oubli... mais vous n’en saurez rien puisque vous ne venez jamais à
Chantepie. Dix ans passeront peut-être sans que nous nous revoyions...
Il dit vivement:
--Dix ans! J’espère que non! si vous disiez dix jours, je le trouverais
encore long...
Comme il s’approchait d’elle en baissant le ton, elle recula et lui
coupa la parole.
--Tiens!... quelle est cette femme qui est chez vous? Votre servante,
sans doute?
Au loin, près de la maison, on entendait en effet Madeleine appeler
Lalie.
--Oui, répondit Michel, c’est ma servante.
--Ah!... Et Lalie, qui est-ce?
--C’est ma fillette; elle a cinq ans...
Michel continua avec un peu d’hésitation.
--Elle a un petit frère plus jeune... Je suis veuf.
--Je sais... on m’a dit tout cela... C’est une Clarandelle, votre
servante?
--Oui, la sœur d’un gars qui a eu le bras coupé l’année dernière.
--Attendez... je crois la connaître... Une grande, avec un visage
picoté... mais pas trop laide tout de même, n’est-ce pas?
Elle le regardait en face, hardiment.
--N’est-ce pas? Une fille de votre âge à peu près... et pas laide?
Il répondit avec un peu d’humeur:
--Est-ce que je sais?... Pourquoi ne m’écoutez-vous pas?
--Parce que j’ai hâte... Je vous remercie bien et je vous dis au
revoir... souhaitant vous rendre votre honnêteté.
Elle pirouetta et, lestement, la jupe haute, elle remonta la pente du
pré et gagna la route.
Quand elle eut fait un petit bout de chemin elle s’arrêta une minute.
Son panier était lourd; elle le posa à terre et le découvrit; il était
si plein que des poissons glissèrent sur la route.
Un sourire insolent erra sur son visage qui demeura très beau mais dont
les lignes changèrent. Les dents brillèrent fines, propres aux morsures
saignantes en pleine chair vive, comme les dents des bêtes libres. La
lèvre rouge, légèrement relevée, l’astuce cruelle, peut-être aussi un
peu de mépris pour la proie trop facile.
--Ces hommes! encore un que je mènerai où je voudrai. S’il ne vient pas
dès demain, dans huit jours il ne manquera pas d’accourir. Il faudra que
je m’arrange pour être seule.
Lui, près de l’étang, toute raison partie, l’avait suivie des yeux tant
qu’il avait pu, buvant avec orgueil l’air fort qui était resté parfumé
derrière elle.
--Ma jeunesse n’est pas morte puisque celle-ci me fait accueil qui est
la plus belle de toutes.
Immobile, les yeux larges, il restait là appuyé à la barrière du pré, en
rêverie de merveilleuse aventure.
Ce fut un peu avant Pâques que le père Corbier mourut. Un soir, au
moment de se coucher, il se sentit malade; tout de suite il perdit
connaissance et le lendemain matin, au chant du coq, il passa.
Madeleine mena les enfants chez les voisins du Gros Châtaignier et
Gédéon s’en alla prévenir les parents, les amis, les voisins, tous les
dissidents.
Les prieuses arrivèrent dès huit heures. Les premières vinrent des
villages les plus proches, le Châtaignier et le Boisfrais. Dans la
soirée ce furent celles de la Grand’Combe et de la Foye, puis celles du
Coudray qui passèrent la veillée. Le lendemain on en vit entrer
beaucoup, celles du bourg, celles de Château-Blanc, celles de tous les
villages où il y avait une famille dissidente.
Arrivées à la maison elles se jetaient à genoux, sans une parole, autour
de celle qui dirigeait la prière. Quand une se relevait pour s’en aller,
une autre tout de suite, prenait sa place.
Le troisième jour, ce fut l’enterrement, à Saint-Ambroise, dans le
cimetière des Dissidents. Prières... prières... prières. Prières en
chemin entre les haies fleuries; prières dans la chapelle sombre,
prières très longues au cimetière, quand le cercueil fut posé sur la
grande pierre plate qui recouvrait la tombe du dernier prêtre; prières
encore quand on eut descendu le cercueil et jeté de la terre.
Il n’y avait là ni catholiques ni protestants, mais toutes les maisons
dissidentes connues dans la région avaient envoyé du monde. Cette âme
qui s’en allait seule, sans viatique, il fallait au moins que la prière
des proches lui fît un long cortège.
Après l’enterrement, Madeleine passa au Gros-Châtaignier chercher les
enfants. Quand elle arriva aux Moulinettes elle trouva la parenté
réunie. Il y avait là les deux beaux-frères de Michel, son oncle, des
cousins, et aussi ses beaux-parents avec Georgette, la belle-sœur, qui
avait suivi, hardiment.
