t’apprendrai à danser la ronde... Comme tu as une belle robe, Eulalie!
J’en voudrais une toute pareille... Et ce panier! Qui t’a donné un si
joli panier?
Lalie souriait, les yeux fixés à terre. Madeleine dit:
--Allons, ne sois pas si sotte; réponds à la demoiselle.
--Oui réponds-moi! Je ne suis pas méchante... Où as-tu trouvé ce beau
panier?
--C’est Nêne qui me l’a donné.
--Nêne?
--C’est moi qu’elle appelle ainsi, dit Madeleine. Elle n’a plus sa mère,
c’est moi qui l’ai élevée, ainsi que son petit frère.
La sous-maîtresse souleva l’enfant, la tint sur sa poitrine; apercevant
la cicatrice de la joue, elle demanda:
--Que lui est-il donc arrivé?
--Elle s’est brûlée, dit Madeleine; c’est une enfant qui a eu du
malheur... Voyez! ses cheveux n’ont pas encore repoussé et ses pauvres
petites mains ne guériront pas.
La figure pâlotte devint tout à fait blanche et les tendres yeux
loucheurs s’emplirent de larmes... Madeleine se mouchait.
--Ce n’est pas ma faute, allez, mademoiselle! il ne faudrait pas le
croire... ce ne serait pas juste! Si l’on m’avait écoutée, le malheur ne
serait pas arrivé... Je n’ai pas de reproche à me faire... Cette petite,
Mademoiselle, je l’aime bien... je ne peux pas vous dire combien je
l’aime... On s’attache vite aux enfants, voyez-vous... Je suis contente
que vous la preniez dans votre classe!... Vous veillerez sur elle...
Qu’elle ne coure pas trop!... Elle a ce qu’il faut pour manger... Elle
retiendra tout ce que vous voudrez lui apprendre; elle est fine, c’est
moi qui vous le dis... Elle sait lire déjà et elle écrit! vous verrez
comment elle écrit! Moi, je ne suis pas savante, surtout pour le calcul;
sans cela je lui en aurais appris bien davantage... Elle vous aimera
mademoiselle; vous n’aurez pas besoin de la mettre en pénitence,
croyez-moi; d’ailleurs, avec elle ce ne serait pas la bonne manière...
Et puis, ça pauvre qui n’a pas de mère...
Cinq ou six petites étaient venues du fond de la cour, l’œil rond et
l’oreille au guet. Madeleine pleurait.
La demoiselle couvrait de baisers les menottes brûlées et pleurait
aussi; sur son visage blanc, de grosses larmes claires coulaient qu’elle
n’essayait point de retenir. Elle dit:
--Vous pouvez être tranquille; je veillerai sur elle... Je l’aimerai
bien autant que les autres! et sans doute même un peu plus!
Puis elle essuya ses yeux et son sourire revint:
--Il ne faut pas pleurer, dit-elle; nous ne sommes pas raisonnables! Ce
n’est pas ainsi qu’on habitue les enfants.
Tournée vers la cour, elle appela:
--Jeanne! Élise!
Deux jolies petites à mine futée accoururent.
--Vous voyez, c’est une nouvelle... Elle s’appelle Eulalie...
Embrassez-la et prenez-la par la main... C’est cela!... Moi, je porterai
le panier; nous irons voir l’école et puis nous nous amuserons... Vous,
dit-elle tout bas à Madeleine, il faut que vous vous en alliez... Au
revoir!... Et soyez tranquille!
Elle descendit par la cour, babillant avec les trois petites; mais tout
à coup, Madeleine cria:
--Lalie!
Lalie se retourna, indécise. Madeleine était restée à la même place et
elle se mouchait, elle se mouchait...
--Lalie! au revoir, ma petite!
La sous-maîtresse leva la main et puis, en riant, elle fit un geste qui
voulait dire:
--Allez-vous-en! Allez-vous-en donc!
Comme Madeleine ne bougeait pas, elle emmena les petites et les fit
entrer à l’école.
