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EUGÈNE TALBOT
ARISTOPHANE
TRADUCTION NOUVELLE
PRÉFACE DE SULLY PRUDHOMME
* * * * *
TOME PREMIER
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XCVII
* * * * *
AVANT-PROPOS
_L'ancien professeur de rhétorique bien connu et si estimé, auteur de
la belle traduction qu'on va lire, M. Talbot, n'est plus. Il est mort
plein d'années, entouré de respect et d'affection. Outre la
tendresse des siens il goûtait l'attachement de cette grande famille
spirituelle, si douce aux vieux maîtres qui ont su se la former
dans les lycées par un enseignement solide et paternel prodigué à
de nombreuses générations d'élèves. Combien d'entre eux pourraient
m'envier l'honneur et le plaisir de présenter son livre au public!
Aucun n'y aurait un meilleur titre que moi, si le seul requis était
la longue fidélité du commerce amical avec lui, avec ses proches, avec
ceux que rallie ou pleure sa noble veuve. Mais, je le confesse, le
plus indispensable de tous les titres, l'entière compétence me
manque. Une traduction d'Aristophane ne saurait être recommandée à ses
lecteurs naturels avec une autorité suffisante que par un helléniste,
et je ne le suis pas. Je suis loin de posséder toutes les clefs des
auteurs grecs; j'en suis le visiteur, non le familier. Heureusement
n'ai-je à remplir ici qu'un rôle de simple exécuteur testamentaire
chargé d'expliquer au lecteur les conditions d'un legs littéraire,
conditions qui suffisent à en déterminer toute la valeur. Cette valeur
n'offre pas seulement la garantie, déjà sûre et incontestée, du
savoir et de l'expérience du traducteur, elle a, de plus, rencontré
un répondant considérable dans un poète de premier ordre, en relations
étroites et constantes avec la poésie grecque, dans Leconte de Lisle.
Oui, j'ai la bonne fortune de pouvoir me retrancher derrière
ce maître, m'en référer à sa haute appréciation, à son jugement
difficile, exempt de toute complaisance. Il connaissait cette
traduction, l'admirait, et, certes, on ne doutera pas de sa sincérité
quand on saura qu'il l'avait adoptée et que, désireux d'acquérir, à
titre de collaborateur, le droit de la joindre à la collection des
poètes grecs déjà traduits par lui, il avait offert à M. Talbot de
mettre en vers les choeurs interprétés en prose. C'était un accord
accepté et conclu, mais les forces épuisées du poète ne lui permirent
pas de mettre à exécution son dessein. J'ai sous les yeux la lettre
découragée, datée de mars 1891, par laquelle il apprend à M. Talbot
que «malade, très fatigué et plein de mille ennuis», il se sent
incapable d'accomplir sa promesse. Il ajoute, avec cet accent d'amère
défaillance que nous lui connaissions trop: «L'oeuvre n'en vaudra
que mieux, incontestablement, de toute façon.» Hélas! Il se raillait;
l'oeuvre y a perdu l'inestimable estampille par laquelle le maître
l'eût, en partie, faite sienne. On saura, du moins, et c'est
l'important, qu'il avait été dans sa pensée, dans son intention
formelle d'y imprimer sa marque. Un pareil témoignage est à l'honneur
des deux écrivains. Cette consécration de l'oeuvre du prosateur par
le concours promis du poète ne demeure pas, en effet, sans retour
profitable à celui-ci. Elle suppose une mutuelle adhésion, et, sans
doute, en convenant d'associer à son labeur celui de Leconte de Lisle,
le digne représentant de l'Université, c'est-à-dire de la gardienne
officielle et vigilante de tous les classiques, donnait, au bénéfice
de l'interprète marron, un précieux exemple de conciliante humeur.
Les traductions de Leconte de Lisle, bien que d'une saveur antique si
délectable, avaient à conquérir l'approbation des hellénistes
patentés aux scrupules méticuleux, plus préoccupés du lexique et de la
grammaire que de la vertu poétique du langage. Leur souci fondamental
n'est, certes, pas moins important, mais il est autre que celui d'un
interprète qui se trouve être de même essence morale et littéraire que
l'auteur original, comme lui poète, comme lui sombre ou railleur par
tempérament. Ces deux soucis à la fois se sont rencontrés et
conjugués d'une façon remarquable chez M. Talbot pour le succès de son
entreprise ardue. Il semble que son intime intelligence du texte unie
à la verve naturelle de son alerte esprit l'ait improvisé poète_ ad
hoc _au frottement d'Aristophane, et c'est cette rare qualité, sacrée
aux yeux de Leconte de Lisle, qui dut inspirer à leurs deux plumes
de traducteurs la confraternelle alliance demeurée à l'état de
fiançailles intellectuelles._
_La part délicate, indéfinissable, réservée au sens de l'artiste dans
toute traduction d'ouvrage littéraire, éclate en celle de M. Talbot.
Excellent humaniste, pour atteindre à l'exactitude esthétique, il lui
a fallu plus que la connaissance approfondie de la langue grecque. La
lutte partielle et trop inégale que j'ai tentée dans ma jeunesse avec
un antique et formidable athlète suffit pour me permettre d'apprécier,
en connaissance de cause, le mérite d'art qui recommande son oeuvre.
