N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi rire largement?

DIKÆOPOLIS.

N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi savourer délicieusement?

LAMAKHOS.

Verse de l'huile, esclave, sur le bouclier. J'y vois un vieillard qui

va être accusé de lâcheté.

DIKÆOPOLIS.

Verse du miel, esclave, sur la tarte. J'y vois un vieillard qui fait

pleurer de rage Lamakhos le Gorgonien.

LAMAKHOS.

Apporte ici, esclave, ma cuirasse de combat.

DIKÆOPOLIS.

Apporte ici, esclave, ma cuirasse de table, ma coupe.

LAMAKHOS.

Avec cela, je tiendrai tête aux ennemis.

DIKÆOPOLIS.

Avec cela, je tiendrai tête aux buveurs.

LAMAKHOS.

Esclave, maintiens les couvertures du bouclier.

DIKÆOPOLIS.

Esclave, maintiens les plats de la corbeille.

LAMAKHOS.

Moi, je vais prendre et porter moi-même mon sac de campagne.

DIKÆOPOLIS.

Moi, je vais prendre mon manteau pour sortir.

LAMAKHOS.

Prends ce bouclier, esclave, emporte-le, et en route! Il neige.

Babæax! C'est une campagne d'hiver.

DIKÆOPOLIS.

Prends le dîner: c'est une campagne de buveurs.

* * * * *

LE CHOEUR.

Mettez-vous de bon coeur en campagne. Mais quelles routes différentes

ils suivent tous les deux! L'un boira, couronné de fleurs, et toi,

transi de froid, tu monteras la garde. Celui-là va coucher avec une

jolie fille et se faire frictionner je ne sais quoi.

PREMIER DEMI-CHOEUR.

Puisse Antimakhos, fils de Psakas, historien et poète, être tout

simplement confondu par Zeus, lui qui, khorège aux Lénæa, m'a renvoyé

tristement sans souper! Puissé-je le voir guetter une sépia qui,

cuite, croustillante, salée, est servie sur table; et qu'au moment de

la prendre, elle lui soit enlevée par un chien, qui s'enfuit!

SECOND DEMI-CHOEUR.

Que ce soit là pour lui un premier malheur; puis, qu'il lui arrive une

autre aventure nocturne! Que revenant fiévreux chez lui des manoeuvres

de cavalerie, il rencontre Orestès ivre, qui lui casse la tête, pris

d'un accès de fureur, et que, voulant ramasser une pierre, durant

la nuit, il saisisse à pleine main un étron encore tout chaud; qu'il

lance ce genre de pierre, manque son coup, et frappe Kratinos!

* * * * *

UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.

Serviteurs de la maison de Lamakhos, vite de l'eau! Faites chauffer

de l'eau dans une petite marmite, préparez des linges, du cérat, de la

laine grasse et des tampons de charpie pour la cheville. Notre maître

s'est blessé à un pieu, en sautant un fossé; il s'est déboîté et luxé

la cheville, s'est brisé la tête contre une pierre et a fait jaillir

la Gorgôn hors du bouclier. La grande plume du hâbleur gisant au

milieu des pierres, il a fait retentir ce chant terrible: «O astre

radieux, je te vois aujourd'hui pour la dernière fois; la lumière

m'abandonne; c'est fait de moi! » A ces mots, il tombe dans un

bourbier, se relève, rencontre des fuyards, poursuit les brigands et

les presse de sa lance. Mais le voici lui-même. Ouvre la porte.

LAMAKHOS.

Oh! là, là! Oh! là, là! Horribles souffrances, je suis glacé.

Malheureux, je suis perdu; une lance ennemie m'a frappé! Mais ce qu'il

y aurait pour moi de plus cruel, c'est que Dikæopolis me vît blessé,

et me rît au nez de mes infortunes.

DIKÆOPOLIS, _entrant avec deux courtisanes_.

Oh! là, là! Oh! là, là! quelles gorges! C'est ferme comme des coings!

Baisez-moi tendrement, mes trésors; vos bras autour de mon cou; vos

lèvres sur les miennes! Car j'ai le premier vidé ma coupe.

LAMAKHOS.

Cruel concours de malheurs! Hélas! hélas! quelles blessures cuisantes!

DIKÆOPOLIS.

Hé! hé! salut, cavalier Lamakhos!

LAMAKHOS.

