laissa tout de même sa trace ineffaçable. Les cheveux repoussèrent, la
joue droite redevint blanche et lisse, mais du côté gauche une grande
balafre rouge resta, marquée pour toute la vie. Et les mains aussi, les
jolies petites menottes aux beaux ongles se couvrirent d’une peau trop
lisse et sans souplesse; jamais les doigts, si lestes auparavant, ne
s’ouvriraient complètement.
Quant à Madeleine elle ne se remit pas non plus tout à fait de cet
ébranlement. Ce fut comme si son cœur eût été touché par le feu;
certaines fibres se desséchèrent et moururent.
A part les enfants toute chose lui devint indifférente. Elle était à
nouveau la maîtresse en la maison. Michel subissait sans mot dire son
autorité froide et il se tenait devant elle avec plus de timidité que
les valets. Elle ne lui marquait point d’inimitié en ses paroles, mais,
quelquefois, aux heures où il se montrait le plus humble et le plus
aimable, le souvenir atroce lui passait dans l’idée et elle levait vers
le jeune patron, au cœur changeant, des yeux secs qui ne pardonnaient
pas.
L’hiver vint. Jo eut la rougeole.
Boiseriot prenait le café chez Violette. Ils avaient déjeuné en tête en
tête, la mère de Violette étant occupée dans le bourg à une lessive.
Toute sa ruse au guet, Boiseriot questionnait Violette. Chaque parole
qu’il lançait cachait un piège où elle ne pouvait manquer de se
prendre... mais jusqu’à présent elle avait tout esquivé et quant à lire
en ses yeux, c’était chose impossible.
--La mâtine, pensa Boiseriot, elle a de l’aplomb! Je n’arriverai pas à
connaître ses idées.
Il perdit patience.
--Toi, ma filleule, dit-il, tu n’es pas facile à confesser; celui qui y
réussira sera plus fin que moi.
Et puis quittant ce ton chagrin, il leva la tête pour l’attaque directe.
--Pour te confesser, toi, il faudrait un vieux curé bien rusé qui en
aurait entendu de toutes les couleurs et qui saurait démêler sa laine...
Non, ce n’est pas un jeune abbé qu’il te faut, n’est-ce pas, petite?
Violette eut un vif mouvement de tête, elle devint blanche et sa parole
siffla.
--C’est à cela que vous vouliez en venir?
Il eut l’air très surpris.
--Mais tu te fâches, je crois bien!... Qu’est-ce que je t’ai dit? Je ne
vois pas...
Elle lui coupa la parole violemment.
--Inutile de faire l’innocent!... C’est donc pour me honnir vous aussi
que vous êtes venu déjeuner avec moi? Sachez que je ne suis pas d’humeur
à vous laisser ce plaisir.
Elle s’était levée et rangeait bruyamment des verres sur le dressoir.
Lui, tapotait sur la table, laissant passer l’orage.
--Ah! vous voulez me faire de la morale!... Violette, on dit ceci...
Violette, on dit cela... Je m’en moque! je m’en moque! je m’en moque!
Un verre se cassa avec un bruit clair. Violette se tut, soudain calmée;
puis elle fit un pas de danse et éclata de rire.
--Ah mon beau parrain! vous avez tout de même raison: ce petit abbé
n’était pas bien fin!
--Je ne comprends pas, dit Boiseriot; il y a donc une histoire? Je ne
sais rien, moi!
Mais elle haussa les épaules.
--Vous ne savez pas!...
