Dieu a tellement et abondamment versé ses sainctes benedictions
sur vostre royaume, qu'il semble qu'il l'aye designé pour avoir de
l'authorité et du commandement sur tous les autres de l'univers,
l'ayant si bien constitué et pourveu de tout ce qui est utile et
necessaire pour la vie et l'entretien de vos peuples, et en telle
abondance, que l'on peut veritablement dire que c'est la seule
monarchie qui se peut passer de tous ses voisins, et pas uns ne se
peuvent passer d'elle.
Par exemple, Sire, il est très necessaire de considerer le peu de
commoditez que tous vos sujets en general reçoivent des estrangers, et
encore de se peu de chose ils peuvent leur en passer.
D'autre part, les grands moyens que nous avons en France de tirer des
nations estrangères leur or et leur argent (et non pas eux le nostre,
comme ils font tous les jours) par les ventes de nos bleds[138],
vins, sels, pastels[139], toilles, draps[140], et d'un nombre infiny
de diverses marchandises et manufactures, desquelles vostre royaume
peut facilement (et sans s'incommoder en aucune façon que se soit)
les secourir, et desquelles marchandises et manufactures ils sont en
necessité.
[Note 138: Alors la France produisoit assez de blé pour en
pouvoir exporter à l'étranger. On en a la preuve non seulement
par ce passage, mais par plusieurs autres écrits du temps. Palma
Cayet, dans sa _Chronologie septennaire_ (1602, édit. Michaud
et Poujoulat, p. 208), nous montre la France abondant «en blés,
vins, huiles, fruits, légumes, guèdes ou pastels, outre les
grandes et foisonneuses nourritures de bétail et haras.» Isaac
de Laffemas, dans son _Histoire du commerce de France_, est plus
explicite: «Il me semble, quant à moy, dit-il, que nous avons
icy quantité de fer, de papier, de pastel, de bleds et de vins
pour envoyer aux pays estranges, et que cela nous peut apporter
un grand revenu.» (_Archives curieuses_, 1re série, tome 14,
page 429.)]
[Note 139: La culture du _pastel_ étoit une immense richesse
pour les environs de Toulouse, et surtout pour le pays de
Lauraguais. On exportoit chaque année deux cent mille balles
de ces _coques_ par le seul port de Bordeaux. «Les étrangers
en éprouvoient un si pressant besoin, que, pendant les guerres
que nous avions à soutenir, il étoit constamment convenu que ce
commerce seroit libre et protégé, et que les vaisseaux étrangers
arriveroient désarmés dans nos ports pour y venir chercher ce
produit. Les plus beaux établissements de Toulouse ont été
fondés par des fabricants de pastel.
Lorsqu'il fallut assurer la rançon de François Ier, prisonnier
en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Beruni, fabricant
de coques, donnât sa caution.» (Chapsal, _Chimie appliquée
à l'agriculture_, t. 2, p. 352.)--Le pays de la richesse
par excellence, le pays de _Cocagne_, n'étoit autre que
le Lauraguais, l'opulente contrée des _coques_ de pastel.
(Crapelet, _Dictons du moyen âge_, 1re édit., p. 47.) Quand on
vouloit montrer qu'un homme étoit riche et cossu, on disoit
qu'il étoit bien _guédé_, c'est-à-dire semblable à quelque
marchand de _guède_ ou pastel. Peu à peu l'_indigo_ finit par
détrôner ce riche produit. (Savary, _Dict. du commerce_, aux
mots _Cocaigne_, _Pastel_.)]
[Note 140: Malheureusement, l'exportation des draps étoit
interdite. «Il ne nous est permis, dit Montchrestien, de porter
en Angleterre aucune draperie, à peine de confiscation; au
contraire, les Anglois, en pleine liberté, apportent en France
toutes telles draperies qu'il leur plaist, voire en si grande
quantité, que nos ouvriers sont maintenant contraints pour la
plupart de prendre un autre mestier, et bien souvent de mendier
leur pain.» (_Traicté de l'économie politique_, s. d., in-4, 2e
partie, p. 92.)]