J'avais, il est vrai, affaire à un poète latin, mais, au point de vue
où je me place, j'ai eu à combattre des difficultés de même ordre que
celles dont il a si heureusement triomphé._
_Tout traducteur débute spontanément par une préparation mentale qui
est le_ mot à mot. _Il s'agit pour lui d'abord de déterminer le sens
relatif de chacun des mots, c'est-à-dire l'acception dans laquelle
son rapport aux autres et la nature du sujet traité induisent à le
prendre, et, du même coup, de dégager de l'arrangement syntaxique_ le
sens littéral _de la phrase. Le travail, jusque-là, ne relève que
de la grammaire au service de l'intelligence; il ne vise que la
signification purement_ conventionnelle _(unique ou multiple) de
chacun des mots et celle qui ressort de leur relation logique, sans
rechercher encore la signification non conventionnelle_, naturelle _du
texte, à savoir tout ce qu'ajoutent à la première le mouvement de la
phrase, son geste en quelque sorte, et les qualités acoustiques
des mots qui la composent, bref sa musique, c'est-à-dire ce qui en
constitue, dans la poésie surtout, la plus intime_ expression. _Au
premier stade la traduction est donc seulement une ébauche, la matière
dégrossie où devra s'accomplir la forme achevée, le sens complet du
discours. Il va sans dire que M. Talbot, par le long exercice de sa
profession même, excelle dans cette préparation initiale, oeuvre
de grammairien et de lexicographe; mais il faut lui reconnaître, en
outre, un talent bien supérieur à celui-là._
_Le_ mot à mot, _ai-je dit, n'est qu'une sorte de canevas, et il ne
donne même pas intégralement ce qu'il semble promettre. Il risque
toujours d'être, en partie, inexact, si fort que soit le traducteur,
car tout vocable et toute locution d'une langue ne trouvent pas
nécessairement leurs représentants adéquats dans une autre. Cette
rencontre est d'autant plus rare que le génie et l'âge des deux
langues les différencient davantage, comme se distinguent par l'esprit
et l'ancienneté les deux nations qui les ont élaborées. Ainsi la
traduction littérale est le plus souvent défectueuse dans son propre
domaine insuffisant déjà, et, en outre, elle laisse hors de ses
limites restreintes une lacune considérable à remplir pour la complète
interprétation du texte original. C'est ici que l'art entre en jeu
et que M. Talbot a fait preuve d'une souplesse de plume et d'une
ingéniosité remarquables. Combien ces qualités sont requises pour une
pareille tâche! Alors, en effet, se pose un problème tout nouveau. Il
s'agit d'abord d'écrire en français, et, par suite, de substituer aux
idiotismes, où s'accuse l'irréductible originalité du langage grec,
des équivalents français aussi approximatifs que possible. Ce sont
des tours de force à accomplir. M. Talbot s'en est tiré si habilement
qu'il a su rendre ces formules par des idiotismes français, ou du
moins par des trouvailles qu'il a faites dans des formules consacrées
du parler populaire. Mais ces spirituelles réussites ne sont
pas encore ce qui importe le plus, ce qui exige le plus de sens
littéraire; le tact et le goût y ont moins de part que l'adresse. Il y
a des idiotismes d'un autre ordre qui affectent, non pas seulement
tel passage du texte, mais le texte entier, parce qu'ils expriment et
définissent le caractère propre de l'écrivain, sa démarche, en un
mot son style, son génie même, qui suppose pour fondement celui de
sa race. On ne comprend Aristophane qu'à la condition de se faire
Hellène, Athénien, enfin Aristophane lui-même. Pour reproduire, au
degré supérieur atteint par M. Talbot, sa verve satirique, le tour
et l'accent comiques de son vers, il faut être capable de se les
approprier, et la science n'y suffit pas. Une aptitude spéciale
est nécessaire qui est le caractère même, le tempérament moral du
traducteur. Il doit se sentir dans le monde grec comme dans le sien,
dans l'oeuvre d'Aristophane comme chez soi. Une traduction, pour être
bonne, ne se commande pas; c'est un témoignage de sympathie autant
qu'un hommage à l'original. On ne peut communiquer que ce qu'on
possède ou qu'on a pu faire sien; comment communiquera-t-on sans trace
d'effort à la phrase française la vivacité, l'animation qui est le
style même de la phrase grecque, si l'on a l'esprit plus solide que
leste, plus grave que joyeux? Qu'un savant helléniste puisse trouver
à reprendre dans la traduction d'Eschyle par Leconte de Lisle, je ne
suis pas en état de le nier, non plus que de l'affirmer, mais, s'il
le pouvait, sa critique, j'ose en répondre, ne porterait pas sur
l'essentiel selon les poètes. Il aura beau être plus intimement initié
au lexique propre du tragique ancien, je le mets au défi, sans la
moindre hésitation, de s'en faire lui-même un écho plus fidèle que
notre poète français. Celui-ci avait scruté la condition humaine,
reconnu la souveraineté du malheur, l'impuissance affreuse à le
vaincre, l'horreur de la vie terrestre; il en couvait une idée atroce,
spontanément éclose de ses propres tourments. Aussi les clameurs
tragiques retentissaient-elles comme d'elles-mêmes dans les
profondeurs douloureuses de son âme jalousement fermée. D'autre part
il avait le rire sarcastique, la plaisanterie hautaine et mordante,
s'attaquant moins, toutefois, à l'homme misérable qu'à son odieuse
destinée. Il associait toujours la force comique au blâme; c'était
là son affinité avec Aristophane. Mais, pour en être le parfait
interprète, peut-être lui aurait-il manqué la gaieté véritable, saine
et vraiment virile, la gaieté grecque où l'on sent toujours plus ou
moins, même à travers la caricature, sinon sous la crudité cynique,
respirer la grâce, ne demeurât-elle sensible que dans le mouvement
aisé du vers._
_Cette jovialité d'humeur, cette prestesse d'esprit ont précisément
trouvé dans le naturel de M. Talbot des similitudes qui l'ont très
bien servi. Pour traduire, il n'avait pas à s'oublier soi-même, à se
métamorphoser. Il lui suffisait de s'adapter, de grossir et d'acérer
tour à tour les traits de sa verve enjouée pour donner à ses lecteurs
l'impression que leur donnerait Aristophane en personne ressuscité,
mais parlant français. On ne saurait, certes, demander davantage à
l'interprétation des anciens: elle ne peut, elle ne doit pas agir sur
les contemporains de l'interprète comme le faisait l'auteur original
sur les siens, sur les hommes à qui jadis il s'adressait. Aussi
faut-il nous résigner à ne pas toujours comprendre et goûter ce qu'ils
y prisaient. D'une autre race et d'un autre temps qu'eux, nous ne
pouvons épouser toutes leurs manières d'être et de sentir. Il n'est
donc pas sûr que notre admiration ait le même principe que la leur,
et, à cet égard, une bonne traduction, par son exactitude même, doit
nous faire apprécier la divergence irréductible entre le point de vue
ancien et le moderne, tout essai de les concilier par des compromis,
par des adoucissements et des atténuations est une trahison; là
est l'infériorité des traductions d'autrefois. Celles d'aujourd'hui
permettent de constater la diversité et les vicissitudes des moeurs
et du goût, et par là leur propre valeur et l'estime qu'elles
s'acquièrent échappent à ces fluctuations mêmes._
_Tel est, à mon avis, le mérite et telle sera, je n'en doute pas, la
récompense du présent ouvrage._
SULLY PRUDHOMME.
LES AKHARNIENS
(L'AN 426 AVANT J.-C.)
Cette pièce, composée en vue de ramener la paix, a pour principal
personnage un charbonnier du bourg d'Acharnes, nommé Dikæopolis (le
bon citoyen), qui, en vertu d'un traité particulier passé avec les
Lacédémoniens, est à l'abri, ainsi que sa famille, de tous les maux
de la guerre, tandis que les autres Acharniens, égarés par Cléon et
Lamachos, sont en proie aux vexations et au pillage.
PERSONNAGES DU DRAME
DIKÆOPOLIS.
UN HÉRAUT.
AMPHITHÉOS.
UN PRYTANE.
ENVOYÉS DES ATHÉNIENS, revenant d'auprès du roi de Perse.
PSEUDARTABAS.
THÉOROS.
CHOEUR DE VIEILLARDS AKHARNIENS.
FEMME DE DIKÆOPOLIS.
FILLE DE DIKÆOPOLIS.
KÉPHISOPHÔN.
EURIPIDÈS.
LAMAKHOS.
UN MÉGARIEN.
DEUX FILLES DU MÉGARIEN.
UN SYKOPHANTE.
UN BOEOTIEN.
NIKARKHOS.
UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.
UN LABOUREUR.
UN PARANYMPHE.
MESSAGERS.
_La scène se passe sur l'Agora, puis devant la maison de Dikæopolis._
LES AKHARNIENS
DIKÆOPOLIS.
Que de fois j'ai été mordu au coeur! Et de plaisirs bien peu, tout à
fait peu! Quatre! Mais de douleurs, un amoncellement de sables à la
hauteur des Gargares! Voyons donc: qui m'a été un juste sujet de
joie? Oui, je vois pourquoi j'ai eu l'âme réjouie: c'est quand Kléôn a
revomi les cinq talents. Quel bonheur j'en ai ressenti! Et j'aime les
Chevaliers pour ce service: il fait honneur à la Hellas, mais bientôt
j'ai éprouvé une douleur tragique: la bouche béante, j'attendais de
l'Æskhylos, quand un homme crie: «Théognis, fais entrer le Choeur!»
