d'Akharnæ. Semblable à l'étincelle qui jaillit des charbons d'yeuse,
excitée par un vent favorable, quand on étend dessus une grillade de
poissons, les uns tournant une grasse marinade de Thasos, les autres
maniant la pâte, viens de même, mélodie fière, intense, aux accents
rustiques, et traite-moi en citoyen.
Vieillards chargés d'ans, nous accusons cette ville. Loin de recevoir
de vous la nourriture due à nos victoires navales, nous en souffrons
de cruelles; tout vieux que nous sommes, vous nous impliquez dans
des procès et vous nous faites servir de risée à de jeunes orateurs;
réduits à rien, nous restons muets, usés comme de vieilles flûtes:
votre Poséidôn tutélaire est un bâton. La vieillesse nous fait
balbutier devant la pierre du tribunal où nous ne voyons rien que
l'ombre de la Justice. Mais le jeune homme, soucieux de faire valoir
son éloquence, se hâte de frapper par l'agencement de ses périodes
arrondies. Puis, traînant l'accusé, il le questionne, le prend au
piège de ses paroles, tourmentant, troublant, bouleversant ce pauvre
Tithôn. Le vieux mâchonne, se retire frappé d'une amende, sanglote,
pleure, et dit à ses amis: «Ce qui devait payer ma bière, c'est
l'amende dont je suis frappé. »
Est-il décent de ruiner ainsi un vieillard blanc devant la klepsydre,
un compagnon qui a beaucoup peiné, qui s'est mouillé tant de fois
d'une sueur chaude et glorieuse, un brave qui s'est battu à Marathôn
pour la République? Oui, nous qui étions à Marathôn, à la poursuite de
l'ennemi; aujourd'hui nous sommes poursuivis à outrance par des hommes
méchants, et puis après condamnés. A cela que répondrait un Marpsias?
Et de fait, est-il juste qu'un homme, courbé par l'âge comme
Thoukydidès, périsse enfermé dans les déserts de la Skythia parce
qu'il a maille à partir avec Képhisodèmos, cet avocat bavard? Je
me suis senti pris de pitié, et j'ai versé des larmes, en voyant
maltraité par un archer ce vieil homme qui, j'en atteste Dèmètèr,
lorsqu'il était le Thoukydidès qui eût aisément tenu tête à la Déesse
Gémissante (Dèmètèr pleurant Kora), aurait d'abord terrassé dix
Evathlos, effrayé de ses cris trois mille archers, et percé de flèches
le père et toute la lignée. Ah! puisque vous ne permettez pas que
les vieillards jouissent du sommeil, décrétez que les causes soient
divisées, de manière qu'un vieux édenté plaide contre un vieux, et les
jeunes contre un homme à l'anus élargi, un bavard, le fils de Klinias.
Il faut désormais exercer des poursuites, et, s'il y a un coupable,
que le vieillard soit frappé d'amende par le vieillard, et le jeune
homme par le jeune homme.
* * * * *
DIKÆOPOLIS.
Voici les limites de mon marché. Tous les Péloponésiens, Mégariens et
Boeotiens ont le droit de trafiquer ici, à la condition de vendre à
moi, et à Lamakhos rien. J'institue pour agoranomes de mon marché ces
trois fouets en cuir de Lépros désignés par le sort. Entrée interdite
à tout sykophante et à tout habitant du Phasis. Pour moi, je fais
apporter la colonne sur laquelle est mon traité, afin qu'il soit bien
en vue sur l'Agora.
UN MÉGARIEN. (_Il parle en dialecte dorien._)
Agora d'Athènes, salut, toi qui es chère aux Mégariens. Par le dieu de
l'amitié! je te regrettais comme une mère. Allons, pauvres fillettes
d'un père malheureux, montez les marches pour trouver des galettes,
s'il y en a. Écoutez-moi, et que votre ventre soit tout attention.
Qu'aimez-vous mieux, être vendues ou souffrir de la faim?
LES FILLETTES.
Être vendues! être vendues!