Tous ces gens avaient des arrangements à prendre; ils se turent quand
Madeleine entra et quelques regards devinrent hostiles. Alors elle
laissa sa cape de deuil et s’en alla par le jardin, le cœur un peu serré
parce que, soudain, elle s’était sentie étrangère. Elle gagna la grange,
puis passa dans le quéreux aux valets où elle se mit à préparer tout
pour que Gédéon, le soir même, pût venir coucher dans la chambre de
Michel.
Quand elle sortit du quéreux elle vit que Georgette était sur un banc
devant la porte avec Jo sur ses genoux; elle jouait avec l’enfant, lui
faisait des agaceries, le faisait sauter, le berçait.
Madeleine s’approcha, mordue de jalousie. Le petit tendit les bras vers
elle, criant: Nêne! Nêne! Mais Georgette méchamment:
--C’est moi ta «Nêne», mon petit... embrasse-la, ta «Nêne...» Il ne faut
pas appeler celle-ci «Nêne», voyons!
En une seconde Madeleine fut sur elle, hérissée de colère; sans rien
dire, d’une pression de sa main forte, elle dénoua les mains de l’autre
et, l’enfant suspendu à son cou, rentra dans la maison.
A Chantepie, pour la fête de Violette, Boiseriot se présenta avec un
petit cadeau: une boîte renfermant un dé en argent et une paire de
ciseaux. Violette marqua une joie polie et sa mère retint Boiseriot à
déjeuner.
A l’heure des vêpres la mère alla à l’église, laissant les deux autres
en tête en tête.
Violette faisait jouer ses ciseaux, disant:
--Ils sont jolis, j’en prendrai soin.
Et, en elle-même, elle pensait:
--C’est de la ferraille... le tout lui coûte trente sous. Mais comment
a-t-il songé à cela? Qu’est-ce qui le prend cette année?
Boiseriot riait, bonhomme, content de vivre.
--Quand tu te marieras, je t’offrirai un beau cadeau... laisse venir!...
Ton parrain n’est pas riche, mais il vit tout seul comme un vieux
loup... Il pourrait bien te payer un collier d’or ou te faire un douzain
d’écus, quand tu te marieras...
--Je n’ai pas de galant.
--Faut en chercher un, ma petite.
Ils furent un moment silencieux, puis ils parlèrent du temps qu’il
faisait et des nouvelles pratiques de Violette. Celle-ci levait des yeux
innocents, mais toute sa ruse veillait.
--Il finira bien de lantiponner, pensait-elle; qu’est-ce donc qui lui
trotte en tête?
A la fin, il fit, négligemment:
--Tu es allée aux Moulinettes, voir la pêche de l’étang?
--Oui... et je ne le regrette pas. Sans vous je n’en aurais pas eu
l’idée; je vous remercie de m’avoir prévenue.
--Il y avait du poisson?
--Beaucoup; j’en ai acheté à celui dont vous m’aviez parlé.
--Michel Corbier?
--Oui... un bel homme et bien aimable... Vous vous êtes fâché contre
lui: vous deviez avoir tort.
Il répondit, très conciliant:
--Peut-être bien! Je suis vif, moi; nous avons en des mots à propos de
l’ouvrage... Maintenant, je ne lui en veux pas.
--Je le crois de votre part! dit Violette avec un accent de certitude.
--... Et même je serais heureux qu’il le sût... Ça ne m’aurait pas déplu
de le rencontrer quand il est venu ici...
Il l’épiait en dessous, la piquait d’un regard très aigu. Elle eut
l’idée de parer l’attaque; et puis elle préféra le joie de montrer
qu’elle n’était pas dupe et voyait venir.
--Allons! Dites donc que vous ne savez rien... et que vous voudriez
savoir tout! Vous me prenez pour une sotte!... Michel Corbier est venu
ici en effet, mais en cachette de tout le monde... Je vous le dis à vous
qui êtes mon parrain.
Boiseriot se mit à rire.
--C’est bien!... C’est très bien! Tu n’as pas perdu ton temps. Mais tu
sais qu’il y a deux enfants... et que Corbier est dissident. Quelle est
ton idée?
Elle eut un geste d’insouciance et ce fut bien franchement cette fois
qu’elle répondit:
--Je ne sais pas!
Puis elle reprit:
--Et vous? quelle est votre idée, là-dessus?
--Je suis comme toi ma filleule... et puis cela ne me regarde pas.
Elle insista, câline:
--Mais si! c’est à vous que je dirai ce qui se passe... et c’est à vous
que je demanderai conseil.
--Nous verrons ça plus tard... Après tout, je veux bien.
Il parlait d’une voix tranquille, mais ses yeux luisaient de joie
cruelle. Il continua doucement:
--L’été passé, ne disait-on pas qu’un Dissident de Saint-Ambroise, un
grand qu’on appelle Cuirassier et qui a eu le bras coupé par la
vanneuse, te faisait conduite sur les routes?
