comme des enfants de riches.
Elle leur avait mis les bas neufs et leurs petites jambes paraissaient
au travers; au dernier moment, elle avait encore cousu à la culotte de
Jo une double rangée de boutons de nacre; sur son bras, elle portait les
deux sarraus qu’elle avait achetés au pauvre marchand.
Elle aussi avait fait sa toilette. Elle avait mis sa jupe des dimanches
et son tablier de soie. Quand le vent passait, les rubans de sa coiffe
lui claquaient sur la figure. Elle marchait en levant la tête et elle
était heureuse tant qu’elle pouvait.
Chez la cousine de l’Ouchette, il y avait ce jour-là une demi-douzaine
d’enfants. Lalie et Jo parurent les plus beaux. Quelque dépit qu’elles
en eussent, les femmes firent compliment à Madeleine; elle se rengorgea.
On l’avait fait asseoir au bout de la table, un peu à l’écart parce
qu’elle n’était pas de la famille; elle prit Jo sur ses genoux et le fit
manger dans son assiette, disant:
--C’est son habitude... il ne goûterait à rien, autrement.
Et elle parla, soutint les plaisanteries des hommes, conta l’histoire de
cette femme d’Auvergne qui avait abandonné ses enfants.
La cousine demanda si c’était le mari de cette femme qui avait vendu la
toilette des petits.
--Pas toute leur toilette, dit Madeleine, mais quelques morceaux.
La cousine observa en serrant ses lèvres minces:
--Je suis allée à sa voiture, moi aussi, mais il vendait trop cher...
Chez nous, il n’y a pas d’argent à gaspiller.
Madeleine eut envie de rire.
--Celle-ci, elle est bien toujours la même! pensa-t-elle. De l’argent
pour ces toilettes, je n’ai pas été lui en demander... Je sais où il y
en a, moi, de l’argent!
Toute la journée cette idée lui tint le cœur léger. Et le soir encore,
sur le chemin des Moulinettes, elle hochait la tête en marchant et elle
murmurait:
--J’ai de l’argent, moi! S’il me plaît de le gaspiller! Si c’est mon
bonheur!... J’ai deux cent cinquante francs à la Caisse d’épargne...
Qu’est-ce qu’ils font ces deux cent cinquante francs?... A quoi
servent-ils?
Madeleine fut pendant quelque temps tout contente de la vie.
Cuirassier avait demandé une autre place de facteur; en attendant
qu’elle vînt, il travaillait un peu et l’on n’entendait plus parler de
querelles ni de ribotes.
Aux Moulinettes, Michel n’était presque jamais à la maison; même le
dimanche on ne le voyait guère. Madeleine s’en réjouissait.
--Il s’amuse, pensait-elle. Ce n’est pas un homme bien sérieux... Tant
mieux pour moi! De la sorte il ne songera pas à se remarier... Cette
petite tailleuse ne voudrait pas prendre ma place à la maison.
C’est qu’elle avait eu un moment d’angoisse! Maintenant elle en riait,
car ses craintes lui paraissaient bien chimériques.
Michel ne lui parlait pas souvent, mais toujours de bonne amitié.
Il lui laissait toute liberté. Elle avait la bourse à sa disposition,
achetait et vendait à sa guise. Quelquefois elle faisait bien semblant
de rendre ses comptes, mais il secouait la tête et disait en riant:
--Inutile... Inutile! J’ai confiance.
S’il l’eût écouté pourtant il se fût peut-être aperçu qu’elle le
trompait. Quand elle lui disait par exemple:
--J’ai acheté pour Lalie une paire de galoches qui m’ont coûté cent
sous...
Il n’eût pas fallu beaucoup d’attention pour remarquer que ces galoches
étaient de fort jolies bottines valant au moins le double.
De même il n’eût pas été assez benêt pour croire qu’elle n’achetait, par
mois, à l’épicier, qu’une tablette de chocolat, puisque les enfants
avaient toujours les mains pleines de friandises.
