--Bray de l’Ouchette va avec Jeanne Lourrigeonne; Philippe le maçon va
avec Berthe du Basbourg; Michel Corbier, ton patron, avec Violette de
Chantepie... et Jules va avec des sabots ferrés quand il n’est pas
nu-pieds.
Madeleine vint vers lui, ayant mal entendu.
--Qu’est-ce que tu as dit de Michel Corbier?
--Corbier des Moulinettes va voir Violette la tailleuse.
--Tu es un menteur, Jules!
--Seigneur, mon Dieu, Jules est-il un menteur? Non, Jules, tu n’es pas
un menteur.
--Mais qui a pu te raconter une chose pareille? cria Madeleine.
--C’est Boiseriot de Chantepie; et il a dit: «Va le rapporter à
Madeleine, aux Moulinettes»... Qu’est-ce qu’il a donné à Jules pour
ça?... Une poignée de sucre et une poire molle.
--Ah! c’est Boiseriot! Merci! Va-t’en, Jules... Non, non! tu n’auras
plus de lard; tu as assez mangé; tu serais malade... Sortiras-tu à la
fin! J’appelle M. le maire pour te marier.
A ces mots il sauta dans la cour et s’enfuit le plus vite qu’il put.
--Le maire! Que le diable le brûle! Qu’il le brûle!
Madeleine, sur le moment, ne sentit qu’un choc léger. Il lui fallut un
peu de temps pour s’apercevoir que la plaie était laide et pouvait
s’envenimer.
Elle n’avait d’abord songé qu’à elle-même. «Corbier des Moulinettes va
voir Violette la tailleuse»! Eh bien, qu’il y aille! C’était la deuxième
fois déjà qu’elle se sentait piquée de la sorte à propos de Michel; ce
dernier coup était le moins douloureux et le chagrin ne la travaillait
pas beaucoup.
Des filles de sa connaissance, en des circonstances semblables, étaient
tombées en mal de mort, d’autres étaient devenues presque folles ou
subitement vieilles: elle ne comprenait pas très bien comment cela avait
pu se faire...
Qu’était-ce donc qu’une peine d’amour sinon une chimère, quelque chose
comme une buée sur une glace qu’un coup de chiffon fait disparaître.
Passe encore de pleurer au premier moment, mais après!... Quand on a les
mains occupées du matin au soir, on doit se guérir facilement d’un mal
aussi bénin.
Madeleine, pour son propre compte, pensait ainsi, véritablement. Mais
d’autres idées lui étaient venues, bien plus sombres et navrantes.
Qu’adviendrait-il de son frère? Il avait revu Violette; Madeleine le
savait et elle se figurait raisonnablement cette fille coquette jouant à
abêtir les hommes. Qu’elle encourageât Michel et Pierre et Paul et
Jacques pour se moquer d’eux ensuite, cela n’était pas trop mal!
Pourquoi se laissaient-ils enjôler, les badauds... Mais avec un infirme,
le jeu n’était plus le même; du moins, il semblait à Madeleine. C’était
un amusement cruel et lâche; à coup sur un très vilain péché.
Qu’adviendrait-il du pauvre Cuirassier? Déjà, il avait bien un peu perdu
la tête. Il buvait, de temps en temps; un soir à Saint-Ambroise, étant
ivre, il avait frappé l’aubergiste et enfoncé une porte à coups de
pieds. Si, du moins, ç’avait été une chose réglée, maintenant, cet
abandon de Violette! Mais non! Elle avait trouvé moyen de l’aguicher de
nouveau et elle le tenait encore en laisse comme, sans doute, elle n’en
tenait aucun autre.
Quand il apprendrait la conduite de sa bonne amie--et, par Boiseriot,
cela ne tarderait guère--il pouvait se passer des choses tristes.
Madeleine en tremblait.
