qu’à l’habitude, le souci de ne pas mécontenter Michel, elle passait
plus de temps qu’il n’en fallait aux choses vers lesquelles l’attention
du patron avait coutume de se porter; et, pour le reste, les jours
n’étaient pas assez longs. Ainsi elle essuyait bien encore, et avec
grand soin, ces vieilles choses de la cheminée, ces vieilles choses
assez laides dont elle avait la garde depuis la mort du père Corbier,
mais les chaises, les lits, les armoires à belles ferrures, elle ne les
touchait plus que rarement et d’une main rapide.
Il lui arrivait de s’asseoir, et de prendre Jo sur ses genoux et de
rester ainsi un long moment. Quand l’enfant consentait à se laisser
bercer, quand il s’endormait sur son épaule, quand la petite haleine
tiède venait lui caresser la figure, une torpeur douce s’emparait d’elle
et elle avait encore, dans un oubli de tout, un moment de grand bonheur.
Michel la contrariait en toute occasion; il s’affirmait le maître,
durement. Sur un ton qui n’admettait pas de réplique il fit, un matin,
commandement à Madeleine de préparer les hardes de Lalie pour qu’elle
pût aller à l’école à partir de la Toussaint.
A vrai dire il était temps: Lalie avait sept ans bien sonnés. Mais comme
elle était seule pour aller à St-Ambroise, Madeleine, jusqu’à présent,
avait réussi à la garder à la maison. Elle lui avait appris à lire, à
compter et même elle lui avait acheté à la ville des cahiers à modèles
tout faits sur lesquels la petite s’essayait à jouer de la plume; et
Madeleine était contente parce que Lalie laissait espérer une belle main
d’écriture.
A la rentrée du mois d’octobre, le père avait bien parlé d’envoyer la
fillette à l’école, mais Madeleine s’y était opposée à cause de la
longueur de la route et du mauvais temps d’hiver. Michel avait cédé. Et
voilà que maintenant il revenait sur sa parole sans donner aucune raison
nouvelle.
--Lalie ira à l’école à partir du premier lundi de novembre. Veillez à
ce que ses hardes soient prêtes.
--Le premier lundi de novembre, où serai-je? pensait Madeleine; nous
sommes à quinze jours de la Toussaint où mon gage prend fin et il ne me
parle pas d’un nouveau marché.
Michel en effet gardait le silence à ce sujet et c’était la grande
frayeur de Madeleine.
Pourtant, un jour, à table, comme il venait de faire des projets pour
l’année suivante, il dit avec brusquerie.
--Quant à vous, Madeleine, qu’avez-vous décidé?
Elle ne répondit pas, recula et tourna le dos pour attiser le feu.
--Que comptez-vous faire? Vous ne m’avez pas encore dit si vous vouliez
rester chez moi... Il est temps de le savoir; je veux être fixé tout de
suite... Voici ma parole: si vous restez, ce ne sera pas au même prix:
j’entends diminuer votre gage.
Il parlait de haut et d’une voix maussade pour qu’il n’y eût pas de
méprise possible: il ne voulait plus de sa servante et s’il lui offrait
encore marché, c’était pour que le refus vînt d’elle, non de lui. Les
valets écoutaient, très surpris; Gédéon se retenait pour ne pas parler
et ses yeux disaient sa colère.
Michel reprit:
--Vous êtes sans doute capable de gagner beaucoup d’argent; mais vous
donner un fort gage n’est plus à ma convenance.
Madeleine, le dos toujours tourné, demanda d’une voix blanche:
--Quel est donc votre prix?
Il hésita, car il n’avait pas prévu cette question directe; il dit
enfin:
--A la servante que je gagerai... je ne donnerai pas plus de 200 francs.
Aussitôt Madeleine se retourna et, les regardant tous:
--Marché fait! dit-elle.