Elle s’était approchée de lui, et au fond de ses yeux se levait une
flamme d’impudence téméraire. Elle avait envie de crier:
--Allons donc! vous mentez! vous mentez toujours, vous!... Moi,
quelquefois, je dis la vérité... J’ose!... Vous ne savez pas? Eh bien
sachez qu’il y avait ici un jeune abbé tout rose avec des cheveux de
soie et des mains fines, des mains blanches comme du sucre. Il me voyait
souvent, quasi tous les jours; d’abord il ne bougeait pas; mais moi, à
cause de ses cheveux, de ses mains, de ses yeux innocents, j’ai désiré
qu’il fût en éveil... J’ai secoué mes jupes autour de lui et petit à
petit il s’est mis à avoir cet air égaré qu’ils ont tous... et il est
venu comme les autres. Il est venu, mais à cause de l’idée de péché qui
le tourmentait il s’est mis à déraisonner et à faire des folies... et il
s’est fait surprendre. Maintenant il est parti, très loin, je ne sais où
et moi je reste avec ce bouquet sur ma coiffe. Mais je m’en moque!
Oui, en vérité, elle avait envie de crier cela, par bravade...
--Vous ne savez rien, mon parrain? Alors, c’est que vous êtes venu aux
nouvelles?
--Si tu veux... On m’a dit que tu n’avais plus tes apprenties?
--Je n’ai plus d’apprenties en effet... et je n’ai plus de pratiques...
et, ce qui est le plus triste, je n’ai plus de galants?
--Oh! Cela!
--Il y a de quoi pleurer toutes les larmes de ses yeux. Mais ne craignez
rien: vous avez une filleule gaie.
--Alors, que vas-tu faire? demanda Boiseriot.
Elle répondit:
--Partir en religion dans les pays étrangers... et tout au long des
jours, je prierai pour vous qui en avez besoin. Ou bien, tenez, une
autre idée: je vais me marier.
--Te marier?
--Oui! du moment que je n’ai plus de galants... je vais prendre un
mari... Crac! je retourne l’étoffe; l’envers est encore d’un bon usage.
Qu’en pensez-vous, mon parrain?
--Je pense que tu te moques de moi.
A nouveau, elle éclata de rire.
--Oh oui! de vous comme des autres.
Boiseriot cependant suivait son idée; il reprit:
--Alors, vraiment, tu n’as plus de galants? Clarandeau ne te guette plus
sur les routes? Et Michel Corbier? est-ce bien sûr que tu ne l’écoutes
plus?
Elle le regarda en face sans répondre.
--Tu te vantais de faire partir la servante des Moulinettes... elle est
bien restée cependant! Tu me disais qu’elle t’avait honnie et je
croyais...
Violette, vivement, lança une question aiguë.
--Et vous? que vous a-t-elle donc fait cette grosse fille?
Boiseriot acheva son café d’une gorgée et fit claquer sa langue.
--Il est joliment bon, dit-il; tu sais le faire, toi; tu es, ma foi,
bonne à mettre en ménage.
Mais Violette le regardait toujours de ses yeux narquois. Alors il
plaisanta, plaignit ce mari qu’elle souhaitait.
--Ce sera un brave!... Tu lui en feras voir! Les cinq cents diables
seront en sa maison. Je voudrais le connaître... Ce sera peut-être
Clarandeau?
--Peut-être! dit Violette, le visage fermé.
--S’il avait une place du gouvernement... mais cela ne vient pas vite!
Et puis il boit... Ce sera peut-être Michel Corbier?
--Peut-être! Ce sera sans doute un de ces deux; aucun autre ne serait
assez brave... Savez-vous qu’il n’est pas déplaisant votre ancien
patron!... Si c’est lui, la servante s’en ira bien, cette fois, et vous
serez content, mon parrain.
Boiseriot se leva.
--Plaisantes-tu? Parles-tu en raison et en vérité?... Avec toi, on n’est
jamais sûr. Celui qui devinerait ce que tu feras...
--... serait plus fin que vous, vous l’avez déjà dit; eh bien, il serait
aussi plus fin que moi-même... Vous partez? Au revoir!... Quand vous
reviendrez, vous serez sans doute plus heureux; j’aurai quelque chose à
vous dire.
Ils se séparèrent.