Et ce Michel, lui aussi, qu’est-ce qui le prenait? Un homme de trente
ans, dans cette situation, aller s’amouracher d’une fille si jeune qui
n’avait que la malice en tête! Il ne pensait pas, peut-être, mener
l’aventure au bout? D’ailleurs en eût-il l’intention que Violette ne le
voudrait pas, elle. Voyez-vous cette tailleuse avec un tablier de toile
bise et de gros sabots!
Et les petits? est-ce qu’on ne pourrait pas y songer un peu? Est-ce
qu’il y avait quelqu’un pour les aimer plus que Madeleine. Est-ce que
vraiment, un jour, on pourrait les lui arracher?
--Ah bien! cela n’irait pas tout seul! Cela n’irait pas tout seul!
A cette pensée, le cœur de Madeleine ronfla comme un essaim de guêpes.
--Et puis je suis bien sotte! Michel est un mauvais gars qui veut
rire... S’il lui en cuit, tant mieux! Mais tout cela n’est pas sérieux.
Est-ce vrai, seulement? Il faudra que je le sache.
Elle prit à épier Michel.
Il avait été touché par la mort du père; les premiers dimanches après
l’enterrement il n’était sorti que pour aller au chapelet. Et puis, peu
à peu, il avait repris ses habitudes; maintenant il lui arrivait
souvent, le dimanche, de ne rentrer qu’à la nuit tombante...
Comme il n’allait presque jamais à l’auberge, Madeleine en conclut qu’il
devait voyager. Elle essaya de le faire parler, mais ce fut vainement.
Il recevait des lettres qui ne passaient pas à la maison; le facteur
était venu deux fois demander à Madeleine où travaillait le patron. Cela
était assez singulier.
Enfin, un jour vint où Madeleine ne douta plus. Ce fut un samedi du mois
d’octobre. Il était onze heures, Madeleine était en train de goûter la
soupe qu’elle venait d’assaisonner quand le facteur entra.
--Une lettre pour Michel Corbier!
Il tint un moment la lettre haut en humant l’air.
--Bigre! celle-ci ne sent pas le tabac à priser... Une belle fille
pourrait la mettre dans sa gorgerette.
Madeleine, pour ne pas faire de remarque sur ce sujet, demanda:
--Voulez-vous que j’aille quérir un verre de vin? Il fait chaud.
Il répondit:
--J’ai bu au Châtaignier... vous êtes bien honnête... Au revoir!
Aussitôt qu’il fut sorti, Madeleine regarda la lettre. C’était un joli
papier bleu, poli comme une glace et qui sentait vraiment très fort. Sur
un coin, le cachet de la poste, pas très bien marqué, difficile à
lire... Madeleine, cependant, put reconnaître à peu près toutes les
lettres du mot Chantepie.
Quelques minutes après, Michel qui arrivait du labour, entra dans la
maison.
--Le facteur a apporté une lettre pour vous, dit Madeleine; elle est là,
sur la table.
Il parut contrarié, prit la lettre et sortit sans dire un mot.
Tout de suite, Madeleine fut à la fenêtre, derrière le rideau.
Lui, dans la cour, décachetait la lettre. Une fleur en tomba; il la
ramassa avec grande précaution et la considéra; puis, ayant tiré un
calepin de sa poche, il y plaça bien cette fleur, le benêt!
Alors, tout de même, le dépit pinça Madeleine et, bien qu’elle essayât
de rire, deux grosses larmes vinrent tout au bord de ses paupières.
Elle se retourna, courut à sa marmite, fit sauter le couvercle à grand
bruit et, plongeant sa main dans la boîte saunière, par deux fois elle
jeta dans le bouillon une énorme poignée de sel.
Après quoi elle mit devant le feu un petit pot pour les enfants.
DEUXIÈME PARTIE
A l’ombre, sur l’herbe rase du pré, Lalie avait entrepris de mener une
danse-ronde. De sa main droite elle tenait la main de Jo et, de sa main
gauche, elle soutenait Zine, la poupée de bois. Elle avait mis à Jo une
couronne de joncs; sur le cœur de Zine elle avait attaché, avec un brin
de laine, un gros bouquet de marguerites. Et c’était la noce.
