Madeleine se forçait à murmurer:

--Je n’habiterai plus ce bel endroit; j’étais accoutumée et cela me fait

mal de partir... Je regretterai la maison qui est avenante... je

regretterai l’étang, le ruisseau où je lavais... Où trouverai-je un

jardin aussi bien à ma commodité? Je ne verrai plus le buisson de lilas

ni les rosiers du courtil...

Elle cherchait à égarer sa peine par ces petits chemins. Ah pauvre! suis

donc la grande route! Ces deux chétifs qui dorment et dont tu n’entends

seulement pas le souffle, tiennent tous tes amitiés prisonnières...

--J’étais la patronne, ici; en la maison, tout allait par ma voix...

Ailleurs, cela changera!

Va, va, ta malice est courte!

--Je serai rudoyée; j’irai aux champs avec les hommes.

Il s’agit bien de cela! Ah! si l’on voulait, elle ferait bien toute

l’année le travail d’un valet, elle moissonnerait bien, elle porterait

bien les fardeaux.

--Bonsoir, Madeleine!

Elle releva la tête; un homme qu’elle n’avait point entendu venir était

dans le courtil.

--Bonsoir, dit-elle.

Alors l’homme s’avança.

--Tu ne me reconnais pas? L’habit militaire me change donc bien!

Elle eut un geste de réveil.

--Gédéon!

--Oui, c’est moi... J’ai eu une permission... Maintenant, je vais à

Château-Blanc prendre le train. Je n’ai pas eu beaucoup de temps à

passer au pays; sans cela, je serais venu te faire longue visite.

--J’en aurais été très contente, dit Madeleine. Entre donc!

Mais il s’approcha de la fenêtre, posa son bras sur la barre d’appui.

--Non, dit-il, je ne peux pas, je suis trop pressé... Le patron est-il

ici?

--Il n’est pas encore rentré, dit Madeleine.

Puis elle ajouta avec un peu de mépris:

--C’est une grande journée pour lui: on a dû le baptiser à Chantepie. Il

y a de la joie chez les catholiques... Tu en as bien entendu parler,

sans doute?

--Oui; il en est question un peu partout dans le pays.

--Le mariage est cette semaine?

--Mercredi.

--Alors, toi, tu quittes les Moulinettes?... Quand t’en vas-tu?

--Demain.

Madeleine avait détourné son visage. Dans le silence tombé la douce

respiration des enfants devint perceptible. Gédéon dit à voix basse:

--Tu as de la peine, ma grande.

Elle répondit:

--J’en ai!

Et sa voix était celle d’une mourante.

Alors, lui, se tut, ayant au cœur des choses qu’il ne savait dire. Il

resta un moment penché tout près d’elle, puis il lui prit la main et se

redressa.

--Tu pars déjà? demanda-t-elle.

--Il le faut; le train passe à dix heures et quart à Château-Blanc. Je

te souhaite bonne santé et bon courage, Madeleine... Tu sais, j’ai de

l’attachement pour toi, je voudrais que tu sois heureuse... Nous avons

été quatre ans l’un à côté de l’autre... Ça ne s’oublie pas. Et puis, il

y a la chose que tu sais... entre Tiennette et moi... Madeleine, c’est

ton tour d’avoir de la peine... Moi, je ne peux pas te consoler... Tu

ferais bien de pleurer, Madeleine.

Il lui serrait la main et il disait: Madeleine... tu sais, ma pauvre

Madeleine... ma bonne Madeleine... Il n’en finissait pas. Si bien que ce

fut elle qui s’inquiéta.

--Tu n’oublies pas l’heure, Gédéon?

Il eut une hésitation, puis il ôta son casque et dit:

--Madeleine, je voudrais t’embrasser avant de partir.

Elle se leva et tendit sa joue.

--Au revoir mon petit.

Il fit quelques pas, puis il s’arrêta.

--A propos, Madeleine... merci pour la bonne lettre que tu m’as envoyée

là-bas. Elle m’a fait grand bien.