Sur le chemin Boiseriot pensait:
--Elle se mariera... Comment ferait-elle autrement? Elle prendra un de
ces deux qui ne savent rien... Celui qu’elle laissera se croira en
enfer, mais l’autre, pour de bon, y sera. Je me promets de l’amusement.
Violette, devant sa fenêtre, pensait:
--Je me marierai... Comment faire autrement? Il me faudra prendre un de
ces deux qui sont sourds et aveugles. Après, je saurai bien arranger ma
vie.
Ayant desservi la table elle s’installa devant sa machine à coudre.
Lentement, elle se mit à enrouler un fil de soie sur la bobine. Et,
lentement, ses pensées se dévidèrent aussi; mais, courtes et de fil
rude, elles se mêlaient, se nouaient, s’accrochaient; elles ne coulaient
point comme un bel écheveau lisse.
Le regret la mordait. Pourquoi avait-elle joué à affoler ce jeune
prêtre? Et ensuite surtout, quand il s’était traîné à ses genoux comme
un possédé, pourquoi s’était-elle prêtée à ses exigences bizarres? Elle
l’avait donc aimé cet adolescent au teint blanc et aux yeux de rêve?...
Leur audace avait rendu le scandale inévitable.
Maintenant le vide se faisait autour d’elle. Certes, on avait étouffé
l’affaire à cause de la honte qui rejaillissait sur l’Église; on avait
fait tout le possible pour que la nouvelle n’en vînt point aux oreilles
des protestants et des dissidents; mais, tout de même, les langues
avaient joué à Chantepie.
Les deux petites apprenties avaient été vite retirées par leurs parents,
les ménagères catholiques s’étaient mises en quête d’une autre
couturière et les galants eux-mêmes, ne se pressaient plus autour de
cette fille compromettante.
Que faire? La misère venait. Elle ne paraissait pas encore dans la
maison, mais elle était pour demain.
Violette songeait. La ville était bien là, toute prête à recevoir les
filles de son espèce. La ville! les belles maisons... les douces
étoffes... les lumières éclatantes... les fêtes... Ah! sa songerie
montait comme une volée d’alouettes.
Oui, mais il y avait des chances à courir, il y avait de la misère à
risquer! Tandis qu’ici, en épousant un nigaud...
En épousant un nigaud qui eût de quoi, la route ne serait pas large,
mais elle serait plane... et il serait si facile de filer de temps en
temps par une sente traversière.
Si Jean Clarandeau avait obtenu une rente et une bonne place... Mais
non, celui-là ne serait jamais qu’un malheureux.
Alors l’autre, ce Michel Corbier? il était de famille aisée; il avait
des champs au soleil... Il était dissident et c’était à merveille, car
elle l’amènerait à l’église et elle y reviendrait avec lui. Elle y
reviendrait, non point humblement sous le mépris des gens, mais la tête
haute et les yeux vaillants. Et, à cause de sa victoire, elle serait
entre toutes honorée dans la paroisse.
--Je me marierai... J’aurai une grande maison où les gens travailleront
sous mon commandement... Il ne faut point attendre.
Sur la bobine, le fil de soie était enroulé; la machine était prête pour
le travail. Mais Violette repoussa la robe commencée. Dans un placard en
désordre elle alla prendre une boîte parfumée, puis, sur le plateau de
sa machine, rapidement elle écrivit à Michel Corbier.
A quelque temps de là, Madeleine, un dimanche, emmena les enfants au
Coudray.
La Clarandelle avait été un peu malade pendant l’hiver et ses douleurs
la tenaient encore de longues journées en inaction. Elle fit reproche à
Madeleine de n’être pas souvent venue la voir; elle dit aussi:
--C’est comme pour ma petite rente... Tu n’es pas en avance, ma fille!
Tes sœurs, cette fois, ont payé les premières. Dans l’état où je suis
pourtant, j’ai besoin d’aide.
Madeleine rougit et s’accusa.
--C’est vrai, vous pouvez me gronder. Mais je vais vous payer
aujourd’hui; j’ai de quoi, maman.