«Derrièr’ chez nous dort un étang,
«C’est le vent, c’est le vent frivolant!
«Deux beaux canards vont s’y baignant,
«C’est le vent qui vole...
Ici, Lalie ne savait plus.
--Nêne, comment dis-tu, après?
Madeleine, penchée sur son lavoir, chanta:
«C’est le vent qui vole, qui frivole,
«C’est le vent, c’est le vent frivolant!
--Ah oui!
Lalie sauta en l’air et continua, en tournant plus vite:
«Le fils du roi vint en chassant,
«C’est le vent, c’est le vent frivolant!
«Visa le noir, tua le blanc...
Elle s’arrêta, perdue encore! Elle commença à se fâcher.
--C’est Jo! Il n’y a pas d’amusement... Quand on dit: c’est le vent! il
faut courir... Jo tire en arrière, lui! Veux-tu courir, dis, quand c’est
le vent!
Elle secoua Jo; alors Jo donna un coup de pied à Zine et la ronde fut
rompue.
Madeleine se retourna.
--Eh bien! vous ne vous amusez plus?
--C’est Jo! dit Lalie. Il a cassé une jambe à Zine... et il tire
toujours!
Jo, sans rien dire, vint se motter près de Madeleine. Lalie fut jalouse;
elle berça sa poupée.
--Viens, ma pauvre Zine!... Lalie n’aime que Zine, voilà!
--Vrai? Tu n’aimes pas un peu Nêne?
--Oh si! cria la petite en se redressant et elle sauta avec son frère
sur la planche du lavoir.
Madeleine les embrassa tour à tour en écartant les mains pour ne pas les
mouiller.
--Vous allez tomber dans l’eau, dit-elle et vous m’y ferez tomber
aussi... Allez-vous-en!
--Veux-tu faire la ronde avec nous? dit Lalie: Viens! je te donnerai la
main et puis Zine.
--Jo aussi! dit l’autre.
Madeleine les serra contre elle en rapprochant ses coudes.
--Je n’ai pas le temps aujourd’hui. Il faut que je lave vos sarraus, vos
bas... vous le savez bien!
--Il n’y a pas d’amusement! dit Lalie.
--Mais si! faites la ronde; moi je chanterai. La petite battit des
mains.
--Oui, oui! Jo, viens! Zine, viens! Toi, Nêne, dis le vent qui vole.
Madeleine se mit à chanter.
«Le fils du roi vint en chassant,
«C’est le vent, c’est le vent frivolant!
«Visa le noir, tua le blanc,
«C’est le vent qui vole, qui frivole,
«C’est le vent, c’est le vent frivolant!
--Encore! cria Lalie; encore, Nêne!
Madeleine continua et son battoir allait au saut.
«Beau fils du roi, tu es méchant,
«C’est le vent, c’est le vent frivolant!
«Pourquoi tuer mon canard blanc?
«C’est le vent qui vole, qui frivole,
«C’est le vent, c’est le vent frivolant.
--Encore! encore! on s’amuse maintenant!
Madeleine pensait:
--Ils me rendront folle.
Et ses yeux riaient.
Elle finit la chanson et puis elle la reprit. Quand elle tourna la tête
pour savoir où en était la partie, elle vit que les petits ne
l’écoutaient plus.
Lalie faisait dire le chapelet à Zine qu’elle venait d’asseoir, ne
pouvant la mettre à genoux. Quant à Jo, il était occupé à arracher des
poignées d’herbe; il faisait: han! han! et il tirait la langue tant
l’effort était rude.
--Je suis comme un musicien aveugle qui dit la gavotte quand la noce est
passée... Ils sont plus raisonnables que moi; s’ils avaient sauté
pendant tout ce temps ils seraient en nage. Vraiment, je ne suis pas
trop fine.
Elle s’attarda à tordre un morceau de linge pour écouter Lalie.
--Cette petite, avant qu’il soit longtemps, c’est elle qui me donnera
des idées pour toute chose à la maison.
Une bouffée d’orgueil lui gonfla la poitrine; puis ses regards
flottèrent et sa pensée bondit en avant comme un chevreau de l’année.
