STANCES.

Ce n'est pas un discours de Cour;

Ce sont parolles bien plus belles,

Car elles viennent de l'amour:

Aussy sont elles immortelles.

Autre que vous n'eust sceu escrire

Ces belles parolles d'amour

Si l'amour, quy vous les inspire,

N'eust rendu parfaict ce discours.

Beaux esprits à quy les faveurs

D'Amour et du Ciel sont données,

Puissiez-vous avec cest honneur

Parachever vos destinées!

Finissant ensemble vos ans

Unis d'une amour mutuelle,

De vostre amitié immortelle

S'engendreront de beaux enfans.

* * * * *

Voicy des parolles, mais non telles qu'on les donne en cour; pures,

simples, dont l'art sans fard est le lustre manifeste et l'ornement

principal. A la verité, mon desseing estoit de le marquer en mon

esprit, non de les donner en public pour la vanité. Le los[108] ne

s'acquière à si bons petits traits; mais, regarde le pouvoir des

beautez, quy a forcé mon ame à cest entreprise, et tu jugeras que mon

obeissance ne pouvoit refuser à faire le contenu de ce present discours.

[Note 108: _Los_, louange. Ce mot, qui est purement latin, avec

une différence d'orthographe, est l'un de ceux que regrettoit le

plus Ménage.]

Comme je vous veux raconter d'un vaillant guerrier nommé le capitaine

Basseville, lequel, traitant l'amour d'une jeune demoiselle, fille de

M. Guiot, bourgeois de la ville de Sainct-Lô, en Normandie, ministre

et pasteur de l'Église reformée, luy ayant traité l'amour l'espace

d'un an et demy, ne treuvant le moyen de la pouvoir avoir, et estoit en

grand' peine comment il en pourroit venir à bout.

La fortune veut qu'il rencontre un marchand verrier quy venoit de

la ville de Sainct-Lô, auquel il conta sa fortune et l'amitié qu'il

porioit à cette jeune demoiselle, lequel estoit fort en peine comme

il pourroit trouver le moyen de la voir, d'autant qu'il ne pouvoit

frequenter la maison de son père si souvent qu'il avoit de coustume,

à cause de la colère qu'il avoit; en quoy le verrier commence à

s'enquester du capitaine de Basseville quy estoit sa maistresse, et luy

respondit que c'estoit la fille de M. Guiot.

Le verrier luy respond qu'il venoit de son logis, et qu'il avoit parlé

à elle-mesme, qu'il luy avoit vendu des verres et luy avoit promis d'y

retourner de près. Le capitaine Basseville luy dit alors que, s'il luy

vouloit faire un plaisir, qu'il regardât qu'il luy donneroit, et luy

dire le jour qu'il y retourneroit.

Alors le verrier luy respond que, si c'estoit chose qu'il peut faire,

qu'il ne s'y refuseroit pas, et chose de quoy il peut venir à bout.

Lors le capitaine luy dict: Ne pourrions-nous point trouver le moyen et

subtilité de la sortir de la maison de son père?

Le verrier luy respondit: Ouy, moyant[109] qu'il y voulut consentir.

Pour moy, je prendray bien ma raffle[110] et la porteray dans le logis

de M. Guiot cependant que le presche se dira dimanche, et l'emporteray

hors la ville sans que personne s'en donne garde, je vous le promets.

[Note 109: Pour _moyennant_.]

[Note 110: Espèce de hotte ou de grand panier dans laquelle le

verrier portoit sa marchandise. On n'appelle plus ainsi qu'une

sorte de filet.]

Le capitaine luy dit qu'elle le voudroit bien, et qu'il ne desiroit

autre chose que sa compagnie; et, ceste resolution prise, le capitaine

le faict demeurer à un logis hors de la ville, et qu'il fisse bonne

chère cependant qu'il alloit parler à elle. Incontinent le capitaine

Basseville entre dans la maison de sa maistresse sans que personne le

vit, et luy fist la reverence. En la baisant luy dict: Ma mie, si vous

ne me croyez aujourd'huy, vous ne me verrez jamais ceans. Alors elle

se prit à plorer.--Et pourquoy me dictes-vous ces parolles, voyant

l'amitié que je vous porte et que je vous ay toujours porté?