Alors, seulement, Madeleine s’en alla. Elle s’en alla bien vite, courant
presque et puis, petit à petit, elle ralentit sa marche; ses pieds
traînèrent, elle s’arrêta.
Est-ce qu’elle avait fait toutes les recommandations nécessaires? Eh
bien, non, justement! elle n’avait pas dit de remettre la capeline à la
sortie... Et si la petite s’ennuyait trop, qu’en ferait la demoiselle?
Peut-être, si elle prenait à pleurer, serait-il préférable de la
ramener...
Madeleine revint vers l’école. La classe était commencée; elle n’osa pas
pénétrer dans la cour; elle resta sur la route, s’assit au pied de la
muraille, sur une pierre.
Le bruit des deux classes venait à elle, confusément. D’un côté, on
entendait une sorte de murmure égal, un bourdonnement de voix discrètes.
De l’autre, le petit ménage était plus bruyant; des sabots claquaient,
des boîtes tombaient; des voix doucelettes chantaient l’alphabet sous la
conduite d’une voix plus grave, mais jeune aussi et très flexible;
prestes, des volées de rire partaient.
--Elles n’ont pas de chagrin, les petites, pensait Madeleine. Pourvu
qu’elles ne se moquent pas de Lalie! C’est peut-être à cause d’elle
qu’elles rient si souvent...
Elle se leva et vint s’asseoir juste devant la classe de la
sous-maîtresse.
Passa un meunier qui était d’humeur faraude et qui se mit à plaisanter.
Puis ce fut, conduisant une carriole, Bouju, cet ancien amoureux de
Madeleine qui, naguère encore, l’avait priée honnêtement. Bouju arrêta
sa bête pour donner le bonjour, puis il s’informa de la Clarandelle, de
Tiennette, de toute la parenté.
Madeleine lui répondit vite et tout droit, en peu de mots. Elle
s’impatientait parce qu’elle n’entendait plus le bruit de l’école.
Quand Bouju partit enfin, l’heure de la sortie avait sonné. Madeleine
courut à la grille, mais la sous-maîtresse l’ayant aperçue vint
rapidement au devant d’elle:
--Ne vous faites pas voir, chuchota-t-elle; vous auriez mieux fait de
partir... Cela va très bien; je crois qu’elle sera facile à accoutumer.
D’ailleurs, elle est grande déjà... Tenez, la voici là-bas... dans la
ronde avec les autres... Mais, cachez-vous, je vous en prie!
Madeleine recula jusque sur la route. La demoiselle, tout de suite, s’en
fut rejoindre les écolières et prit place dans la ronde à côté de Lalie.
--A toi, mignonne... à toi d’entrer... Qui embrasses-tu?
Lalie s’approcha timidement et comme la demoiselle se baissait, elle lui
sauta au cou.
--Lalie! Lalie! A midi, tu prendras ta capeline!
Toutes les têtes se retournèrent. Qui était celle-ci dont on ne voyait,
au-dessus de la muraille, que le haut de la figure? La demoiselle haussa
les épaules; Lalie se mit à sourire en rougissant... et ce fut elle qui
la première recommença le jeu.
Derrière la muraille, les cheveux blonds et les yeux gonflés
disparurent.
--Elle est déjà habituée... J’en suis contente! Elle ne pense déjà plus
à moi... Il faut voir comme elle embrasse la demoiselle! J’avais de la
crainte et cela va très bien... Tant mieux! Je suis contente, bien
contente!
Sur la route des Moulinettes, Madeleine murmurait: «Je suis contente!»
et de grosses larmes lui brouillaient la vue.
De cette première journée d’école Lalie fit tout un conte.
--Si tu savais, Nêne, comme on s’amuse! La demoiselle m’a fait chanter;
elle a dit que je serais la première.
--Tu l’aimes déjà, la demoiselle?
--Oh oui! elle est mignonne! Quand on l’embrasse, ses cheveux, sentent
bon... Elle m’a donné une rose en papier.
--Comme celle que je t’avais achetée à l’assemblée de St-Ambroise?
--Oh! plus belle!
Madeleine pensait:
--C’est bien heureux que la demoiselle ait su la prendre...