Comment croyez-vous que ce coup m'ait frappé l'âme? Mais voici pour
moi une autre joie, lorsque, concourant pour un veau, Dexithéos
s'avança et joua un air boeotien. Cette année-ci, au contraire, je vis
que j'étais mort, mis en lambeaux, lorsque Khæris préluda sur le mode
orthien. Mais jamais, depuis que je vais aux bains, la paupière ne
m'a piqué les sourcils comme aujourd'hui: c'est jour d'assemblée
régulière: voici le matin, et la Pnyx est encore déserte. On bavarde
sur l'Agora: en haut, en bas, on évite la corde rouge. Les Prytanes
mêmes n'arrivent pas: ils arrivent à une heure indue; puis ils se
bousculent, vous savez comme, les uns les autres, pour gagner le
premier banc, et ils s'y jettent serrés. De la paix à conclure, ils
n'ont aucun souci. O la ville, la ville! Pour moi qui viens toujours
le premier à l'assemblée, je m'assois, et là, tout seul, je soupire,
je bâille, je m'étire, je pète, je ne sais que faire, je trace des
dessins, je m'épile, je réfléchis, l'oeil sur la campagne, épris de la
paix, détestant la ville, regrettant mon dême, qui ne m'a jamais dit:
«Achète du charbon, du vinaigre, de l'huile!» Il ne connaissait pas le
mot: «Achète», mais il fournissait tout, et il n'y avait pas ce terme,
«achète», qui est une scie. Aujourd'hui, je ne viens pas pour rien; je
suis tout prêt à crier, à clabauder, à injurier les orateurs, s'il en
est qui parlent d'autre chose que de la paix. Mais voici les Prytanes!
Il est midi! Ne l'ai-je pas annoncé? C'est bien ce que je disais. Tous
ces gens-là se ruent sur le premier siège.
* * * * *
LE HÉRAUT.
Avancez sur le devant; avancez, pour être dans l'enceinte purifiée.
AMPHITHÉOS.
A-t-on déjà parlé?
LE HÉRAUT.
Qui veut prendre la parole?
AMPHITHÉOS.
Moi.
LE HÉRAUT.
Qui, toi?
AMPHITHÉOS.
Amphithéos.
LE HÉRAUT.
Pas un homme?
AMPHITHÉOS.
Non; mais un immortel. Amphithéos était fils de Dèmètèr et de
Triptolémos: de celui-ci naît Kéléos. Kéléos épouse Phænarètè, mon
aïeule, de laquelle naît Lykinos. Né de lui, je suis un immortel.
A moi seul les dieux ont confié le soin de faire une trêve avec les
Lakédæmoniens. Mais tout immortel que je suis, citoyens, je n'ai pas
de quoi manger; car les Prytanes ne me donnent rien.
LE HÉRAUT.
Archers!
AMPHITHÉOS.
O Triptolémos, ô Kéléos, m'abandonnez-vous?
DIKÆOPOLIS.
Citoyens Prytanes, vous faites injure à l'assemblée, en expulsant
cet homme, qui a voulu nous obtenir une trêve et pendre au clou les
boucliers.
LE HÉRAUT.
Assis! Silence!
DIKÆOPOLIS.
Non, par Apollôn! je ne me tais pas, à moins que les Prytanes ne
délibèrent sur la paix.
* * * * *
LE HÉRAUT.
Les Envoyés revenant d'auprès du Roi!
DIKÆOPOLIS.
De quel roi? J'en ai assez des Envoyés, des paons et des
fanfaronnades.
LE HÉRAUT.
Silence!
DIKÆOPOLIS.
Ah! ah! par Ekbatana, quel équipage!
UN DES ENVOYÉS.
Vous nous avez députés vers le Grand Roi, avec une solde de deux
drakhmes par jour, sous l'arkhontat d'Euthyménès.
DIKÆOPOLIS.
Hélas! nos drakhmes!
L'ENVOYÉ.
Certes, nous avons peiné le long des plaines du Kaystros, errants,
couchant sous la tente, mollement étendus sur des chariots couverts,
mourant de fatigue.
DIKÆOPOLIS.
Et moi, j'étais donc bien à l'aise, couché sur la paille, le long du
rempart?
L'ENVOYÉ.
Bien reçus, on nous forçait à boire, dans des coupes de cristal et
d'or, un vin pur et délicieux.
DIKÆOPOLIS.
O cité de Kranaos, sens-tu bien la moquerie de tes Envoyés?
L'ENVOYÉ.
Les Barbares ne regardent comme des hommes que ceux qui peuvent le
plus manger et boire.
DIKÆOPOLIS.
Et nous, les prostitués et les débauchés aux complaisances infectes.
L'ENVOYÉ.
Au bout de quatre ans, nous arrivons au palais du Roi; mais il était
allé à la selle, suivi de son armée, et il chia huit mois dans les
monts d'or.
DIKÆOPOLIS.
Et combien de temps mit-il à fermer son derrière?
L'ENVOYÉ.
Toute la pleine lune; puis il revint chez lui. Il nous reçut alors, et
il nous servit des boeufs entiers, sortant du four.
DIKÆOPOLIS.
Et qui a jamais vu des boeufs cuits au four? Quelles bourdes!
L'ENVOYÉ.
Mais, de par Zeus! il nous fit servir un oiseau trois fois plus gros
que Kléonymos, et dont le nom était «le hâbleur».
DIKÆOPOLIS.
Est-ce donc pour tes hâbleries que tu touchais deux drakhmes?
L'ENVOYÉ.
Et maintenant nous vous annonçons Pseudartabas, l'oeil du Roi.
DIKÆOPOLIS.
Puisse un corbeau te crever le tien d'un coup de bec, toi, l'Envoyé!
LE HÉRAUT.
L'oeil du Roi!
DIKÆOPOLIS.
Par Hèraklès! Au nom des dieux, dis donc, l'homme, ton oeil est fait
comme un trou de navire! Est-ce que, doublant le cap, tu regardes par
où entrer en rade? Tu as une courroie qui retient ton oeil par en bas.
L'ENVOYÉ.
Allons, toi, dis ce que le Roi t'a chargé d'annoncer aux Athéniens,
Pseudartabas.
PSEUDARTABAS.
_Iartaman exarxas apissona satra._
L'ENVOYÉ.
Avez-vous compris ce qu'il dit?
DIKÆOPOLIS.
Par Apollôn! je ne comprends pas.
L'ENVOYÉ.
Il dit que le Roi vous enverra de l'or. Allons, toi, prononce plus
haut et plus clairement le mot or.
PSEUDARTABAS.
Tu n'auras pas d'or, Ionien au derrière élargi; non.
DIKÆOPOLIS.
Oh! le maudit homme! C'est on ne peut plus clair.
L'ENVOYÉ.
Que dit-il?
DIKÆOPOLIS.
Il dit que les Ioniens ont le derrière élargi, s'ils comptent sur l'or
des Barbares.
L'ENVOYÉ.
Mais non, il parle de larges médimnes d'or.
DIKÆOPOLIS.