LE MÉGARIEN.
C'est aussi ce que je dis. Mais qui serait assez sot pour vous
acheter, sûr d'y perdre? Toutefois il me vient à l'esprit une
invention mégarienne. Je vais vous déguiser en petits cochons et dire
que j'en ai à vendre. Ajustez-vous ces pattes de cochon, et faites
qu'on vous croie issues d'une bonne truie. Par Hermès! si vous
reveniez à la maison, vous souffririez tout de suite les horreurs de
la faim. Ensuite mettez ces groins, et puis entrez dans ce sac. Là,
grognez, et faites coï, comme les cochons dans les Mystères. Moi, je
vais appeler Dikæopolis du côté par où il est... Dikæopolis, veux-tu
acheter des petits cochons?
DIKÆOPOLIS.
Qu'est-ce? Un Mégarien?
LE MÉGARIEN.
Nous venons à ton marché.
DIKÆOPOLIS.
Comment allez-vous?
LE MÉGARIEN.
Nous mourons de faim, assis auprès du feu.
DIKÆOPOLIS.
Eh! de par Zeus! c'est bien agréable, si on a là un joueur de flûte.
Mais que faites-vous encore à Mégara à l'heure qu'il est?
LE MÉGARIEN.
Tu le demandes! Quand je suis parti de là-bas pour le marché, les gens
du Conseil faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour que notre ville
pérît le plus vite et le plus mal.
DIKÆOPOLIS.
Vous allez donc bientôt être tirés d'embarras.
LE MÉGARIEN.
C'est vrai.
DIKÆOPOLIS.
Et qu'y a-t-il encore à Mégara? Combien le blé s'y vend-il?
LE MÉGARIEN.
Chez nous il est à très haut prix, comme les dieux.
DIKÆOPOLIS.
Apportes-tu du sel?
LE MÉGARIEN.
Ne tenez-vous pas nos salines?
DIKÆOPOLIS.
Est-ce de l'ail?
LE MÉGARIEN.
Comment de l'ail? Mais dans toutes vos incursions, vrais mulots, vous
déterrez les têtes avec vos piquets!
DIKÆOPOLIS.
Eh bien, qu'apportes-tu?
LE MÉGARIEN.
Des truies mystiques.
DIKÆOPOLIS.
A merveille! Montre-les-moi.
LE MÉGARIEN.
Hé! Elles sont belles. Soupèse-les si cela te plaît. Comme c'est gras
et beau!
DIKÆOPOLIS.
Mais qu'est-ce donc?
LE MÉGARIEN.
Une truie, par Zeus!
DIKÆOPOLIS.
Que dis-tu? D'où vient-elle?
LE MÉGARIEN.
De Mégara. Ce n'est pas là une truie?
DIKÆOPOLIS.
Cela ne m'en a pas l'air.
LE MÉGARIEN.
N'est-ce pas absurde? Voilà un incrédule! Il dit que ce n'est pas
une truie. Moi, si tu veux bien, gageons une mesure de sel parfumé de
thym, si ce n'est pas là une truie, en bon grec!
DIKÆOPOLIS.
Pas du tout, elle tient de l'homme.
LE MÉGARIEN.
Sans doute, par Dioklès, elle tient de moi. Et toi, de qui crois-tu
qu'elle soit? Veux-tu l'entendre grogner?
DIKÆOPOLIS.
Oui, de par les dieux! je veux bien.
LE MÉGARIEN.
Grogne vite, petite truie! Tu ne dis rien? Est-ce que tu te tais? Oh!
tu vas mourir de male mort. Par Hermès! je te remporte à la maison.
LA FILLETTE.
Coï! Coï!
LE MÉGARIEN.
N'est-ce pas une truie?
DIKÆOPOLIS.
Oui, cela m'en a l'air. Bien nourrie, dans cinq ans, elle aura son
bijou parfait.
LE MÉGARIEN.
Sache-le bien, elle sera pareille à sa mère.
DIKÆOPOLIS.