Michel eut un sursaut; il ouvrit la bouche pour protester, mais
rencontrant les yeux des valets il devint rouge et dit d’une voix
orgueilleuse:
--C’est bon! ma parole compte toujours! N’en parlons plus!
Ce jour-là Madeleine mangea de bon appétit, fit toute sa besogne et,
quand la nuit fut venue, elle dormit huit heures d’affilée.
Hélas! dès le lendemain, l’attitude du patron fut telle que son angoisse
revint plus âpre, plus pressante d’avoir été un moment refoulée.
Il lui parut qu’elle ne pourrait pas rester aux Moulinettes; tous les
marchés du monde n’y feraient rien. Elle aurait beau être sourde et
muette et humble et lâche, elle ne pourrait échapper à cette folle
inimitié.
Elle qui n’avait jamais été malade sentit qu’elle le devenait. Elle ne
mangeait plus; elle ne dormait plus; une étrange lassitude lui cassait
les membres.
Un matin, Gédéon qui s’était levé de très bonne heure trouva la porte du
corridor ouverte. Comme il sortait, très intrigué, il buta contre
Madeleine; elle était assise à terre et luttait contre un
évanouissement.
Le soir tombait, un soir d’octobre, beau comme un soir d’été, mais d’une
beauté plus proche, plus intime, plus frissonnante. Le vent, qui avait
été fort durant toute la journée et qui avait cueilli des feuilles
innombrables venait de s’endormir; seules quelques hautes cimes
frémissaient encore, toutes rousses dans le brouillard doré des derniers
rayons du soleil.
Michel mesurait l’heure à l’allongement des ombres. Toute la soirée il
avait travaillé dans le pré derrière les bâtiments, éclaircissant les
haies broussailleuses, étêtant les arbustes, coupant les ronces et les
chèvrefeuilles: maintenant il était passé dans l’ouche aux chèvres et il
achevait d’approprier les cheintres envahies durant l’été par une
végétation hâtive et drue. A grands coups de faucille il abattait les
herbes sèches, les ravenelles, les derniers chardons et les tiges
rouillées des fougères.
De temps en temps il se redressait pour écouter et ses regards s’en
allaient vers la route. Violette devait passer aux Moulinettes en
revenant de St-Ambroise et il l’attendait; l’heure approchait où elle
allait venir.
--Encore un petit moment. Quand la brume d’eau sera levée autour de
l’étang, elle sera dans ma vue.
Toutes ses pensées, jeunes, ardentes, partaient en folle cavalcade.
Près de la maison sonna la voix de Madeleine. Michel l’entendit et son
humeur fut prompte à se lever.
Celle-ci, pourquoi était-elle encore chez lui? Il ne pourrait même pas
la renvoyer à bout de gage: le marché était fait et revenir sur sa
parole eût été un déshonneur trop grand.
Cependant quel tort ne lui avait-elle pas fait dans l’esprit de
Violette!
Voilà, aussi, c’était sa faute à lui, Michel! Dès les premiers temps il
avait laissé cette grosse fille prendre puissance en sa maison;
maintenant elle se carrait en la maîtresse place et elle prétendait
régenter tout le monde. Eh bien! on allait voir!
--Je suis le maître, et le seul!... Je finirais par tomber en
dérision!... Je la ferai bien partir... elle le mérite; ce sera bonne
justice.
Il murmurait ces paroles pour s’affermir en sa résolution. Quand
Violette était devant lui, sa rancune flambait haut, mais dès qu’il
était seul, il lui fallait bien l’attiser un peu...
C’est qu’il y avait trois années de dévouement et de bonne amitié, il y
avait la prospérité de sa maison, le bonheur de ses enfants et puis,
peut-être, encore autre chose qui n’était pas tout à fait oublié.
--C’est la justice, c’est la bonne justice.
Il lui fallait se le répéter que c’était la justice...