Quels médimnes? Tu es un grand hâbleur. Mais va-t'en: à moi tout
seul, je vais les mettre à l'épreuve. (_A Pseudartabas._) Voyons, toi,
réponds clairement à l'homme qui te parle; autrement je te baigne dans
un bain de teinture de Sardes. Le Grand Roi nous enverra-t-il de l'or?
(_Pseudartabas fait signe que non._) Alors nous sommes dupés par les
Envoyés. (_Pseudartabas fait signe que oui._) Mais ces gens-là font
des signes à la façon hellénique; il n'y a pas de raison pour qu'ils
ne soient pas d'ici. Des deux eunuques, j'en reconnais un: c'est
Klisthénès, le fils de Sibyrtios. Oh! son chaud derrière est épilé.
Comment, singe que tu es, avec la barbe dont tu t'es affublé, viens-tu
nous jouer un rôle d'eunuque? Et l'autre, n'est-ce pas Stratôn?
LE HÉRAUT.
Silence! Assis! Le Conseil invite l'oeil du Roi à se rendre au
Prytanéion.
DIKÆOPOLIS.
N'y a-t-il pas là de quoi se pendre? Après cela dois-je donc me
morfondre ici? Jamais la porte ne se ferme au nez des étrangers.
Mais je vais faire quelque chose de hardi et de grand. Où donc est
Amphithéos?
AMPHITHÉOS.
Me voici!
DIKÆOPOLIS.
Prends-moi ces huit drakhmes, et fais une trêve avec les Lakédæmoniens
pour moi seul, mes enfants et ma femme. Vous autres, envoyez des
députations, et ouvrez la bouche aux espérances.
* * * * *
LE HÉRAUT.
Place à Théoros qui revient de chez Sitalkès.
THÉOROS.
Me voici!
DIKÆOPOLIS.
Encore un hâbleur appelé par la voix du Héraut.
THÉOROS.
Nous ne serions pas restés longtemps en Thrakè...
DIKÆOPOLIS.
Non, de par Zeus! si tu n'avais touché un gros salaire.
THÉOROS.
S'il n'avait neigé sur toute la Thrakè, et si les fleuves n'eussent
gelé vers le temps même où Théognis faisait ici jouer ses drames. Dans
ce même temps je buvais avec Sitalkès. En vérité, il est passionné
pour Athènes; c'est pour nous un amant véritable, au point qu'il a
écrit sur les murs: «Charmants Athéniens!» Son fils, que nous avons
fait Athénien, brûlait de manger des andouilles aux Apatouries, et
conjurait son père de venir au secours de sa nouvelle patrie.
Celui-ci jura sur une coupe de venir à notre secours avec une armée
si nombreuse, que les Athéniens s'écrieraient: «Quelle nuée de
sauterelles!»
DIKÆOPOLIS.
Que je meure de male mort, si je crois un mot de ce que tu dis, hormis
tes sauterelles!
THÉOROS.
Et maintenant il vous envoie la peuplade la plus belliqueuse de la
Thrakè.
DIKÆOPOLIS.
Voilà, au moins, qui est clair.
LE HÉRAUT.
Paraissez, Thrakiens que Théoros amène.
DIKÆOPOLIS.
Quel est ce fléau?
THÉOROS.
L'armée des Odomantes.
DIKÆOPOLIS.
Quels Odomantes? Dis-moi, qu'est-ce que cela signifie? Qui donc a
émasculé ces Odomantes?
THÉOROS.
Si on leur donne deux drakhmes de solde, ils fondront sur la Boeotia
tout entière.
DIKÆOPOLIS.
Deux drakhmes à ces châtrés! Gémis, peuple de marins, sauveurs de la
ville! Ah! malheureux, c'est fait de moi! Les Odomantes m'ont volé mon
ail. N'allez-vous pas me rendre mon ail?
THÉOROS.
Malheureux, ne te mesure pas avec des hommes bourrés d'ail.
DIKÆOPOLIS.
Vous souffrez, Prytanes, que je sois traité de la sorte dans
ma patrie, et cela par des Barbares! Mais je m'oppose à ce que
l'assemblée délibère sur la solde à donner aux Thrakiens. Je vous
déclare qu'il se produit un signe céleste: une goutte d'eau m'a
mouillé.
LE HÉRAUT.
Que les Thrakiens se retirent! Ils se présenteront dans trois jours.
Les Prytanes lèvent la séance.
* * * * *
DIKÆOPOLIS.
Oh! malheur! Que j'ai perdu de hachis. Mais voici Amphithéos, qui
revient de Lakédæmôn. Salut, Amphithéos!
AMPHITHÉOS.
Non, pas de salut; laisse-moi courir: il faut qu'en fuyant, je fuie
les Akharniens.
DIKÆOPOLIS.
Qu'est-ce donc?
AMPHITHÉOS.
Je me hâtais de t'apporter ici la trêve; mais quelques Akharniens de
vieille roche ont flairé la chose, vieillards solides, d'yeuse, durs
à cuire, combattants de Marathôn, de bois d'érable. Ils se mettent à
crier tous ensemble: «Ah! scélérat! tu apportes une trêve, et on vient
de couper nos vignes!» En même temps ils mettent des tas de pierres
dans leurs manteaux; moi je m'enfuis; eux me poursuivent en criant.
DIKÆOPOLIS.
Eh bien, qu'ils crient! Mais apportes-tu la trêve?
AMPHITHÉOS.
Oui, assurément, et j'en ai de trois goûts. En voici une de cinq ans;
prends et goûte.
DIKÆOPOLIS.
Pouah!
AMPHITHÉOS.
Qu'y a-t-il?
DIKÆOPOLIS.
Elle ne me plaît pas: cela sent le goudron et l'équipement naval.
AMPHITHÉOS.
Eh bien, goûte cette autre, qui a dix ans.
DIKÆOPOLIS.
Elle sent, à son tour, le goût aigre des envoyés, qui vont par les
villes stimuler la lenteur des alliés.
AMPHITHÉOS.
Voici enfin une trêve de trente ans sur terre et sur mer.
DIKÆOPOLIS.
O Dionysia! En voilà une qui sent l'ambroisie et le nectar. Elle ne
dit pas: «Fais provision de vivres pour trois jours.» Mais elle a à
la bouche: «Va où tu veux!» Je l'accepte, je la ratifie, je bois à son
honneur, et je souhaite mille joies aux Akharniens. Pour moi, délivré
de la guerre et de ses maux, je vais à la campagne fêter les Dionysia.
AMPHITHÉOS.
Et moi, j'échappe aux Akharniens.
* * * * *
LE CHOEUR.
Par ici! Que chacun suive! Poursuis! Informe-toi de cet homme auprès
de tous les passants! Il est de l'intérêt de la ville de se saisir de
lui. Ainsi faites-moi savoir si quelqu'un de vous connaît l'endroit
par où a passé le porteur de trêve.
Il a fui; il a disparu. Hélas! quel malheur pour mes armées! Il
n'en était pas de même dans ma jeunesse, lorsque, chargé de sacs de
charbon, je suivais Phayllos à la course: ce porteur de trêve n'aurait
pas alors si aisément échappé à ma poursuite; il ne se serait pas
dérobé comme un cerf. Mais maintenant que mon jarret est devenu roide,
et que la jambe du vieux Lakrasidès s'est alourdie, il a filé.
