Or, laissons un peu cette affaire et retournons à parler de monsieur
Guyot, lequel, arrivant à sa maison, ne treuva que ses servantes,
et leur demanda où estoit Ysabeau, sa fille; les servantes luy
respondirent qu'elle estoit allé voir madame Daussy, sa commère, quy
estoit malade. Voyant qu'il estoit tard, il leur commanda d'y aller et
luy dire qu'elle s'en revienne. La servante s'en va droict à la maison
de madame Daussy, la treuva en sa porte et luy dit: Dieu vous doint
le bon soir, Madame; je viens chercher mademoiselle Ysabeau. Elle luy
respond qu'elle ne l'avoit point veue et qu'elle n'estoit point veneue.
La servante, bien etonnée, s'en retourne en la maison de son maistre,
et luy dict qu'elle n'y estoit point.
Alors il envoye par toutes les maisons de la ville là où elle avoit
coustume de frequenter, en quoy n'en entendirent aucune nouvelle; s'en
revient vers monsieur Guyot, leur maistre, et luy dict qu'elle ne la
trouvoit point et que personne ne l'a veu aujourd'huy.
Je vous demande en quel état doit être un père à tel accident qui
arrive. Bref, voilà monsieur Guyot quy se met à crier d'une voix si
pitoyable que tous les assistans en ploroient. Helas! mon Dieu! ma
fille Ysabeau est perdue! Et il s'evanouit à l'instant. On eut grand
peine à le remettre; les servantes, d'ailleurs, se mirent à crier:
Hélas! mes amis! mademoiselle Ysabeau est perdue! nous ne la saurions
treuver. Incontinent la maison fut pleine de monde, de ses voisins et
parens qui entrèrent, faisans plusieurs signes de regrets, demandant:
Mon Dieu! y a-t-il longtemps que vous ne l'avez veue? Les servantes
repondirent: Depuis dix heures du matin. Voyant que Monsieur estoit
fort triste du regret de sa fille, ses parens ne savoient que dyre
ni de quel costé tirer. Neanmoings, monsieur Guillouard et monsieur
de Bordes, oncle de la fille, et plusieurs autres de ses parens,
se depescherent d'envoyer des hommes après elle pour chercher de
ses nouvelles; de quoy on partit au nombre de dix, tant à pied qu'à
cheval, lesquels sejournèrent environ huict journées. Voyant qu'ils
n'en apprenoient aucune nouvelle, ils s'en revinrent les uns après les
autres, disant qu'ils n'en avoient point ouy de nouvelles. Ses pauvres
parens, de plus en plus fort tristes, et principalement monsieur
Guyot, lequel se mit à faire une petite requeste à Dieu, le priant de
luy en donner des nouvelles.
Le soir arriva à la ville de Sainct-Lô un passant, lequel alla loger
à Saincte-Barbe, et, comme le bruict couroit en la ville et qu'on
ne parloit d'autre chose que de cette fille, le passant, entendant
compter cette affaire, aussy tost va dire qu'il savoit bien où elle
estoit, et qu'il l'avoit veue, et que plusieurs personnes de ce pays-là
ne savoient d'où elle etoit venue ni quand elle estoit arrivée. Ces
parolles ouyes furent incontinent rapportées à monsieur Guyot et à
tous ses parens, lesquels vistement vinrent trouver ce passant, et luy
demandèrent d'où il venoit. Il leur repondit qu'il venoit de Rouen.
Helas! mon Dieu! n'avez-vous pas ouy parler en ce pays-là d'une jeune
demoiselle de cette ville quy a esté desbauchée depuis dix jours en ça?
Avez-vous ouy? dictes-le nous, et nous vous ferons un don de ce que
vous voudrez. Alors il leur dict qu'il venoit de quelque lieu là où il
en avoit ouy parler.
Presentement le menèrent au logis de monsieur Guyot et le firent diner
avec eux, en devisant toujours de ceste affaire. Apres le disner faict,
ils luy donnèrent dix escuz pour qu'il les menast là où elle estoit.