Neantmoins, depuis quelques années la grande negligence des François
a fait desbaucher les ouvriers, desquels les estrangers se servent
maintenant, comme de la drapperie de laines, toilles, gros cuirs,
cordages[141], bonnetteries et autres diverses manufactures, qu'à
present ils nous apportent en telle quantité, qu'ils enlèvent la
plus grande partie de l'or et argent de vos subjects, et icelles
marchandises et manufactures se faisoient par cy-devant en vostre
royaume, ce qui maintenoit vos peuples argenteux, faisoit vivre et
employer les pauvres, si bien qu'à present il s'en voit une si grande
abondance de toutes parts[142].
[Note 141: Sous Louis XIV, nous manquions tellement d'ouvriers
cordiers, dans nos ports, que Colbert fut obligé d'en faire
venir, ainsi que des tisserands, de Hambourg, Dantzig et Riga.
(Cheruel, _Hist. de l'administr. monarch. en France_, t. 2, p.
235.)]
[Note 142: V., dans l'avant-dernière note, ce que dit
Montchrestien de cette misère des ouvriers sans travail.]
Nous avons les moyens plus faciles que toutes les nations du monde pour
manufacturer toutes sortes d'estoffes et marchandises qu'elles nous
sçauroient fournir, et de les réduire à meilleure condition, d'autant
que nous pouvons prendre tout ce qui est necessaire pour cet effet sur
nous, sans les requerir d'aucunes choses, ce qu'elles né peuvent faire.
L'Italie nous envoyé et apporte une infinité de diverses sortes
de draps de soye, comme toilles d'or et d'argent[143], sarges de
Florence[144], et de Rome et autres marchandises, de toutes lesquelles
les François se peuvent très facilement passer.
[Note 143-144: Dès le règne de Henri II, des fabriques de
draps d'or et de soie avoient été établies à Lyon. (_Anc. lois
franç._, t. 13, p. 374.)--Mais sous Henri IV, à Paris même,
cette industrie avoit pris une bien plus grande extension:
«L'establissement de filer l'or, façon de Milan, qui se void
introduit en la perfection et en grande quantité dans l'hôtel
de la Maque, soubz le sieur Tirato, Milanois, qui faict
espargner et fournir dans le royaume plus de douze cent mille
escus par an, qui se transportoient pour avoir dudit fil d'or
de Milan, pour ce qu'il est plus beau et à meilleur marché
que celui qui se faisoit en France, en ce qu'on y employé la
moitié moins d'or.» (_Recueil présenté au roy de ce qui se
passe en l'assemblée du commerce, au Palais, à Paris_, faict
par Laffemas, _contrôleur général dudit commerce_, Paris, 1604,
in-8, § 6.) Palma Cayet (_Chronol. septennaire_, 1603, édit.
Michaud, p. 253) parle aussi des sieurs Dubourg père et fils,
établis comme Tirato, et pour la même industrie, dans la Maque.
Cette immense manufacture étoit rue de la Tixeranderie (voy.
notre _Paris démoli_, 2e édit., p. 333), et c'est sans doute
avec intention qu'on avoit établi dans ce quartier de la misère
une industrie capable, dit Laffemas le fils, «de faire vivre un
nombre infini de pauvres.» (_Hist. du commerce_, loc. cit., p.
420.)--_La serge de Florence_ étoit une sorte d'étoffe de soie
épaisse dont on faisoit de grands manteaux et des mantelets.
Elle étoit fort employée sous Henri III. V. L'Estoille, _Journ.
de Henri III_, 24 juin 1584.]
Dans Paris[145], Tours, Lyon, Montpellier[146], et autres villes de
ce royaume, se trouvent d'aussi bons et meilleurs ouvriers qu'il s'en
puisse rencontrer pour faire des velours, satins, taffetas et autres
marchandises de soye, autant belles et bonnes qu'il s'en puisse faire
dans l'Europe.