Mais on ne peut pas l'immoler en sacrifice.
LE MÉGARIEN.
Pourquoi donc? Qui empêche qu'elle ne soit immolée?
DIKÆOPOLIS.
Elle n'a pas de queue.
LE MÉGARIEN.
C'est qu'elle est jeune, mais devenue une vraie bête porcine, elle en
aura une grande, grasse et rouge. Si tu veux la nourrir, ce sera une
truie superbe.
DIKÆOPOLIS.
Comme le bijou de la soeur est semblable à celui de l'autre!
LE MÉGARIEN.
Elles sont de la même mère et du même père. Qu'elle engraisse, qu'il
lui fleurisse des poils, et ce sera la plus belle truie qu'on puisse
immoler à Aphroditè.
DIKÆOPOLIS.
Mais on n'immole pas de truies à Aphroditè.
LE MÉGARIEN.
Pas de truies à Aphroditè! Mais c'est la seule déesse à qui la chair
des truies soit très agréable, quand elle est bien embrochée.
DIKÆOPOLIS.
Mangent-elles seules maintenant sans leur mère?
LE MÉGARIEN.
Oui, par Poséidôn! et aussi sans leur père.
DIKÆOPOLIS.
Que mangent-elles de préférence?
LE MÉGARIEN.
Tout ce que tu voudras leur donner. Mais demande-le-leur.
DIKÆOPOLIS.
Petite truie, petite truie!
LA FILLETTE.
Coï, coï!
DIKÆOPOLIS.
Mangerais-tu bien des pois chiches montants?
LA FILLETTE.
Coï, coï, coï!
DIKÆOPOLIS.
Et puis encore! Des figues de Phibalis?
LA FILLETTE.
Coï, coï!
DIKÆOPOLIS.
Quels cris aigus vous poussez à propos de figues! Que quelqu'un
de l'intérieur apporte des figues à ces petites truies. En
mangeront-elles? Ah! ah! comme elles les croquent, ô vénérable
Hèraklès! De quel pays sont ces truies? On les croirait de
Tragasa-la-Goulue.
LE MÉGARIEN.
Mais elles n'ont pas mangé toutes les figues: car en voici une que je
leur ai enlevée.
DIKÆOPOLIS.
Par Zeus! ce sont deux gentilles bêtes. Combien veux-tu me vendre tes
truies? Dis.
LE MÉGARIEN.
L'une pour une botte d'ail; l'autre, si tu veux, pour un khoenix de
sel.
DIKÆOPOLIS.
Je te les achète. Attends ici.
LE MÉGARIEN.
Voilà qui va bien. Hermès, dieu du gain, puissé-je vendre ainsi ma
femme et ma mère!
UN SYKOPHANTE.
Hé! l'homme. De quel pays es-tu?
LE MÉGARIEN.
Marchand de cochons de Mégara.
LE SYKOPHANTE.
Je dénonce comme ennemis tes cochons et toi.
LE MÉGARIEN.
Allons, bon! Voilà la cause de toutes nos misères revenue!
LE SYKOPHANTE.
Chanson mégarienne! Ne lâcheras-tu pas ce sac?
LE MÉGARIEN.
Dikæopolis! Dikæopolis! On me dénonce.
DIKÆOPOLIS.
Qui cela? Quel est ton dénonciateur? Agoranomes, vous ne mettrez pas
à la porte les sykophantes? A quoi penses-tu de nous éclairer sans
lanterne?
LE SYKOPHANTE.
Ne puis-je pas dénoncer les ennemis?
DIKÆOPOLIS.
Tu vas crier, si tu ne cours pas dénoncer ailleurs.
LE MÉGARIEN.
Quel fléau pour Athènes!
DIKÆOPOLIS.
Courage, Mégarien! Tiens, voilà le prix de tes truies; prends l'ail et
le sel, et bien de la joie!
LE MÉGARIEN.
Ah! il n'y en a pas beaucoup chez nous.
DIKÆOPOLIS.