Ayant achevé le tour des cheintres il jeta sa faucille, prit une fourche
et rassembla tout ce qu’il avait coupé en un grand bûcher; puis, afin de
détruire toutes ces herbes porteuses de mauvaises graines, il y mit le
feu. Une flamme claire ronfla, mordit les fougères sèches et les menues
broussailles, puis elle baissa un peu et une fumée très blanche, très
lourde, née des branches vertes, monta lentement.
Lalie, occupée à jouer dans la cour, vit cette belle et haute fumée.
Elle traversa la maison, parut à la porte du corridor.
--Nêne! Nêne! Il y a un grand feu dans le pré; j’y vais voir.
Madeleine répondit:
--Non! Reste ici: lu verras tout aussi bien; là-bas tu pourrais te
brûler.
Michel entendit cette réponse et la trouva prudente. Mais, aussitôt, il
se reprocha son approbation; un mauvais orgueil lui fit crier:
--Lalie! viens voir mon brûlot!
Et ces paroles n’étaient pas de douces paroles d’invitation mais des
paroles de rudesse et de défi, des paroles lancées très fort pour porter
loin. Elles passèrent par-dessus la tête de l’enfant, elles résonnèrent
dans la maison et, contre le cœur de Madeleine, choquèrent dur.
Lalie déjà prenait sa course.
--Nêne! j’y vais: papa l’a dit.
Michel, maintenant, rassemblait les feuilles mortes et les bourrées
sèches dont il avait fait de petits tas dans le pré. Chaque fois qu’il
en apportait une brassée, la flamme se réveillait, pépiait joliment et
d’innombrables étincelles montaient.
Lalie tournait autour du brûlot en battant des mains. Michel qui avait
ramassé des châtaignes précoces les lui installa dans un petit tas de
cendre chaude qu’il tira à l’écart du brûlot. En attendant qu’elles
fussent cuites, l’enfant prit à courir dans la fumée.
--N’approche pas trop, dit Michel; la flamme pourrait t’atteindre.
La petite s’arrêta et, avec une branchette, remua les châtaignes.
Il restait encore vers le haut du pré un gros monceau de broussailles;
Michel alla le chercher; mais dès qu’il eut piqué sa fourche, il la
lâcha et remonta sur la route.
Violette arrivait.
Quand elle fut à sa hauteur elle s’arrêta, laissant les apprenties
s’éloigner.
--Bonsoir! dit-elle; vous m’avez donc entendue venir?
Il répondit et sa voix chantait:
--J’ai l’esprit plein de vous tout au long des jours et, où que vous
soyez, dès que vous vous levez pour venir vers moi, j’entends votre pas.
Mon cœur porte cent fois plus loin que mon oreille.
Elle renversa la tête, offrant sa gorge gonflée et elle murmura d’une
voix languissante:
--Pour faire des compliments, vous n’en craignez pas un.
--C’est que pas un n’a autant de tendresse que moi. Si vous saviez
combien les heures sont lentes pour moi quand je suis loin de vous!
Elle sourit et s’approcha de lui jusqu’à le frôler.
--Moi aussi, dit-elle, je pense à vous... Je suis contente de vous
rencontrer ce soir: j’ai à vous dire que je vous ai trouvé une nouvelle
servante, une femme d’âge qui pourrait entrer chez vous tout de suite,
dès la Toussaint.
Michel fit un geste de colère.
--Ah oui! parlons-en! Je me suis joliment fait attraper l’autre matin!
--Quoi donc? Qu’y a-t-il?
--Il y a que j’ai fait un nouveau marché, pour un an, avec celle de chez
moi.
Violette sursauta comme si elle eût marché sur une épine et la
méchanceté s’alluma en ses yeux.
--Vous plaisantez, dit-elle sèchement; vous voulez me faire rire.
--Je n’y pense pas, malheureusement!
--Alors?... Vous m’aviez pourtant promis!
--Parbleu, oui! et de grand cœur! Mais quoi, je ne me suis pas méfié...
J’ai offert un prix risible et elle m’a pris au mot. Ce que j’en faisais
c’était pour ne pas lui faire affront.