[Note 145: On y fabriquoit, dès 1603, toute espèce d'étoffes
de soie, mais surtout des satins, façon de Gênes. (Laffemas,
_Lettres et exemples de la feue royne mère_, Archiv. cur., 1re
série, t. 9, p. 131.) Quant aux villes de Tours et de Lyon, on
sait de reste que la fabrication des soieries y étoit, dès lors,
très florissante.]
[Note 146: C'est vers 1592 qu'on avoit commencé d'y fabriquer
«des velours, satins, taffetas, et autres marchandises de soie.»
(Laffemas, _Règlement général pour dresser des manufactures en
ce royaume_, etc., Paris, 1597, in-8, fol. 25.)]
L'Allemagne nous fait amener des buffles[147], chamois, fustaines[148],
bouccasins[149] et grand nombre de quincaillerie et autres diverses
denrées.
[Note 147: On faisoit avec le buffle tanné d'excellents
justaucorps de guerre. On connoît la chanson de Bussy:
Buffle à manches de velours noir
Portoit le grand comte de More.]
[Note 148: Les meilleures se faisoient, en effet, en France.
«Et, quant aux futaines et autres manufactures de cotton, dit
Laffemas le fils (_loc. cit._), nous ne devons point permettre
que les estrangers nous en fournissent.» Montchrestien dit d'une
façon plus ferme encore: «Toutes les futaines et camelots se
doivent fabriquer en ce royaume, où l'industrie en est fabriquée
aussi bien et mieux qu'ailleurs, où la commodité est pareille
et possible plus grande... On parle parmy nous de futaines
d'Angleterre et de camelots de l'Isle; mais on nous impose le
plus souvent par l'estrangeté, car toutes ou la plupart de ces
estoffes sont de la façon de France, et n'en sont pas pires.»
(_Traicté de l'oeconomie polit._, in-4, 1re partie, p. 102-103.)]
[Note 149: C'étoit une espèce de camelot, ordinairement noir,
qu'on employoit comme doublure des manteaux de soie. Cette
étoffe étoit déjà connue au moyen âge. (Fr. Michel, _Recherches
sur le commerce..... des étoffes de soie_, in-4, t. 2, p. 47.)]
Nous avons dans Poictiers nombre d'ouvriers qui accommodent les peaux
de boeufs, vaches, chèvres, moutons et autres en façon de buffles[150]
et chamois[151], qui sont tous bons et de meilleur service que ceux qui
nous viennent d'Allemagne et autres lieux[152].
[Note 150: «Un homme de Nerac, écrit Laffemas le fils, a endurcy
les buffles et chamois a l'espreuve de la pique et de l'espée.»
(_Hist. du commerce_, p. 419.)]
[Note 151: Ce n'est pas seulement à Poitiers, mais aussi à
Niort, qu'on faisoit d'excellents chamois. V. Savary, _Dict. du
commerce_, à ce mot.]
[Note 152: Laffemas le fils se plaint fort de ce que les cuirs
de France «ont esté altérez de leur bonté.» Montchrestien s'en
montre plus satisfait: «J'oubliois à parler de la tannerie,
dit-il, art aussi necessaire que commun, lequel, pour le
grand profit qu'il apporte, ne seroit point demeuré entier,
comme il a fait jusqu'à present, en la main des François, si
ceux qui l'exercent n'en avoient retenu, principalement dans
les principales villes, la propriété libre et franche par le
moyen de leurs exactes visitations sur les apprests des cuirs
estrangers.» (_Loc. cit._, p. 107.)]
D'autre part, le Limosin et le pays de Forest sont plus que suffisants
à fournir vostre royaume de toutes sortes de quincaillerie aussi
belles, bonnes et bien faictes que l'on nous sçauroit apporter. Les
Espagnols (meilleurs mesnagers que nous), pour trouver le bon marché,
se viennent fournir de quincaillerie en ces deux provinces, pour porter
aux Indes et autres lieux[153].
[Note 153: Les Espagnols emportaient des cargaisons de cette
quincaillerie du Forez, dont le bon marché fut toujours
proverbial, pour faire des échanges avec les nègres du Sénégal
et des côtes d'Afrique.]