Madeleine demanda un peu distraitement:

--Tu as vu Tiennette?

--Oui... c’est à cause d’elle que je suis venu... Il y en a un aussi que

j’aurais voulu rencontrer, un mauvais loup rouge à qui j’aurais bien

cassé les dents... Je n’ai pas pu; tant mieux pour lui.

--De qui parles-tu?

--De Boiseriot... Je l’ai bien vu, parbleu, mais pour l’aborder seul, ce

n’était pas le jour! Tout à l’heure encore, à St-Ambroise, il était

attablé au café avec ton frère.

--Avec mon frère!

--Oui... et j’en ai été étonné!... Ils étaient seuls à leur écot et

buvaient de l’eau-de-vie. Je me suis assis à une table et j’ai attendu

en vain la sortie de Boiseriot. Je les voyais bien; Boiseriot faisait

l’ivrogne, mais c’était un faux jeu car il vidait son verre sous la

table... Quant à Cuirassier! Eh bien, lui, je pense qu’il était

parti!... Il criait: «Tu dis à dix heures, à la croisée de

Bellefontaine?... C’est le coup!»... Et il jurait, il tapait sur la

table, il roulait de gros yeux... Il devait en avoir avalé, de

l’eau-de-vie, pour être dans un état pareil!

Madeleine murmura:

--Quand il a bu, il est comme fou.

Dans la maison, l’horloge sonna.

--Neuf heures! fit Gédéon; j’ai juste le temps... Au revoir, Madeleine!

Il disparut dans la nuit commençante.

Madeleine ne s’était point levée pour le reconduire; elle n’avait fait

aucun mouvement, aucun geste d’adieu. C’est qu’elle était trop lasse,

véritablement.

Elle l’aimait ce bon petit camarade, mais elle souffrait tant en ce

moment! Elle souffrait tant que Gédéon et Tiennette et Cuirassier et

tous les autres lui étaient un peu indifférents.

Ses idées n’étaient pas bien claires. Qu’avait dit Gédéon? Cuirassier

était ivre... Boiseriot lui faisait boire de l’eau-de-vie. Pourquoi

cela? «A dix heures, à la croisée de Bellefontaine...» Il s’agissait

sans doute d’un pari, d’une chose folle dont on parlerait dans quelques

jours. Pauvre frère! Il portait mal sa peine, lui aussi; sa tête faible

chavirait. Il s’enivrait souvent; ainsi, l’autre jour... quand était-ce

donc, voyons? il était venu avec de mauvais yeux...

--Ah! mon Dieu!

Madeleine se dressa, puis ses jambes fléchirent et elle retomba sur sa

chaise. Un souvenir, entre tous les autres, venait de se faire passage,

de percer, aigu comme une lame d’acier. Elle revoyait la grande main

menaçante! «Si un homme est devant moi, priez pour lui!» Ah! elle

comprenait maintenant!

Une minute elle fut atterrée. Sur ses lèvres, des mots vinrent qu’elle

prononçait sans les entendre.

--Le mauvais loup rouge... dix heures... à Bellefontaine... C’est le

chemin de Michel! c’est le chemin de Michel!

Puis elle fut debout, elle se précipita dehors, appelant:

--Gédéon! Gédéon!

Mais sa voix s’étranglait et n’allait pas loin. Elle traversa le jardin,

courut sur la route du côté de Château-Blanc.

--Gédéon! A l’aide, Gédéon!

Aucune réponse ne vint. Elle se tordait les bras.

--C’est ma faute! C’est ma faute!... C’est que j’ai prié!... Damnation!

Comme une folle elle prit sa course à travers champs du côté de

Bellefontaine. Les sentiers ne se voyaient plus; dans un grand clos elle

s’égara, ne put trouver la barrière; il y avait devant elle une grosse

haie: elle se jeta entre deux touffes d’épines, appuya de tout son corps

et roula de l’autre côté dans un fossé profond.

Le cœur lui manquait; elle fut obligée de rester assise dans ce fossé.