Incontinent le pauvre passant, bien rejouy, leur respondict qu'il les
meneroit tout droict où elle se treuvoit. Le lendemain monsieur Guyot,
monsieur Guillard, monsieur de Bordes, et plusieurs autres de ses
parens, montèrent à cheval au nombre de treize, et le passant avec eux,
et chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent à quatre lieues près, et firent
ainsy seize lieues. Le lendemain à sept heures furent à la porte du
chasteau de Mesnil. Ils se trouvoient fort empeschés sur le moyen de
parvenir à luy parler, parce qu'ils n'estoient pas asseurez qu'elle
fut audict chasteau, et ils craignoient la fureur de M. Basseville,
d'autant que la fille perdue luy avoit esté refusée pour femme, et
mesme qu'il y avoit longtemps qu'on ne l'avoit veu frequenter la maison
de M. Guyot, comme ils pensoient.
Et fortune voulut qu'ils se fussent levez encore plus matin qu'eux, car
ils venoient de l'eglise espouser sa fiancée, et estoit le chasteau
tant plein de noblesse que c'estoit merveille à ouyr le bruict du monde
et la musique quy retentissoit dedans, du costé de M. de Basseville,
quy l'assistoient. Au mesme instant sortit du chasteau l'homme de
chambre de M. de Basseville, quy treuva ces seigneurs à la porte,
et leur demanda ce qu'ils demandoient. Ils luy respondirent qu'ils
vouloient parler à mademoiselle Ysabeau, qui estoit en ceste maison. Ce
qu'entendant, l'homme de chambre de la mariée, en souspirant, respondit
ouy. Incontinent il monta en haut, où il les treuva qui parloient de
leurs amours. Incontinent, Monsieur luy demande ce qu'il luy vouloit
dire; et fut suivy ledict homme de chambre de plusieurs seigneurs quy
montèrent avec luy pour entendre quy estoient ceux quy attendoient à la
porte du chasteau.
Alors il commença à dire: Monsieur, il y a nombre d'honnestes gens
à cheval quy demandent mademoiselle Ysabeau, et quy sont venus
expressement pour luy parler. Se sentant blessée de la faute qu'elle
avoit faicte, alors la demoiselle, entendant ces parolles, se jetta à
l'instant au col de son époux, luy disant: Helas! mon Dieu! mon amy,
que feray-je? C'est M. Guyot, mon père, quy me vient chercher.--A la
bonne heure, il sera le très bien venu avec toute sa compagnie: il vous
trouvera en un bon ordre et bonne compagnie. Sur ce, promptement fit
aller ouvrir la porte du chasteau, et allèrent les recevoir tous deux
ensemble, baiser les mains de M. Guyot et à toute sa compagnie; ce quy
se fit tant d'une part que d'une autre avec grande rejouissance de M.
Guyot d'avoir retreuvé sa fille en si belle assistance de noblesse
et très belle alliance. Incontinent et à l'heure sortit mademoiselle
Ysabeau de sa chambre et s'alla jeter à genoux devant son père, luy
demandant mercy de la faute qu'elle avoit commise.
Mais le pardon fut aisé à obtenir d'un père quy ne demandoit que
l'avancement de sa fille, et surtout la voyant en telle pompe et si
bien accompagnée, chose quy ne luy estoit pas trop commune.
Ainsy la tristesse et la fascherie se convertirent en joye et en
allegresse pour chacun. De cette façon fut mariée et de cette façon fut
assistée la fille de monsieur Guyot.
_L'Ordre du Combat de deux gentilz hommes faict en la ville de
Moulins, accordé par le Roy nostre sire[112]._
[Note 112: Ce duel eut lieu en 1537, le 14 janvier. (Vulson de
la Colombière, _le Vray théâtre d'honneur et de chevalerie_, t.