--Merci bien! vous préférez qu’elle me fasse affront à moi.
Elle fit mine de s’éloigner et Michel supplia.
--Violette!... Violette!... Je vous en prie!... Il ne faut pas m’en
vouloir.
Et il ajouta d’un ton triste et lâche:
--Je vous ai fait une promesse... Je tâcherai de la tenir; je chercherai
l’occasion.
--C’est bien simple et il n’est pas besoin de chercher: à la Toussaint,
prenez la servante que je vous indique.
--Ce n’est pas possible! il y a un marché...
--Peuh! c’est ce qui vous arrête?
--Oui... chez nous, les marchés ont toujours tenu... Mais peut-être s’en
ira-t-elle d’elle-même: je le préférerais.
--Moi pas! dit Violette. Si vous aviez réellement envie de la chasser,
les raisons ne vous manqueraient pas; d’abord, elle vous vole.
--Cela non! dit Michel.
--Non!... Pauvre homme!
Elle le regarda avec une sorte de pitié et elle se mit à lui conter les
mauvaises histoires de Boiseriot. Mais comme il hochait la tête,
toujours incrédule, elle s’impatienta et jeta nettement:
--Et puis, moi, j’en ai assez! Si vous voulez que j’écoute vos
compliments, vous vous priverez d’une servante aussi jeune.
Michel lui avait pris les mains et de force il les retenait en les
siennes.
--Violette!... Violette!... C’est entendu... Cela s’arrangera... Si vous
vouliez, c’est vous qui tiendriez maintenant la maîtresse place en ma
maison; s’il y avait une servante, elle serait sous votre commandement.
Écoutez-moi...
Elle eut une parade de tête, mais il continua, plus pressant.
--Vous savez combien je vous aime pourtant! Si vous m’aimez aussi,
pourquoi ne voulez-vous pas être ma femme? Pourquoi attendre et laisser
passer notre jeunesse?
La réponse n’eut pas le temps de venir.
Dans le silence du soir un cri monta, brusque, atroce, fou, un cri
prolongé d’horrible épouvante et de souffrance indicible. Et puis,
presque aussitôt, un autre, plus grave, plus rauque, le cri d’une bête
traquée qui prend son élan et bondit.
Michel se sentit fléchir sur ses jarrets; il leva la main, jeta d’une
voix grelottante:
--Malheur à moi! ma petite brûle!
Il se rua, perça la haie, se précipita dans le pré vers cette nappe de
fumée où s’agitait une torche vivante.
Dans l’ouche, Madeleine, aussi courait. Le cri de l’enfant l’avait mise
debout, l’avait jetée hors de la maison et il l’amenait, la poussait, la
portait avec une vitesse incroyable. Et, de sa gorge, un autre cri
sortait en réponse, ce cri rauque de louve hurlant à la mort.
Son tablier à la main elle se jeta sur l’enfant, roula avec elle sur
l’herbe, éteignit la flamme par gestes fous, avec ses jupons, avec ses
mains, avec tout son grand corps.
Et puis d’une secousse, elle fut debout. Sur ses bras l’enfant se
tordait et poussait une haute plainte déchirante.
Michel arrivait, tremblant, défait; elle ne le regarda pas; elle prit la
course.
Pieds nus, une grosse mèche de cheveux déroulée sur son dos, elle
courait d’un côté, puis de l’autre, sans but, avec des saccades, des
zigzags de démence.
Comme Michel, dans son impatience de savoir, se mettait à la poursuivre,
elle fila vers l’étang, les bras hauts, offrant au vent les morsures du
feu. Elle disparut derrière une haie, puis revint.
Violette, elle aussi, était accourue dans le pré; elle se tenait près de
Michel, sur le routin de l’ouche. Madeleine, les yeux terribles, fonça
droit sur le couple. Eux s’écartèrent, la devinant folle, prête à
griffer, à ruer, à mordre. Et farouche, tous ses cheveux au vent, elle
passa entre eux d’un bond, emportant vers la maison son lamentable
fardeau hurlant.