Un oiseau de nuit qui passait jeta son cri. D’un grand effort elle se

releva; ses mains montaient au-dessus de sa tête et se déchiraient. Au

cri de l’oiseau de nuit une idée s’était éveillée en elle et, contre

cette idée monstrueuse, elle se débattait avec épouvante.

--Non! non!... pas à ce prix!... Je ne veux pas qu’ils soient

orphelins!... Je ne l’ai jamais voulu!... Je suis maudite!

Elle courait en haletant.

--Je suis maudite si j’arrive trop tard!

Au-dessus des haies, elle apercevait une grande masse noire: c’était,

bordant la route, la futaie de Bellefontaine. Encore trois champs à

traverser... encore un... La voilà sous les grands arbres; elle n’hésite

pas, elle va comme en un rêve. Juste à la croisée des chemins il y a

deux chênes dont les branches se mêlent; elle y court et ses mains

s’abattent sur les épaules d’un homme accroupi entre les troncs jumeaux.

--Jean, que fais-tu ici?

L’homme se redresse, recule:

--Madeleine!

--Oui, c’est moi... viens-t-en! tout de suite!

Sa voix est une voix de commandement, âpre, tranchante; lui, en réponse,

fait entendre un rire terrible, un rire de forcené.

--Jean, tu m’entends... marche devant moi.

--Toi, de quoi te mêles-tu? Va te coucher! les filles honnêtes ne

courent pas les chemins, la nuit.

Lent et lourd, il la repousse, il la reconduit sous les arbres. Les

voici dans un pré où la nuit semble plus claire. Madeleine se suspend au

bras de son frère.

--Allons, Jean, viens! suis-moi!

Mais il l’écarte d’une dernière poussée et son bras se lève, menaçant.

--Va-t’en!

--Jean, pourquoi es-tu ici?

--C’est pour la mort... Va-t’en!

Madeleine revient, saute au bras levé qui brandit une arme.

--Qu’as-tu dans ta main? donne-moi cela, entends-tu?

Elle grimpe, elle rabat le poignet et saisit l’arme, une masse de

cantonnier emmanchée de houx flexible.

Elle lutte et elle caresse, elle commande et elle supplie, elle honnit

et elle flatte.

--Donne, Jean! Tu as bu, tu ne sais plus ce que tu fais. C’est Boiseriot

qui t’a enivré... un mauvais gars!... Moi, je viens te chercher, je te

prends par la main... Il faut me suivre, il faut me croire... Allons,

donne cela tout de suite! Que veux-tu faire avec cette masse? Jean,

songe donc! attendre quelqu’un de la sorte!... Tu es fou... et tu es

lâche!... Entends-tu? Si tu as de la rancune, explique-toi en plein

jour... Tu es un lâche, un grand lâche!

--Il n’y a pas de lâcheté... Il ne s’agit pas de ça. C’est pour la

mort... Lui d’abord, moi après.

--Donne cela! allons donne!... Tu le veux bien, n’est-ce pas?

Crac! Madeleine, par ruse, a cassé le manche souple; elle saisit la

masse et la jette le plus loin qu’elle peut.

--Viendras-tu maintenant?

Mais, à nouveau, roule le rire farouche.

--C’est pour la mort!... J’ai mon couteau... et puis je n’ai besoin de

rien, pas même d’un bâton. J’ouvre ma main et je la referme... C’est

pour la mort! Va-t’en!

--Jean, tu te damnes!... Et moi aussi, je serai damnée... Tu ne sais

pas!... deux pauvres petits... ils dorment là-bas si doucement... viens

les voir... Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ces innocents?

--C’est pour la mort... Il n’y a rien à dire. Ote-toi de mon chemin.

Madeleine s’accroche, noue ses bras et elle dit les dernières paroles,

elle ment désespérément.