2, p. 409.) Il eut alors un long retentissement, parceque c'est
un des derniers qui furent faits par ordonnance du roi. (Allier
et Batissier, _Bourbonnois ancien et moderne_, t. 2, p. 46.)
Brantôme en a parlé dans son _Discours sur les duels_.]
François fera fermement florir France.
Raison regnant riche roy regnera,
Aymant accordz acquerra alliance,
Nostre noble noblesse nourrira,
Ostant oultrages, oppressions, offence,
Incessamment juste justice ira
Si seront seuls soustenus sans souffrance.
* * * * *
Le camp a barrières dedans la court du chastel.
Les deux combattans l'on nomme le seigneur de Sarzay[113], et
l'autre, François de Sainct-Julian, seigneur de Denyères[114].
Ledit Sarzay, assaillant; ledict de Denyères, deffendant.
Le seigneur de Dillebon[115], prevost de Paris, parrain dudit Sarzay.
Le capitaine Bonneval, parrain dudit Denyères.
[Note 113: Hélyon de Barbançois II, seigneur de Sarzay. Il étoit
d'une famille originaire de la Marche, qui, dès le XIIe siècle,
étoit venue habiter, dans le Berry, la terre de Sarzay, dont
elle avoit pris le nom. (La Thaumassière, _Hist. du Berry_, p.
602.)]
[Note 114: La Colombière l'appelle de Veniers, et c'est, en
effet, son véritable nom.]
[Note 115: Le seigneur de Villeban ou de Villebon.]
_Maistres du camp_: Monseigneur le connestable[116]; Monseigneur Loys
de Nevers; Monseigneur le conte de Sainct-Pol[117]; Monseigneur le
marechal d'Anebault. Chacun d'eulx une halebarde et vestus de mesme
parure, assavoir: d'une saye de velours figuré avec parement et
pourmailleure en plates bordures de fil d'or auxditz connestable et
de Nevers, et de fil d'argent aux deux autres. Deux eschauffaults:
l'ung pour le roy et les princes, et l'aultre pour les quatre herauls
d'armes.
[Note 116: Anne de Montmorency, qui venoit d'être fait
connétable.]
[Note 117: Le comte de Saint-Pol, duc d'Estouteville.]
* * * * *
Le matin, après soleil levé, entra ledit Sarzay en la cour, passant par
le camp, allant à la chambre de la retraicte, conduit et accompagné des
tabourins et phiffres du roy et son parrain, avec grosse compaignie
de gentilz hommes, ses parens et amys, et bon ordre, car à la dicte
heure convenoit se comparoir, et devans soleil couchans rendre son
ennemy vaincu. Tantost après arrive Denyères, en semblable ordre comme
dessus, avec son parrain; à l'eschauffault des quatre herauls estoient
aux deux coings fichez en deux tableaux les armes des deux combattans;
tost après sonnent trompettes et clerons par les quatre herauls par
trois fois, et lors est publié l'arrest du roy par luy donné en son
conseil privé, par lequel le seigneur de Chasteauroux[118], demandeur
en cas d'honneur, est declaré et deschargé par le roy du faict contre
luy mys en avant, qu'est de la fuyte au roy de la bataille de
Pavie[119] et la querelle demourant à desmesler entre ledict Sarzay
et de Denyères, jusques au combat en quoy le roy, par ledit arrest,
proposoit les recevoir. Après vint ledit assaillant, accompaigné de
tabourins, phiffres, herauls, et la compaignie devant dicte, armée
de hallecret[120], tassettes[121] et cotte de mailles[122], la teste
descouverte, sans baston nul, faire la monstre à l'entour de la lisière
du camp par le dehors, sans entrer dedans, puis s'en retourne à sa
retraicte. Tantost après, autant en faict le deffendeur, et par aprez,
eulz retirez, publie l'edict de par le roy monseigneur le connestable
et mareschauls de France, à tous les assistans pendant le combat, ne
mouvoir, ne faire signes de pieds ne de mains, ne parler, ne tousser,