Le médecin n’arriva que le lendemain matin à la pointe du jour. La
plainte de la petite montait encore, inexorable. Par moments elle se
faisait moins aiguë, elle baissait et l’on aurait bien dit qu’elle
allait s’éteindre, mais brusquement elle renaissait, plus vive, plus
déchirante.
--Nêne! Nêne! J’ai bobo!... Guéris-moi Nêne!... Nêne!
Le médecin examina longuement le petit corps en souffrance. Le feu avait
pris dans les jupons, probablement pendant que l’enfant était accroupie
à regarder cuire ses châtaignes. Le sarrau de cotonnade, surchauffé à
l’avance, avait flambé comme du papier, brûlant tous les cheveux, la
joue, le cou, les mains. Le côté gauche surtout était atteint; quelques
secondes de plus et tout le corps n’eût été qu’une plaie.
--Elle n’est pas en danger, dit le médecin; les brûlures semblent
superficielles. Mais il était temps d’arriver!
Ce médecin était un jeune à l’air glorieux. Il fit un pansement mais, à
l’idée de Madeleine, il s’y prit mal, allant trop vite et trop rudement.
Quand il eut fini, il se frotta les mains comme s’il eût été très
content.
--Ce ne sera rien... C’est très douloureux, mais il ne faut pas
s’effrayer pour si peu. Vous entendez, madame! Vous êtes là à trembler,
à vous énerver... il ne faut pas! Regardez-moi donc: cela ne me fait
rien à moi!... les cris ne me font rien!... On se maîtrise, que diable!
Derrière Madeleine qui avait repris sa place au chevet de l’enfant, il
bavardait, laissant entendre qu’il revenait de loin et que son savoir
était grand. Michel, les oreilles pleines de cette plainte qui n’en
finissait pas, faisait effort pour écouter avec politesse; il hochait la
tête comme pour approuver bien qu’il n’entendît que des bouts de phrases
auxquels il ne comprenait goutte.
--A Paris... là-bas... à l’hôpital... vous ne vous imaginez pas!... Dans
mon service... A Paris, j’en ai entendu... Je me souviens d’une femme...
toute brûlée, des cloques comme des vessies... C’était à Saint-Louis...
et, notez bien, de l’asphyxie... Un confrère proposait l’acide
picrique... J’ai dit: non!... Je l’ai sauvée... A Paris dans les
hôpitaux... des cas intéressants chez les grands brûlés!
Madeleine se retourna, hérissée, et elle lui cria dans la figure:
--Les grands brûlés! les grands brûlés! guérissez donc seulement
celle-ci qui est petite... Puisque vous en savez si long, empêchez-la
donc de souffrir!
Le petit médecin se mit à rire jaune, toute sa jactance fauchée. Et il
s’en alla, disant à Michel:
--Elle n’est pas commode, votre bourgeoise.
Dès qu’il fut sorti, Madeleine appela Gédéon.
--Va-t’en à l’Hardilas, dit-elle, et ramène Julie la Rouge qui traite
pour le feu. Il faut tout essayer.
Michel qui rentrait, murmura:
--Que voulez-vous qu’elle fasse après le médecin?
Madeleine ne broncha, ni ne répondit. Elle ne lui avait pas encore
parlé; elle ne s’occupait pas de lui.
Il reprit un peu plus fort:
--Le temps des sorciers est passé.
Puis comme elle ne répondait toujours point, il s’enhardit jusqu’à
avancer tout près du lit.
--Madeleine, dit-il, vous devez être morte de fatigue. Je vais prendre
votre place... Je lui soutiendrai la tête aussi bien que vous et, s’il
faut la promener, je la promènerai... Entendez-vous, Madeleine?
Elle se détourna comme elle s’était détournée vers le médecin; elle ne
dit rien cette fois, mais son regard fut si implacable que Michel
recula.
