup d'affaires,
ils nous ont secondés, incursions et combats. Mais n'admirons pas
trop ce qu'ils ont fait sur terre. Disons comme ils se sont bravement
lancés sur les barques de transport, munis de tasses militaires, d'ail
et d'oignon; saisissant ensuite les rames comme nous autres mortels,
se courbant et s'écriant: «Hippapai! qui prendra l'aviron? Plus
d'ardeur! Que faisons-nous? Ne rameras-tu pas, Samphoras?» Ils firent
une descente à Korinthos: là, les plus jeunes se creusèrent des lits
avec leurs sabots et allèrent chercher des couvertures: ils mangèrent
des pagures au lieu de l'herbe de Médie, soit à leur sortie de l'eau,
soit en les poursuivant au fond de la mer. Aussi Théoros fait-il dire
à un crabe de Korinthos: «Il est cruel, ô Poséidon, que je ne
puisse, ni au fond de l'abîme, ni sur terre, ni sur mer, échapper aux
Chevaliers!»
* * * * *
LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.
O le plus cher et le plus bouillant des hommes, que ton absence nous a
donné d'inquiétude! Mais maintenant puisque tu es revenu sain et sauf,
raconte-nous comment la lutte s'est passée.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Qu'y a-t-il autre chose sinon que j'ai été vainqueur au Conseil?
LE CHOEUR.
C'est donc maintenant qu'il nous convient à tous de pousser des cris.
Oui, tu parles bien; mais tes actes sont encore au-dessus de tes
paroles. Voyons, raconte-moi tout en détail. Il me semble que je
ferais même une longue route pour t'entendre. Ainsi, excellent homme,
parle avec confiance; nous sommes tous ravis de toi.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Assurément, il est bon d'entendre l'affaire. En sortant d'ici, j'ai
suivi notre homme sur les talons; et lui, à peine entré, fait éclater
sa voix comme un tonnerre, se déchaînant contre les Chevaliers,
entassant contre eux des montagnes et les traitant de conspirateurs,
comme si c'était réel. Le Conseil tout entier, en l'entendant, se
laisse gagner par la mauvaise herbe de ses mensonges; les regards
s'aigrissent, les sourcils se froncent. Et moi, voyant le Conseil
accueillant ses discours et trompé par ses impostures: «Voyons,
m'écrié-je, dieux protecteurs de la Bassesse, de l'Imposture, de la
Sottise, de la Friponnerie, de la Bouffonnerie, et toi, Agora, où je
fus élevé dès l'enfance, donnez-moi maintenant de l'audace, une langue
agile et une voix impudente!» Pendant que je fais cette prière, un
débauché pète à ma droite, et moi je me prosterne; puis, poussant
la barre avec mon derrière, je la fais sauter et, ouvrant une bouche
énorme, je m'écrie: «O Conseil, j'apporte de bonnes, d'excellentes
nouvelles, et c'est à vous d'abord que j'en veux faire part. Car,
depuis que la guerre s'est déchaînée sur nous, je n'ai jamais vu les
anchois à meilleur marché.» Aussitôt la sérénité se répand sur les
visages et l'on me couronne pour ma bonne nouvelle. Alors je continue
en leur indiquant le secret d'avoir tout de suite quantité d'anchois
pour une obole, qui est d'accaparer les plats chez les fabricants. Ils
applaudissent et restent devant moi bouche bée. Soupçonnant la chose,
le Paphlagonien, qui sait bien aussi le langage qui plaît le plus
au Conseil, émet son avis: «Citoyens, dit-il, je crois bon, pour les
heureux événements qui vous sont annoncés, d'immoler cent boeufs à la
déesse.» Le Conseil l'écoute de nouveau avec faveur; et moi, me
voyant battu par de la bouse de vache, je porte le nombre à deux cents
boeufs; puis je propose de faire voeu à Agrotera de mille chèvres pour
le lendemain, si les anchois ne sont qu'à une obole le cent. Les têtes
du Conseil se reportent vers moi. L'autre, entendant ces mots, en
est abasourdi et bat la campagne. Alors les prytanes et les archers
l'entraînent. Quelques-uns se lèvent et devisent bruyamment au sujet
des anchois, tandis que notre homme leur demande en grâce un instant
de délai. «Écoutez au moins, dit-il, ce que dit le héraut des
Lakédæmoniens: il est venu pour traiter.» Mais tout le monde crie
d'une seule voix: «Pour traiter maintenant? Imbécile! puisqu'ils
savent que les anchois sont chez nous à bon marché, qu'avons-nous
besoin de traités? Que la guerre suive son cours!» Les Prytanes crient
de lever la séance, et chacun de sauter par-dessus les barrières de
tous les côtés. Moi, je cours acheter la coriandre et tout ce qu'il
y a de ciboules sur l'Agora, puis j'en donne à ceux qui en ont besoin
pour assaisonner leurs anchois, le tout gratis, et afin de leur être
agréable. Tous m'accablent d'éloges, de caresses, si bien que j'ai
dans ma main le Conseil entier pour une obole de coriandre, et me
voici.
LE CHOEUR.
Tu as agi dans tout cela comme il faut quand on a pour soi la Fortune.
Le fourbe a trouvé un rival mieux pourvu que lui de fourberies, de
toutes sortes de ruses, de paroles décevantes. Mais fais en sorte
de terminer la lutte à ton avantage, sûr d'avoir en nous des alliés
dévoués depuis longtemps.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Voici le Paphlagonien qui s'avance, poussant la vague devant lui,
troublant, bouleversant tout, comme pour m'engloutir. Peste de
l'effronterie!