moucher et cracher, sur peine d'avoir le poing couppé. Après revient
l'assaillant, accompaigné comme dessus, cabasset[123] en teste, que de
rechief fait monstre, comme dessus, et puis entre dedans le camp en un
carré, où il se assiet dedans une chaire sans baston; après vient le
deffendeur, en pareil ordre, et se assiet dedans le camp, à l'autre
carré opposite. Euls là estans, est parlementé au roy de la manière
des armes par lesditz quatres maistres du camp, et deux parrains est
trouvé, et dict que le deffendeur doit choisir. Le dit deffendeur dit
qu'il veult combattre avec deux espées nues à chacune main nue pour
le premier combat; et, pour le second, une espée à une main et ung
poignard à l'autre. Les deux espées sont parties à l'assaillant et
mises au poing, _idem_ au deffendeur. Cela faict, est publié un autre
edict par les hérauls, de par le roy, et comme dessus, de la permission
du combat, signifiant que les dictes armes du vaincu seroient trainées
et villanées, et celles du vainqueur exaltées, et le dit vaincu, mort
ou vif, pugny à la discretion du roy. Le prevost de Paris, parrain
dessus nommé, prent l'assaillant à costé, le meine tournoiant à
l'assaut; _idem_ en fait le dit deffendeur, et cependant crioyt ung
herault par trois fois: Laissez-les aller, les vaillans combatans!
Et tant les laissent aller, et commencent à ruer grands coups; fust
blessé le deffendeur au pied gauche, jusques à grant effusion de sang,
un grand coup qui vint cheoir de dessus la teste sur la cuisse et
sur le pied vers le tallon[124]. Le roy, voyant ce, leur cria qu'ils
cessassent, et jetta ung baston qu'il tenoit du camp[125]. A tant se
rapprochèrent les quatres maistres du camp et les deux parrains, qui
les departirent et les retirèrent en leurs premiers lieux. Après le
roy declara qu'il n'y a vaincu ne vainqueur, et les repute gens de
bien tous deux et gentilz hommes; dit qu'il se contente d'euls et leur
deffend ne plus eulx molester. Et à tant sont tous deux mis hors du
camp l'ung quant et l'autre, signifiant egalité; pendant le combat les
archiers estoient à l'entour du camp par le dehors faisant lisière.
Depuis ordonna le roy à monseigneur le connestable mander le dit Sarzay
à son lever le lendemain au matin, et vouloit qu'il luy fust baillé
cinq cens escus et autant au dict Denyères[126], et pour ce que les
aucuns disputoient du combat, disant que le dit Denyères estoit vaincu,
et que sur ce dresseroient querelles, le roy le lendemain fist crier et
deffendre à son de trompe, sur grosses peines, de ne blasmer du dict
combat l'ung non plus que l'autre[127].
[Note 118: Messire Jean de La Tour, seigneur de Châteauroux.]
[Note 119: «L'occasion de leur combat, dit La Colombière, fut
que Sarzay, parlant du sieur de La Tour, avoit dit qu'il s'en
estoit fuy de la bataille de Pavie; sur quoy, La Tour l'a fait
appeler devant le roy, et luy demande s'il a tenu ce discours.
Il répond que ouy, et qu'il l'avoit ouy dire à Gaucourt. Il
semble donc que c'estoit à La Tour à s'en esclaircir avec
Gaucourt; neantmoins, Gaucourt appelé, ce fut Sarzay qui luy
demanda s'il n'estoit pas vray qu'il luy avoit dit que La Tour
s'en estoit fui de la bataille. A quoy La Tour respondit sans
l'advouer ni desadvouer: «Vous avez dit vous-mesme que vous le
teniez de Veniers.»--«Il est vray, repartit Sarzay; Veniers
me l'a dit.» Alors Gaucourt, ayant remonstré que, puisque
Sarzay advouoit le tenir de Veniers, il n'estoit plus tenu de
respondre, fut renvoyé, et Veniers incontinent appelé, qui donna
un dementy à Sarzay.