Mais rien ne lui donnait l’éveil. Le travail de la maison se faisait,
les enfants grandissaient, la ferme redevenait prospère; il n’en
demandait pas plus long. Il avait l’esprit bien trop occupé ailleurs
pour regarder de près ce qui se passait chez lui.
Madeleine s’apercevait de cette insouciance et elle en profitait, la
rusée!
Dans le tiroir de l’armoire neuve, deux bourses voisinaient. Pour tous
les achats ordinaires, pour toutes les dépenses utiles, elle puisait
dans celle de Michel; mais quand il s’agissait de contenter les enfants,
c’était la sienne qu’elle ouvrait. Elle payait avec son argent tout ce
qui était pour la douceur, l’amusement, la parure. C’était si commode
pour elle d’acheter ainsi et la joie des petits illuminait tellement son
cœur!
Une seule chose l’empêchait de faire des folies: sa bourse était mince;
bientôt elle serait au bout de son argent.
Depuis quelques années elle ne rapportait plus ses gages à sa mère, mais
elle lui servait une petite rente pour l’aider à vivre. Elle avait aussi
envoyé de l’argent à son frère pendant qu’il était au service et, encore
maintenant, elle lui donnait une pièce de temps en temps. Elle ne
pouvait pas être bien riche!
Il y avait bien ces 250 francs qui dormaient à la caisse d’épargne, mais
elle ne songeait pas encore à aller les chercher. Elle comptait:
--Il me reste huit francs. La Toussaint est dans deux mois et Corbier me
donnera mon gage... En n’achetant rien pour moi, cela peut encore
aller... Je me priverai un peu de leur plaisir, voilà tout... Je me
rattraperai cet hiver.
Un dimanche comme elle promenait les enfants sur la route de
St-Ambroise, elle avait été rejointe par un certain Bouju, un vieux
garçon de trente-cinq ans qui était un peu son parent. En marchant à
côté d’elle, il lui avait parlé de sa situation, de ses goûts, des
économies qu’il avait faites; puis il lui avait dit qu’elle serait sage
de se marier, qu’elle lui plaisait beaucoup, qu’il se proposait comme
épouseur enfin!
--Eh bien! Si je m’attendais à cela!
Elle s’était arrêtée toute surprise et cette idée de mariage lui
semblait si drôle qu’elle s’était mise à rire.
Oui, il avait l’air honnête ce Bouju et son cœur à elle ne battait pour
aucun homme... mais, tout de même, elle avait bien ri.
Ce matin-là, Madeleine avait le cœur gros. La veille elle était allée à
St-Ambroise et elle n’en avait rapporté aux enfants qu’une livre de
miche; or, ils tenaient maintenant en dédain cette friandise dont ils se
contentaient autrefois.
Lalie surtout avait montré de l’humeur, car elle avait recommandé à
Madeleine de lui acheter une poupée, une grande poupée que l’on voyait
derrière une vitre chez Blancheviraine, la marchande du bourg. Et elle
avait piqué juste où il fallait, disant:
--Germaine de l’Ouchette en a trois poupées, elle! Sa mère lui achète
toutes les poupées qu’elle veut... Moi, je n’en ai pas seulement une,
puisque Zine a la tête cassée.
Madeleine avait le cœur bien gros et bien lourd. Et, pourtant, elle
avait agi selon la raison. Il lui restait juste cinq francs, et la
poupée--qu’elle avait bien marchandée, pardi! en valait trois. La
prendre eût été folie, car la Toussaint était encore loin et avec
quarante malheureux sous, que peut-on acheter?
Mais cette Germaine, tout de même! Trois poupées! pourquoi pas dix?
Qu’est-ce qu’elle en faisait de ces trois poupées? Sa mère les lui avait
achetées pour qu’elle les fît voir, tout simplement!...
Madeleine se mettait en colère toute seule.