La Flandre, avec grand profit qu'elle gaigne sur nous par la vente
de ses tapisseries, peintures, toilles, ouvrages et passements, dans
lesquels il se fait une excessive despence (à quoy Vostre Majesté
a sagement et prudemment pourveu[154]), camelots, sarges, maroquins
et autres marchandises, toutes lesquelles nous doivent estre comme
indifferents.
[Note 154: «Les marchands de Flandre faisoient avec nous
de si gros profits que Henri IV avoit defendu, sous peines
corporelles, toutes relations commerciales avec eux.» (Palma
Cayet, 1604, _loc. cit._, p. 285-287.) Il paroît que Louis XIII
avoit maintenu cette prohibition rigoureuse. C'est surtout
à l'occasion de l'établissement à Paris de la fabrique de
tapisserie des sieurs Laplanche et Comans que Henri IV prit de
sévères mesures contre les importations flamandes. (_Extraits
des registres de l'Hôtel-de-Ville_, Biblioth. imp., fonds
Colbert, vol. 252, p. 533-534.) On menaça d'expulsion «les
tuisliers et tapissiers flamands qui ne vouloient laisser le
secret de leur industrie en France.» Ceux qui se soumirent
obtinrent seuls des lettres de naturalité. (Laffemas, _Recueil
présenté au roy_, etc., § 10.)]
Paris, dis-je, est maintenant sans pair par la manufacture des plus
belles et riches tapisseries du monde et pour les tableaux les plus
exquis. Nous avons aussi Sainct-Quentin, en Picardie; Laval, au Maine;
Louviers, en Normandie, et autres lieux qui sont remplis d'un nombre
infiny d'ouvriers, autant parfaicts en cet ouvrage qu'il s'en puisse
trouver dans l'Europe, et de present il se fait des toilles aussi
belles, bonnes et fines que celles qu'on apporte d'Hollande et autres
endroits[155], et aussi qu'il y a dans les provinces de vostre royaume
quantité de lins et chanvres plus commodement que dans la Flandre et
Pays Bas.
[Note 155: Ce passage prouve que ce que Laffemas ne faisoit
qu'espérer en 1604 s'étoit réalisé. «La manufacture nouvelle
de toilles fines et façon d'Hollande, et autres semblables,
qui sont si chères, dit-il, ne s'est faite jusqu'à present en
France, et sommes contraints de les achepter des estrangers,
où il se transporte une grande quantité d'or et d'argent,
combien que nous en ayons les lins et autres principales étoffes
abondamment en France plus que lesdits estrangers, qui les
viennent prendre et achepter de nous pour les nous remettre
manufacturés incontinent après, et y gagnent le quadruple
et plus; ce qui ne procède que de la seule industrie de les
blanchir, façonner et polir. Mais il s'est trouvé deux riches
marchandz qui ont entrepris de les faire filer, manufacturer,
blanchir et façonner dans les faubourgs de la ville de Rouen, en
telle quantité qu'ils en fourniront la France. Leurs memoires
et propositions ont esté examinés et deliberés en la compagnie
desditz sieurs commissaires par commandement et renvoy à eux
faict par Sa Majesté. Ils en ont donné leur advis soubz le bon
plaisir de sa dite Majesté, duquel ils espèrent qu'il parviendra
un grand tresor à la France quand il sera executé.» (_Recueil
présenté au roi..._ § 24.)]
Pour les ouvrages et passemens, tant de point-couppé[156] qu'autres,
dont l'excessive despence, ainsi que dit est, a porté judicieusement
Vostre Majesté, pour oster le cours d'icelle (dont la despence
pouvoit avec le temps incommoder plusieurs familles[157]), d'en
deffendre l'usage, par vostre Declaration du dix-huictiesme novembre
1633, verifiée en vostre Parlement de Paris le douziesme decembre
ensuivant[158];
[Note 156: C'étoient des passements de fil très délicatement
travaillés et fort chers, pour lesquels nous étions encore
tributaires de la Flandre. (P. Paris, _Manuscrits françois de la
Biblioth. du roi_, t. 4, p. 379.)]