Elle tira une pièce d’or, puis une pièce d’argent.
--Voici vos douze francs, dit-elle.
La mère la regarda, surprise. D’habitude elle arrondissait toujours la
somme, disant qu’elle était l’aînée et qu’elle gagnait plus d’argent que
ses sœurs.
--Alors, en ce moment tu n’es pas riche? dit la mère. Tu dépenses donc
bien!
Madeleine rougit de nouveau; elle ouvrit sa bourse, prit une pièce de
cinq francs, puis une de deux francs, se décida enfin pour une pièce de
vingt sous...
--Je ne suis pas riche, en effet, dit-elle, mais je puis encore vous
donner cela.
Elle eût pu dire:
--Non je ne suis pas riche. J’ai donné à mon frère qui avait pourtant
juré de ne pas revenir à la charge... Et puis pour ces petits que vous
voyez, j’ai tant acheté que tout l’argent de mon gage y est passé.
Mais il lui eût été très difficile de dire ces dernières paroles:
c’était un secret caché avec grande pudeur.
Lalie était sur ses genoux; elle la serra plus fort contre elle.
--C’est cette belle petite qui s’est brûlée? demanda la Clarandelle. Je
ne l’avais pas vue depuis. Elle a bien dû souffrir!
--Si vous saviez! si vous saviez!
Madeleine se mit à parler. Elle raconta l’accident, la visite du jeune
médecin, celle du vieux, la fureur de la sorcière; puis elle dit les
autres misères, les rhumes, les engelures, la rougeole de Jo qui avait
failli prendre mauvaise tournure.
Elle s’animait, faisait des gestes et le chapelet n’en finissait pas.
La Clarandelle sourit.
--Tu les aimes comme si tu étais leur mère!
--Pour cela, oui! dit Madeleine.
--Voici déjà quatre ans que tu es là-bas... Tu y resteras sans doute
longtemps puisque Corbier ne se remarie pas. Tu dois avoir du travail?
--J’en ai, mais c’est à mon gré. Ce qui est chagrinant, c’est que je
n’ai guère le loisir de promener les enfants. Ainsi, même aujourd’hui,
il faut que je rentre tôt... Je vais vous quitter; il est temps.
--Déjà!
--Oui; je suis seule avec un jeune valet. Michel est parti de grand
matin pour aller je ne sais où, à la ville peut-être, car il était en
toilette. Il faut bien que je veille sur toute chose.
--Attends au moins que je fasse une tartine de confitures aux petits.
Les yeux de Madeleine devinrent plus clairs et tout son visage remercia.
--Vous les gâtez, maman, dit-elle; pour que je les ramène ici, ils me
tourmenteront.
Sans parler davantage elle chercha dans sa bourse et mit encore une
pièce sur la table. Puis elle sortit.
Sur la route, les enfants musaient, leur tartine en main. Madeleine,
devant eux, marchait en souriant.
Depuis quelque temps, elle recommençait à être heureuse; son courage
revenait petit à petit et sa tranquille humeur. «Tu es là-bas pour
longtemps» disait la mère. Pour longtemps! mais elle y était pour
toujours!
--Jo! allons, viens mon petit!
L’enfant, à une croisée de sentier, s’était arrêté et se dressait contre
un échalier.
--Nêne, regarde!
Madeleine, s’approchant, aperçut une fille en larmes qui venait très
vite. Elle reconnut Tiennette et n’eut pas le temps de s’étonner: la
petite franchit l’échalier et, tout de suite, se mit à dire, en grand
trouble:
--Tu sais, je m’en viens chez nous!... Il y a assez longtemps que cela
dure... Je ne suis pas voleuse... le reste, passe encore, mais pas
cela!... Je ne retournerai pas là-bas... L’an passé, j’y étais bien;
maintenant je ne sais pas ce qu’ils ont...
Madeleine lui prit les mains, l’attira vers le fossé.
--Qu’est-ce qu’il y a... allons raconte moi...