--Quand Jo sera grand... moi je serai une vieille bonne femme... Je ne
serai peut-être plus aux Moulinettes... C’est Lalie qui tiendra ma
place... Qui sait où je serai? Il viendra me voir et je lui ferai une
tasse de café... Il ira au régiment et il aura des permissions...
Bonjour Nêne! tu files toujours ta quenouille!... Son sabre fera frac!
frac! derrière lui; je lui demanderai s’il est bien nourri et je lui
donnerai une pièce... Et puis il aura une bonne amie et il se mariera...
Seigneur, faites que j’aie de l’argent pour ne pas lui faire déshonneur
au moment de la noce et pour lui offrir un beau cadeau!
Elle tordit encore une fois son linge et se remit au travail.
Il faisait beau laver. Le ruisseau courait assez vite en sautillant sur
ses bosses et en faisant un tout petit charivari de grelots. Au-dessus
du lavoir, l’eau était si claire qu’on voyait très bien les choses du
fond. Les petits vairons voyageaient par bandes nombreuses; par moments,
ils remontaient vers la surface et, tous ensemble, se mettaient à
tourbillonner.
Madeleine pensait:
--Peut-être bien qu’ils font une ronde ces petits; et la mère est au
fond qui mène la danse. Toutes les bêtes du Bon Dieu, c’est mignon quand
c’est jeune... Je voudrais savoir où est la mère vaironne et si elle
s’occupe de ses petits.
Madeleine agitait l’eau par mouvements prompts de grande laveuse; elle
ne craignait point de se mouiller les bras ni de faire sauter des
gouttes jusqu’à son visage. Elle frottait entre ses mains pour ne pas
user l’étoffe et, quant au savon, elle en était très ménagère: elle
rinçait vivement, le linge défripé d’un coup sec, claquant à hauteur de
figure.
Elle avait d’abord lavé la dépouille des hommes et les torchons de
cuisine: il lui restait le linge fin des petits et son idée était qu’il
fût très propre. Le dimanche suivant, en effet, le cousin de l’Ouchette
donnait un repas; Michel, empêché, ne pouvait y aller, mais Madeleine
devait y conduire les enfants. Elle voulait tout préparer pour qu’ils
fussent plus beaux que les autres.
Elle étendit donc sur sa planche un jupon de cretonne à fleurs et elle
se mit à le savonner avec grand soin; puis elle frotta longuement, pas
trop fort. C’était un travail à son gré qu’elle eût aimé faire durer.
«C’est le vent qui vole, qui frivole,
«C’est le vent, c’est le vent frivolant!
La ritournelle était revenue sur ses lèvres, douce comme une dragée
fondante. Elle frottait, frottait; entre ses gros doigts disparaissait
la toile mince et le savon moussait tout autour...
Zine ayant fini son chapelet Lalie l’avait couchée, très malade; et elle
était allée chercher Jo. Jo était venu avec de l’herbe dans chaque main.
--Jo, Zine aurait mal au ventre... moi, je serais sa maman, je la
bercerais sur mes genoux... toi, tu lui apporterais de la tisane... On
s’amuserait comme ça.
Jo, de mauvais vouloir, secoua la tête.
--Nêne a pas dit!
--Qu’est-ce que ça fait? Zine pleurerait... Je lui essuierais les yeux
et je la moucherais.
--Nêne a pas dit!
Lalie tira Jo par le bras.
--Tu es un méchant, voilà!
Jo voulut donner un coup de pied à Zine, mais il ne put y réussir parce
que Zine était couchée sur l’herbe et parce qu’il levait le pied très
haut, voulant taper fort. Alors il se baissa tout d’un coup et lui
frotta la figure avec une poignée d’herbe.
Lalie le fit rouler d’une bourrade. Jo pleura et Lalie pleura plus fort.
--Nêne! cria Jo.
--Nêne! Nêne! cria Lalie.
Madeleine se releva et accourut, les mains toutes blanches de savon.