Malheureux que je suis!

DIKÆOPOLIS.

Infortuné que je suis!

LAMAKHOS.

Pourquoi m'embrasses-tu?

DIKÆOPOLIS.

Pourquoi me mords-tu?

LAMAKHOS.

Quel malheur pour moi d'avoir payé ce rude écot!

DIKÆOPOLIS.

Est-ce qu'il y avait un écot à payer à la fête des Coupes?

LAMAKHOS.

Ah! ah! Pæan! Pæan!

DIKÆOPOLIS.

Mais il n'y a pas aujourd'hui de Pæania.

LAMAKHOS.

Soulevez, soulevez ma jambe. Oh! oh! tenez-la, mes amis.

DIKÆOPOLIS.

Et vous deux, prenez-moi juste la moitié du corps, mes amies.

LAMAKHOS.

J'ai le vertige de ce coup de pierre à la tête. Je suis pris

d'étourdissements.

DIKÆOPOLIS.

Et moi je veux aller me coucher; je suis pris de redressements et

d'éblouissements.

LAMAKHOS.

Portez-moi au logis de Pittalos, entre ses mains médicales.

DIKÆOPOLIS.

Portez-moi auprès des juges. Où est le roi du festin? Donnez-moi

l'outre!

LAMAKHOS.

Une lance m'a percé les os. Quelle douleur!

DIKÆOPOLIS, _montrant l'outre_.

Voyez, elle est vide! Tènella! Tènella! Chantons victoire!

LE CHOEUR.

Tènella! comme tu dis, bon vieillard, victoire!

DIKÆOPOLIS.

J'ai rempli ma coupe d'un vin pur et je l'ai bue d'un trait.

LE CHOEUR.

Tènella! donc, brave homme! Emporte l'outre!

DIKÆOPOLIS.

Suivez, maintenant, en chantant: «Tènella! Victoire!»

LE CHOEUR.

Oui, nous te ferons un cortège de fête, chantant: «Tènella! Victoire!

» pour toi et pour l'outre!

FIN DES AKHARNIENS

LES CHEVALIERS

(L'AN 425 AVANT J.-C.)

_Les Chevaliers_ sont dirigés contre le démagogue Cléon qui s'était

mis à la tête des affaires après la mort de Périclès, et qui, à la

suite de son succès de Sphactérie, était devenu l'idole du peuple,

personnifié dans la pièce par le bonhomme Dèmos. Le vieillard,

circonvenu à la fois par Cléon, transformé en corroyeur, et par le

marchand d'andouilles Agoracritos, finit par voir clair dans leur

jeu. Cléon est chassé. Agoracritos, faisant amende honorable, sert

consciencieusement son maître qui recouvre la jeunesse et la raison.

PERSONNAGES DU DRAME

DÈMOSTHÉNÈS.

NIKIAS.

UN MARCHAND D'ANDOUILLES nommé AGORAKRITOS.

KLÉÔN.

CHOEUR DE CHEVALIERS.

DÈMOS.

_La scène se passe devant la maison de Dèmos._

LES CHEVALIERS

DÈMOSTHÉNÈS.

Iattatæax! Que de malheurs! Iattatæ! Que ce Paphlagonien, cette

nouvelle peste, avec ses projets, soit confondu par les dieux! Depuis

qu'il s'est glissé dans la maison, il ne cesse de rouer de coups les

serviteurs.

NIKIAS.

Malheur, en effet, à ce prince de Paphlagoniens, avec ses calomnies!

DÈMOSTHÉNÈS.

Pauvre malheureux, comment vas-tu?

NIKIAS.

Mal, comme toi.

DÈMOSTHÉNÈS.

Viens, approche, gémissons de concert sur le mode d'Olympos.

DÈMOSTHÉNÈS _et_ NIKIAS.

Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu.

DÈMOSTHÉNÈS.

Pourquoi ces plaintes inutiles? Ne vaudrait-il pas mieux chercher

quelque moyen de salut pour nous et ne pas pleurer davantage?

NIKIAS.

Mais quel moyen? Dis-le-moi.

DÈMOSTHÉNÈS.

Dis-le plutôt, afin qu'il n'y ait pas de dispute.

NIKIAS.

Non, par Apollôn! pas moi. Allons, parle hardiment, puis je te dirai

mon avis.

DÈMOSTHÉNÈS.