--Celle de l’Ouchette, je la connais; c’est une glorieuse!... Et puis
elle est vexante... Toutes les fois qu’elle me voit, ce qu’elle m’en
dit!... Trois poupées! peut-on gaspiller son argent comme ça!... Elle
aura beau faire, elle peut acheter tout ce qu’elle voudra, sa grande
Germaine n’en sera ni plus fine ni plus belle... Qu’elle essaye donc de
la mettre à côté de Lalie!... A la Toussaint, puisqu’il en est ainsi, si
je n’achète pas une poupée de cent sous, je veux perdre mon nom! Ah! je
lui ferai voir, moi?...
Elle grommelait en attisant son feu et elle secouait ses pincettes.
Une grosse voix sonna derrière elle.
--Eh bien! Eh bien! Je pense que tu en fais du tapage!
Elle se releva en rougissant, puis elle se mit à rire en reconnaissant
son frère.
Il était arrivé sans qu’elle l’entendît et il se tenait sur le seuil.
--C’est toi! dit-elle; entre donc!
Il s’avança pour l’embrasser. Il riait; il disait:
--Il fait beau ce matin; le soleil tombe comme une bénédiction.
Au fond de ses yeux bleus, cependant, une inquiétude rôdait. Madeleine
ne s’en apercevait point et elle se réjouissait bonnement de le voir de
si bel accueil.
--Où vas-tu par ce chemin-là, mon grand?
--A la Grand’Combe, chez Rivard, qui m’a demandé. J’ai fait un petit
détour pour prendre de tes nouvelles; on ne te voit pas au Coudray.
--J’ai de l’ouvrage, vois-tu; avec les petits, il n’est pas facile de
s’absenter.
Cuirassier avait pris une chaise. Tout un moment il parla de ses
occupations; depuis quelque temps il n’avait pas chômé et cette semaine
encore il avait bon espoir d’être employé tous les jours.
Madeleine s’arrêta de travailler; dans sa tête une idée trottait.
--Sans doute il a de l’argent... il m’en donnerait bien, lui... Je
n’aurais qu’à demander.
Et puis elle songea que ce serait mal... qu’elle n’oserait pas, elle,
jeune et forte, prendre l’argent de ce pauvre frère qui avait tant de
peine à gagner son pain.
--Tout de même, je lui en donnais bien déjà, moi, avant son malheur...
d’ailleurs, après la Toussaint je le lui rendrais... Je pourrais tout de
suite prendre chez Blancheviraine la poupée dormeuse, qui est de trois
francs: c’est Lalie qui serait contente!
A songer cela, elle demeurait les mains inoccupées et ses yeux
s’éclairaient. Elle n’écoutait plus son frère; la tentation ronflait en
elle comme une nuée d’orage.
Elle se décida brusquement:
--Alors, comme cela, mon grand, puisque tu travailles tous les jours, tu
dois être riche à présent?
Il eut un petit sursaut et sa pensée, à lui aussi, s’en alla par ce
nouveau chemin.
--Riche? Ah oui!... Si je gagne ma vie, c’est à toute peine.
Il baissa les yeux, répétant:
--C’est à toute peine... à toute peine... Je n’ai jamais le sou en
poche.
D’habitude, il n’avait pas besoin d’en dire si long; avant même qu’il
eût parlé, Madeleine lui glissait une pièce. Aujourd’hui elle ne
bougeait pas.
--Je suis habillé comme un vagabond; tu vois, mes espadrilles ne
tiennent plus... J’enrage de ne pas fumer...
Elle ne disait toujours rien. Alors, très pâle et les larmes aux yeux,
il balbutia:
--Madeleine, écoute-moi... C’est dur ce que j’ai à dire... Madeleine, tu
n’aurais pas un peu d’argent?
--Ah toi, tu sais!
Elle avait jeté cela sur un ton de colère et elle se tenait immobile,
tout interdite de ce premier choc.