Quelle inadvertance! Qu'elle retombe sur ma tête!
LE MÉGARIEN.
Petits cochons, tâchez, sans votre père, de manger de la galette avec
du sel, si quelqu'un vous en donne!
* * * * *
CHOEUR DES AKHARNIENS.
Heureux homme! N'as-tu pas entendu quel gain il tire de sa résolution?
Il fera ses affaires assis sur l'Agora. Et si Ktésias se présente,
ou quelque autre sykophante, il ira gémir assis. Pas un homme ne te
fraudera sur le prix des denrées; Prépis n'essuiera pas devant toi son
infâme derrière, et Kléonymos ne te bousculera pas. Tu te promèneras
drapé dans une brillante læna. Tu ne rencontreras pas Hyperbolos,
inassouvi de chicanes; tu ne seras pas abordé, en parcourant l'Agora,
par Kratinos, toujours rasé à la fine lame, comme les galants; ni
par le pervers Artémôn, trop alerte à la musique, exhalant de ses
aisselles la mauvaise odeur d'un bouc de sa patrie Tragasa. Jamais
plus ne te raillera le roi des méchants, Pauson, ni, sur l'Agora,
Lysistratos, l'opprobre des Kholargiens, homme imprégné de tous les
vices, grelottant et mourant de faim plus de trente jours par chaque
mois.
* * * * *
UN BOEOTIEN.
Par Hèraklès! mon épaule n'en peut mais. Ismènias, pose doucement
à terre le pouliot. Vous tous, flûteurs thébains, soufflez avec vos
flûtes d'or dans un derrière de chien.
DIKÆOPOLIS.
Aux corbeaux! Ces frelons ne quitteront donc pas nos portes? D'où
s'est abattue sur ma porte cette volée, élevée par Khæris, ces
flûtistes bourdonnants?
LE BOEOTIEN.
Par Iolaos! ton souhait m'est agréable, étranger! Depuis Thèbæ, en
soufflant derrière moi, ils ont fait tomber par terre mes fleurs de
pouliot. Mais, si tu veux bien, achète-moi de ce que je porte, des
poulets ou des sauterelles.
DIKÆOPOLIS.
Ah! salut! mon cher Boeotien, mangeur de kollix. Qu'apportes-tu?
LE BOEOTIEN.
Tout ce que nous avons de bon en Boeotia: origan, pouliot, nattes de
jonc, feuilles à mèches, canards, geais, francolins, poules d'eau,
roitelets, plongeons.
DIKÆOPOLIS.
Tu es un orage qui sème les oiseaux sur l'Agora.
LE BOEOTIEN.
J'apporte également oies, lièvres, renards, taupes, hérissons, chats,
picfides, belettes, loutres, anguilles du Kopaïs.
DIKÆOPOLIS.
O toi, qui offres le morceau le plus agréable aux hommes, permets-moi
de saluer les anguilles que tu apportes.
LE BOEOTIEN.
Toi, l'aînée de mes cinquante vierges du Kopaïs, viens faire la joie
de notre hôte.
DIKÆOPOLIS.
O bien-aimée, objet de mes longs désirs, te voilà donc, toi pour
qui soupirent les choeurs tragiques, et chère à Morykhos. Esclaves,
apportez-moi ici le réchaud et le soufflet. Regardez, enfants,
cette maîtresse anguille, qui vient enfin, désirée depuis six ans!
Saluez-la, mes enfants. Moi, je fournirai le charbon pour faire
honneur à l'étrangère. Mais emportez-la. La mort même ne pourra me
séparer de toi, si on te cuit avec des bettes.
LE BOEOTIEN.
Et à moi, que me donneras-tu en retour?
DIKÆOPOLIS.
Tu me la donnes en paiement de ton droit au marché. Mais si tu veux
vendre quelques autres choses, parle.
LE BOEOTIEN.
Hé! tout cela.
DIKÆOPOLIS.
Voyons, combien dis-tu? ou veux-tu troquer contre des denrées
emportées d'ici?