[Note 157: Laffemas (_Règlement général_, etc.) évalue à huit
cent mille écus la dépense annuelle de ces passements de toutes
sortes, des bas de soie, etc. Monchrestien l'estime plus d'un
million. (_Traicté d'oeconomie polit._, 1re partie, p. 102.)]
[Note 158: C'est un édit dans le genre de celui précédemment
rendu (voy. _Caquets de l'Accouchée_, édit. Jannet, p. 181-182)
et de cet autre qui donna lieu à _la Révolte des passements_,
pièce que nous avons publiée dans notre tome 1er, p. 224.]
Pour empescher icelle despence, il y a toute l'Isle de France[159]
et autres lieux qui sont remplis de plus de dix milles familles dans
lesquelles les enfans de l'un et l'autre sexe, dès l'âge de dix ans,
ne sont instruits qu'à la manufacture desdits ouvrages, dont il s'en
trouve d'aussi beaux et bien faits que ceux des estrangers; les
Espagnols, qui le sçavent, ne s'en fournissent ailleurs[160].
[Note 159: Il y en avoit surtout un grand nombre à Paris même,
dans le faubourg Saint-Antoine. (V. _Révolte des passements_,
_loc. cit._, p. 240.) Sous Louis XIV, cette colonie s'augmenta
beaucoup encore lorsque la nourrice du comte d'Harcourt, Mme
Dumont, arrivant de Bruxelles avec ses quatre filles, eut
obtenu par privilége le droit d'établir dans le même faubourg
des ateliers de dentelles. «Seize cents filles, dit Voltaire,
furent occupées des ouvrages de dentelles. On fit venir trente
principales ouvrières de Venise et deux cents de Flandre, et
on leur donna trente-six mille livres pour les encourager.»
(_Siècle de Louis XIV_, ch. 19.)--A Louvres-en-Parisis, à
Villiers-le-Bel, on faisoit des dentelles de soie. (Savary,
_Dict. du commerce_, au mot _Dentelle_.)]
[Note 160: Les Espagnols, on l'a déjà vu, se fournissoient de
beaucoup de choses en France. Les magnifiques _pannes_ dont les
plus riches se faisoient des manteaux, ils les achetoient à
Tours. (Richelieu, _Maximes d'Etat_, chap. 9, sect. 6.)]
Amiens peut aussi fournir de camelots[161], serges, toilles, et
d'un grand nombre de diverses sortes de marchandises[162], dont les
manufactures donnent les moyens de vivre à un grand nombre de familles
qui sont residentes dans ladite ville, et fait que les nations
estrangères viennent en icelle faire de grandes emplettes, ce qui rend
ladite ville riche, et seroit à desirer, Sire, que les autres villes de
vostre royaume fissent le semblable.
[Note 161: Les _camelins_ d'Amiens étoient déjà célèbres au
moyen âge. (Ducange, au mot _Camelinum_; le _Roman du Renart_,
édit. Méon, t. 4, p. 56.)]
[Note 162: Il y avoit aussi d'excellents tisserands et
_musquiniers_. V. leurs statuts (1502), Aug. Thierry, _Hist. du
tiers-état_, t. 2, p. 490-493.]
Dans les villes de Roüen et La Rochelle, pour ce qui est des maroquins,
il s'y en fait d'aussi bons et beaux que ceux qui nous viennent de
Flandres, et les pouvons avoir à meilleur marché, si les ouvriers qui
sont dans lesdites villes estoient employez[163].
[Note 163: C'est à peu près ce que dit Laffemas le fils pour
tous les cuirs en général. «Nous avons, écrit-il, s'adressant
au roi, nous avons encore les cuirs, qui s'offrent (si on remet
les tanneries en leur ancien estat) de rendre une incroyable
richesse à vos sujets.» (_Hist. du commerce_, Arch. curieuses,
1re série, t. 14, p. 419.)]