Et son cœur était gros.
A la maison, pendant qu’elle préparait le repas, elle vit la petite fort
occupée à se regarder dans un miroir; elle s’approcha sans bruit: Lalie
s’efforçait à loucher pour ressembler à la demoiselle.
Le lendemain soir, ce fut le même enchantement:
--Tu n’as pas été punie? demanda Madeleine.
La petite leva des yeux moqueurs.
--Punie! Pourquoi punie?
--Pendant tout ce temps, tu ne t’ennuies pas?... Tu ne songes pas à
Jo?... ni à moi?
--Jamais!
Madeleine ne questionna plus.
Le mercredi elle chercha un prétexte pour retenir Lalie, mais elle eut
si belle musique qu’elle dut céder.
La semaine passa. Lalie ne parlait plus que de son école, que de sa
maîtresse. La nuit elle en rêvait tout haut et c’était pour Madeleine
une torture cachée, inavouable, honteuse.
Le lundi suivant elle eut une minute de joie coupable.
Elle était allée après quatre heures du côté de St-Ambroise attendre
Lalie. Quand la petite parut, son panier au bras, Madeleine vit qu’elle
marchait tristement et qu’elle avait les yeux rouges.
D’un élan elle la rejoignit, l’enleva en ses bras.
--Qu’est-ce que tu as?... Tu viens de pleurer!... Elle t’a punie?
Lalie éclata en sanglots.
--Elle t’a punie! elle t’a punie!
Lalie secouait la tête.
--Non! Non!
Mais Madeleine, sans entendre, la serrait, l’emportait, la reprenait.
--Ah! la méchante!... Elle t’a battue!
--Non! non!
--Qu’est-ce qu’elle l’a fait? dis-le moi... Je la gronderai, moi, la
méchante, et tu n’iras plus à son école!
Lalie se débattait; elle réussit à glisser jusqu’à terre, puis elle
cria, tout en colère:
--Non! elle n’est pas méchante! Je ne veux pas que tu la grondes!... Qui
t’a dit qu’elle m’avait battue?
--Mais tu pleures encore...
--C’est à cause des petites... qui ne sont pas sages... qui ne veulent
pas apprendre à lire... Elle a dit qu’elle s’en irait, que nous ne la
verrions plus!
Madeleine, interdite, les bras ballants, regardait l’enfant et son cœur
était déchiré de jalousie.
Le lendemain, elle déclara que Lalie avait mauvaise mine, qu’elle
toussait la nuit et qu’elle n’irait plus à l’école.
La petite se mit à crier, mais Madeleine se gendarma et fut la
maîtresse.
--Ta mère n’est pas bien forte; ses douleurs sont revenues. Elle se
plaint de toi qui ne vas pas la voir.
C’était un petit vieux du Coudray qui, de passage aux Moulinettes,
donnait les nouvelles à Madeleine.
Elle secoua la tête et répondit avec un peu d’humeur:
--C’est que je n’ai pas le temps, aussi! En plus de mon travail j’ai des
enfants à surveiller. Mon frère n’est-il pas là-bas, lui?... Et mes
sœurs qui ont quasi tous leurs dimanches libres, ne peuvent-elles pas
les passer au Coudray?
--Tu es l’aînée, dit le vieux; tu dois être la première à soutenir ta
mère.
Et puis, pour son plaisir, il commença un lent discours plein
d’amertume.
--Les anciens ont toujours tort... Qu’est-ce qu’ils font sur la
terre?... Tant qu’on peut travailler, cela marche encore... mais après,
il faudrait mourir tout de suite...
Madeleine l’interrompit.
--C’est bon! dit-elle; vous direz à maman que j’irai la voir un de ces
jours. Qu’elle prenne patience et qu’elle se soigne bien pour que je la
trouve guérie.
Le vieux releva le propos.
--Qu’elle se soigne bien! Et avec quoi? Dis, avec quel argent
achètera-t-elle ce qu’il faut?
Madeleine rougit.
--C’est vrai, je suis un peu en retard... dites à maman qu’elle
m’excuse.