Que ne me dis-tu plutôt ce qu'il faut que je dise?

NIKIAS.

Ce courage barbare me manque. Comment m'exprimerais-je en grand style,

en style euripidien?

DÈMOSTHÉNÈS.

Non, non, pas à moi, pas à moi: ne me sers pas un bouquet de cerfeuil,

mais trouve un chant de départ de chez notre maître.

NIKIAS.

Eh bien, dis: «Échappons!» comme cela, tout d'un trait.

DÈMOSTHÉNÈS.

Je le dis: «Échappons!»

NIKIAS.

Ajoute ensuite le mot: «Nous», au mot: «Échappons».

DÈMOSTHÉNÈS.

«Nous!»

NIKIAS.

A merveille! A présent, comme procédant par légères secousses de la

main, dis d'abord: «Échappons,» ensuite: «Nous,» puis: «A la hâte!»

DÈMOSTHÉNÈS.

«Échappons, échappons-nous, échappons-nous à la hâte!»

NIKIAS.

Hein! N'est-ce pas délicieux?

DÈMOSTHÉNÈS.

Oui, par Zeus! Si ce n'est que j'ai peur que ce ne soit pour ma peau

un mauvais présage.

NIKIAS.

Pourquoi cela?

DÈMOSTHÉNÈS.

Parce que les plus légères secousses de la main emportent la peau.

NIKIAS.

Ce qu'il y aurait de souverain dans les circonstances présentes, ce

serait d'aller tous les deux nous prosterner devant les statues de

quelque dieu.

DÈMOSTHÉNÈS.

Quelles statues? Est-ce que tu crois vraiment qu'il y a des dieux?

NIKIAS.

Je le crois.

DÈMOSTHÉNÈS.

D'après quel témoignage?

NIKIAS.

Parce que je suis en haine aux dieux. N'est-ce pas juste?

DÈMOSTHÉNÈS.

Tu me ranges de ton avis. Mais considérons autre chose. Veux-tu que

j'expose l'affaire aux spectateurs?

NIKIAS.

Ce ne serait pas mal. Seulement, prions-les de nous faire voir

clairement, par leur air, s'ils se plaisent à nos paroles et à nos

actions.

DÈMOSTHÉNÈS.

Je commence donc. Nous avons un maître, d'humeur brutale, mangeur de

fèves, atrabilaire, Dèmos le Pnykien, vieillard morose, un peu sourd.

Au commencement de la noumènia, il a acheté un esclave, un corroyeur

paphlagonien, coquin fieffé et grand calomniateur. Ce corroyeur

paphlagonien, connaissant à fond le caractère du vieux, fait le chien

couchant, flatte son maître, le caresse, le choie, le dupe avec des

rognures de cuir et des mots comme ceux-ci: «Dèmos, il suffit d'avoir

jugé une affaire: va au bain, mange, avale, dévore, reçois trois

oboles: veux-tu que je te serve un souper?» Alors le Paphlagonien fait

main-basse sur ce que l'un de nous a préparé et l'offre gracieusement

à son maître. L'autre jour, je venais de pétrir à Pylos une galette

lakonienne; par ses roueries et par ses détours il me la subtilise, et

il sert comme de lui le mets de ma façon. Il nous éloigne et ne permet

pas à un autre de soigner le maître; mais, armé d'une courroie,

debout près de la table, il en écarte les orateurs. Il lui chante des

oracles, et le bonhomme sibyllise. Puis, quand il le voit à l'état de

brute, il met en oeuvre son astuce; il lance effrontément mensonges

et calomnies contre les gens de la maison; alors nous sommes fouettés,

nous; et le Paphlagonien, courant après les esclaves, demande, menace,

escroque en disant: «Voyez Hylas, comme je le fais fouetter; si

vous ne m'obéissez pas, vous êtes morts aujourd'hui.» Nous donnons.

Autrement, le vieux nous piétinerait et nous ferait chier huit fois

davantage. Hâtons-nous donc, mon bon, de voir maintenant quelle voie à

suivre et vers qui.

NIKIAS.

Le mieux, mon bon, c'est notre: «Échappons-nous! »

DÈMOSTHÉNÈS.

Mais il n'est pas facile de rien cacher au Paphlagonien; il a l'oeil à

tout. Une de ses jambes est à Pylos, et l'autre à l'assemblée; si bien

que, ses jambes ainsi écartées, son derrière est en Khaonia, ses mains

en Ætolia et son esprit en Klopidia.