L'Angleterre nous envoyé tous les ans plus de deux mille tans navires
que vaisseaux, chargez de diverses marchandises manufacturées, comme
draps, estamets, sarges, bas de soye et d'estames, fustaines[164],
burals[165] et autres denrées[166].
[Note 164: Il a déjà été parlé plus, haut de ces _futaines
d'Angleterre_. Nous ajouterons ici ce qu'es dit Laffemas: «Les
futaines d'Angleterre sont ainsi appelées, combien qu'elles
soient manufacturées en France, en Italie et en Allemagne en
bien plus grande perfection qu'audit pays d'Anglelerre, où il ne
s'en fait quasi point; mais elles y sont toutes portées pour un
secret qu'ils avoient seuls au pays d'Angleterre de les sçavoir
teindre, apprester et friser en perfection; mais ce secret est
descouvert et introduit en France...» (_Recueil présenté au
roi..._, § 23.)]
[Note 165: _Buraux_, _bures_.]
[Note 166: Il n'y avoit guère que la moire qu'on ne faisoit
pas encore aussi belle qu'en Angleterre. (Richelieu, _Maximes
d'Etat_, chap. 9, sect. 6.)]
Le Berry[167] et la Normandie[168] nous peuvent fournir de draps aussi
fins et de meilleurs services que ceux d'Angleterre.
[Note 167: A Bourges, avec les laines du Berry, «fines et
luisantes comme de la soye» (J. Toubeau, _les Institutes du
droit consulaire_, 1678), on fabriquoit de fort bon drap, façon
d'Elbeuf. V. _Dict._ de Savary, art. _Drap_.]
[Note 168: La réputation des draps d'Elbeuf et de Louviers étoit
déjà commencée.]
Sommières, Nismes[169], Sainct-Maixant, Chartres, et plusieurs autres
villes de ce royaume, fabriquent des sarges aussi fines et meilleures
que celles que les estrangers nous sçauroient fournir, et à beaucoup
meilleur marché.
[Note 169: On y fabriquoit de belle écarlate. Monteil possédoit
l'original d'une ordonnance de l'intendant Baville, commandant
à Fraisse, fabricant de draps à Nîmes, deux pièces de drap
écarlate pour Louis XIV. (_Hist des Français des divers états_,
3e édit., XVIIe siècle, notes, p. 61, nº 43.)]
La duché d'Estampes et pays de Dourdan est remply d'un nombre infiny de
personnes qui s'occupent journellement de mieux en mieux à travailler
en bas de soye et d'estame[170], dont la plus grande partie surpassent
ceux de Milan, de Gennes, d'Angleterre et autres lieux.
[Note 170: Laffemas, dans le _Règlement général four dresser les
manufactures en ce royaume..._ (1597), parle de ces fabriques
de _bas de soie et d'estame_, qui, depuis quelques années,
s'étoient établies à Dourdan.--Dans le _Recueil présenté au
roi..._, § 5, il rappelle aussi «les statutz et reglements
faictz sur la manufacture des bas d'estame et de soye pour
arrester les abbus et malversations qui s'y commettoient, et
donner ordre à l'advenir que le public en soit mieux servy, et
qu'elle se puisse continuer en la France en telle perfection que
nous en puissions fournir aux pays estrangers.»]
Et ainsi, Sire, de tout ce qui est utile, tant pour les grands que pour
les petits, vostre France est plus que suffisante d'en fournir tous vos
sujets et les estrangers aussi, sans les requerir d'aucunes choses, et
aussi qu'il n'y a ouvrages que ce soit que les François (s'ils veulent)
ne contrefacent et rendent plus à la perfection que ne sçauroient faire
toutes les nations du monde.
Le commerce ne laisseroit d'aller de part et d'autre; les estrangers
nous apporteroient de leurs marchandises et viendroient prendre en
contreschange des nostres, et, par ce moyen, en chasque chose, chacune
leur prix, nos marchands pourraient gagner reciproquement sur les
marchandises estrangères, comme celles qu'ils auroient fabriquées,
et, ce faisant, le tout seroit reduit à meilleure condition, et ne se
verroit des banqueroutes si ordinaires[171].