Quoi qu’elle fît, à présent, les cris des enfants la mettaient debout
tout de suite. Elle perdait du temps ainsi chaque jour et se le
reprochait, mais elle avait beau se le reprocher, elle se dérangeait
toujours; ces cris résonnaient en sa poitrine et lui faisaient mal.
--Oui, ils me rendront folle, ces chétifs!
Elle sécha ses mains et enveloppa les deux enfants de caresses. Puis
elle entra dans le jeu, fut la maman de Zine pendant que Lalie montrait
à Jo comment il fallait s’y prendre pour la tisane.
Quand ils furent à nouveau bien lancés, elle courut à son travail. Le
temps fuyait; elle se tourmenta l’esprit à regretter le petit moment
perdu.
--Si j’étais chez une patronne, je serais relevée de mon péché... Jouer
à la poupée, c’est de l’abus! Allons! que je me hâte d’en finir!
Elle coula ses bras dans l’eau et se mit à rincer, de grosse manière,
une chemise de Lalie. Eh bien non! il n’y avait pas moyen, tout de même,
d’aller si vite. La chemise, tordue, laissait goutter de l’eau trouble
et savonneuse; elle recommença. Cette toile fine était douce à ses
mains.
--Petite chemise, soyez blanche... Jolie dentelle, je vous passerai dans
l’amidon et vous tiendrez bien étendue comme une collerette de
marguerite.
--Hââ!
Un cri partit à dix pas, vers le ruisseau; en même temps que Lalie
appela, en grande frayeur:
--Nêne! Nêne!
Madeleine fut debout d’une secousse, ses jambes vacillèrent, son cœur
s’arrêta de battre; le petit n’était plus là!
--Jo! où es-tu Jo?
Lalie montrait le ruisseau. Un nouveau cri perça l’air, très aigu.
--Hââ!
Madeleine s’élança, heurtant le tréteau qui était derrière elle et
renversant son linge propre dans la boue; pour courir plus vite elle
laissa ses sabots.
Jo était tombé dans le ruisseau; heureusement il avait choisi le bon
endroit. Deux mètres plus loin il eût été roulé par le courant, mais là
il avait le bec hors de l’eau, le pauvre canet, et Dieu sait s’il
l’ouvrait!
Madeleine le tira sur l’herbe et le déshabilla. Il criait à tue-tête et
il eût encore crié plus fort s’il n’eût pas grelotté. Quand il fut tout
nu sur l’herbe ce fut la même chanson. Madeleine lui frottait le dos
pour le réchauffer et elle était elle-même plus blanche qu’un linge de
lessive.
--Il a le sang glacé! Pourvu, mon Dieu, qu’il ne prenne pas mal!
Elle dénoua son tablier pour en envelopper l’enfant, mais le tablier
était mouillé. Il n’y avait que son jupon qui fût sec et d’étoffe
chaude... Elle n’eut pas une hésitation, elle ne s’inquiéta même pas de
savoir s’il y avait quelqu’un en vue: d’une main preste elle ôta le
jupon et en couvrit le petit comme d’une cloche. Et puis, comme elle se
trouvait en chemise, elle courut à son tréteau renversé et noua autour
de ses hanches un des jupons qu’elle venait de laver.
--Viens, mon petit Jo! Sauvons-nous! As-tu encore froid!
Elle courait vers la maison, coupant au plus droit, enjambant les
fossés. Près d’une haie, comme elle n’avait pas de sabots, une épine lui
entra dans le talon si profondément que le cœur lui devint froid et que
ses larmes jaillirent. Elle ne s’arrêta pas cependant, continua de
courir en boitillant; dans l’ouche aux chèvres son pied s’enfonça dans
la vase d’une rigole d’égout; son jupon mouillé claquait sur ses jambes.
Le petit s’étant calmé, à l’aise maintenant dans cette étoffe tiède; la
course le secouait et il commençait à trouver cela bien amusant. Quand
Madeleine fut arrivée dans la maison et voulut le coucher, il se
débattit et se cramponna à son cou.