--On le disait en effet... on ne le dit plus. Je ne l’ai pas revu depuis
son accident.
--M’est avis que tu as bien fait. C’est une famille pas très propre...
des gens de rien... La sœur est servante chez Corbier, justement; ce
n’est point une fine pièce... et pourtant on dit des choses.
Violette le regarda si fixement qu’il hésita, puis remit à plus tard de
parler comme il fallait.
Ayant achevé son café il s’en alla.
Sur le chemin, il eut envie de danser.
--Je les tiens! Je les tiens! tous! Corbier, Madeleine, Cuirassier... et
Gédéon aussi, je l’attraperai! Elle est gâtée de malice cette petite...
pas trop fine pourtant... beaucoup moins qu’elle ne croit... Si elle
m’écoute, on va les voir sauter! Ah! je vous tiens! Vous n’êtes pas de
force!
Violette était demeurée sur le seuil et le suivait des yeux, tout amusée
de le voir si frétillant.
--Dire qu’il croit que je vais le tenir au courant et lui demander
conseil!... Il a une dent contre eux, le chafouin! Cela n’est pas mon
affaire. Je ferai ce qui sera amusant, pas le reste. Michel est un bel
homme; ses yeux sont plus noirs que les miens... Cuirassier aussi me
plaisait l’an passé... Et les autres, et les autres! Mon beau parrain,
si vous voulez les connaître tous, je vous ferai voyager.
A la même heure, aux Moulinettes, Madeleine écrivait avec grande
application: elle écrivait sur une feuille de papier fleuri que venait
de lui remettre son frère.
Lui, était assis à la table, en face d’elle, et l’eau bleue de ses yeux
était mouvante et troublée.
Le malheur l’avait marqué; il penchait un peu la tête comme un faible
qui n’ose pas regarder la vie; sa belle moustache, autrefois si soignée,
s’ébouriffait, plus rousse sur le visage amaigri.
Depuis dix mois bientôt qu’il était infirme, il avait été bien secoué.
D’abord l’assurance ne lui avait donné en tout que six cents francs; une
fois les frais payés il s’était trouvé sans argent.
Durant quelques jours d’hiver il avait été occupé à tourner la manivelle
d’un trieur de grains: besogne d’enfant ou de vieillard qu’il avait
accomplie d’humeur piteuse, pour gagner son pain. Au printemps, il
s’était embauché quinze jours à la ville pour un travail à peu près
semblable. Puis il était revenu au Coudray et on l’avait employé
petitement, ici ou là, au hasard du besoin. Il prenait les taupes dans
les prés; on le demandait pour conduire les bêtes aux foires; on lui
faisait ramasser des pierres ou tailler à la faucille les haies de
broussailles: toutes besognes menues qu’on lui proposait par charité.
Il avait demandé une place de facteur, cette place qu’il comptait
obtenir tout de suite, de plein droit, mais rien n’était venu. Pourtant,
de ce côté, il avait depuis quelques jours grand espoir; c’est pourquoi
il écrivait à Violette.
--Eh bien? maintenant, que faut-il mettre, mon grand?
Madeleine avait marqué le lieu, la date et les propos habituels
d’accointance; la plume levée elle attendait.
--Maintenant?
--Si tu veux, tourne-lui un compliment... en lui disant que je l’aime
toujours plus fort.
--Quel compliment?
--Dis-lui qu’elle est belle: elle le mérite! Quand elle vous regarde le
temps devient clair... c’est comme si un soleil de matinée commençait à
briller... Autour d’elle l’air est tout jeune et sent bon, comme le vent
qui frivole dans les pommiers fleuris.
--Eh badaud! C’est qu’elle se met de l’eau de Cologne!
Madeleine riait de cette mine émerveillée; elle se remit à écrire.
--Je lui dis donc qu’elle est la plus belle du canton... vrai ou non,
cela lui fera plaisir... Et puis que tu voudrais être toujours en
adoration devant elle.
--Mets que je languis de ne pas la voir.
--Y a-t-il donc longtemps que tu ne l’as vue?
Il hésita quelque peu et ses lèvres tremblèrent; puis il répondit à voix
honteuse:
--Il y a juste dix mois et trois semaines.
--Ah! mon pauvre!
Madeleine laissa tomber sa plume et le regarda en grande pitié.
--Alors, pourquoi me fais-tu écrire? pourquoi me fais-tu dire des
compliments à cette mauvaise fille qui t’a abandonné?