[Note 171: Laffemas avoit déjà parlé, dans son _Recueil
présenté au roi..._ (1604), § 20, des moyens à prendre contre
«les frauduleuses banqueroutes qui se font et desseingnent si
communement aujourd'hui par la France.»]
Mais, Sire, vostre royaume auroit beau estre le plus beau, le plus
fertile et le plus opulent de l'Univers (ainsi que veritablement il
est), si les François (vos sujets) ne remettent en valleur les travaux
dans les manufactures, et d'employer eux-mesmes les biens que Dieu leur
donne.
Pour ce faire, il est donc très-nécessaire de nous passer de tout ce
que nous prenons des estrangers, et les faire fabriquer et manufacturer
parmy nous, ayant (comme dit est) les ouvriers et les matières en
abondance dans vos provinces pour ce faire. Ce faisant, on employra le
pauvre peuple, et le profit de leur employ les retirera de la grande
pauvreté qu'ils souffrent, et leur donnera les moyens de subvenir à
leurs necessitez.
Soubs le bon plaisir de Vostre Majesté, l'on establira dans les
principales villes et autres lieux de vostre royaume des bureaux et
maisons communes pour y faire travailler continuellement dans les
manufactures, et commencer à celles qui nous sont plus utiles, employer
en icelles nos laines et les soyes que nous peuvent fournir les
provinces de Tourraine, Lionnois, Provence[172], comté d'Avignon[173]
et autres endroits de ce royaume; faire choix des plus capables
ouvriers pour les establir dans lesdits bureaux et maisons communes,
pour que chacun d'iceux puissent monstrer et enseigner leurs arts et
mestiers aux peuples, qui seront destinez selon à quoy on les trouvera
capable d'estre employez.
[Note 172: L'assemblée du commerce de 1604 avoit été saisie
par «homme qualifié et bien cautionné» du projet «d'establir
en Provence... l'art de la soye avec cent atelliers des
principalles manufactures d'icelle.» (Laffemas, _Recueil
présenté au roy..._, § 19.) Nous ignorons quelle suite eut ce
projet.]
[Note 173: Avignon, en digne ville papale, avoit fabriqué de
tout temps des ornements d'église. (J. Chartier, _Hist. de
Charles VII_, in-fol., p. 83 [1435].)--Sous Henri III, on y
fabriquoit du velours commun. V. _Archives curieuses_, 1re
série, t. 9, p. 211.]
Et, de cette façon, la France (vostre royaume), avec le temps, sera
remply et augmenté de toutes parts d'ouvriers qui se rendront parfaits
dans les ouvrages et manufactures, ce qui obligera les estrangers à
nous venir revoir (ainsi qu'ils faisoient le passé). En cette sorte,
l'or et l'argent des François ne passera les frontières, et demeurera
parmy nous pour subvenir aux necessitez du peuple.
Les villes et autres lieux où seront establis lesdits bureaux
et maisons communes, par le travail et desbit des marchandises,
deviendront riches et oppulents, par le moyen du grand abbord
des peuples qui arrivera de toutes parts pour le trafic desdites
marchandises; l'argent sera commun par tout; les peuples (pauvres par
faute d'employ) seront soulagez, et vivront des travaux qu'ils pourront
faire selon leurs forces et capacités, ainsi qu'il sera advisé par
personnes judicieux, qui auront à leur rang l'administration desdits
bureaux.
Si bien, Sire, que cet advis est le seul moyen de ne plus faire sortir
l'or et l'argent de vos sujets hors de vos frontières, de reduire les
estoffes et autres marchandises à bonnes conditions, et aux pauvres
peuples les moyens de leur subvenir, qui seront delivrez des pauvretez
qui les accablent, et tous vos sujets, en general et en particulier,
rendront graces à Dieu de cet heureux establissement, prieront sa
divine bonté pour la conservation et prospérité de Vostre Majesté et
des ministres de vostre Estat, comme fait de tout son coeur celuy qui
est en toute humilité,