--Encore, Nêne... Encore!
Mais elle ne céda pas, elle craignait trop qu’il eût pris froid. Elle le
mit au lit, le réchauffa entre deux oreillers. Puis elle lui passa des
hardes propres et son sarrau du dimanche.
--As-tu encore froid, mon petit Jo? Si tu as froid, je te ferai chauffer
du vin sucré...
--Oui, Jo a froid.
Elle trotta par la maison, cherchant le sucre, le réchaud, la bouteille.
--Tiens! bois, mignon! Le trouves-tu à ton goût?
Jo, le nez dans la tasse, répondit entre deux gorgées:
--Jo fera encore!
Madeleine se pencha, inquiète.
--Que dis-tu? Que feras-tu encore?
--Dans l’eau, Jo tombera encore! dit le petit d’un ton décidé.
Le lendemain Madeleine eut son travail à recommencer et, tous les jours
de la semaine, elle dut veiller fort tard pour rattraper le temps perdu.
Quand furent enfin prêtes la toilette de Lalie et celle de son frère,
Madeleine ne fut pas encore tranquille. Elle se souvint d’un repas que
Corbier avait donné avant la mort du père. Les petits cousins y étaient
venus avec des rubans et des falbalas car leur mère était coquette;
mais, aussi, on leur avait apporté des sarraus de rechange pour qu’ils
pussent jouer sans se salir et la mère avait très bien dit d’une voix
pointue:
--Il faut du ménagement... quand on ne veille pas, tout va à la
perdition.
Madeleine avait pensé:
--C’est pour moi qu’elle pince le bec... Merci!
Mais, avec son ménagement, elle n’est qu’une glorieuse; pour garantir
une robe de coton il n’est pas besoin d’un si beau sarrau avec tant de
dentelles.
Oui, sur le coup elle avait pensé cela.
Maintenant, cette histoire la tracassait; non point pour elle, mais pour
les enfants qui ne devaient en rien être au-dessous des autres.
Or, le vendredi, un marchand qui passait frappa à la porte et fit ses
offres à Madeleine.
--J’ai des tabliers magnifiques... J’ai la nouvelle mode... Profitez de
l’occasion, madame.
--Merci, dit Madeleine, je n’ai besoin de rien.
Le marchand, qui avait l’air très malin, montra Lalie et Jo.
--C’est toute votre famille, madame?
--Oui, répondit-elle en devenant rouge.
--C’est un beau commencement! Je pense qu’ils sont mignons! Vous ne leur
achetez rien? Allons, venez donc voir ma marchandise.
Madeleine le suivit sur la route; il avait une grande voiture toute
pleine d’étoffes nouvelles.
--Je pourrais peut-être prendre deux sarraus dit Madeleine.
--Belle qualité, naturellement... et à la mode, n’est-ce pas?
--Bien sûr! répondit-elle.
--Tenez, voici... voici encore... et encore.
Il lui en fit voir! des petits, des grands, des rouges, des verts, des
bleus...
--Choisissez madame!... Mais mon goût je puis vous le dire: voici ce
qu’il y a de mieux.
Il tendait un joli sarrau de toile bise dont les manches étaient brodées
et sur lequel dansaient de petits bonhommes de toute couleur; c’était
bien celui que Madeleine avait également remarqué.
--Ce sera trop cher, dit-elle.
--Mais non, Madame!... 2 fr. 75! je vous donne les deux sarraus, prêts à
mettre pour 5 francs. Ça va-t-il?
--C’est bien trop! dit Madeleine d’un ton qui consentait.
Elle s’en fut à la maison chercher l’argent.
Cinq francs! C’était beaucoup et la dépense n’était pas pressante.
Elle ouvrit le tiroir où était la bourse de Michel. Cinq francs! Il est
vrai que Michel n’en saurait rien; il ne s’occupait jamais des achats
qu’elle faisait, jamais l’idée ne lui venait de demander le prix de ceci
ou de cela. Elle prit la pièce et referma le tiroir.
--Eh bien non! je veux payer avec mon argent.