NIKIAS.

Le mieux pour nous est donc de mourir. Mais voyons à mourir de la mort

la plus héroïque.

DÈMOSTHÉNÈS.

Mais quelle sera cette mort très héroïque?

NIKIAS.

La plus belle pour nous est de boire du sang de taureau. Une mort

comme celle de Thémistoklès n'est pas à dédaigner.

DÈMOSTHÉNÈS.

Oui, par Zeus! buvons du vin pur à notre Bon Génie, et peut-être

trouverons-nous quelque utile dessein.

NIKIAS.

Comment? Du vin pur? Tu songes à boire? Jamais homme ivre a-t-il

trouvé quelque utile dessein?

DÈMOSTHÉNÈS.

Vraiment, mon bon? Tu es un robinet de sottes paroles. Tu oses accuser

le vin de pousser à la démence? Trouve-moi donc quelque chose de plus

pratique que le vin. Vois-tu? Quand on a bu, on est riche, on fait

ses affaires, on gagne ses procès, on est en plein bonheur, on rend

service aux amis. Allons, apporte-moi vite une cruche de vin! Que

j'arrose mon esprit pour trouver une idée ingénieuse!

NIKIAS.

Hélas! Que nous fera ta boisson?

DÈMOSTHÉNÈS.

Beaucoup de bien. Apporte-la; moi je vais m'étendre. Une fois ivre, je

te débiterai sur tout ce qui nous intéresse un tas de petits conseils,

de petites sentences et de petites raisons.

NIKIAS. _Il rentre dans la maison et revient avec une cruche._

Quelle chance de n'avoir pas été pris volant ce vin!

DÈMOSTHÉNÈS.

Dis-moi, le Paphlagonien, que fait-il?

NIKIAS.

Bourré de gâteaux confisqués, le drôle ronfle, cuvant son vin et

couché sur des cuirs.

DÈMOSTHÉNÈS.

Eh bien, maintenant, verse-moi un plein verre de vin pur, en manière

de libation.

NIKIAS.

Prends et fais une libation au Bon Génie: déguste, déguste la liqueur

du Génie de Pramnè.

DÈMOSTHÉNÈS.

O Bon Génie, c'est ta volonté et non pas la mienne.

NIKIAS.

Dis, je t'en prie, qu'y a-t-il?

DÈMOSTHÉNÈS.

Va vite voler les oracles du Paphlagonien endormi, et rapporte-les de

la maison.

NIKIAS.

Soit; mais je crains que ce Bon Génie ne se trouve en être un Mauvais.

DÈMOSTHÉNÈS.

Et maintenant approche-moi la cruche, pour arroser mon esprit et dire

quelque parole ingénieuse.

NIKIAS. _Il sort un instant et il rentre aussitôt._

Comme il pète, comme il ronfle, le Paphlagonien! Aussi ne m'a-t-il pas

surpris dérobant l'oracle, qu'il garde avec le plus de soin.

DÈMOSTHÉNÈS.

O le plus fin des hommes! Donne, que je lise. Toi, verse-moi à boire

sans retard. Voyons ce qu'il y a là dedans. Oh! les oracles! Donne,

donne-moi vite à boire!

NIKIAS.

Voyons, que dit l'oracle?

DÈMOSTHÉNÈS.

Verse encore!

NIKIAS.

Est-ce qu'il y a dans l'oracle: «Verse encore! »

DÈMOSTHÉNÈS.

O Bakis!

NIKIAS.

Qu'y a-t-il?

DÈMOSTHÉNÈS.

A boire! Vite!

NIKIAS.

Il paraît que Bakis aimait à boire.

DÈMOSTHÉNÈS.

Ah! maudit Paphlagonien, voilà donc pourquoi tu gardais depuis si

longtemps l'oracle qui te concerne, tu avais peur!

NIKIAS.

De quoi?

DÈMOSTHÉNÈS.

Il est dit là comment il doit finir.

NIKIAS.

Et comment?

DÈMOSTHÉNÈS.

Comment? L'oracle annonce clairement que d'abord un marchand d'étoupes

doit avoir en main les affaires de la cité.

NIKIAS.

Voilà déjà un marchand! Et ensuite, dis?

DÈMOSTHÉNÈS.