Il faut courir après. Que jamais il ne nous nargue en disant qu'il a
échappé aux vieux Akharniens, celui qui, de par Zeus souverain et
de par les dieux, a traité avec les ennemis auxquels je voue pour
toujours une haine implacable en raison du mal fait à mes champs. Je
ne cesserai pas avant que je m'attache à eux comme une flèche acérée,
douloureuse, ou la rame à la main, afin qu'ils ne foulent pas aux
pieds mes vignes.
Mais il faut chercher notre homme, avoir l'oeil du côté de Pallènè, et
le poursuivre de lieu en lieu, jusqu'à ce qu'on le trouve; car je ne
saurais m'assouvir de le lapider.
* * * * *
DIKÆOPOLIS.
Observez, observez un silence religieux.
LE CHOEUR.
Que tout le monde se taise! N'avez-vous pas entendu, vous autres,
réclamer le silence religieux? Voilà l'homme même que nous cherchons.
Retirez-vous tous par ici; car notre homme semble s'avancer pour
offrir un sacrifice.
DIKÆOPOLIS.
Observez, observez un silence religieux. Que la kanéphore vienne un
peu en avant: Xanthias, mets le phallos droit.
LA FEMME DE DIKÆOPOLIS.
Dépose ta corbeille, ma fille, afin que nous commencions.
LA FILLE DE DIKÆOPOLIS.
Ma mère, passe-moi la cuillère, pour que je répande de la purée sur le
gâteau.
DIKÆOPOLIS.
Voilà qui est bien. Souverain Dionysos, c'est avec reconnaissance que
je célèbre cette fête en ton honneur, et que je t'offre un sacrifice
avec toute ma maison: rends-moi favorables les Dionysia champêtres, à
l'abri de la guerre, et fais que je passe au mieux les trente ans de
la trêve.
LA FEMME DE DIKÆOPOLIS.
Voyons, ma fille, gentille enfant, porte gentiment la corbeille; aie
le regard d'une mangeuse de sarriette. Heureux qui t'aura pour femme
et qui te fera puer comme une belette, au point du jour! Avance, mais
prends bien garde que dans la foule on ne fasse main-basse sur tes
bijoux d'or.
DIKÆOPOLIS.
Xanthias, à vous deux le soin de tenir le phallos droit derrière la
kanéphore. Moi, je suivrai en chantant l'hymne phallique. Toi, femme,
regarde la fête de dessus notre toit. Va.
Phalès, ami de Bakkhos, bon compagnon de table, coureur de nuit,
adultère, pédéraste, après six ans je te salue, ramené de bon coeur
dans mon dême par une trêve, délivré des soucis, des combats et des
Lamakhos. Combien est-il plus doux, ô Phalès, Phalès, de surprendre
une bûcheronne, dans toute sa fraîcheur, volant du bois dans la forêt
du Phelleus, comme qui dirait Thratta, l'esclave de Strymodoros, de
la saisir à bras-le-corps, de la jeter par terre et d'en cueillir
la fleur. Phalès, Phalès, si tu bois avec nous, demain matin, après
l'orgie, tu avaleras un plat en l'honneur de la paix, et mon bouclier
sera pendu dans la fumée.
LE CHOEUR.
C'est lui, lui-même, lui: jette, jette, jette, jette; frappez tous
l'infâme. Allons, lancez, lancez!
DIKÆOPOLIS.
Par Hèraklès, qu'est-ce cela? Vous allez casser ma marmite.
LE CHOEUR.
C'est donc toi que nous lapiderons, tête infâme!
DIKÆOPOLIS.
Et pour quelles fautes, vieillards Akharniens?
LE CHOEUR.
Tu le demandes, toi qui n'es qu'un impudent scélérat, traître à la
patrie; seul de nous tu as conclu une trêve, et tu oses ensuite me
regarder en face!
DIKÆOPOLIS.
Mais écoutez donc pourquoi j'ai conclu cette trêve, écoutez!
LE CHOEUR.
T'écouter? Tu périras! Nous allons t'écraser sous les pierres.
DIKÆOPOLIS.
Non, non; commencez par m'écouter: arrêtez, mes amis.
LE CHOEUR.
Je ne m'arrêterai pas. Ne me dis point ce que tu dis. Je te hais
encore plus que Kléôn, que je couperai pour en faire des semelles aux
Chevaliers. Mais je ne veux rien entendre de tes longs discours, toi
qui as traité avec les Lakoniens, mais je te châtierai.
DIKÆOPOLIS.
Mes amis, laissez là les Lakoniens; et, quant à mon traité, écoutez si
je n'ai pas bien traité.
LE CHOEUR.
Comment pourrais-tu dire que tu as bien fait, du moment que tu traites
avec des gens qui n'ont ni autel, ni foi, ni serment?
DIKÆOPOLIS.
Et je sais, moi, que les Lakoniens, à qui nous en voulons trop, ne
sont pas les auteurs de toutes nos misères.
LE CHOEUR.
Pas de toutes, scélérat! Tu as le front de nous tenir en face un
pareil langage! Et je t'épargnerais!
DIKÆOPOLIS.
Non, pas de toutes, pas de toutes! Et moi qui vous parle, je pourrais
vous montrer que, maintes fois, c'est à eux qu'on a fait tort.
LE CHOEUR.
Voilà un mot imprudent, et fait pour échauffer la bile, que tu oses
nous parler ainsi des ennemis!
DIKÆOPOLIS.
Et si je ne dis vrai, si le peuple ne m'approuve pas, je veux parler
la tête même sur le billot.
LE CHOEUR.
Dites-moi, gens du peuple, ne ménageons pas les pierres, et cardons
cet homme pour le teindre en pourpre!
DIKÆOPOLIS.
Quel noir tison se rallume en vous? Ne m'écouterez-vous pas, ne
m'écouterez-vous pas, Akharniens?
LE CHOEUR.
Nous ne t'écouterons pas, certainement.
DIKÆOPOLIS.
Je vais passer par un cruel moment.
LE CHOEUR.
Que je meure, si je t'écoute!
DIKÆOPOLIS.
Non, de grâce, Akharniens!
LE CHOEUR.
Tu vas mourir à l'instant!
DIKÆOPOLIS.
Eh bien, je vais vous mordre: je vais tuer vos plus chers amis: je
tiens de vous des otages, je les prends et je les égorge.
LE CHOEUR.
Dites-moi, gens du peuple, que signifie cette parole menaçante contre
nous les Akharniens? A-t-il en son pouvoir quelque enfant de l'un de
nous, qu'il tient enfermé? D'où lui vient cette hardiesse?
DIKÆOPOLIS.
Frappez, si vous voulez, je me vengerai sur ceci. (_Il montre un
panier._) Je saurai sans doute qui de vous a souci des charbons.
LE CHOEUR.
Nous sommes perdus. Ce panier est mon concitoyen. Mais tu ne feras pas
ce que tu dis: pas du tout, pas du tout.
DIKÆOPOLIS.
Je l'égorgerai. Criez! Je ne vous entendrai pas.
LE CHOEUR.
Tu vas tuer ce camarade, un ami des charbonniers!
DIKÆOPOLIS.
Tout à l'heure, quand je parlais, vous ne m'avez pas écouté.
LE CHOEUR.