LE BOEOTIEN.
Bien! Je prends des produits d'Athènes, qu'on n'a pas en Boeotia.
DIKÆOPOLIS.
Tu peux acheter et emporter des anchois de Phalèron ou de la poterie.
LE BOEOTIEN.
Des anchois et de la poterie? Mais nous en avons, là-bas. Je veux un
produit qui ne soit pas chez nous et qui abonde ici.
DIKÆOPOLIS.
Je sais alors. Emporte un sykophante, emballé comme de la poterie.
LE BOEOTIEN.
Par les Jumeaux! j'aurais grand profit à en emmener un. Ce serait un
singe plein de malice.
DIKÆOPOLIS.
Voici justement Nikarkhos qui vient dénoncer quelqu'un.
LE BOEOTIEN.
C'est un bien petit homme!
DIKÆOPOLIS.
Mais il est tout venin.
NIKARKHOS.
A qui sont ces marchandises?
LE BOEOTIEN.
A moi. De Thèbæ, Zeus m'en est témoin.
NIKARKHOS.
Et moi, je les dénonce comme ennemies.
LE BOEOTIEN.
Quel mauvais instinct te pousse à guerroyer et à batailler contre des
oiseaux?
NIKARKHOS.
Je vais te dénoncer toi-même en sus.
LE BOEOTIEN.
Quel mal ai-je fait?
NIKARKHOS.
Je vais te le dire dans l'intérêt des assistants. Tu introduis des
mèches de chez les ennemis.
DIKÆOPOLIS.
Ainsi donc tu dénonces des mèches?
NIKARKHOS.
Une seule suffit pour embraser l'arsenal.
DIKÆOPOLIS.
L'arsenal? une mèche?
NIKARKHOS.
Je le crois.
DIKÆOPOLIS.
Et comment?
NIKARKHOS.
Un Boeotien peut l'attacher à l'aile d'une tipule, la lancer sur
l'arsenal au moyen d'un tube, par un grand vent de Boréas; et, le feu
prenant une fois aux vaisseaux, ils flambent tout de suite.
DIKÆOPOLIS.
Méchant, digne de mille morts! ils flamberaient embrasés par une
tipule et par une mèche?
NIKARKHOS, _battu par Dikæopolis_.
Des témoins!
DIKÆOPOLIS.
Fermez-lui la bouche! Donne-moi du foin: je vais l'emballer comme de
la poterie, pour qu'il ne se casse pas en route.
LE CHOEUR.
Emballe bien, mon cher, cette marchandise destinée à l'étranger, afin
qu'il n'aille pas la briser.
DIKÆOPOLIS.
J'y veillerai, car elle rend le son grêle d'un objet fêlé par le feu,
et désagréable aux dieux.
LE CHOEUR.
Que va-t-il en faire?
DIKÆOPOLIS.
Un vase utile à tout, une coupe de maux, un mortier à procès, une
lanterne pour espionner les comptables, un récipient à brouiller les
affaires.
LE CHOEUR.
Mais qui oserait se servir d'un vase qui craque de la sorte dans la
maison?
DIKÆOPOLIS.
Il est solide, mon bon, et il ne cassera jamais, s'il est suspendu par
les pieds, la tête en bas.
LE CHOEUR.
Le voilà empaqueté comme tu le veux.
LE BOEOTIEN.
Je vais enlever ma gerbe.
LE CHOEUR, _à Dikæopolis_.
O le meilleur des hôtes, aide-le dans le transport, et jette où tu
voudras ce sykophante bon à tout.
DIKÆOPOLIS.
J'ai eu bien de la peine à empaqueter ce maudit scélérat. Allons,
Boeotien, emporte ta poterie.
LE BOEOTIEN.
Viens ici, et baisse ton épaule, Ismènikhos.
DIKÆOPOLIS.
Veille à la porter avec précaution. En réalité, tu ne porteras là rien
de bon; fais-le toutefois. Tu gagneras à te charger de ce fardeau. Les
sykophantes te porteront bonheur.
UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.
Dikæopolis!
DIKÆOPOLIS.
Qu'y a-t-il? Pourquoi m'appelles-tu?
LE SERVITEUR.
Pourquoi? Lamakhos te prie de lui céder, moyennant cette drakhme,
quelques grives pour la fête des Coupes, et, au prix de trois
drakhmes, une anguille du Kopaïs.
DIKÆOPOLIS.
Qui est ce Lamakhos avec son anguille?
LE SERVITEUR.
Le terrible, l'infatigable, qui agite sa Gorgôn et qui remue les trois
aigrettes, dont il est ombragé.
DIKÆOPOLIS.
Par Zeus! je refuse, me donnât-il son bouclier. Qu'il remue ses
aigrettes en mangeant du poisson salé! S'il vient faire du bruit,
j'appelle les agoranomes. Pour moi, j'emporte ces provisions,
destinées à ma personne. J'entre sur les ailes des grives et des
merles.
* * * * *
LE CHOEUR.
Tu as vu, oui, tu as vu, ville tout entière, la prudence et l'éminente
sagesse de cet homme. Depuis qu'il a conclu une trêve, il peut acheter
ce dont il a besoin pour sa maison et ce qui convient à des repas
chaudement servis. D'eux-mêmes tous les biens lui arrivent.
Non, jamais je ne recevrai chez moi la Guerre; jamais elle ne me
chantera l'air de Harmodios, assise à ma table, parce que c'est un
être qui, pris de vin, et faisant ripaille chez ceux qui ont tous les
biens, y cause tous les maux, renverse, ruine, détruit, et cela quand
on lui a fait nombre d'avances: «Bois, assieds-toi, prends cette coupe
de l'amitié,» tandis que lui porte partout le feu sur nos échalas, et
répand brutalement le vin de nos vignes.
Chez l'homme que je dis le repas est grandement, libéralement ordonné,
et les preuves de sa bonne chère se voient dans les plumes étalées
devant sa porte.
* * * * *
DIKÆOPOLIS.
O compagne de la belle Kypris et des Grâces aimables, Réconciliation,
comme tu as un beau visage! Ai-je pu l'ignorer? Puisse un Amour nous
unir, moi et toi, semblable à celui qui est présent, et couronné de
fleurs! Crois-tu donc, par hasard, que je suis trop vieux? Mais si je
te prends, je crois pouvoir t'offrir trois avantages. Et d'abord je
puis aligner un long plant de vignes, puis élever auprès de tendres
rejetons de figuier, en troisième lieu, tout vieux que je suis, y
marier de jeunes ceps de vigne, et enfin garnir d'oliviers tout le
tour de mon champ pour nous oindre d'huile, toi et moi, aux Noumènia.
UN HÉRAUT.
Écoutez, peuple. A la façon de vos pères, buvez dans les coupes au son
de la trompette. Celui qui l'aura vidée le premier recevra une outre
faite comme Ktésiphon.
DIKÆOPOLIS.
Enfants, femmes, n'avez-vous pas entendu? Que faites-vous?
N'entendez-vous pas le Héraut? Faites bouillir, rôtissez, retournez et
enlevez ces lièvres prestement; tressez les couronnes... Apporte les
broches, pour enfiler les grives.
LE CHOEUR.
J'envie ta prudence, mon cher homme, et encore plus ta bonne chère
actuelle.
DIKÆOPOLIS.
Que sera-ce, quand vous verrez rôtir ces grives?
LE CHOEUR.
Je crois que tu dis juste encore sur ce point.
DIKÆOPOLIS.
Attise le feu.
LE CHOEUR.
Entends-tu avec quelle habileté culinaire, avec quelle science et avec
quelle entente de gourmet il se fait servir?
UN LABOUREUR.
Malheureux que je suis!
DIKÆOPOLIS.
Par Hèraklès! quel est cet homme?
LE LABOUREUR.
Un homme infortuné.
DIKÆOPOLIS.
Suis ton chemin devant toi.