--Je trouve qu’elle a déjà trop excusé... Je sais que c’est le troisième
mandement qu’elle t’envoie. Elle est meilleure que moi, ta mère.
Madeleine rougit de plus belle.
--Eh bien, tenez, je vais vous donner l’argent et vous le lui remettrez.
Elle ouvrit son armoire.
--C’est que je ne suis pas riche, moi aussi, murmura-t-elle.
Elle vida sa bourse dans le tiroir.
Eh bien! ce n’est pas possible! Il ne lui reste plus que douze francs,
juste ce qu’elle voulait donner à sa mère. Depuis quelque temps elle a
puisé, puisé et maintenant, voilà le fond. Comment faire? Eh! que
Fridoline donne un peu plus, que Tiennette se prive d’un ruban! Son
argent à elle, elle ne peut pas s’en passer. Est-ce qu’elle va refuser
quelque chose aux enfants, au moment où l’on va la séparer d’eux!
Elle referme la bourse, elle referme le tiroir, elle referme
l’armoire... Et elle dit au vieux étonné:
--Tout bien réfléchi, que maman attende un peu; j’irai moi-même lui
porter son argent, car j’ai à lui parler.
--Tiens, celui-ci, que veut-il encore?
Madeleine, maintenant que le vieux était parti, voyait arriver son
frère.
Il était très rouge et ses yeux brillaient. Il entra lourdement, se
laissa choir sur une chaise.
--Salut, Madelon!
Elle dit sèchement:
--Salut, donc! Que veux-tu?
Il se mit à rire.
--Tu le sais bien, parbleu!
--Mais non, je ne le sais pas.
Il cligna de l’œil, fit mine d’aligner des sous sur la table.
--De l’argent! encore de l’argent! Tu tombes mal: je ne donne plus rien.
--Il ne s’agit pas de donner, mais de prêter... Et tu peux être sans
crainte: ne suis-je pas ton frère?
Madeleine haussa les épaules.
--Te donner de l’argent! pour que tu ailles à l’auberge et que tu en
sortes ivre comme tu l’es en ce moment? Ou bien pour que tu le portes
encore à cette fille? Dis, c’est pour cela? Eh bien, non! c’est assez
maintenant!
Cuirassier se leva, tout de suite en colère.
--J’ai à te dire que tu déraisonnes, Madeleine, lança-t-il, et que tu
m’offenses grandement. Jamais je n’oublierai tes paroles; elles sont
entre nous pour la vie. Tu as parlé sans cœur et sans esprit comme une
qui n’a jamais aimé personne.
Du coup, elle fut sur lui.
--Tais-toi! Va-t’en! Vous me rendez folle, tous, tant que vous êtes!
Tais-toi!... Ah! je n’aime personne! Eh bien, regarde là-bas dans le
courtil... tu vois ces petits: en voilà deux que j’aime... Et je pense
qu’ils en valent d’autres, je pense qu’ils valent celle qui te rend fou
et qui te rend méchant et qui te rend lâche!... Oui, vous me faites
rire... avec vos airs... Ils sont là tous à faire leurs simagrées...
«Nous aimons Pierre ou Maurice ou Jacqueline... toi, Madeleine, tu ne
comprends pas...» Voyez-vous ça?... Sans chercher ailleurs, ces petits
qui sont là, je me ferais couper en morceaux pour eux. Est-ce que cela
compte pour vous tous?... Mais regarde-les donc ces petits, grand fou
que tu es!
Les deux mains à plat sur la poitrine de son frère elle le poussait vers
la porte.
--Regarde-les! Je veux que tu les regardes! Je crois qu’ils sont aussi
beaux que ta Violette, et ils ne me trahiraient pas comme elle t’a
trahi... Eh bien, on va me les arracher... et c’est elle précisément,
qui va faire ce beau coup!
--Tu mens!
--Je mens! Mais tu es donc tout à fait innocent?... Le mariage est dans
trois semaines.
Cuirassier recula, la figure décomposée et des mots de douleur
bourdonnèrent en sa grande poitrine.