La sorcière de l’Hardilas vint dans la matinée, à moitié aveugle, très
vieille, très sale et l’air méchant.
Tout de suite, elle indiqua son remède: trois araignées, trois limaces,
trois lombrics coupés en sept morceaux, sept feuilles d’ache et sept
gousses d’ail; enfermer tout cela dans un petit sac et mettre le sac
sous l’oreiller.
--Tu entends ma fille?... sous l’oreiller.
--Oui, oui, j’entends! dit Madeleine.
--Eh bien, maintenant, retire-toi, je te conjure.
--Où faut-il que j’aille?
--Sors de la maison. Il faut que je souffle sur le mal... en disant des
choses que tu ne dois pas entendre... Allons, va-t’en!
La vieille s’impatientait; elle s’approcha du lit, repoussa brusquement
la couverture. Lalie, qui venait de s’apaiser un peu, jeta un cri.
--Nêne!
Madeleine revint.
--Je suis là, ma petite.
--Nêne! elle m’a fait bobo!
--C’est vrai aussi!... dit Madeleine tout de suite courroucée; pourquoi
allez-vous si vite? Si vous venez pour lui faire du mal, il faut me le
dire.
La vieille le prit de haut; elle avait l’habitude d’être flattée, et,
dans beaucoup de maisons, on la redoutait tellement qu’elle avait fini
par croire à sa force de sortilège.
Elle recula, fit des gestes bizarres en marmottant.
Alors Lalie prit peur de cette grande vieille si laide qui agitait ses
mains crochues et Madeleine gronda.
--Avez-vous bientôt fini d’appeler vos garous?
La sorcière sembla vouloir sauter au plafond; elle se mit à glapir:
--Serpent rouge et lézard d’eau!... garous blancs!... p’tits! p’tits!
garous noirs! garous poivrés!...
Madeleine la reconduisit si rudement à la porte que la fin du chapelet
lui resta dans la gorge, faute d’haleine.
Michel arrivait par le jardin. Madeleine, les bras raidis, cria en le
regardant dans les yeux:
--Tout le monde s’y met, donc, contre cette petite! Après le jeune,
c’est une vieille; après le médecin, c’est la sorcière! Je vous ai assez
vus, tous, tant que vous êtes!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en!
Michel, interdit, balbutiait:
--Mais... celle-ci... c’est vous qui l’avez fait demander!
Elle ne répondit pas à l’observation; elle ne sembla point l’avoir
entendue. Ses yeux devinrent d’acier; elle écarta les bras et ses
grandes mains s’ouvrirent.
--Je ne veux plus personne ici! personne! Le premier qui entre, je lui
saute à la figure.
Et, comme Michel approchait, elle lui jeta la porte au nez.
Huit jours durant, la maison fut inabordable.
Les hommes mangeaient dans la chambre de Michel; pour entrer ils
passaient par la porte de derrière, en assourdissant leurs pas.
Madeleine ne s’occupait plus d’eux; elle ne s’occupait ni de la cuisine,
ni du ménage, ni de ses bêtes, ni d’aucun travail. Tant que dura la
plainte de l’enfant, elle demeura au chevet du lit, obstinée, jalouse,
méchante, les yeux larges et secs.
Le matin de la Toussaint cependant, comme la petite était partie en un
sommeil profond, elle ouvrit la porte du corridor et, silencieusement,
passa dans la chambre aux hommes. Ils finissaient de manger; Michel
venait de compter le gage des valets et il versait du vin pour marquer
le départ de Gédéon qui s’en allait au régiment.
Ils la regardèrent sans rien trouver à lui dire. Enfin Michel demanda
tout de même.
--Est-ce qu’elle dort? La nuit a été bonne, il me semble?
Et il attendit anxieusement la réponse; mais la réponse ne vint pas.
Madeleine se tourna vers Gédéon.
--Alors tu quittes le pays, dit-elle; où t’emmènent-ils, mon pauvre?