* * * * *
KLÉÔN.
Si je ne t'extermine, pour peu qu'il me reste de mes anciens
mensonges, que je m'en aille en morceaux!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je suis ravi de tes menaces, je ris de tes bouffées de jactance, je
danse le mothôn, et je chante cocorico!
KLÉÔN.
Ah! par Dèmètèr! si je ne te mange pas, sortant de cette terre, que je
meure!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Si tu ne me manges pas? Et moi, si je ne t'avale pas, et si, après
t'avoir englouti, je ne viens pas à crever!
KLÉÔN.
Je t'étranglerai, j'en jure par la préséance que m'a conférée Pylos!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Ta préséance! Quel bonheur pour moi de te voir descendre de ta
préséance au dernier rang des spectateurs!
KLÉÔN.
Je te mettrai des entraves de bois, j'en atteste le ciel!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Quel emportement! Voyons, que te donnerais-je bien à manger? Que
mangerais-tu avec le plus de plaisir? Une bourse?
KLÉÔN.
Je t'arracherai les entrailles avec mes ongles.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Je te rognerai les vivres du Prytanéion.
KLÉÔN.
Je te traînerai devant Dèmos, pour avoir justice de toi.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Moi aussi, je t'y traînerai, et je te dénoncerai encore plus fort.
KLÉÔN.
Mais, misérable, il ne te croit pas; et moi je m'en ris autant que je
le veux.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Tu te figures donc que Dèmos est absolument à toi?
KLÉÔN.
C'est que je sais de quoi il faut le régaler.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Tu fais comme les nourrices, tu le nourris mal: mâchant les morceaux,
tu lui en mets un peu dans la bouche, et tu en dévores les trois
quarts.
KLÉÔN.
Par Zeus! je puis, grâce à mon adresse, dilater ou resserrer Dèmos.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Mon derrière en fait autant.
KLÉÔN.
Ne crois pas, mon bon, te jouer de moi comme dans le Conseil. Allons
devant Dèmos!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Rien n'empêche. Voyons, marche: que rien ne nous arrête.
KLÉÔN.
O Dèmos, sors ici.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Par Zeus! ô mon père, sors ici.
KLÉÔN.
Sors, ô mon petit Dèmos, mon cher ami, sors, afin de voir comme on
m'outrage.
* * * * *
DÈMOS.
Quels sont ces braillards? N'allez-vous pas décamper de ma porte? Vous
m'avez arraché ma branche d'olivier. Qui donc, Paphlagonien, te fait
injure?
KLÉÔN.
C'est à cause de toi que je suis frappé par cet homme et par ces
jeunes gens.
DÈMOS.
Pourquoi?
KLÉÔN.
Parce que je t'aime, Dèmos, et que je suis épris de toi.
DÈMOS, _au marchand d'andouilles_.
Et toi, au fait, qui es-tu?
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Son rival. Il y a longtemps que je t'aime et que je veux te faire du
bien, ainsi qu'un grand nombre de gens qui sont beaux et bons; mais
nous ne le pouvons pas à cause de cet homme. Car toi tu ressembles
aux garçons aimés: tu ne reçois pas les gens beaux et bons, et tu
te donnes à des marchands de lanternes, à des savetiers, à des
bourreliers, à des corroyeurs.
KLÉÔN.
Je fais du bien à Dèmos.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et comment, dis-le-moi?
KLÉÔN.
Supplantant les stratèges qui étaient à Pylos, j'y ai fait voile, et
j'en ai ramené les Lakoniens captifs.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Et moi, en me promenant, j'ai enlevé d'une boutique la marmite qu'un
autre faisait bouillir.
KLÉÔN.
Toi, cependant, Dèmos, hâte-toi de convoquer l'assemblée, pour décider
qui de nous deux t'est le plus dévoué, et pour lui accorder ton amour.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Oui, oui, décide, pourvu que ce ne soit pas sur la Pnyx.
DÈMOS.
Je ne puis siéger dans un autre endroit; il faut donc, selon la
coutume, se rendre à la Pnyx.
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
Malheureux que je suis, c'est fait de moi. Chez lui, ce vieillard est
le plus sensé des hommes; mais, dès qu'il est assis sur ces bancs de
pierre, il est bouche béante, comme s'il attachait des figues par la
queue. (_La scène change et représente la Pnyx._)
* * * * *
LE CHOEUR.
Et maintenant il te faut lâcher tous les cordages, avoir à ton
service une résolution vigoureuse et des paroles sans réplique, pour
l'emporter sur lui. Car c'est un homme retors, passant facilement par
les pas difficiles. Aussi faut-il te multiplier pour t'élancer sur
lui. Seulement, prends garde; et, avant qu'il fonde sur toi, lève les
dauphins et lance ta barque.
KLÉÔN.
Souveraine Athèna, protectrice de la cité, c'est toi que j'invoque. Si
auprès du peuple athénien je suis le mieux en posture après Lysiklès,
Kynna et Salabakkho, sans rien faire, comme maintenant, je dîne dans
le Prytanéion; si, au contraire, je te hais, et si je ne combats pas,
même seul, pour ta défense, que je meure, que je sois scié vif, et que
ma peau soit découpée en lanières!
LE MARCHAND D'ANDOUILLES.