Lui, fut un moment muet de surprise; puis il se leva:
--Ah! bien!... Ma sœur, je te dis au revoir!
Mais il n’avait pas fait trois pas que Madeleine se suspendait à son
cou.
--Mon grand, ne t’en vas pas!... Attends que je t’explique... Il ne faut
pas se fâcher... De l’argent, je vais t’en donner... Quelquefois on
parle trop vite, vois-tu!
Elle l’immobilisait entre ses bras forts et lui faisait violence pour
qu’il s’assît.
--De l’argent... pour ton tabac... oui, je vais t’en donner, mon pauvre.
Elle avait pris sa bourse et elle en tirait des sous, un à un, comme à
regret.
--Tiens, voici quinze sous... est-ce suffisant?
Il répondit amèrement:
--Un paquet de tabac ne coûte pas tant que cela.
--C’est juste, dit-elle.
Les sous étaient alignés sur la table; elle en retira cinq et puis elle
les remit en rougissant.
Elle avait serré sa bourse tout de suite et, pour oublier bien vite
cette scène, elle parlait de sa mère, de Fridoline et elle se moquait de
Tiennette, que l’on voyait sur les chemins en compagnie de Gédéon.
Mais lui:
--Madeleine, tu n’as pas compris... et c’est ma faute. J’ai mal parlé;
je me suis servi de mensonges... Je n’ai pas envie de fumer... De
l’argent, j’en gagne un peu tous les jours... J’en ai, mais pas assez
pour ce que je veux faire. Prête-moi vingt francs... prête-moi dix
francs... prête-moi cent sous seulement!
--Cent sous! c’est toute ma fortune, dit Madeleine.
--Je le les rendrai quand j’aurai un emploi... comme je te rendrai tout
ce que tu m’as donné déjà.
--Cela, non, par exemple! Avec toi, mon grand, je partage et c’est une
chose juste. Ce que je t’ai donné, si tu veux me le rendre, que ce soit
en amitié.
Puis, inquiète de le voir ainsi tremblant devant elle, elle s’approcha
et dit tout bas avec grande douceur:
--Jean, parle-moi? Tu as le cœur en tourment: dis-moi ta peine et je te
consolerai... Si tu veux de l’argent, j’en ai beaucoup à la Caisse
d’épargne; j’irai t’en chercher.
Il lui avait pris une main et il y posait ses lèvres. Ses paroles
vinrent, sourdes et comme fêlées.
--Ah oui! Tiens! pauvre sœur! travaille, use tes doigts, use tes yeux...
Je suis là, moi... Je prendrai ton argent pour le jeter au vent, et
quand tu seras vieille, tu seras à la charité.
--Jean, ne parle pas de la sorte, tu me fais mal!
--Pauvre sœur! veux-tu savoir où il passe, l’argent que tu me donnes? Va
à Chantepie et demande Violette, la tailleuse. Quand elle sera devant
toi, regarde-la de la tête aux pieds; regarde sa ceinture à boucle
d’argent, regarde ses doigts et ses oreilles et son cou... A la main
droite, elle a un anneau d’or avec des pierres brillantes: c’est moi qui
l’ai acheté... A la main gauche, elle en a deux autres... et qui donc
les lui a donnés ceux-là? et qui lui a donné ses boucles d’oreilles et
ses colliers!... Ce n’est pas sa mère et ce n’est pas moi!... Et je
l’aime, pourtant! Je l’aime!
--Mais tu es fou, mon pauvre!
--Je l’aime! Je suis fou, en effet! Ouvre les yeux, va! regarde-moi
bien!... Je suis la honte de la famille... un jour ou l’autre, je
finirai comme une bête malfaisante.
Madeleine, épouvantée, s’efforçait de lui relever la tête.
--Te tairas-tu, à la fin! Qu’est-ce qu’il te faut?... Tu demandais de
l’argent... tu en auras... je te donnerai ce que tu voudras... mais
tais-toi! tais-toi!