Après lui, en second lieu, un marchand de moutons.

NIKIAS.

Cela fait deux marchands. Et que lui advient-il à celui-là?

DÈMOSTHÉNÈS.

D'être le maître, jusqu'à ce qu'il en arrive un plus scélérat. Alors

il périt, et à sa place arrive le marchand de cuirs, le Paphlagonien

rapace, braillard, à voix de charlatan.

NIKIAS.

Il faut donc que le marchand de moutons soit exterminé par le marchand

de cuirs?

DÈMOSTHÉNÈS.

Oui, par Zeus!

NIKIAS.

Malheureux que je suis! Où trouver un autre marchand, un seul?

DÈMOSTHÉNÈS.

Il en est encore un, qui exerce un métier hors ligne.

NIKIAS.

Dis-moi, je t'en prie, qui est-ce?

DÈMOSTHÉNÈS.

Tu le veux?

NIKIAS.

Oui, par Zeus!

DÈMOSTHÉNÈS.

C'est un marchand d'andouilles qui le renversera.

NIKIAS.

Un marchand d'andouilles! Par Poséidôn! le beau métier! Mais, dis-moi,

où trouverons-nous cet homme?

DÈMOSTHÉNÈS.

Cherchons-le.

NIKIAS.

Tiens! le voici qui, grâce aux dieux, s'avance vers l'Agora.

* * * * *

DÈMOSTHÉNÈS.

O bienheureux marchand d'andouilles, viens, viens, mon très cher;

avance, sauveur de la ville et le nôtre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Qu'est-ce? Pourquoi m'appelez-vous?

DÈMOSTHÉNÈS.

Viens ici, afin de savoir quelle chance tu as, quel comble de

prospérité.

NIKIAS.

Voyons; débarrasse-le de son étal, et apprends-lui l'oracle du dieu,

quel il est. Moi, je vais avoir l'oeil sur le Paphlagonien.

DÈMOSTHÉNÈS.

Allons, toi, dépose d'abord cet attirail, mets-le à terre; puis adore

la terre et les dieux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Soit: qu'est-ce que c'est?

DÈMOSTHÉNÈS.

Homme heureux, homme riche; aujourd'hui rien, demain plus que grand,

chef de la bienheureuse Athènes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Hé! mon bon, que ne me laisses-tu laver mes tripes et vendre mes

andouilles, au lieu de te moquer de moi?

DÈMOSTHÉNÈS.

Imbécile! Tes tripes! Regarde par ici. Vois-tu ces files de peuple?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je les vois.

DÈMOSTHÉNÈS.

Tu seras le maître de tous ces gens-là; et celui de l'Agora, des

ports, de la Pnyx; tu piétineras sur le Conseil, tu casseras les

stratèges, tu les enchaîneras, tu les mettras en prison; tu feras la

débauche dans le Prytanéion.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi?

DÈMOSTHÉNÈS.

Oui, toi. Et tu ne vois pas encore tout. Monte sur cet étal, et jette

les yeux sur toutes les îles d'alentour.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je les vois.

DÈMOSTHÉNÈS.

Eh bien! Et les entrepôts? Et les navires marchands?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

J'y suis.

DÈMOSTHÉNÈS.

Comment donc! N'es-tu pas au comble du bonheur? Maintenant jette

l'oeil droit du côté de la Karia, et l'oeil gauche du côté de la

Khalkèdonia.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Effectivement; me voilà fort heureux de loucher!

DÈMOSTHÉNÈS.

Mais non: c'est pour toi que se fait tout ce trafic; car tu vas

devenir, comme le dit cet oracle, un très grand personnage.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Dis-moi, comment moi, un marchand d'andouilles, deviendrai-je un grand

personnage?

DÈMOSTHÉNÈS.

C'est pour cela même que tu deviendras grand, parce que tu es un

mauvais drôle, un homme de l'Agora, un impudent.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je ne me crois pas digne d'un si grand pouvoir.

DÈMOSTHÉNÈS.

Hé! hé! pourquoi dis-tu que tu n'en es pas digne? Tu me parais avoir

conscience que tu n'es pas sans mérite. Es-tu fils de gens beaux et

bons?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

J'en atteste les dieux, je suis de la canaille.

DÈMOSTHÉNÈS.