«Pour en connoistre la verité et sçavoir entre eux qui estoit
le faux accusateur, le roy ordonna que Veniers et Sarzay
combattroient en champ clos; et ce qui obligea ce brave et
vaillant prince à leur donner si facilement le combat, fut
qu'aucun de ces trois accusateurs ne s'estoient trouvés à la
bataille de Pavie, mais estoient demeurez à leurs maisons
bien à leur aise et bien esloignez des coups. Pourtant ils
s'émancipoient de blasmer ceux qui s'y estoient trouvés,
quoiqu'ils ne pussent pas bien juger de ceux qui avoient fuy ou
combattu.»]
[Note 120: Corselet léger fait de mailles.]
[Note 121: Les _tassettes_ étoient le rebord de l'armure,
rabattus sur les cuissards. Plus tard on appela ainsi les
basques du pourpoint.]
[Note 122: «Veniers, est-il dit dans _le Vray théâtre
d'honneur_, porta les armes dont on estoit demeuré d'accord, à
sçavoir: un corcelet à longues tassettes, avec les manches de
mailles et des gantelets, le morion en teste, une espée bien
trenchante à la main droite, et une autre plus courte à la
gauche.»]
[Note 123: Sorte de casque ou de _heaume_.]
[Note 124: C'est Veniers qui reçut ce coup. On ne put étancher
la plaie, et il en mourut.]
[Note 125: «Ils s'abordèrent très courageusement, dit Vulson
de La Colombière, et combattirent avec leurs deux espées; mais
avec si peu d'adresse, comme gens qui n'estoient pas fort usitez
à se servir de telles armes; ce qui les obligea enfin à les
quitter pour se prendre au corps, et alors, Veniers ayant déjà
le poignard au poing, et Sarzay aussi tirant le sien, le roy, ne
voulant qu'ils passassent plus avant, jeta son baston entre les
deux combattans, et tout incontinent ils furent separez par les
gardes du camp.»]
[Note 126: «Ils furent menez devant le roy, qui les mit
d'accord, remettant en son honneur le sieur de La Tour, Sa
Majesté affirmant devant tous les courtisans qu'il l'avoit
vu le jour de la bataille faire son devoir près de lui.» (La
Colombière, _id._)]
[Note 127: Ce combat, selon La Colombière, se voyoit encore,
au XVIIe siècle, représenté dans une galerie de l'hôtel de
Montmorency.]
_La Responce des Servantes aux langues calomnieuses qui ont frollé
sur l'ance du panier ce caresme; avec l'Advertissement des Servantes
bien mariées et mal pourveues à celles qui sont à marier, et prendre
bien garde à eux avant que de leur mettre en mesnage._
_A Paris._
M.D.C.XXXVI. In-8.
Dame Lubine, estant revenue de pasmoison, commence à eslancer un soupir
qui provenoit de son debile estomach; avec un visage pasle et decoloré,
elle se force de recognoistre cette assemblée et de leur dire: Mes très
chères soeurs et bien aymées, qui est la cause que l'on nous a tant
couchées sur le tapis, n'est-ce point quelque chetif vendeur de gazette
qui auroit prins l'asseurance et qui se seroit émancipé de mettre le
pied dans nos fameuses assemblées, et de vouloir faire des trophées du
gouvernement de nos assemblées?
Elle n'eut pas plustost achevé sa harangue, qu'une petite camuze de la
rue Aubry-Boucher, s'efforça des premières à dire: La patience surmonte
toute chose. Je cognois bien le personnage; pour mon particulier, je
ne m'en soucie guères, car nos maîtresses ne sont pas si depourveues
de jugement de croire tout ce qui se publie contre nous, car le
papier est aussi doux qu'une fille de seize à dix-sept ans. Tous ces
discours ne me soucient pas tant que je me soucie que le jour de la
chaire Saint-Pierre je perdy vingt et deux quarts d'escu à la blanque:
j'allois pour acheter du linge et pour me faire une hongreline[128]; je
ne reportay qu'une boete peinte qui vaut bien cinq ou six sols.