--Madeleine, le malheur est sur ma vie!
--Et sur la mienne, est-ce donc le bonheur qui règne? Mais qui s’en
occuperait? Pas toi, à coup sûr!... Il n’y a que Violette; tout pour
Violette! Va-t’en!... Ah mon argent! tu le lui porterais encore et elle
serait bien capable de le prendre... Cet argent, il n’est pas à moi, il
est à ces enfants que tu vois. A cette heure, je trouve qu’elle les a
assez volés, ta coureuse!... Je la hais! Tu ne sais pas comme je la
hais!... Tu ne sais rien, toi!... J’avais une petite, la plus mignonne
du canton, la plus mignonne du monde et la plus fine; eh bien, à cause
de ta Violette, j’ai failli la voir mourir, la voir brûler, toute
vivante! et maintenant ce n’est pas encore assez, elle me la prend! Elle
me prend Lalie, elle me prend Jo, elle me prend tout!... Tout ce que je
leur ai dit, elle le démentira; elle changera leur religion, elle
changera leur cœur... Si elle peut, dans leur souvenir, elle effacera
jusqu’à mon nom!... Ah! Damnation! Je la hais!... Toi qui me parles
d’elle, va-t’en! va-t’en!
Cuirassier, toujours à reculons, avait gagné le seuil... Il n’écoutait
pas. En ses yeux élargis par l’ivresse, une flamme de folie s’était
levée.
Il tendit le bras; sa main de géant s’ouvrit, se referma, joua plusieurs
fois comme une énorme pince.
--Le malheur est sur ma vie!... Si un homme est devant moi, priez pour
lui, je ferai un coup de galères!
Michel arrivait de Chantepie où il était allé faire les dernières
démarches. Tout était enfin réglé: il serait baptisé le dimanche
précédant le mariage. Le prêtre consentait à faire les choses
simplement, sans bruit, sans apparat, sans insolence de victoire. Michel
en était content. Il dit sa joie à Madeleine qu’il tenait maintenant au
courant de tout. Elle répondit quelques mots seulement et sur un ton de
politesse indifférente.
Alors il se tourna vers les enfants:
--On a pensé à vous, dit-il; tiens, Jo.
Il tendit à l’enfant un sac de dragées.
--Et loi, Lalie, viens voir!
Madeleine s’arrêta de travailler; Lalie s’était approchée, curieuse.
--Regarde cette boîte... en as-tu jamais vu une aussi belle?
Il mit sur la table une boite à ouvrage recouverte de peluche bleue,
puis il l’ouvrit avec une toute petite clef.
--Tiens! il y a tout ce qu’il faut pour coudre... Et ce nom qui est
écrit ici, saurais-tu le lire?
La petite épela:
--Eu-la-lie... c’est mon nom, à moi.
Lalie tendit la boite à Madeleine qui l’ouvrit et, tout de suite,
regarda ce nom écrit à l’intérieur.
C’étaient, sur un petit carré de toile finement cousu, des lettres
brodées avec du coton de couleur et ce n’était pas du travail mal fait.
Madeleine pinça les lèvres; ses yeux devinrent secs et bizarres.
Brusquement, elle ferma la boîte, l’ouvrit encore, la referma..., crac!
crac!... Et tout à coup ses gros doigts entrèrent dans le carton,
brisant le couvercle, aplatissant tout.
--Tiens! dit-elle, je l’ai bien cassée!... Elle n’était pas solide; je
t’en achèterai une autre.
Et, prenant les deux enfants par la main, elle sortit de la maison.
Le ciel était ouvert; la terre reposait. Ce n’était pas encore la nuit,
mais en ce crépuscule dominical, les champs ne retentissaient pas du
travail des hommes. Le vent était mort; rien ne s’acharnait; toute vie
était étendue.
Madeleine avait conduit les enfants près de l’étang et, avec eux, elle
s’était assise au pied du grand chêne sous les feuilles immobiles.
La paix était souveraine. Les enfants ne jouaient pas; ils avaient des
gestes doux et posaient des questions inattendues.
Madeleine leur répondait lentement.