Le jeune homme répondit d’un air brave:
--Pas au bout du monde! Je vais à Angers, au régiment de dragons.
--Cela me fera chagrin, dit-elle, de ne plus te voir ici.
Michel risqua:
--J’espère bien qu’il viendra nous faire visite à chacune de ses
permissions.
Puis il posa sur la table une petite pile de louis.
--Voici votre gage à vous aussi, Madeleine... Vous pouvez en avoir
besoin.
Alors pour la première fois depuis huit jours, elle lui parla.
Je vous remercie, dit-elle; j’en ai besoin en effet.
Elle prit un louis qu’elle tendit à Gédéon.
--Tu vas sans doute à St-Ambroise?... oui, n’est-ce pas?... Eh bien,
fais-moi l’amitié de passer chez Blancheviraine: tu choisiras ce qu’il y
a de plus beau pour l’amusement d’une petite.
Michel fit un geste pour protester, mais elle haussa la voix, marquant
sa volonté.
--Ce qu’il y a de plus beau, tu m’entends bien; et puis tu me
l’apporteras.
--Bon! dit le jeune homme, tu auras cela dans la soirée.
Michel était devenu très rouge; mais son orgueil n’osait plus chanter
haut. Ce fut timidement qu’il proposa:
--Par la même occasion, on ferait peut-être bien de mander le médecin;
je serais content qu’il vînt une autre fois.
--Pour qu’il la fasse souffrir encore!... Cela ne lui fait rien à ce
monsieur de voir souffrir les enfants!
--Mais on pourrait aller en chercher un autre... le vieux de
St-Ambroise, par exemple?
--Eh bien, à votre désir, dit Madeleine.
Et elle tourna les talons.
Le nouveau médecin arriva dans l’après-midi; pas bien vite celui-là et
sans grands embarras.
C’était un petit vieux timide et sensible qui n’avait pas une grande
réputation. Il ne fallait pas aller le chercher pour une blessure, car
la vue du sang lui faisait mal. On disait qu’il n’avait pas fait de
grandes études et que sa longue pratique ne lui avait pas appris
grand’chose. Mais il avait tout de même ceci pour lui que, s’il
guérissait peu de malades, il n’en tuait presque jamais.
Devant le lit où Lalie dormait toujours il se mit à parler bas.
--La pauvre mignonne... elle dort... il ne faut pas la réveiller; il ne
faut jamais réveiller les malades... C’est une brûlure, m’avez-vous
dit?... Pauvre petite bonne femme! elle a dû souffrir un martyre... Je
ne la dérangerai pas... Vous mettez de l’huile d’olive, n’est-ce pas?
Madeleine répondit péniblement:
--Oui... de l’huile d’olive... c’est ce que je mets.
Elle s’était assise à côté du lit; ses jambes étaient devenues molles,
sa tête pesait; elle ne soufrait pas, au contraire, ce ronronnement du
médecin était sur sa peine comme un baume.
--C’est tout à fait ce qu’il faut... Continuez... et veillez à ne pas
l’écorcher en la soignant... Ce sont les mains qui ont du mal et la joue
gauche... Cela ne sera peut-être rien... Il faut l’espérer... Une si
belle petite fille, ce serait grand dommage si elle restait défigurée!
Il faudra la distraire maintenant et la faire bien manger. Elle sera
vite guérie... eh oui!... eh oui... C’est moi qui vous le dis: elle sera
vite guérie... Les petits, il y a plaisir à les soigner... Comme elle
dort! Dites-moi, elle ne s’est pas beaucoup reposée, les nuits passées?
Se détournant pour recevoir la réponse, il vit que Madeleine dormait
elle aussi! Écrasée de fatigue, elle dormait la bouche ouverte, sans
presque respirer et elle était si blanche qu’on eût pu la croire morte.
Le médecin la montra à Michel, puis il fit «chut!» et il sortit sur la
pointe des pieds.