--Écoute, je ne veux pas... Je l’aime! oui! je l’aime!... Je ne te le

disais pas d’abord... c’est que j’avais honte... Maintenant, tu le

sais... Je ne veux pas que tu lui fasses de mal. Ce serait me tuer,

vois-tu... tu ne le feras pas, Jean, mon frère... Viens!

allons-nous-en... si! si, allons-nous-en... Tiens, j’empêcherai le

mariage; je le puis encore, moi!--Tu vois qu’il faut me suivre... Je te

dis que tu ne le toucheras pas! Je le défendrai! Je vais crier quand il

viendra... et la honte sera sur toi, sur moi, sur toute la famille.

Lui, rudement, secoue ses grosses épaules.

--Ote-toi de mon chemin!

Il s’est dégagé; il regagne la futaie.

--C’est comme cela? Eh bien, attends!

Madeleine s’est ruée. Les bras ouverts elle a bondi sur son frère; elle

le soulève et l’emporte. Mais il reprend terre d’un coup de reins et sa

grande main s’abaisse. Madeleine sent ses bras se dénouer; une force

irrésistible la lance au loin et sa tête sonne sur un tronc d’arbre...

Maintenant elle est étendue sur le dos; autour d’elle la prairie tourne,

le sol monte et baisse; là-haut les étoiles dansent... et puis il n’y a

plus rien...

Quand elle rouvrit les yeux elle vit une grosse tête penchée sur elle,

et, sous ses épaules, elle sentit un bras qui tremblait. Cuirassier

était à genoux; complètement dégrisé, il sanglotait et il suppliait avec

une douceur infinie.

--Madeleine, relève-toi!... Ma sœur, pardonne!... Madeleine, dis que tu

n’as rien... que je ne t’ai pas fait mal!...

Madeleine le regardait, étonnée. Tout à coup, la mémoire lui revint...

Elle jeta un cri; ses mains, faibles, se crispèrent encore aux épaules

de son frère. Mais lui se pencha davantage et dit tout bas, d’une voix

honteuse:

--Ne crains rien: il est passé... à cette heure, il est aux

Moulinettes... Et moi, ma mauvaise folie est partie... Madeleine,

qu’ai-je fait? Dis-moi que tu n’es pas blessée...

Madeleine, redressée péniblement, eut le courage de sourire.

--Mais non, je ne suis pas blessée! C’est une faiblesse qui m’a prise

tout d’un coup... Je veux me lever: aide-moi.

Quand elle fut debout elle dut encore s’appuyer sur lui, et il dit:

--Veux-tu que je te porte?

Elle ne répondit pas, elle songeait.

--Jean, dit-elle enfin, quand tu étais petit, c’est moi qui te

conduisais le long des routes... Je n’étais guère plus grande, mais je

connaissais mieux les raccourcis... Aujourd’hui tu te perds, Jean, et il

faudrait encore te remettre en bon chemin.

Il répondit de sa douce voix de détresse.

--Ma sœur, mène-moi.

--Jean, il faut que tu quittes le pays pour quelque temps; il faut que

tu partes... tout de suite... dès ce soir! Marche cette nuit et, si tu

n’es pas assez loin, marche encore demain... Tu disais qu’à la ville tu

trouverais facilement du travail: vas-y donc. Voici de l’argent pour

attendre... prends!... Allons, prends!... Quand tu seras guéri tu

reviendras. Jean, ne crois-tu pas que c’est la raison?

--Ma sœur, mène-moi!

Elle le prit par la main et tous deux descendirent sous les arbres.

Quand ils furent sur la route, ils s’embrassèrent. Puis elle dit:

--Va!

Et, lentement, il s’en alla.

Il était près de minuit quand Madeleine fut de retour aux Moulinettes.

La porte était entrebâillée, telle qu’elle l’avait laissée, car Michel

avait passé par les derrières comme il faisait toujours. Elle entra sur

la pointe des pieds, et puis, vite, vite, sans prendre haleine, elle se

dévêtit et se jeta au lit.

Les deux enfants avaient glissé dans la ruelle; elle les sépara, se

coucha entre eux et, passant ses bras sous les deux petits corps, elle

s’immobilisa, les yeux ouverts, crucifiée.

Sa tête bourdonnait; aucune pensée, aucun souvenir; plus rien que le

vertige des pauvres bêtes qu’on assomme.