Elle remit la pièce et emporta sa bourse à elle.
Le marchand avait déjà plié les deux sarraus.
--Vous devriez me donner deux petits mouchoirs pour mettre dans la
poche...
--Ce n’est pas possible, madame... Mais je vous en vendrai au prix
d’achat.
Madeleine paya les sarraus et les mouchoirs. Puis elle prit encore un
beau ruban de soie rouge pour les cheveux de Lalie; et encore, deux
fines paires de bas, ajourés de façon plaisante.
--Vous videz ma bourse! disait-elle au marchand et elle riait.
Le marchand répondait:
--Vous n’avez pas l’air de le regretter! Vous avez bien raison,
allez!... Je le comprends bien: j’ai des enfants, moi aussi.
--Ah! Et vous demeurez loin d’ici?
--Je le crois bien!...
Le marchand devint un peu rouge.
--Je le crois bien!... C’est en Auvergne... J’ai quatre petits. Quand je
m’en vais, ça me tourne le sang, fouchtre!
--Un père, dit Madeleine, peut encore faire cela... mais si la mère
était obligée de s’en éloigner comme vous faites...
--La mère! Ah oui, la mère! Elle les a bien laichés!
--Elle est morte? demanda Madeleine.
--Non... elle est partie... Où est-elle à préjent?
Il n’avait plus son air attentif et rusé; c’était un pauvre homme que la
peine secouait et il bredouillait son jargon d’Auvergne.
--Elle les a laichés!... Quatre qu’ils chont!...
--Bougri de chaleté!... Et moi, faut bien continua le commerche... Les
deux plus petits chont comme les vôtres; cha crève le cœur! Pis le plus
vieux qui devient prechque aveugle... ch’est-y moi qui peux le choigner,
ch’est-y-moi qui peux le guori?... Ah! le chort de tout le monde n’est
pas beau, fouchtre!
Il avait fini de replier ses étoffes. Il se redressa, comme honteux de
s’être ainsi laissé surprendre par l’émotion. Il dit sans le moindre
accent:
--Je vous remercie madame; si je repasse en ce pays, j’espère que vous
aurez encore l’amabilité d’examiner ma marchandise.
Puis, ayant salué bien poliment, il saisit son fouet et ses chevaux
démarrèrent.
Madeleine grondait en s’en retournant à la maison:
--Des femmes pareilles, on devrait les envoyer aux galères. Heureusement
qu’il n’y en a guère comme ça, en ces côtés!... Quel pays cela doit
être, cette Auvergne!
Le dimanche fut une journée de lumière. Le ciel était bleu; le soleil
donnait la fête.
Le vent venait en musant; il se coulait dans les champs de blé et
balançait, tous à la fois, les épis verts barbelés de jaune ou bien ils
les secouait un par un comme pour les compter; puis il remontait et se
mettait à papillonner dans les branches.
Les haies s’étaient pavoisées, avaient sorti leurs feuilles les plus
fraîches; les fleurs luisaient, grandes ouvertes et de bel apprêt;
jusqu’aux petites herbes des talus qui s’étaient mises en frais; il
fallait les voir se dresser sur leurs tiges et faire les belles! Les
oiseaux chantaient comme des fous.
Madeleine marchait lentement tenant Jo par la main; de temps en temps
elle le prenait dans ses bras et le portait un petit bout de chemin;
Lalie trottait devant eux et ses cheveux frisés sautaient sur ses
épaules.
Un coucou chantait dans un cerisier à un détour de la route; Lalie
s’approcha en tapinois pour l’épier, mais l’oiseau s’envola brusquement
et alla se percher plus loin.
Coucou! Coucou!
La petite se retourna, les yeux illuminés:
--Nêne! entends-tu celui-ci? Je pense que je lui ai fait peur!
Elle ajouta, en sautant dans la lumière:
--Je suis contente! viens Jo!... On s’amuse!... Venez tous les deux!
Jo la rejoignit et se mit à appeler avec elle:
--Coucou! coucou!... Où es-tu coucou?