[Note 128: C'étoit une camisole à longues basques, comme celle
que portent les Hongroises.]
Une autre de la rue de la Cossonnerie dit: Il ne faut pas aller si
loin pour perdre son argent. Samedy dernier je passay sur le pont de
bois[129]: un petit fripon disoit avoir trouvé une bague d'or avec un
mancheron[130], où il y avoit une blouque de cuivre doré. Je croyois
avoir pris la mère au nid; le tout me couste neuf quars d'escu et demy,
et je refuze douze sols du mancheron et deux carolus de la bague:
n'est-ce pas une bonne journée.
[Note 129: Sans doute le Pont-Rouge ou Pont-Barbier, qui se
trouvoit en face de la rue de Beaune. En 1636, il n'étoit établi
que depuis quatre ans. Sa frêle charpente ne résista pas plus
d'un demi-siècle. Après avoir été souvent ébranlé, et même à
demi détruit, il fut emporté par la débâcle de 1684. V. _Lettres
de Sévigné_, 1er mars 1684.]
[Note 130: Sans doute un petit manchon s'attachant par une
boucle à la ceinture.]
Sur ce propos, vint Marion Soufflé, qui demeure en la rue des
Graviliers: J'ay esté dix-huit mois à ferrer la mule; mes gaiges et
tous mes profits montoient à trente-sept escus. J'ay acheté un demy
ceing qui me coustoit trente et un escus, et demy douzaine de chemizes;
vendredy, allant au cimetière Saint-Jean, l'on a coupé mon demy ceing,
et deux pièces de cinquante-deux sols, qui faut que je rende à ma
maistresse.
Après il vint Alizon Gros-Pet: Je voudrois que l'inventeur de cela fust
en Tartarie, où les chiens pissent le poix. Depuis le commencement
de caresme, je perds plus de six escus, car ma maistresse va tous
les jours à la halle, et moy après elle avec un grand panier; je ne
gaigne pas pour faire mettre des bouts à mes souliers depuis que je ne
gouverne plus l'ance du panier.
Il y survint Janneton Boursouflée, qui demeure à la porte Baudets:
Que le grand diable emporte la reformation et ceux qui en ont amené
l'usage! car il faut que je fasse un autre mestier pour gaigner de
l'argent, puisque je ne puis plus ferrer la mule; il faut que je rende
conte jusques à une botte d'alumettes.
Après, il vint Nicolle Bec-Gelé: Mais d'où est ce malencontreux qui a
fait mettre nostre pauvre compagnie sur le tapis? et que devant hier
ce pauvre miserable faisant ses necessitez à la porte d'un escorcheur
de chiens, une grosse carongne de mal coiffée de servante luy fit un
casque d'un pot plain de merde; voylà la cause de nostre sinistre
affliction.
Après, Nicolle Soupe-Tard dit: Falloit-il pour une apprentie servante
nous mettre tous sur le tapis et servir de risée à tout le monde?
Depuis le premier siècle, l'on n'a jamais ouy tant bruire de crier
par les rues: tantost en voylà une qui n'est que trois semaines à
une maison; tantost l'autre est trop salle; tantost l'autre est trop
friande; et tantost l'autre est larronnesse ou est trop gourmande, elle
avalle une andouille tout à la fois; ou l'autre est trop amoureuse,
ou l'autre ne fait que riotter[131] avec les garçons et ne fait que
amuzer les serviteurs, ou est trop glorieuse ou trop delicate pour
estre servante, ou est trop rude aux enfants, ou est trop paresseuse,
ou il faut que l'on aille vilotter, tantost voir ma soeur ou ma
cousine. Ont-ils esté six mois en une maison, ils font comparaison
avec le maistre et ne tiennent plus conte de rien faire. Si c'est la
fille de quelque meschant savetier, elle a un demy ceing de quarante ou
cinquante francs sur ses costez; la voyez-vous cheminer par les rues!