Un poids énorme était sur sa poitrine; elle étouffait. Elle dégagea ses

bras et se mit sur son séant; les petits remuèrent; avec d’infinies

précautions elle les ramena vers elle, les coucha en travers sur ses

jambes.

A l’horloge, la première heure sonna. Madeleine sentit sur son front

comme un vent froid; ses cheveux se dressèrent. Elle ne pouvait pas

pleurer; elle ne pouvait pas prendre haleine, non plus. Sa tête se

renversait, sa bouche s’ouvrait, exhalant une plainte rauque.

Dans la chambre aux hommes, Michel venait de se réveiller, il prêta

l’oreille.

--Han!... han!... han!...

Il appela:

--Madeleine!... Madeleine!... Êtes-vous malade?

Aucune réponse ne vint. Il écouta encore un petit moment puis,

n’entendant plus rien, il se rendormit.

Elle avait jeté le buste en avant et saisi la couverture à pleine

bouche...

Mais les enfants, mal à l’aise, ne tardèrent pas à s’agiter; elle dut se

redresser.

--Han!... han!... mes petits!

Elle les tirait toujours plus près, elle les rassemblait sur elle,

ramenant leurs bras, pliant leurs jambes. Ses mains ne s’arrêtaient pas;

elles glissaient, lentes, pour une caresse interminable.

La nuit coulait; les vitres devenaient blêmes; un coq, au fond du

courtil, chanta le jour d’une voix cruelle.

--Han!... mes petits!... adieu, mes petits!

Un tremblement si fort la prit qu’elle craignit de les réveiller. Une

minute elle réussit à se maîtriser; elle les enveloppa plus étroitement,

ses genoux remontèrent, son cou ploya, ses grandes paumes pesèrent et

couvrirent tout ce qu’elles purent.

--Adieu!... Hââ! hââ!...

Elle avait replacé sur le traversin la tête des enfants. Elle sortit ses

jambes, se traîna sur la couverture et puis, enfin, elle se trouva

debout.

Elle alluma une bougie, revint s’habiller devant le lit. Un frémissement

horriblement douloureux courait dans toute sa chair froide; ses dents

claquaient. Ses mains travaillaient, nouaient le jupon, boutonnaient le

corsage; mais ses yeux, larges et fixes, ne bougeaient pas: c’était son

regard maintenant qui touchait les deux têtes brunes, qui s’étendait,

qui caressait, qui appuyait.

Brusquement elle souffla la bougie; elle fit trois pas pour s’en aller

et puis elle revint, retomba sur le lit les bras ouverts.

--Han!... han!...

Elle les touchait encore, elle posait ses lèvres au hasard sur la peau

tiède.

Raidie, elle se ramena en arrière. Mais le petit, à demi réveillé, lui

avait jeté ses bras autour du cou et il tenait une mèche de cheveux.

Alors Madeleine serra contre sa joue la menotte fermée et, d’une

secousse, elle arracha les cheveux.

Puis, courant à la porte, elle se sauva, son tablier enfoncé dans sa

bouche.

C’était au matin; elles étaient deux dans une chaumière basse, deux

femmes pauvres qui besognaient tristement.

L’une préparait la soupe. L’autre, qui était sa fille, pliait et

empaquetait des hardes de travail. Quand elle eut fini, elle dit:

--Maintenant, au revoir, mère!

--Tu ne manges pas? Tu as plus d’une lieue à faire, songes-y... Voici ta

soupe.

--Merci!... je ne veux rien.

--Tu es malade?

Elle secoua la tête sans répondre et ses lèvres s’allongèrent avec un

tremblement.

--Tu es malade, Madeleine?

--J’aimerais mieux être malade... j’aimerais mieux être morte!

La mère se signa puis elle leva vers sa fille ses mains maigres, ses

mains de laveuse aux jointures raidies.