--De l’argent! oui, donne-m’en! donne-moi cent sous... ce sera la
dernière fois... Il me manque cent sous pour acheter la montre qu’elle
désire.
Il ajouta sur un ton accablé:
--Après cela, les autres lui offriront la chaîne... Je suis lâche; je ne
suis pas un homme: tu le disais bien!
Madeleine vida sa bourse et, sans parler, lui mit l’argent dans sa
poche.
--Merci, dit-il; maintenant je vais m’en aller... Et ce soir, si j’ai
fini assez tôt chez Rivard, j’irai acheter la montre; elle l’aura
demain, car elle travaille à Saint-Ambroise cette semaine... Tu ne l’as
pas vue passer ici ce matin? Ton patron l’aura bien vue, lui!... Au
revoir! ne m’embrasse pas! non... non!... Je ne le mérite pas.
Il s’en alla et Madeleine se remit à l’ouvrage en pleurant. Au bout d’un
moment, Lalie entra et se campa devant elle.
--Ah! tu pleures! dit-elle; c’est ton tour; j’ai bien pleuré hier,
moi... Le Bon Dieu t’a punie: cela t’apprendra!... Iras-tu me la
chercher, maintenant, la grande poupée chez Blancheviraine?
Madeleine se pencha vers la petite et la serra avec emportement.
--Eh bien, oui, j’irai! sois contente! Ils auront beau faire tous, tu
l’auras ta poupée.
Elle venait à l’instant de se décider.
A midi, elle prévint Michel.
--Demain, il faudra que j’aille au marché; il y a une vingtaine de
poulets à vendre, un panier de beurre et des œufs.
Il répondit:
--C’est bon! je dirai au roulier de prendre tout cela.
Le lendemain, donc, après le marché, Madeleine alla à la Caisse
d’épargne retirer vingt francs et elle acheta, chez un marchand de la
ville, une poupée plus belle encore que celle de la Blancheviraine.
En revenant, elle prit la route de Saint-Ambroise. Comme elle traversait
le bourg, elle vit, par une fenêtre ouverte, deux couturières qui
riaient en travaillant. Un peu en arrière, une autre, une grande, se
tenait debout, ses ciseaux en main; et, sur sa poitrine, on distinguait
une montre toute mignonne et luisante.
Le cœur de Madeleine sauta de colère.
--Déjà! Elle l’a déjà, sa montre! Eh bien, quand je la verrai, je lui
dirai ce que je pense! Je lui apprendrai, moi, à voler l’argent de Lalie
et de Jo!
Le soir même elle guetta Violette qui devait passer près des Moulinettes
pour revenir à Chantepie. Ce fut en vain; et ni le lendemain ni le
surlendemain, Violette ne passa.
Enfin le vendredi soir, comme Madeleine cueillait des légumes dans le
jardin, elle entendit du bruit sur la route; elle se redressa et
reconnut les deux petites apprenties qui, l’air très amusé, jacassaient
en marchant. Elle les laissa disparaître, puis elle s’avança sur la
route.
--Ah! Bien! murmura-t-elle.
Au tournant de la haie, à une centaine de pas en arrière, Violette était
arrêtée devant Michel et, la tête penchée, faisait des coquetteries.
--Bien, bien! je vais me poster plus loin.
Elle se retira silencieusement, revint vers la maison, puis, ayant jeté
un coup d’œil aux enfants, fila par les derrières du côté de l’étang.
Elle n’eut pas longtemps à attendre; Violette venait d’un pas leste
ayant hâte de rejoindre ses apprenties. Quand elle fut assez près,
Madeleine, franchissant un échalier, s’avança sur le milieu de la route.
--Bonsoir, mademoiselle Violette!
--Bonsoir! fit la tailleuse et elle s’écarta un peu de son chemin pour
passer vite.
Alors Madeleine dit:
--Vous avez l’air bien pressée!
--C’est que je le suis en effet!