Eh bien, parle à présent, si bon te semble, de Lakédæmôn et de ce que
tu aimes le mieux. Jamais je n'abandonnerai ce petit panier.
DIKÆOPOLIS.
Maintenant, commencez par jeter vos pierres à terre.
LE CHOEUR.
Les voilà à terre; et toi, à ton tour, dépose ton épée.
DIKÆOPOLIS.
Mais faites que dans vos manteaux il n'y ait pas quelque part des
pierres.
LE CHOEUR.
Elles ont été secouées par terre. Ne vois-tu pas nos manteaux secoués?
Allons, plus de prétexte; dépose ton arme. Le secouement s'est opéré
pendant notre évolution chorale.
DIKÆOPOLIS.
Vous alliez tous pousser de beaux cris, et peu s'en est fallu que
ces charbons du Parnès ne périssent, et cela par la folie de leurs
compatriotes. La peur a fait chier sur moi à ce panier une poussière
noire comme de la sépia. C'est terrible pour des hommes d'avoir
dans l'âme une humeur de verjus, qui porte à battre et à crier, sans
vouloir écouter raisonnablement les raisons que j'allègue, quand je
veux, sur le billot même, dire tout ce que j'ai à dire au sujet des
Lakédæmoniens, et cependant j'aime ma vie, moi.
LE CHOEUR.
Pourquoi donc alors ne fais-tu pas placer un billot devant la porte,
pour nous dire, misérable, la chose à laquelle tu attaches tant
d'importance? Car j'ai grande envie de connaître tes pensées. Mais
selon le mode de justice que tu as fixé, fais placer ici le billot, et
prends la parole.
DIKÆOPOLIS.
Eh bien, voyez: voilà le billot, et voici l'orateur, moi pauvre homme.
Assurément, par Zeus! je ne me couvrirai pas d'un bouclier, mais je
dirai sur les Lakédæmoniens ce qui me paraît bon. Cependant j'ai
bien des craintes. Je connais l'humeur de nos campagnards, qui se
gaudissent quand quelque hâbleur fait l'éloge, juste ou non, d'eux
et de la ville. Et ils ne s'aperçoivent pas qu'on les a vendus. Je
connais aussi l'âme des vieillards, qui ne voient pas autre chose que
de mordre le monde avec leur vote. Je sais ce que j'ai eu à souffrir
de Kléôn pour ma comédie de l'année dernière. Il m'a traîné devant le
Conseil, me criblant de calomnies, m'étourdissant de ses mensonges,
de ses cris, se déchaînant comme un torrent, fondant en déluge, à
ce point que j'ai failli périr noyé dans un tas d'infamies. Et
maintenant, avant que je prenne la parole, laissez-moi endosser le
costume du plus misérable des êtres.
LE CHOEUR.
Pourquoi ce tissu de détours, d'artifices et de retards? Emprunte-moi
à Hiéronymos un casque de Hadès, aux poils sombres et hérissés; puis
déploie les ruses de Sisyphos; car ce débat ne comportera pas de
délai.
DIKÆOPOLIS.
Voici le moment où il faut que je prenne une âme résolue. Allons tout
de suite trouver Euripidès. Esclave! Esclave!
* * * * *
KÉPHISOPHÔN.
Qui est là?
DIKÆOPOLIS.
Euripidès est-il chez lui?
KÉPHISOPHÔN.
Il n'y est pas et il y est, si tu n'es pas dépourvu de sens.
DIKÆOPOLIS.
Comment y est-il et n'y est-il pas?
KÉPHISOPHÔN.
Tout simplement, vieillard: son esprit, courant dehors après des vers,
n'y est pas, mais lui-même est chez lui, juché en l'air, composant une
tragédie.
DIKÆOPOLIS.
O trois fois heureux Euripidès, d'avoir un esclave qui répond si
sagement! Mais toi, appelle ton maître.
KÉPHISOPHÔN.
C'est impossible.
DIKÆOPOLIS.
Mais cependant je ne puis m'en aller. Je vais frapper à la porte.
Euripidès! mon petit Euripidès! Écoute-moi, si jamais tu l'as fait
pour quelqu'un. C'est Dikæopolis qui t'appelle, du dême de Khollide,
moi.
EURIPIDÈS.
Je n'ai pas le temps.
DIKÆOPOLIS.
Hé bien, fais-toi rouler.
EURIPIDÈS.
Impossible.
DIKÆOPOLIS.
Mais pourtant.
EURIPIDÈS.
Allons! qu'on me roule! Je n'ai pas le temps de descendre.
DIKÆOPOLIS.
Euripidès!
EURIPIDÈS.
Qu'est-ce que tu chantes?
DIKÆOPOLIS.
Tu composes juché en l'air, quand tu peux être en bas. Il n'est pas
étonnant que tu crées des boiteux. Et pourquoi as-tu ces haillons
tragiques, ces vêtements pitoyables? Il n'est pas étonnant que tu
crées des mendiants. Mais, je t'en prie à genoux, Euripidès, donne-moi
les haillons de quelque vieux drame. J'ai à débiter au Choeur un long
discours, qui me vaudra la mort, si je parle mal.
EURIPIDÈS.
Quelles guenilles veux-tu? Celles que portait, dans son rôle, OEneus,
cet infortuné vieillard?
DIKÆOPOLIS.
Non; pas celles d'OEneus, mais d'un plus malheureux encore.
EURIPIDÈS.
De Phoenix l'aveugle?
DIKÆOPOLIS.
Non, pas de Phoenix, non, mais il y en avait un autre plus malheureux
que Phoenix.
EURIPIDÈS.
Mais quelles sont les loques d'habits dont parle cet homme? Parles-tu
de celles du mendiant Philoktétès?
DIKÆOPOLIS.
Non, d'un autre, beaucoup, beaucoup plus mendiant.
EURIPIDÈS.
Sont-ce les vêtements crasseux que portait le boiteux Bellérophôn?
DIKÆOPOLIS.
Pas Bellérophôn. Mon homme était boiteux, mendiant, bavard, disert.
EURIPIDÈS.
Je sais, le Mysien Téléphos.
DIKÆOPOLIS.
Oui, Téléphos: donne-moi, je t'en prie, ses haillons.
EURIPIDÈS.
Esclave, donne-moi les guenilles de Téléphos. Elles traînent au-dessus
des loques de Thyestès, mêlées à celles d'Ino.
KÉPHISOPHÔN.
Les voici, prends.
DIKÆOPOLIS.
O Zeus, dont l'oeil voit et pénètre partout, laisse-moi me vêtir comme
le plus misérable des êtres. Euripidès, puisque tu m'as accordé ceci,
donne-moi, comme complément de ces guenilles, le petit bonnet qui
coiffait le Mysien. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant,
être ce que je suis, mais ne pas le paraître. Les spectateurs sauront
que je suis moi, mais les khoreutes seront assez bêtes pour être dupes
de mon verbiage.
EURIPIDÈS.
Je te le donnerai, car ta subtilité machine des finesses.
DIKÆOPOLIS.
«Sois heureux, et qu'il arrive à Téléphos ce que je souhaite. » Très
bien! Comme je suis bourré de sentences! Mais il me faut un bâton de
mendiant.
EURIPIDÈS.
Prends, et éloigne-toi de ces portiques.
DIKÆOPOLIS.