--Madeleine, tu ne parles pas à mon gré. On n’appelle pas le malheur, on

le prend quand il vient... Pleure, cela te soulagera... Voilà quinze

jours que ton chagrin te ronge comme une mauvaise fièvre. Si c’est

raisonnable! se mettre ainsi en mal de mort parce qu’on change de

condition! A trente ans, belle et grande et forte comme tu es!... Si tes

sœurs te voyaient, qu’est-ce qu’elles diraient!...

Sur les épaules rondes, sur les bras lourds, lentement, elle promenait

ses doigts las dont la peau était usée.

--Allons, bois ce café... avec une petite goutte... C’est cela!... Va,

maintenant; travaille et contente tes nouveaux maîtres, ma fille.

Madeleine prit ses hardes et s’en alla.

A deux cents pas elle s’arrêta. Il faisait déjà chaud; elle s’aperçut

que son paquet, mal épinglé, trop gros, trop rond, l’embarrassait

beaucoup. Elle s’assit pour le refaire. Mais comme elle dépliait une

étoffe pelucheuse et chaude, son chagrin lui revint à la gorge, très

âcre... C’était cette camisole qui lui servait à envelopper les pieds

froids du petit Jo, là-bas, chez ce Corbier qui n’avait plus besoin de

servante; et ce tablier à demi brûlé, c’était avec cela qu’elle s’était

précipitée sur Lalie en un jour de malheur...

Elle était toute reprise par ses souvenirs.

Elle se revoyait arrivant chez ce veuf, si jeune et si désemparé. Elle

l’avait aimé d’un amour mélancolique et doux, sans grand espoir... mais

les enfants avaient pris bien vite la première place; à cette heure et

même depuis longtemps, ils occupaient seuls son cœur par droit d’amour.

Ils lui avaient donné tant de joie! Ils lui avaient donné tant de peine!

Elle se rappelait les promenades du dimanche, les jeux devant l’étang...

Et elle se rappelait les heures mauvaises, les veillées d’angoisse au

chevet de Lalie. Ce dernier souvenir était en elle comme une atroce

déchirure; elle entendait toujours les gémissements de l’enfant.

--Nêne! J’ai bobo! Nêne! Nêne!

Ah! oui! Comme ils avaient pris son cœur, lui avec ses menottes carrées,

toujours sales, elle avec ses pauvres doigts brûlés de martyr!

Quinze jours étaient passés depuis qu’elle les avait quittés, depuis

qu’elle avait dénoué les petits bras jetés autour de son cou dans

l’abandon du sommeil. Elle se figurait leur émoi, le premier matin; elle

entendait leur cri:

--Nêne! Nêne!... où es-tu, Nêne?

Maintenant elle était gagée à la Grand’Combe chez... Elle ne se

souvenait plus seulement!...

Elle se releva. Parce que son chagrin était trop visible, elle laissa la

route et prit une sente traversière; une sente qui s’en allait du côté

des Moulinettes, précisément...

Son cœur sautait dans sa poitrine: ploc! ploc! et ses jambes étaient

déjà très lasses.

A la barrière d’un champ, un laboureur cria:

--Bonjour, Madeleine!

Elle releva la tête: c’était Corbier! Il avait l’air heureux et de bel

accueil.

--Bonjour! dit-elle; vous labourez!

--Oui... pour le maïs... J’ai une charrue neuve, ma brabant était trop

lourde; j’ai acheté une «navette», tenez, regardez!

Tout à sa joie nouvelle il ne voyait pas le pauvre visage anxieux. Elle

dit:

--Les enfants vont bien?

--Tout à fait; je vous remercie... Les premiers jours ils étaient

désireux de vous voir... Maintenant, cela va tout seul: Violette les a

apprivoisés...

Elle détourna la tête. Alors, seulement, il s’aperçut de son trouble, et

il dit bonnement:

--Vous savez Madeleine... vous nous avez donné, quatre années durant,

beau travail et grande amitié... quand votre idée sera de passer aux

Moulinettes, cela nous sera toujours contentement... Et je désire que

vous viviez en joie et en santé, Madeleine.

--Moi de même... Merci Corbier!

Elle s’en alla en sanglotant.