Voylà madame qui fait piaffe[132], et elle marie à quelque porteur
d'eau. Est-elle dix-huit mois en mesnage, a-elle eu un enfant, voilà ma
pauvrette et glorieuse de servante à la merde jusques aux oreilles.
[Note 131: Quereller, disputer. Je croirois plutôt qu'il faut
lire _rioller_, c'est-à-dire se mettre en joie. Les ouvriers
disent encore _être en riolle_ dans le même sens.]
[Note 132: Par ce mot on entendoit l'ostentation dans les habits:
Le peu qu'ils ont est pour la bonne chère;
Vaine piaffe emporte le meilleur,
Et le fripier fait tort aux rôtisseurs.
(Du Cerceau, _les Bottes de foin_, conte.)]
Si c'est la fille de quelque crocheteur qui serve à quelque bonne
maison, et que de petite marmitonne elle parvienne à estre fille de
chambre, elle se fardera aussi bien que sa maistresse, et elle se fera
croire qu'elle sera la fille de quelque bon marchant; toutefois elles
ont raison, car leur père sera marchant de paille, de cotterests ou de
fagots; il se trouvera quelque valet de chambre qui aura bonne mine,
et rien plus, croira que ma glorieuse aye force pistoles, et n'aura
que le cul et trois ou quatre paires de meschans habits, la prendra en
mariage. Ont-ils esté un an et demy, ont-ils grugé leur fait, il n'y a
plus personne au logis, il faut vendre tout pièce à pièce, et puis mon
cadet se met au regiment des Gardes, et ma glorieuse, toute crottée,
salle, puante de pauvreté, sera bien heureuse de trouver quelque maison
de procureur pour estre servante de cuisine.
Si c'est la fille de quelque fruicterie, et que pour l'honneur de Dieu
l'on la prenne en quelque bonne maison pour nettoyer les souliers,
ou bien laver la vaisselle, et qu'elle parvienne à estre servante de
cuisine, a-elle esté deux ou trois ans à cet exercice, elle deviendra
glorieuse, sans faire semblant de cognoistre ses parens, voire sa
propre mère, qui demandera un pauvre morceau de pain à la porte du
logis, et elle s'amusera à se faire brave aux despens de l'ance du
panier; après, aura-elle ferré la mule, il faut faire l'amour et
attraper le cocher ou le cuisinier du logis; sont-ils mariez, ils
auront soixante ou quatre-vingts escus, il faut faire bonne chère
et ne rien faire tant que l'argent dure; au bout de quatre ou cinq
mois, ils ont un petit Populo, car ils ont commencé de bonne heure à
faire cet enfant; l'argent est-il mangé, il faut commencer à vendre la
chaisne des ciseaux[133], et après les chaisnes du demy ceing; tout
est-il frippé, il faut vendre le corps, il n'y a plus que le fagot
qui demeure par après; tout cela est-il fricassé, s'il y a quatre ou
cinq bagues d'or, il les fault aller vendre chez l'orphèvre l'une
après l'autre, et après il en ira acheter à dix-huit deniers ou à deux
carolus la pièce soubs les charniers Sainct-Innocent; cela fait, faut
vendre la meilleure des cottes; tout est-il mangé, on ne dit plus: ma
fille, ny mon petit coeur, ny m'amour, ny ma mignonne; Martin-Baston
est employé et marche plus souvent que tous les jours.[134] Et puis les
maudissons vont leur train l'un à l'autre tous les jours à la maison:
Et va, carongne!--Tu en as menty, fils de putain! tu as tout mangé mon
bien!--Vous avez menty, vesse! vous avez tousjours dormy jusques à
dix ou unze heures; mais, par la serpe-bleu, je vous romperay le col,
double chienne. Et le mary s'en va à la guerre, et ma pauvre diablesse
reduite à la porte d'une eglise, avec trois ou quatre enfans: voylà une
de ces pauvres glorieuses.