O mon âme, tu vois comme on me chasse de ces demeures, quand
j'ai encore besoin d'un tas d'accessoires. Sois donc pressante,
quémandeuse, suppliante. Euripidès, donne-moi une corbeille avec une
lampe allumée.
EURIPIDÈS.
Mais, malheureux, qu'as-tu besoin de ce tissu d'osier?
DIKÆOPOLIS.
Je n'en ai pas besoin, mais je veux tout de même l'avoir.
EURIPIDÈS.
Tu deviens importun: va-t'en de ma maison.
DIKÆOPOLIS.
Hélas! Sois heureux comme autrefois ta mère!
EURIPIDÈS.
Va-t'en, maintenant.
DIKÆOPOLIS.
Ah! donne-moi seulement une petite écuelle à la lèvre ébréchée.
EURIPIDÈS.
Prends, et qu'il t'arrive malheur! Sache que tu es un fléau pour ma
demeure.
DIKÆOPOLIS.
Oh! par Zeus! tu ne sais pas tout le mal que tu me fais. Mais, mon
très doux Euripidès, plus rien qu'une marmite doublée d'une éponge.
EURIPIDÈS.
Hé, l'homme! tu m'enlèves une tragédie. Prends et va-t'en.
DIKÆOPOLIS.
Je m'en vais. Cependant que faire? Il me faut une chose, et, si je ne
l'ai pas, c'est fait de moi. O très doux Euripidès, donne-moi cela,
car je m'en vais pour ne plus revenir. Donne-moi dans mon panier
quelques légères feuilles de légumes.
EURIPIDÈS.
Tu me ruines. Tiens, voici; mais c'en est fait de mes drames.
DIKÆOPOLIS.
C'est fini; je me retire. Je suis trop importun, je ne songe pas que
«je me ferais haïr des rois». Ah! malheureux! Je suis perdu! J'ai
oublié une chose dans laquelle se résument toutes mes affaires. Mon
petit, mon très doux, mon très cher Euripidès, que je meure de male
mort, de te demander encore une seule chose, seule, rien qu'une seule!
Donne-moi du skandix, que tu as reçu de ta mère.
EURIPIDÈS.
Cet homme fait l'insolent: fermez la porte au verrou.
* * * * *
DIKÆOPOLIS.
O mon âme, il faut partir sans skandix. Ne sais-tu pas quel grand
combat tu vas combattre sans doute, en prenant la parole au sujet des
Lakédæmoniens? Avance, mon âme: voici la carrière. Tu hésites? N'as-tu
pas avalé Euripidès? Je t'en loue. Voyons, maintenant, pauvre coeur,
en avant, offre ensuite ta tête, et dis tout ce qu'il te plaira.
Hardi! Allons! Marche. Je suis ravi de mon courage.
LE CHOEUR.
Que vas-tu faire? Que vas-tu dire? Songe que tu es un résolu, un homme
de fer qui livre sa tête à la ville, et qui va, seul, contredire tous
les autres.
DEMI-CHOEUR.
Notre homme ne recule pas devant l'entreprise. Allons, maintenant,
puisque tu le veux, parle.
DIKÆOPOLIS.
Ne m'en veuillez point, citoyens spectateurs, si, tout pauvre que je
suis, je m'adresse aux Athéniens au sujet de la ville, et en acteur
de trygédie. Or, la trygédie sait aussi ce qui est juste. Mes paroles
seront donc amères, mais justes. Certes, Kléôn ne m'accusera point
aujourd'hui de dire du mal de la ville en présence des étrangers.
Nous sommes seuls: c'est la fête des Lénæa; les étrangers n'y sont
pas encore; les tributs n'arrivent pas, ni les alliés venant de leurs
villes. Nous sommes donc seuls et triés au volet; car les métèques,
selon moi, sont aux citoyens ce que la paille est au blé.
Je déteste de tout mon coeur les Lakédæmoniens: et puisse Poséidon, le
dieu du Tænaron, leur envoyer un tremblement qui renverse toutes leurs
maisons! Et de fait, mes vignes ont été coupées. Mais, voyons, car il
n'y a que des amis présents à mon discours, pourquoi accuser de tout
cela les Lakoniens? Chez nous, quelques hommes, je ne dis pas la
ville, souvenez-vous bien que je ne dis pas la ville, quelques
misérables pervers, décriés, pas même citoyens, ont accusé les
Mégariens de contrebande de lainage. Voyaient-ils un concombre, un
levraut, un cochon de lait, une gousse d'ail, un grain de sel: «Cela
vient de Mégara!» et on le vendait sur l'heure. Seulement, c'est peu
de chose, et cela ne sort pas de chez nous. Mais la courtisane Simætha
ayant été enlevée par des jeunes gens ivres, venus à Mégara, les
Mégariens, outrés de douleur, enlèvent, à leur tour, deux courtisanes
d'Aspasia; et voilà la guerre allumée chez tous les Hellènes pour
trois filles. Sur ce point, du haut de sa colère, l'Olympien Périklès
éclaire, tonne, bouleverse la Hellas et fait une loi qui, comme dit
le skolie, interdit aux Mégariens de «séjourner sur la terre, sur
l'Agora, sur la mer et sur le continent». Alors les Mégariens,
finissant par mourir de faim, prient les Lakédæmoniens de faire
rapporter le décret rendu à cause des filles de joie. Nous ne voulons
pas écouter leurs demandes réitérées, et dès lors commence un fracas
de boucliers. Quelqu'un va dire: «Il ne fallait pas»; mais que
fallait-il? dites-le. Qu'un Lakédæmonien se fût embarqué pour Séripho,
afin d'y enlever, sous quelque prétexte, un petit chien et de le
vendre, seriez-vous restés tranquilles dans vos maisons? Il s'en faut
de beaucoup. Vous auriez aussitôt mis trois cents vaisseaux à la mer:
voilà la ville pleine du bruit des soldats, de clameurs au sujet du
triérarkhe, des distributions de la solde, du redorage des Palladia,
de bousculades sous les portiques, de mesures de vivres, d'outres, de
courroies à rames, d'achats de tonneaux, de gousses d'ail, d'olives,
d'oignons dans des filets, de couronnes, de sardines, de joueuses de
flûte, d'yeux pochés: l'arsenal est rempli de bois à fabriquer des
avirons, de chevilles bruyantes, de garnitures de trous pour la rame,
de flûtes à signal, de fifres, de sifflets. Je sais que c'est cela
que vous auriez fait. Et ne croyons-nous pas que Téléphos eût fait de
même? Donc nous n'avons pas de sens commun.
PREMIER DEMI-CHOEUR.
C'est donc comme cela, misérable, infâme? Vil mendiant, tu oses nous
parler ainsi! Et s'il y a ici quelque sykophante, tu l'outrages!
DEUXIÈME DEMI-CHOEUR.
Par Poséidôn! tout ce qu'il dit est justement dit, et il ne ment pas
d'un mot.
PREMIER DEMI-CHOEUR.
Si c'est juste, fallait-il le dire? Mais tu n'auras pas à te réjouir
de l'audace de tes paroles.
DEUXIÈME DEMI-CHOEUR.
Où cours-tu donc? Ne bouge pas. Si tu frappes cet homme, je te ferai
danser.
PREMIER DEMI-CHOEUR.