--Pourtant, j’aurais quelque chose à vous dire.
--Vous?
--Oui... ce que j’en fais, ce n’est pas pour mon plaisir... ce ne sera
peut-être pas non plus pour le vôtre.
--Ah bah! dit Violette en s’arrêtant.
Violette dit: Ah bah! et elle se mit à rire d’un petit rire sec. Ses
yeux coururent sur Madeleine de la tête aux pieds.
Si bien que Madeleine demanda avec un peu de colère:
--Qu’avez-vous à m’examiner? Mon cotillon ne va-t-il donc pas bien?
--Au contraire! il fait tout à fait le rond. Ma grand’mère en portail un
pareil qu’elle tenait d’héritage.
--Vous avez une bonne langue!
--A votre service!
Elles se regardèrent un bon moment jusqu’au fond des yeux et puis
Violette redressa sa jolie tête insolente.
--A votre tour, dit-elle, que trouvez-vous donc sur moi qui ne soit pas
à votre goût?
Madeleine répondit:
--C’est votre montre que je regarde; je la trouve jolie.
--Voulez-vous la voir de plus près?
--Merci; je la vois fort bien. C’est une petite montre à la mode
nouvelle; ce n’est pas une montre d’héritage comme le cotillon de votre
grand’mère.
--Vous avez bien dit ça!... mais, qu’elle soit à la mode ou non, ce
n’est pas votre affaire.
--Pardon! je sais depuis quand vous avez cette montre et qui vous l’a
donnée... Pas la peine de finasser, ma belle!
Violette se troubla; le sang monta à ses joues et ses minces narines
palpitèrent, toutes blanches.
--Eh bien, après?
--Vous n’êtes pas fière! dit Madeleine; cette montre et ces bagues que
vous portez, ce n’est pas vous qui les avez payées...
L’autre hocha la tête et son rire claqua, sec comme un coup de fouet.
--Oh si! dit-elle, je les ai payées!
Madeleine en fut suffoquée.
--Vous n’avez pas honte! C’est un gros péché que vous faites... Si votre
mère vous entendait!
Mais, dans les yeux noirs, elle vit que l’impudence était souveraine;
comprenant que toute remontrance serait inutile elle changea de ton.
--A partir d’aujourd’hui, vous allez laisser mon frère tranquille;
puisque vous n’avez rien pour vous retenir, ni honte, ni religion...
Violette parla en même temps qu’elle:
--J’en ai autant que vous, toujours!... De votre religion, vous pouvez
vous en vanter! allez donc vous faire baptiser!
--... et puisque vous ne craignez pas votre mère, je veillerai de ce
côté. Entendez-moi bien! si vous recommencez à l’aguicher, je vous
baillerai la pénitence, ma petite... Vous pouvez rire!
--Ah! Ah! Comment dites-vous? vous me baillerez la pénitence? Je
voudrais savoir comment vous vous y prendrez! Vous me battrez,
peut-être?... Vous avez bien la taille qu’il faut et la figure!...
Non?... Vous ne me battrez pas? Alors, comment ferez-vous?
Oui, comment ferait-elle? Madeleine se trouva interdite sous les yeux
insolents de l’autre. Tout de même elle dit:
--Je vais commencer par prévenir mon frère; il connaîtra votre conduite.
--Il la connaît peut-être mieux que vous!
--Il saura, que le jour même où il vous a fait cadeau d’une montre, vous
avez écouté un autre galant; je lui dirai que vous étiez tout à l’heure
avec Michel Corbier...
--Allons donc! fit Violette avec un ricanement; vous êtes jalouse; il
fallait l’avouer tout de suite.
--Vous vous trompez. Laissez mon frère en paix et, sans rien craindre de
moi, vous pourrez suivre le chemin qui vous plaira. Mais si vous le
tourmentez encore...
--Vous m’espionnerez... Par tous les moyens vous me ferez tort auprès de
votre patron... Je sais pourquoi!