C’était comme un pèlerinage qu’elle faisait. Sous ce chêne, en un jour
pareil, un grand émoi l’avait fait défaillir. Alors, la joie était en
elle et, par grâce de jeunesse et par illusion d’amour nouveau, les
belles heures à vivre s’étendaient innombrables. Maintenant, elle était
malade, maintenant elle n’osait plus regarder en avant, maintenant elle
venait pour l’adieu.
Corbier se mariait dans dix jours. Elle n’avait plus qu’une semaine à
passer aux Moulinettes. Une semaine!... et puis s’en aller!... Loin de
Lalie, loin de Jo, recommencer une vie nouvelle. C’était pire que la
mort!
Allons! c’était un mauvais rêve! Elle allait se réveiller, ne plus
souffrir; elle allait trouver la tête de Lalie sur sa poitrine... et,
là, dans le petit lit, à côté, Jo, les yeux rieurs, dirait:
--Nêne, tu as beaucoup dormi!
Non, ce n’était pas une chose possible! Elle prierait... Le Bon Dieu ne
permettrait pas... il mettrait une pierre devant la roue écraseuse, il
verserait le chariot dans le fossé... Il y aurait un accident, un choc
sauveur...
--Nêne, les nuages qu’est-ce que c’est? où vont-ils?
--Ce sont les petits moutons du Bon Dieu qui s’en viennent au pacage.
Le ciel, grand ouvert, était comme une belle prairie rase; quelques
flocons blancs y voyageaient cependant et, à cause de cela, il
paraissait assez proche.
Jo, la main levée, disait:
--Nêne, la lune, elle n’est pas haute!
--Nêne, continua Lalie, il y a des choses sur la lune.
Madeleine répondit:
--C’est un petit bonhomme qu’on y voit... tout petit et bien vieux...
Sur son dos, il a un fagot d’épines pour chauffer son four.
--Nêne, demanda Jo, derrière les nuages, qu’est-ce qu’il y a?
--Il y a le Temps, répondit Lalie... et c’est le Bon Dieu qui y demeure.
--Le paradis, Nêne, où est-il?
--Ma petite, on ne le voit pas quand on est vivant: mais ceux qui
n’aiment pas le péché y vont quand ils sont morts.
--Nêne, dit Jo, je ne sais pas comment ils font pour y monter et pour
s’y tenir!
--Ils n’ont pas de peine... ce sont des choses difficiles à te dire.
Lalie montra l’eau tranquille où se reflétait le bleu sombre du ciel et
les nuages.
--Regarde Nêne! il y a un autre Temps au fond de l’eau.
--C’est le monde du dessous, dit Madeleine.
--Y a-t-il aussi des gens dans celui-là?
--Oui, dit Madeleine, il y en a.
--Nêne, dit Jo, je crois qu’ils ne sont pas à leur aise!
Aux lèvres de Madeleine remontaient les contes de la vieille tante
folle; mais elle les trouvait effrayants et mauvais à cause de cela;
elle ne dit que ce qui était sa croyance.
--Il y a trois mondes... Le monde du dessus qui est le bon... Le monde
du milieu: c’est le nôtre, il est bon et mauvais... Le monde du dessous:
priez pour nous! C’est le poison; le mal en sort comme une fumée
noire... Il y a trois mondes qui ne se ressemblent pas. Nous en
connaissons un; dans les autres les choses ne sont pas pareilles;
personne ne peut comprendre; nos yeux ne servent de rien, ni nos
oreilles.
Elle parlait avec douceur et sa peine s’apaisait. Avec le soir, une
grande pitié tombait du ciel.
--Quand nous serons morts, nous irons en haut ou en bas selon la
justice. Ceux de là-haut, ce sont ceux qui ont aimé; ils aiment encore?
ils veillent sur nous.
--Ils nous voient donc? demanda Lalie.
--Ils nous voient. Ainsi, pour vous, mes petits...
Elle hésita, ne sachant comment dire ce qui lui venait au cœur.