LE LABOUREUR.
O cher ami, puisque la trêve est pour toi seul, cède-moi un peu de
pain, ne fût-ce que de cinq ans.
DIKÆOPOLIS.
Que t'est-il arrivé?
LE LABOUREUR.
Je suis ruiné, j'ai perdu deux boeufs.
DIKÆOPOLIS.
Comment?
LE LABOUREUR.
Les Boeotiens les ont pris à Phyla.
DIKÆOPOLIS.
O trois fois malheureux! Et tu es encore vêtu de blanc?
LE LABOUREUR.
Ces deux boeufs, par Zeus! me nourrissaient de leur fumier.
DIKÆOPOLIS.
Que te faut-il donc, maintenant?
LE LABOUREUR.
J'ai perdu la vue à pleurer mes boeufs. Mais si tu prends intérêt à
Derkélès de Phyla, frotte-moi vite les deux yeux avec de la poix.
DIKÆOPOLIS.
Mais, malheureux, je ne suis pas en situation de rendre service à tout
le monde.
LE LABOUREUR.
Allons, je t'en conjure, peut-être retrouverais-je mes boeufs.
DIKÆOPOLIS.
Impossible. Va-t'en pleurer auprès des disciples de Pittalos.
LE LABOUREUR.
Rien pour moi qu'une seule goutte de poix, verse-la dans ce chalumeau.
DIKÆOPOLIS.
Pas un fétu! Va-t'en gémir ailleurs!
LE LABOUREUR.
Infortuné que je suis; plus de boeufs de labour!
LE CHOEUR.
Cet homme, avec son traité, s'est fait une vie douce, et il ne semble
vouloir partager avec personne.
DIKÆOPOLIS.
Toi, arrose les tripes avec du miel; fais griller les sépias.
LE CHOEUR.
Entends-tu ses éclats de voix?
DIKÆOPOLIS.
Grillez les anguilles!
LE CHOEUR.
Tu vas nous faire mourir, moi de faim, et les voisins de fumée et de
ta voix, en criant de la sorte.
DIKÆOPOLIS.
Rôtissez cela, et que la couleur en soit dorée!
* * * * *
UN PARANYMPHE.
Dikæopolis! Dikæopolis!
DIKÆOPOLIS.
Quel est cet homme?
LE PARANYMPHE.
Un jeune marié t'envoie ces viandes de son repas de noces.
DIKÆOPOLIS.
Il fait bien, quel qu'il soit.
LE PARANYMPHE.
Il te prie, en échange de ces viandes, pour ne pas aller à la guerre
et pour rester à caresser sa femme, de lui verser dans cette fiole un
verre de poix.
DIKÆOPOLIS.
Remporte, remporte les viandes et ne me les donne pas, je ne verserais
pas de la poix pour mille drakhmes. Mais quelle est cette femme?
LE PARANYMPHE.
C'est la meneuse de la noce: elle demande à te parler de la part de la
mariée, à toi seul.
DIKÆOPOLIS.
Voyons, que dis-tu? Par les dieux! elle est plaisante la demande de
la mariée! Elle désire que la partie essentielle du marié reste à
la maison. Allons! qu'on apporte la trêve; je lui en donnerai à elle
seule; elle est femme; elle ne doit pas souffrir de la guerre. Femme,
approche; tends-moi la fiole. Sais-tu la manière de s'en servir? Dis à
la mariée, quand on fera une levée de soldats, d'en frotter la nuit
la partie essentielle de son mari. Qu'on remporte la trêve. Vite, la
cruche au vin, pour que j'en verse dans les coupes!
* * * * *
LE CHOEUR.
Mais voici un homme aux sourcils froncés: il se presse comme pour
annoncer un malheur.
UN PREMIER MESSAGER.
O fatigues, lames en bataille, Lamakhos!
LAMAKHOS.
Quel bruit résonne autour de mes demeures étincelantes d'airain?
LE MESSAGER.