--Je ne suis pas une voleuse, criait la petite... Je ne veux pas qu’on
ait l’air de le croire! Et puis sur ma conduite il n’y a rien à
redire!...
--Apaise-toi!... viens t’asseoir ici.
Tiennette s’assit mais il lui fallut un bon moment pour se remettre. A
la fin, pourtant, Madeleine put comprendre les choses.
Tiennette était gagée chez des fermiers catholiques dans un petit
village près de Chantepie. C’était la deuxième année qu’elle passait
dans cette maison. D’abord tout avait bien marché, avec les patrons
comme avec les autres valets du village. Mais à la Toussaint de nouveaux
valets étaient venus qui avaient mis le désordre. On avait commencé par
la tenir à l’écart parce qu’elle était seule de sa religion; puis on
avait fait des cancans sur son compte: elle allait ici, elle faisait
cela, elle se conduisait mal...
--Il y a un triste gars qui vient souvent à la maison, ce Boiseriot qui
a été chassé des Moulinettes... On l’écoute parce qu’il est enragé
catholique... Je pense que c’est lui qui invente ces histoires.
--Tu peux le croire, dit Madeleine... C’est un mauvais homme dont il
faut se métier.
--Dès qu’il est arrivé au village, à la Toussaint, ma patronne m’a fait
vilaine humeur... et cela a toujours été en empirant. Maintenant on est
en garde contre moi; quand je reste seule à la maison on met tout sous
clef... Je ne veux plus de cette vie! Hier n’a-t-on pas égaré une paire
de ciseaux... Ce matin, pendant que j’étais au chapelet, on a ouvert mon
armoire et fouillé dans toutes mes boîtes! Crois-tu! Est-ce que j’ai
l’air d’une voleuse, moi? Je leur ai dit ce que je pensais et me voilà.
Maman ira chercher mes hardes si elle veut; quant à moi, non, je ne
remettrai plus les pieds chez ces gens-là!
Tiennette reprit à sangloter. Madeleine s’efforçait de la calmer.
--Tiennette! voyons, Tiennette, ce n’est pas une raison pour se mettre
en cet état!
--C’est que tu ne sais pas! balbutia-t-elle... Il peut apprendre tout
cela, lui, et qu’est-ce qu’il pensera?
--De qui parles-lu?
--De... de Gédéon... Il est loin... je ne peux lui parler pour me
défendre. On est capable de lui écrire contre moi... on l’a fait déjà
une autre fois. A moi, on est bien venu dire qu’il était malade, à
l’hôpital!... et ce n’était pas vrai, je l’ai bien su.
Madeleine crut devoir dire sévèrement:
--Pourquoi écoutes-tu ce gars protestant?
La petite redressa la tête comme pour se mettre en défense.
--Ah! oui! tiens, toi aussi tu es contre lui! Qu’a-t-il donc fait pour
ne pas valoir les autres? Saurais-tu le dire?
Madeleine reprit, avec douceur, cette fois:
--Mais, ma belle, je ne suis pas contre lui; c’est au contraire un
garçon que j’aime beaucoup.
--Eh bien, alors! puisque c’est pour la vie! puisque nous voulons nous
marier!
--Une dissidente avec un protestant! Cela ne s’est jamais vu.
--Qu’est-ce que cela fait? Je veux qu’on me le dise!... Qu’est-ce que
cela peut te faire à toi? Qu’est-ce que cela peut faire à maman, à
Fridoline, à Jean, à tous les autres?... Du moment qu’il vient à moi,
vous n’avez rien à dire... Cela ne le préoccupe pas, lui, ces histoires
de religion... cela le regarde!... Quand il aura fini son temps, je
serai prête: c’est juré!
Madeleine la laissait parler; et elle était chagrine à cause de cette
insouciance des siens à l’endroit de choses qui lui semblaient si
respectables; mais elle était surprise aussi et un peu troublée devant
ce bel amour qui se levait en souverain.