Oui, elle y retournerait aux Moulinettes... et tout de suite...

puisqu’elle était venue jusqu’ici maintenant. «Ils étaient d’abord

désireux de vous voir, mais Violette les a apprivoisés». Comme cela, en

quinze jours! Si cela n’était pas risible! Et comment, apprivoisés? avec

des dragées peut-être... C’est tout ce qu’elle pouvait trouver, la

mauvaise! Elle ne pouvait pas leur donner d’amitié, elle n’avait pas de

cœur... Madeleine le savait bien.

Apprivoisés! oui, cela la faisait rire... on allait bien voir! A

l’avance elle pliait le cou comme si elle eût déjà senti l’étreinte des

petits bras. Les mignons! jamais ils ne l’oublieraient... N’était-elle

pas leur vraie mère? Est-ce que les enfants oublient leur mère en quinze

jours?

Courant presque, elle prit la virette du village et arriva devant la

maison. La porte était ouverte; elle entra.

--Bonjour Violette!

--Bonjour!... Que voulez-vous? Vous avez oublié quelque chose?

--Non... c’est que je passais... J’ai vu Corbier et il m’a invitée...

L’autre eut un redressement de haine victorieuse.

--Tiens!

--Oui... quand je voudrai venir... si c’est à votre convenance,

Violette...

--C’est que, malheureusement, ce n’est pas à ma convenance... si je suis

la maîtresse ici, ce n’est pas votre faute, n’est-ce pas? Votre place

n’est pas dans ma maison... pas plus que dans les champs où mon homme

travaille.

--Oh! Violette!... Ne soyez pas méchante! Pour une fois... je voudrais

voir les enfants!

Violette eut un sourire cruel.

--Soit! mais vous en aurez dépit!... Voici justement Lalie qui arrive.

La fillette entra, venant du corridor.

Soulevée en l’air tout de suite et mangée de baisers... Tiens...

encore... tiens... tiens... sur les yeux, sur le front, sur la cicatrice

de la joue, sur les pauvres petits doigts déformés... Apprivoisés!

Mauvaise femme! vois-tu comment on les apprivoise?

L’enfant se laisse faire, raide, sans abandon.

--Tu as toujours ton petit collier, ma mignonne?

--Maman m’en a donné un tout en or, plus beau que le tien.

--Tu ne m’aimes plus, Lalie?

L’enfant hésite.

--Si, Madeleine.

--On dit «Nêne»!

--Oh! je peux bien dire «Madeleine»!

Le pauvre cœur bourdonne comme une ruche renversée. Violette sourit

toujours et l’on voit ses dents fines.

--Où est Georges?

--Dans son lit, de l’autre côté... vous savez le chemin.

Déjà Madeleine s’est précipitée.

--Jo! mon petit Jojo!

Et les larges mains de Madeleine s’ouvrent toutes grandes sur le petit

corps nu...

Mais l’enfant n’a pas jeté ses bras en avant comme naguère. Au contraire

il se cabre et frappe.

--Je m’appelle pas Jojo! Je suis grand!

--Mon Jésus!

--Je t’aime plus!... va-t’en! tu es méchante! et puis tu sens le

fromage!

Un sanglot, profond comme un râle... Madeleine se sauve.

Au bout du jardin elle bute contre une barrière; elle court: son paquet

tombe, elle perd ses sabots... Elle court droit vers l’étang, vers un

endroit où l’eau est profonde et noire; elle court, elle court et

flouc!...

Très vite, elle revint à la surface, la poitrine pleine d’eau. Un

instant, autour de son visage mille petites vagues clapotèrent, mille

petites voix moqueuses et cruelles chantèrent:

--Nêne... Nêne... Nêne...

Elle perdit connaissance et glissa tout au fond sur le lit de boue.

Quelques bulles montèrent encore, puis l’eau se calma tout à fait.

De beaux nuages semblables à des mérinos blancs voyageaient avec

lenteur. Le soleil brillait très haut; l’heure était éclatante et douce.

FIN

Nêne · 第 12 / 13 段