Le capitaine luy dict alors qu'il avoit fait une certaine

entreprise.--Hélas! mon Dieu! quelle entreprise avez-vous faicte, mon

amy?--C'est que le verrier quy partit hier d'icy reviendra aujourd'huy,

faignant de vous apporter des verres. Et faut, si vous me portez

amitié, que vous faciez ce que je vay vous dire. Ne faictes faute,

aussy tost qu'il arrivera, de le faire entrer dans la grande salle,

puis après vous direz à vos servantes que vous voulez aller voir vostre

commère Mme Daussy, par compagnie avec vostre nièce, qui vous attend

là bas à la porte. Alors vous descendrez et vous vous mettrez dans sa

raffle, et ne craingnez rien de luy, car il ne vous fera aucun tort, et

vous apportera droict à la maison de mon fermier des bois, là où vous

me trouvrez, et tiendrai là deux pièces de grands chevaux pour aller

où nostre coeur desire.

Alors la jeune demoyselle luy promit de ce faire. Aussy le capitaine,

en la baisant, prit congé d'elle, en soupirant tous deux du regret

qu'ils avoient de se laisser l'un l'autre pour si peu de temps.

Tout aussy tost M. de Basseville s'en va bien rejouy, arrive à

l'hostellerie où estoit le verrier, quy, le voyant entrer, luy demanda:

Hé bien! Monsieur, quelles nouvelles apportez-vous de bon? Ferons-nous

quelque marché nous deux?--Ouy, si vous voulez.--Hé bien! que me

donnerez-vous, Monsieur, si je vous mets aussy dessus vos affaires?--Je

vous donneray cent escus. Lesquels luy furent accordez vistement, et à

l'instant luy en fit toucher cinquante, et le reste au retour.

Alors le verrier, bien rejouy, charge sa raffle à son col, et s'en va

tout droict au logis de M. Guiot et descharge sa raffle dans la court.

La demoyselle, quy se tenoit sur ses gardes pour quand il arriveroit,

descendit les desgrez et le fit entrer dans la grande salle et lors

jette dix escus en luy disant: Mon amy, je te prie, sauve-moy mon

honneur! ne permect qu'il me soit faict tort! Ce que le verrier luy

promit, et qu'aucun tort ne luy seroit faict, et qu'il la conserveroit

le plus doucement possible. Tout aussy tost elle s'en va en sa chambre,

ouvre son cabinet, prend tous ses thresors, piereries, bagues et

joyaux, et emporta tout dans la raffle du verrier; puis elle monta en

sa haute chambre, et va trouver ses servantes et leur dict qu'elle

alloit voir sa commère Mme Daussy, quy se porte mal, avec sa niepce,

quy l'attendoit en bas. Aussy tost qu'elle fut descendue, elle entre

dans la salle où estoit le verrier et se couche dans sa raffle, si bien

que le monde pensoit que c'estoit des verres; mais le pauvre verrier

ne pouvoit presque aller dessous, tant sa raffle pesoit; neantmoings,

pour mieux jouer son personnage, il se mit à chanter, et fit tant qu'il

arriva au logis du capitaine Basseville, lesquels demenèrent[111] une

grande joie, aussitost montèrent à cheval et s'en allèrent droict au

chasteau de M. de Basseville, qui s'appelle de Mesnil, à deux lieues

de Falaise, là où ils s'allèrent retirer pour y faire leurs nopces et

festins.

[Note 111: Du verbe _demener_, qui se prenoit alors comme ici

dans le sens actif, on avoit fait le mot _demaine_, mouvement,

agitation. Ce mot, qui s'emploie encore à Orléans, se trouve au

premier vers du blason en acrostiche de la ville de Paris, par

P. Grognet:

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 14 / 70 题