--C’est juré, disait Tiennette; nous avons juré tous les deux... Mais
maintenant, s’il allait croire que je suis une voleuse. Ah! Madeleine,
ma peine est grande!
Madeleine prit la petite par les épaules, tendrement.
--Voyons! tu vas d’abord te taire... puis, essuyer tes yeux... Je sais
d’où vient le mal: c’est une vieille rancune qui remonte... Il y a des
choses que tu ignores, vois-tu... Je vais écrire à Gédéon, moi; dès
qu’il saura que Boiseriot était ton voisin, il comprendra. Je t’assure
qu’il ne doutera pas de toi une seule minute.
--Bien vrai?
--Je te le jure. Tu t’affoles pour peu de chose, ma pauvre petite. En
voilà une fille sensible!
Elles furent un moment sans parler et les enfants prirent de la
hardiesse.
Tiennette, dont le sourire renaissait à travers les larmes, caressa la
tête frisée de Jo.
--Il m’avait vue avant toi, ce mignon, dit-elle à Madeleine.
Et puis, à propos de l’enfant, un souvenir surgit au milieu de son
chagrin et elle continua:
--Ce Boiseriot est tout de même un mauvais gars; il ne t’aime pas plus
que moi, apparemment.
--Pourquoi dis-tu cela? demanda Madeleine avec inquiétude.
--C’est qu’avant-hier, je l’entendais donner les nouvelles à Jules
l’Innocent... et il y en avait une pour toi, une que tu n’as sans doute
point été contente d’apprendre... Mais tu étais bien au courant avant
Boiseriot, j’imagine?
Les mains de Madeleine se crispèrent aux épaules de Tiennette.
--Jules? Je ne l’ai pas encore vu... il n’est pas venu... De quoi
veux-tu parler? Je ne sais aucune nouvelle...
--Vraiment? A Chantepie c’est tout un bruit.
--Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a?
Madeleine, blanche comme une morte, haletait. Mais la petite sœur ne le
remarqua point et elle dit sur un ton un peu moqueur et presque enjoué:
--Eh bien, c’est que ce pauvre Michel Corbier se marie avec Violette la
tailleuse... Ce sera vers le commencement de l’été. Aujourd’hui,
précisément, il doit lui acheter sa bague de fiancée.
Alors, seulement, Tiennette sentit que les mains de sa sœur glissaient
de ses épaules. Elle se retourna: Madeleine, évanouie, gisait sur le
talus.
Tout d’un coup, Madeleine avait décidé d’envoyer Lalie à l’école.
C’était une idée bien inattendue qui lui était venue; une idée bizarre
comme il lui en venait beaucoup d’ailleurs, depuis la mauvaise nouvelle.
Elle s’était soudain jugée très coupable de priver d’instruction une
grande fillette qui allait sur ses huit ans.
--A l’école, ma petite! il est grand temps!... Je t’ai appris à lire et
à former tes lettres, mais pour les autres enseignements je ne suis pas
assez savante... A l’école!... Tu me ferais reproche plus tard.
Et puis elle avait la crainte d’être tournée en dérision quand l’Autre
aurait pris sa place, l’angoisse de paraître la moins raisonnable et la
moins vigilante.
Elle résolut de ne pas même attendre la rentrée de Pâques qui était
proche.
Mais elle voulait que la petite fût vêtue de neuf et bellement; et quant
à puiser pour cela dans la bourse de la maison, non, par exemple.
Prenant son livret, elle s’en fut donc trouver les messieurs de la
Caisse d’Épargne et elle retira, d’un coup, les cent francs qui lui
restaient. Puis, avant de quitter la ville, elle fit toutes ses
emplettes, de sorte que le lendemain qui était un lundi elle put
conduire la petite à l’école.
Elles partirent toutes les deux de bon matin. Lalie trottait en avant.
Ah! la galante robe achetée toute faite à une ouvrière de ville! la
galante robe et le joli panier fanfreluché! Madeleine en était
glorieuse. Son cœur était bien serré--il l’était toujours
maintenant--mais une pensée lui était réconfort.