Quelle heureuse chance! Comme cela tourne bien pour tes affaires!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais, mon bon, je n'ai pas reçu la moindre éducation; je connais mes

lettres, et, chose mauvaise, même assez mal.

DÈMOSTHÉNÈS.

C'est la seule chose qui te fasse du tort, même sue assez mal. La

démagogie ne veut pas d'un homme instruit, ni de moeurs honnêtes; il

lui faut un ignorant et un infâme. Mais ne laisse pas échapper ce que

les dieux te donnent, d'après leurs oracles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Que dit donc cet oracle?

DÈMOSTHÉNÈS.

De par les dieux, il y a de la finesse et de la sagesse dans son tour

énigmatique: «Oui, quand l'aigle corroyeur, aux serres crochues, aura

saisi dans son bec le dragon stupide, insatiable de sang, ce sera fait

de la saumure à l'ail des Paphlagoniens, et la divinité comblera

de gloire les tripiers, à moins qu'ils ne préfèrent vendre des

andouilles.»

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

En quoi cela me regarde-t-il? Apprends-le-moi.

DÈMOSTHÉNÈS.

L'aigle corroyeur, c'est ce Paphlagonien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Que signifie: «Aux serres crochues»?

DÈMOSTHÉNÈS.

Cela veut dire qu'avec ses mains crochues il enlève et emporte tout.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et le dragon?

DÈMOSTHÉNÈS.

C'est ce qu'il y a de plus clair: le dragon est long, le boudin aussi,

et boudin et dragon se remplissent de sang. Or, l'oracle dit que

l'aigle corroyeur sera dompté par le dragon, si celui-ci ne se laisse

pas enjôler par des mots.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Oui, l'oracle me désigne; mais j'admire comment je serai capable de

gouverner Dèmos.

DÈMOSTHÉNÈS.

Tout ce qu'il y a de plus simple. Fais ce que tu fais: brouille toutes

les affaires comme tes tripes; amadoue Dèmos en l'édulcorant par des

propos de cuisine: tu as tout ce qui fait un démagogue, voix canaille,

nature perverse, langage des halles: tu réunis tout ce qu'il faut pour

gouverner. Les oracles sont pour toi, y compris celui de la Pythie.

Couronne-toi, fais des libations à la Sottise, et lutte contre notre

homme.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Qui sera mon allié? Car les riches le craignent, et les pauvres en ont

peur.

DÈMOSTHÉNÈS.

Mais il y a les Chevaliers, braves gens au nombre de mille, qui l'ont

en haine: ils te viendront en aide, et avec eux les citoyens beaux et

bons, les spectateurs sensés, moi et le dieu. Ne crains rien: tu ne

verras pas ses traits. Pris de peur, aucun artiste n'a voulu faire son

masque; on le reconnaîtra tout de même: le public n'est pas bête.

* * * * *

NIKIAS.

Malheur à moi! Le Paphlagonien sort.

KLÉÔN.

Non, par les douze dieux, vous n'aurez pas à vous réjouir vous deux

qui, depuis longtemps, conspirez contre Dèmos. Que fait là cette coupe

de Khalkis? Pas de doute que vous n'excitiez les Khalkidiens à la

révolte. Vous mourrez, vous périrez, couple infâme!

DÈMOSTHÉNÈS.

Hé! l'homme! Tu fuis, tu ne restes pas là? Brave marchand

d'andouilles, ne gâte pas nos affaires. Citoyens Chevaliers, accourez:

c'est le moment. Hé! Simôn, Panætios, n'appuyez-vous pas l'aile

droite? Voici nos hommes. Toi, tiens bon, et fais volte-face. La

poussière qu'ils soulèvent annonce leur approche. Oui, tiens ferme,

repousse l'ennemi et mets-le en fuite.

* * * * *

LE CHOEUR.

Frappe, frappe ce vaurien, ce trouble-rang des Chevaliers, ce

concussionnaire, ce gouffre, cette Kharybdis de rapines, ce vaurien,

cet archivaurien! Je me plais à le dire plusieurs fois; car il est

vaurien plusieurs fois par jour. Oui, frappe, poursuis, mets-le aux

abois, extermine. Hais-le comme nous le haïssons; crie à ses trousses!

Prends garde qu'il ne t'échappe, vu qu'il connaît les passes par

lesquelles Eukratès s'est sauvé droit dans du son.

KLÉÔN.