O Lamakhos, ô toi dont les regards lancent des éclairs, viens-nous en
aide; toi dont l'aigrette est une Gorgôn, parais, ô Lamakhos, mon
ami, citoyen de ma tribu. S'il y a là un taxiarkhe, un stratège, des
défenseurs des remparts, venez vite à notre aide; on porte la main sur
moi.
* * * * *
LAMAKHOS.
Quel cri de bataille me frappe l'oreille? Où faut-il courir à l'aide?
Où dois-je lancer l'épouvante? Qui tire ma Gorgôn de son étui?
PREMIER DEMI-CHOEUR.
O Lamakhos, héros redoutable par tes aigrettes et par tes bataillons!
DEUXIÈME DEMI-CHOEUR.
O Lamakhos, cet homme n'en finit pas d'outrager notre ville tout
entière.
LAMAKHOS.
C'est toi, mendiant, qui as l'audace de tenir ce langage?
DIKÆOPOLIS.
O Lamakhos, grand héros, pardonne à un mendiant qui, en prenant la
parole, a dit quelque sottise.
LAMAKHOS.
Qu'as-tu dit de nous? Parleras-tu?
DIKÆOPOLIS.
Je n'en sais plus rien. La peur des armes me donne le vertige. Mais,
je t'en prie, éloigne de moi cette Mormo.
LAMAKHOS.
C'est fait.
DIKÆOPOLIS.
Maintenant mets-lui la face contre terre.
LAMAKHOS.
Elle y est.
DIKÆOPOLIS.
Donne-moi à présent une plume de ton casque.
LAMAKHOS.
Voilà la plume.
DIKÆOPOLIS.
Maintenant prends-moi la tête, pour que je vomisse: les aigrettes me
donnent la nausée.
LAMAKHOS.
Hé! l'homme! que veux-tu faire? Tu veux te faire vomir à l'aide de
cette plume?
DIKÆOPOLIS.
C'est une plume, en effet. Dis moi, de quel oiseau est-elle? Est-ce du
fanfaron? Est-ce du «kompolâkythos» (fanfaron)?
LAMAKHOS.
Ah! tu vas y passer!
DIKÆOPOLIS.
Non, Lamakhos: il ne s'agit pas de force. Puisque tu es fort, pourquoi
ne pas me circoncire? Tu es bien armé?
LAMAKHOS.
Un mendiant parler ainsi à un stratège!
DIKÆOPOLIS.
Moi, un mendiant?
LAMAKHOS.
Qu'es-tu donc?
DIKÆOPOLIS.
Ce que je suis? Un bon citoyen, exempt d'ambition, et, depuis le
commencement de la guerre, un bon soldat, tandis que toi tu es, depuis
le commencement de la guerre, un général gagé.
LAMAKHOS.
On m'a élu.
DIKÆOPOLIS.
Oui, trois coucous. Et moi, indigné de ce fait, j'ai conclu une trêve,
voyant des hommes à cheveux blancs dans les rangs des soldats, et des
jeunes comme toi se dérobant au service, les uns en Thrakè, pour une
solde de trois drakhmes, des Tisaménos, des Phænippos, et ce coquin
d'Hipparkhidas; les autres auprès de Kharès; ceux-ci en Khaonie,
Gérés, Théodoros, et ce vantard de Diomée; ceux-là à Kamarina, à Géla,
à Katagéla.
LAMAKHOS.
On les a élus.
DIKÆOPOLIS.
Et pourquoi les salaires vont-ils toujours à vous, et à eux rien?
Dis-moi, Mariladès, toi dont les cheveux blanchissent, as-tu jamais eu
une pareille mission? Il fait signe que non. Il est cependant prudent
et actif. Et vous, Drakyllos, Euphoridès, Prinidès, quelqu'un de
vous connaît-il Ekbatana ou les Khaoniens? Ils disent que non. C'est
affaire au fils de Koesyra et à Lamakhos, qui ne pouvaient hier encore
payer leur écot ou leurs dettes, et à qui tous leurs amis, comme font
le soir les gens qui jettent dehors leurs bains de pieds, criaient:
Gare!
LAMAKHOS.
O démocratie! est-ce tolérable?
DIKÆOPOLIS.
Non certes, si Lamakhos n'était pas bien payé.
LAMAKHOS.
Mais moi, je veux faire une guerre éternelle à tous les Péloponésiens,
jeter partout le désordre, sur mer et sur terre, et de la bonne sorte.
DIKÆOPOLIS.
Et moi, je déclare à tous les Péloponésiens, aux Mégariens, aux
Boeotiens, qu'ils peuvent vendre et acheter chez moi; mais Lamakhos,
non.
* * * * *
LE CHOEUR.
Cet homme a la parole triomphante, et il va convaincre le peuple au
sujet de la trêve. Mais changeons notre habit contre des anapestes.
Depuis que notre directeur préside à des choeurs trygiques, il ne
s'est point encore avancé sur le théâtre pour parler de son talent.
Mais diffamé par ses ennemis auprès des Athéniens au jugement hâtif,
comme ridiculisant la ville et outrageant le peuple, il faut qu'il se
disculpe maintenant auprès des Athéniens au jugement réfléchi. Notre
poète dit donc qu'il est digne de tous biens, en vous empêchant d'être
trop dupés par les discours des étrangers ou séduits par la flatterie,
vrais citoyens de la ville des sots. Jadis les envoyés des villes
commençaient, afin de vous tromper, par vous appeler les gens aux
couronnes de violettes. Et aussitôt que le mot de couronnes était
prononcé, vous n'étiez plus assis que du bout des fesses. Si un autre,
d'un ton flatteur, parlait de la «grasse Athènes», il obtenait tout
pour ce mot «grasse», dont il vous honorait comme des anchois. En
agissant de la sorte, le poète a été pour vous la cause de grands
biens, ainsi qu'en faisant voir au peuple des autres villes ce qu'est
une démocratie. Voilà pourquoi, lorsque les envoyés de ces villes
viendront vous apporter leur tribut, ils désireront voir le poète
éminent qui ne craint pas de dire aux Athéniens ce qui est juste.
Aussi le bruit de son audace s'est-il déjà répandu si loin, que le
Roi, questionnant un jour les envoyés de Lakédæmôn, après leur avoir
demandé quel était le peuple le plus puissant par ses vaisseaux, les
interrogea ensuite sur ce poète et sur ceux dont il disait tant
de mal; et il ajouta que ces hommes étaient devenus de beaucoup
meilleurs, et qu'à la guerre, ils seraient tout à fait victorieux, en
ayant un tel conseiller. C'est pour cela que les Lakédæmoniens vous
proposent la paix et redemandent Ægina, non que de cette île ils aient
grand souci, mais pour dépouiller ce poète. Pour vous, ne l'abandonnez
jamais: sa comédie frappera juste. Il dit qu'il vous enseignera mille
bonnes choses pour que vous soyez heureux, et cela sans vous cajoler,
sans vous leurrer de récompenses, sans vous duper, sans user de
fourberie, sans vous mettre l'eau à la bouche, mais ne vous donnant
que les meilleurs conseils. Qu'après cela, Kléôn dresse ses machines,
qu'il ourdisse contre moi toutes ses trames, j'aurai pour alliées la
probité et la justice, et jamais on ne me prendra à être, comme lui,
pour la ville, un fléau et un derrière maudit.