--Pour vous, il y a de l’aide, là-haut. Votre mère est au Paradis et
vous regarde. Elle vous aime; personne ne peut vous aimer autant
qu’elle... personne!
Les enfants se taisaient, les yeux larges. Madeleine pensait tout haut
et sa parole montait comme une prière.
--Elle veille sur vous... Elle doit bien savoir que je vous aime
aussi... Qu’elle me soit donc secourable!... Si je viens à m’en aller,
je lui demande de me préserver de l’oubli...
--Mais tu ne t’en iras pas, Nêne! dit Jo.
--C’est-il que tu veux mourir? demanda Lalie.
Elle ne répondit pas et la petite demanda encore:
--Si tu mourais, irais-tu là-haut, toi aussi?
--Je ne sais pas.
--Tu serais forcée d’y aller... autrement, comment ferais-tu pour nous
voir?
Madeleine attira les deux enfants sur sa poitrine.
--Quand je m’en irai, je ne pourrai peut-être plus vous voir. Je ne suis
pas votre mère, moi; je suis... non, je ne suis pas votre mère... Votre
mère est morte. Elle était bonne, votre mère... oh! bien meilleure que
moi!... Et elle était belle!... Jamais une autre ne sera aussi belle...
C’est elle qu’il faut aimer le plus, mes petits... plus que moi... plus
que toute autre...
Elle parlait à voix basse, lentement, pour donner le temps à ses paroles
de laisser leur marque.
--Vous pouvez bien aussi aimer les autres... Vous pouvez bien m’aimer,
moi... ce n’est pas défendu! Mais que votre maman soit la première; je
ne serai pas jalouse... Oui, vous pouvez m’aimer... Quand vous serez
grands, vous pourrez dire: ce n’était pas notre mère, mais nous nous
souvenons d’elle tout de même... Ce sera ma part; je serai bien
contente.
Lalie, dont la pensée était en nouvel et grand travail, demanda:
--Tu n’es pas notre mère... ni notre tante, ni notre cousine... tu
parles de t’en aller... Alors, qui donc es-tu?
--Qui je suis, moi?... qui je suis?
Jo, levant sa tête jusqu’au cou de Madeleine, dit, très étonné par cette
question:
--Qui elle est?... Eh bien, elle est Nêne!
Et, serrés l’un contre l’autre, ils ne parlèrent pas davantage ce
soir-là.
Tout était prêt. Il n’y avait plus rien à dire maintenant, plus rien à
faire. Inutile de pleurer, de prier, de se débattre... Il n’y avait qu’à
s’en aller.
Encore une nuit, sept ou huit heures à peine...
Le mariage était le mercredi, mais, dès le lundi, la mère de l’Autre
venait s’installer avec une partie de son mobilier; et Madeleine ne
serait pas là pour recevoir cette femme qui venait en conquérante.
Pour la dernière fois, elle avait déshabillé les enfants. Raidie, elle
les avait déshabillés comme à l’habitude, en jouant, pour ne pas les
affliger; et elle les avait couchés tous les deux dans son lit à elle.
Pour la dernière fois, elle avait livré sa tête à Jo: il lui avait
froissé les oreilles, il avait défait son chignon.
Maintenant, Jo dormait, Lalie dormait; dans la chambre aux hommes, le
jeune valet ne remuait plus.
La maison était noire, mais au dehors le crépuscule n’en finissait pas.
Madeleine s’assit près de la fenêtre, ouverte encore. Sur une chaise, à
côté d’elle, il y avait un petit paquet de linge; c’était tout ce qui
lui restait aux Moulinettes; ses autres hardes étaient déjà parties...
Michel l’avait payée le matin...
C’était fini.
Elle ne pleurait pas, elle ne bougeait pas, ses cheveux tombaient sur sa
figure; elle ne sentait ni ses bras ni ses jambes; toute sa vie était en
sa poitrine où son cœur s’acharnait.
Du jardin, les œillets de bordure envoyèrent une odeur très douce; un
chant de rossignol entra; puis, du côté de l’étang, les rainettes
commencèrent à se faire entendre et, bientôt, leurs voix innombrables
furent partout.