Les stratèges t'ordonnent de prendre sur-le-champ tes cohortes et tes
aigrettes, et d'aller garder la frontière, malgré la neige. Car on
leur annonce qu'au moment de la fête des Coupes et des Marmites, des
bandits boeotiens vont faire une invasion.
LAMAKHOS.
O stratèges, plus nombreux qu'utiles! n'est-il pas dur pour moi de ne
pouvoir être de la fête?
DIKÆOPOLIS.
O armée polémolamaïque!
LAMAKHOS.
Malheur à moi! Tu ris de mon infortune!
DIKÆOPOLIS.
Veux-tu combattre contre un Géryôn à quatre ailes?
LAMAKHOS.
Hélas! hélas! quelle nouvelle m'apporte ce second messager?
UN SECOND MESSAGER.
Dikæopolis!
DIKÆOPOLIS.
Qu'est-ce?
LE SECOND MESSAGER.
Viens vite au banquet, et apporte ta corbeille et ta coupe. Le prêtre
de Dionysos t'y invite. Mais hâte-toi, tu retardes le repas. Tout est
prêt: lits, tables, coussins, tapis, couronnes, parfums, friandises,
courtisanes, galettes, gâteaux, pains de sésame, tartes, belles
danseuses, l'air bien-aimé de Harmodios. Ainsi, accours au plus vite.
LAMAKHOS.
Infortuné que je suis!
DIKÆOPOLIS.
C'est que tu as pris pour emblème cette grande Gorgôn. Fermez la
porte, et qu'on apprête le repas.
LAMAKHOS.
Esclave, esclave, apporte-moi ici mon sac.
DIKÆOPOLIS.
Esclave, esclave, apporte-moi ici ma corbeille.
LAMAKHOS.
Du sel mêlé de thym et des oignons.
DIKÆOPOLIS.
Et à moi du poisson; les oignons me répugnent.
LAMAKHOS.
Apporte-moi ici, esclave, une feuille de figuier, pleine de hachis
rance.
DIKÆOPOLIS.
Et à moi une feuille de figuier bien graissée, je la ferai cuire ici.
LAMAKHOS.
Mets là les plumes de mon casque.
DIKÆOPOLIS.
Mets là ces ramiers et ces grives.
LAMAKHOS.
Belle et blanche est cette plume d'autruche.
DIKÆOPOLIS.
Belle et dorée est cette chair de ramier.
LAMAKHOS.
Hé! l'homme! cesse de rire de mes armes.
DIKÆOPOLIS.
Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas guigner mes grives!
LAMAKHOS.
Apporte l'étui de mes trois aigrettes.
DIKÆOPOLIS.
Et à moi le civet de lièvre.
LAMAKHOS.
Mais les mites n'ont-elles pas mangé les aigrettes?
DIKÆOPOLIS.
Mais ne vais-je pas manger du civet avant le dîner?
LAMAKHOS.
Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas me parler?
DIKÆOPOLIS.
Je ne te parle pas; moi et mon esclave, nous sommes en discussion.
Veux-tu gager et nous en rapporter à Lamakhos? Les sauterelles
sont-elles plus délicates que les grives?
LAMAKHOS.
Je crois que tu fais l'insolent.
DIKÆOPOLIS.
Il donne la préférence aux sauterelles.
LAMAKHOS.
Esclave, esclave, décroche ma lance, et apporte-la-moi ici.
DIKÆOPOLIS.
Esclave, esclave, retire cette andouille du feu et apporte-la-moi ici.
LAMAKHOS.
Voyons, je vais retirer ma lance du fourreau. Tiens ferme, esclave.
DIKÆOPOLIS.
Et toi aussi, esclave, ne lâche pas.
LAMAKHOS.
Approche, esclave, les supports de mon bouclier.
DIKÆOPOLIS.
Apporte les pains, supports de mon estomac.
LAMAKHOS.
Apporte ici l'orbe de mon bouclier à la Gorgôn.
DIKÆOPOLIS.
Apporte ici l'orbe de ma tarte au fromage.
LAMAKHOS.