--Cette petite, jamais elle ne m’aura en oubli... Quoi qu’il arrive,
quand elle se rappellera son temps de jeunesse, elle se dira: «pour mon
premier matin d’école, c’est Madeleine qui m’a prise par la main...»
C’est un souvenir, marqué pour la vie.
Quand elles furent à St-Ambroise, Madeleine acheta une belle tranche de
miche et du pâté de charcutier; et puis encore du chocolat et des
pralines.
--Tu mangeras d’abord ta miche avec la viande, puis cette tartine de
confitures. Tu donneras des pralines aux autres petites pour qu’elles
t’aiment bien.
Madeleine frappa à la porte de l’institutrice pour présenter Lalie et
donner ses explications.
L’institutrice parut. C’était une demoiselle assez âgée, en robe noire
tout unie. Elle les fit entrer; Madeleine laissa ses sabots à la porte,
mais Lalie, s’avançant avec ses galoches neuves, faillit tomber, car le
parquet était comme une vitre.
L’institutrice prit une feuille de papier et écrivit ce que lui disait
Madeleine:
--Elle s’appelle Eulalie Corbier... native des Moulinettes, le 27 de
novembre... Elle n’a que sept ans, mais le malheur n’a pas attendu
qu’elle fût grande: sa mère est morte.
La voix de la demoiselle vint, très calme.
--Je sais... Je l’ai eue dans ma classe, sa mère; c’était une bonne
élève d’ailleurs.
--Je le crois, dit Madeleine... Cette petite aussi sera fine et vous
donnera du contentement. Ah! mademoiselle, je désire que vous en preniez
bien soin!
L’institutrice avait fini d’écrire; elle marqua un peu d’étonnement.
--Mais nous prenons soin de toutes nos élèves! dit-elle.
Madeleine rougit.
--Je sais bien, balbutia-t-elle... J’ai entendu vanter votre école,
croyez-le, Mademoiselle. Mais... c’est que... cette petite n’est pas
comme les autres.
L’institutrice se mit à sourire; légèrement, oh bien légèrement! ses
yeux posés sur Madeleine demeurèrent calmes et froids.
A son tour elle dit ce qu’elle avait à dire, en peu de mots; et sa voix
était sans rudesse comme sans douceur.
--Vous venez trop tôt ou trop tard. Il n’y a que trois rentrées: la
première en octobre, la seconde en janvier, la dernière à Pâques. Comme
cette enfant est déjà âgée, nous la prendrons... bien que ce ne soit pas
conforme au règlement.
Puis, se levant, elle reconduisit Madeleine et Lalie.
--Excusez-moi, dit-elle, j’ai un peu de travail... Que la fillette aille
jouer avec les autres.
Quand elle eut refermé la porte, Madeleine se sentit en détresse. Elle
se pencha vers la petite.
--Lalie, veux-tu t’en revenir chez nous?
Lalie, le cœur gros, ne répondit pas.
--Ma mignonne, si tu veux, nous allons nous en retourner... Allons,
viens!
Elle se releva, prit l’enfant par la main et elle se dirigea bien vers
la grille!... Mais comme elle allait la franchir, une arrivante lui
barra le passage. C’était une demoiselle toute jeune, pas très grande,
pas très jolie non plus, avec une figure pâlotte et des yeux loucheurs.
--Bonjour! dit-elle; vous m’amenez une petite nouvelle?
Comme Madeleine restait interdite, elle expliqua:
--Je suis la sous-maîtresse... elle sera dans ma classe.
Et tout de suite, elle se baissa pour embrasser Lalie.
--Bonjour, ma belle mignonne! tu es contente de venir à l’école? Je te
donnerai un beau livre avec des images..., et puis nous nous amuserons,
tu verras! Comment t’appelles-tu?
--Elle s’appelle Eulalie, dit Madeleine.