Vieillards hèliastes, confrères du triobole, vous que je nourris de

mes criailleries, en mêlant le juste et l'injuste, venez à mon aide,

je suis battu par des conspirateurs.

LE CHOEUR.

Et c'est justice, puisque tu dévores les fonds publics, avant le

partage, que tu tâtes les accusés comme on tâte un figuier, pour voir

ceux qui sont encore verts, ou plus ou moins mûrs, et que, si tu en

sais un insouciant et bonasse, tu le fais venir de la Khersonèsos, tu

le saisis par le milieu du corps, tu lui prends le cou sous ton bras,

puis, lui renversant l'épaule en arrière, tu le fais tomber et tu

l'avales. Tu guettes aussi, parmi les citoyens, quiconque est d'humeur

moutonnière, riche, pas méchant et tremblant devant les affaires.

KLÉÔN.

Vous vous coalisez? Et moi, citoyens, c'est à cause de vous que je

suis battu, parce que j'allais proposer, comme un acte de justice,

d'élever dans la ville un monument à votre bravoure.

LE CHOEUR.

Qu'il est donc hâbleur, et souple comme un cuir! Voyez, il rampe

auprès de nous autres vieillards, pour nous friponner; mais, s'il

réussit d'un côté, il échouera de l'autre; et, s'il se tourne par ici,

il s'y cassera la jambe.

KLÉÔN, _battu_.

O ville, ô peuple, voyez par quelles bêtes féroces je suis éventré!

LE CHOEUR.

Tu cries à ton tour, toi qui ne cesses de bouleverser la ville?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES, _reparaissant_.

Oh! Moi, par mes cris, je l'aurai bientôt mis en fuite.

LE CHOEUR.

Ah! si tu cries plus fort que lui, tu es digne de l'hymne triomphal;

mais, si tu le surpasses en impudence, à nous le gâteau au miel.

KLÉÔN.

Je te dénonce cet homme, et je dis qu'il exporte ses sauces pour les

trières des Péloponésiens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, par Zeus! je te dénonce cet homme, qui court au Prytanéion le

ventre vide, et qui en revient le ventre plein.

DÈMOSTHÉNÈS.

Et, par Zeus! il en rapporte des mets interdits, pain, viande,

poisson; ce à quoi Périklès n'a jamais été autorisé.

KLÉÔN.

A mort, tout de suite!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je crierai trois fois plus fort que toi.

KLÉÔN.

Mes cris domineront tes cris.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mes beuglements tes beuglements.

KLÉÔN.

Je te dénoncerai, si tu deviens stratège.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te résisterai comme un chien.

KLÉÔN.

Je rabattrai tes vanteries.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je déjouerai tes ruses.

KLÉÔN.

Ose donc me regarder en face.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi aussi j'ai été élevé sur l'Agora.

KLÉÔN.

Je te mettrai en pièces, si tu grognes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te couvrirai de merde, si tu parles.

KLÉÔN.

Je conviens que je suis un voleur. Et toi?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Hermès Agoréen! je me parjure, même devant ceux qui m'ont vu.

KLÉÔN.

C'est donc que tu t'attribues à faux le mérite des autres. Je te

dénonce aux Prytanes comme possédant des tripes sacrées, qui n'ont pas

payé la dîme.

LE CHOEUR.

Infâme, scélérat, braillard, tout le pays est plein de ton impudence,

l'assemblée entière, les finances, les greffes, les tribunaux.

Agitateur brouillon, tu as rempli toute la cité de désordre, et tu as

assourdi notre Athènes de tes cris; d'une roche élevée tu as l'oeil

sur les revenus, comme un pêcheur sur des thons.

KLÉÔN.

Je connais cette affaire et où depuis longtemps elle a été ressemelée.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Si tu ne te connaissais pas en ressemelage, moi je n'entendrais

rien aux andouilles. C'est toi qui coupais obligeamment le cuir d'un

mauvais boeuf, pour le vendre aux paysans, après une préparation

frauduleuse, qui le faisait paraître épais. Ils ne l'avaient pas porté

un jour, qu'il s'allongeait de deux palmes.

DÈMOSTHÉNÈS.

Par Zeus! il m'a joué le même tour, si bien que je devins la risée

complète de mes voisins et de mes amis: car, avant d'arriver à

Pergasè, je nageais dans mes souliers.

LE CHOEUR.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier · 第 3 / 16 段