[Note 133: Toute servante un peu huppée s'attachoit ses ciseaux
sur le côté avec une chaînette d'argent. De plus pauvres, comme
Marinette, se contentoient de la chaîne de laiton que leur
donnoit Gros-Réné.]
[Note 134: V., sur cette parure des servantes, notre tome 1er,
p. 317-318. «C'étoit, dit Cotgrave, une sorte de ceinture dont
tout le devant étoit d'or ou d'argent et dont l'autre partie
étoit de soie.» On l'enjolivoit encore, comme on le voit ici,
de chaînes et de brimborions. C'étoient les premières choses
vendues dans les temps de détresse.]
Si c'est la fille de quelque vendeuse de lunettes, et qu'elle demeure
chez quelque bon marchant, elle a bien moyen de ferrer la mule, car
sa maistresse est tousjours au contoir; elle sera six mois à faire
la bonne menagère, après elle se frotte au pillier, c'est encore pis
que les filles de chambre et de cuisine; elles s'amuseront à faire
comparaison au maistre du logis, ou bien au fils du logis, ou à
quelques garçons de la boutique, et la maistresse, voyant tout cela,
luy donne son sac et ses quilles. Et ma pauvre fretileuse sera deux ou
trois mois sans trouver condition; elle mangera tout son fait jusques
à ses habits. Il faut aller aux recommandaresses[135] pour trouver
condition, quelquefois trois semaines sans rien trouver, et ce passer
à manger pour un sol de pain et boire de l'eau tout le saoul: voilà ma
petite trotteuse bien esbahie. Quelquefois elles seront bienheureuses
de demeurer chez quelque cordonnier ou savetier. Ont-elles passé
l'hiver de la façon, ont-elles deux ou trois escus, il faut avoir
une cotte et quelque meschante hongreline à la fripperie, et de là
chercher quelque meilleure condition. Sont-elles r'adressées à quelque
bonne maison, ils ne se souviennent plus du mauvais temps; elles sont
plus glorieuses que jamais, et ferrer la mule comme il faut et amplir
leur bource; après il viendra quelque compagnon cordonnier, tailleur,
serrurier, ou savetier, ou marechal, pour luy faire l'amour; vous luy
verrez faire la roue comme un paon, sur l'ombre qu'elle aura soixante
ou quatre-vingts escus; neantmoins l'amour luy commande de se marier;
elle est si transportée qu'elle ne se soucie des moyens ny du travail,
pourveu qu'elle aye un beau polly, et qui luy mange bientost son faict.
Voylà mariée, il faut porter le mouchoir de col, les cheveux aux
boufons[136]; il est question d'aller promener à Vanve, à Vautgirard,
à Gentilly, à Belleville-sur-Sablon[137]. A-elle un petit enfant,
l'a-elle nourri quatre ou cinq mois, ont-ils tout grugé, il faut que le
pauvre mary s'en retourne travailler chez les maistres, et ma petite
muguette envoye son enfant nourrir au village, et elle est contraincte
d'aller estre nourrice chez madame. Voylà un très bon menage. Prenez-y
bien garde, mes petites glorieuses.
[Note 135: V., sur ce mot, notre tome 2, p. 237-238.]
[Note 136: C'est-à-dire à coques bouffantes.]
[Note 137: Ce sont toujours les mêmes parties fines où s'en va
la servante, donnant le bras à quelque soudard, comme on le voit
dans _l'Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la
blanque_:
Pour danser pavane et vert gay,
Le mois de may, au vert boscage,
Escoutant le pinson ramage
Et cueillant le gentil muguet.]
_Nouveau Reglement general sur toutes sortes de marchandises et
manufactures qui sont utiles et necessaires dans ce royaume,
representé au roy pour le grand bien et profit des villes et autres
lieux de la France; par M. le M. de la Gomberdière._
_A Paris, chez Michel Blageart, ruë de la Calandre, à la Fleur de
lys._
M.DC.XXXIV. In-8.