Violette s’était avancée la figure si méchante qu’elle en était laide.
--D’autres ont été jalouses de moi, dit-elle, mais pas encore des
guenuches comme vous!
Madeleine la laissait aller, sans grand dépit. Alors elle s’avança
encore et, avec son mauvais rire:
--Écoutez-moi! A ce jeu vous n’êtes pas de force... Puisqu’il n’y a rien
pour vous retenir--c’est comme cela que vous parlez, n’est-ce
pas?--puisque rien ne peut vous retenir, ni la honte, ni la religion, ni
la crainte de votre mère, eh bien, c’est moi qui vous baillerai la
pénitence!... Dès maintenant, je vous engage à vous déshabituer des
Moulinettes.
Madeleine blêmit et ses mains montèrent à sa gorge.
--Qu’est-ce que vous dites? qu’est-ce que vous osez dire?
--Ne vous frappez pas! ne criez pas comme cela, voyons!... Je suis bonne
fille; je vous préviens un mois avant la Toussaint... Vous aurez le
temps de chercher une autre condition.
--Mais vous ne savez pas... vous ne pouvez pas imaginer...
--Mais si! parfaitement... Je sais, j’imagine; et c’est à cause de cela
que je vous ferai partir. Cela vous apprendra d’ailleurs à vous mêler de
vos affaires.
Madeleine balbutia, étranglée:
--Non, ce n’est pas ce que vous croyez... Je ne suis pas jalouse, allez!
C’est à cause des enfants... Oh! vous ne seriez pas assez méchante!
--Les enfants? Allons donc! que me racontez-vous là!... Vous n’êtes pas
leur mère; vous n’êtes rien pour eux... Qu’est-ce qui vous prend? vous
voulez me battre?
--Taisez-vous!... Mademoiselle Violette, taisez-vous!
--Mademoiselle Violette, maintenant!... Mais rien n’y fera! Vous
partirez, ma belle; et, quand vous serez partie, vous ne verrez ni le
père ni les enfants... je vous ferai défendre l’entrée de la maison.
--Ah! je t’étranglerais, mauvaise!
Madeleine avait jeté ses mains en avant... Mais l’autre s’en allait, sa
petite tête dressée et brillante comme une tête de vipère.
--Madeleine Clarandeau, dit-elle, vous avez commencé; vous avez eu
tort... J’entends que vous me portiez en votre souvenir.
Et puis elle murmura:
--Mon gentil parrain, vous qui vous tourmentez à cause de cette fille,
vous qui prenez tant de peine pour épingler des bouquets à sa coiffe,
mon gentil parrain, vous allez être content!
Le lundi, Michel commença la guerre.
Dès le matin il chercha noise à Madeleine. Le soir il revint à la
charge, sans l’ombre d’un prétexte et sans même attendre que les valets
fussent partis.
Les jours qui suivirent ce fut la même antienne. Alors une inquiétude
mortelle commença de ronger Madeleine. Par moments elle essayait de se
rassurer.
--Il n’osera pas, se disait-elle; pour me chasser il lui faudrait une
raison... Je crois, d’ailleurs, qu’il commence à s’apaiser.
Et puis Violette passait par là ou bien elle écrivait et, tout de suite
après, revenait le gros temps.
Madeleine ne répondait rien à Michel. Le plus souvent elle n’entendait
même pas ses paroles. Le sang lui sautait aux joues et puis il fuyait
aussi vite; son cœur devenait froid; de temps en temps, après un grand
battement douloureux qui résonnait dans sa poitrine comme un coup de
marteau, il s’arrêtait net pour repartir ensuite sur une cadence
affolée. Ses jambes devenaient subitement molles, sa vue se brouillait
et toutes ses idées se fondaient en une angoisse étrange qui ressemblait
à l’angoisse de la mort.
Quand les hommes étaient partis, elle apaisait son malaise à force de
larmes.