--Madeleine, je t’en prie, ne parle pas contre elle: cela ne serait pas
à mon goût. Si elle ne m’aimait pas, je deviendrais fou... Mais elle
m’aime, je te le dis! Elle ne m’a pas abandonné... C’est sa mère qui lui
a défendu de me voir... elle me l’a écrit en réponse à la lettre que tu
avais faite à l’hôpital... Sa mère ne veut pas qu’elle parle à un
Dissident... Il y a des vieux qui sont rudes!... Que veux-tu qu’elle
fasse? Elle n’a qu’à attendre... J’ai cherché à la rencontrer; je suis
allé à Chantepie, mais elle n’a pas osé sortir... Sa mère la tient court
si tu crois! J’ai été l’attendre aussi sur les routes à l’heure où elle
revient de chez ses pratiques... mais je n’ai jamais eu de chance... Si,
une fois, pourtant je l’ai aperçue; comme elle était avec son apprentie
elle ne m’a pas parlé... elle m’a fait seulement bonjour de loin avec sa
main... Et maintenant, c’est au bout; ma tête chavire; il faut que je
lui parle!
Il fit une pause, après quoi il ajouta d’un ton décidé:
--Et puis, il y a des nouvelles!
--Quoi donc? fit Madeleine.
--Tu vas mettre, premièrement, que l’affaire de religion n’est pas un
empêchement. Qu’elle le dise à sa mère; on peut causer avec moi
là-dessus... Je verrai ce qu’il y a à faire.
Madeleine, avec vivacité, repoussa le papier fleuri.
--Ma main n’écrira pas ça... J’en aurais grand’honte! Jamais personne ne
s’est changé chez nous: c’est l’honneur de la famille. Tu seras le
premier et on te montrera du doigt.
Il ne répondit rien.
--Tu ne tiens pas pour tes idées... Tu quittes ceux de ton bord... tu
cèdes... Tu n’es pas un homme!
Elle s’arrêta, un peu troublée d’avoir dit des paroles si dures à ce
frère que le malheur avait frappé. Pourtant elle devait parler! Elle le
sentait avec certitude! C’était un devoir obscur, mais profond comme
l’instinct et qui primait la pitié, le devoir des femmes de sens droit,
gardiennes de la race.
Lui, la tête basse, pâle comme un mort, tremblait.
--Jean, tu n’es pas un homme... Il ne faut pas faire ça! Ce n’est pas
fier! Il faut tenir... tenir...
Il répondit sourdement, avec une fêlure dans la voix:
--Tout ce que tu diras et rien... Violette est la plus forte. Sans mon
malheur je n’en serais pas là. Maintenant je suis comme un vergne
arraché qui balle sur la rivière.
Elle le considéra une minute, plié en deux, pitoyable avec sa grosse
tête ébouriffée, ses lèvres dansantes et cette manche vide qui pendait
le long de son corps.
«Il faut tenir! tenir!»
Elle ne regretta point ses paroles qui étaient, à son idée, des paroles
justes, mais sa miséricorde fut à son tour souveraine.
--Pauvre grand, l’heure de malaise est venue pour toi.
Elle pleura.
Puis elle reprit sa plume et, comme on fait une chose folle exigée par
un moribond, sans parler pour ne pas montrer de faiblesse coupable, elle
écrivit les mots de renoncement.
Quand elle eut fini elle s’essuya les yeux et, comme il gardait la même
attitude affaissée, elle l’attira vers elle et l’embrassa.
Il en eut réconfort; il dit:
--Il y a autre chose que je veux lui faire savoir. Je ne suis pas riche
en ce moment, mais je vais obtenir un bon emploi... C’est sûr
maintenant. Il y a une nouvelle place de facteur à Château-Blanc; c’est
moi qui vais l’avoir.
Madeleine écrivit cela très vite.
--Alors, c’est sûr? Quand seras-tu nommé?
--Peut-être dans huit jours, peut-être dans un mois, peut-être demain.
Cela dépendra du temps qu’ils mettront aux écritures.
Il ajouta d’une voix claire:
--Quand je serai facteur à Château-Blanc, j’espère que la mère de
Violette changera d’idée et que nous ferons notre noce. J’aurai une
bonne paye et, avec ce qu’elle gagnera de son métier à travailler chez
nous, nous pourrons vivre, je pense bien!
Madeleine se détourna et ne fit point écho.
Il cligna des yeux avec malice et continua sur un ton de confidence:
--Je vais te dire: pour avoir quelque chose, ce n’est pas malin... mais
il faut savoir. Moi, d’abord, je demandais comme ça tout seul. J’ai fait
mon temps de service, n’est-ce pas? J’ai été brigadier... et je suis
estropié... J’ai le droit pour moi... J’ai l’instruction qu’il faut...
j’écris un peu de ma main gauche... Bon! Tu crois que ça va venir? Eh
bien tu peux attendre! Trois mois: rien! six mois: rien! huit mois:
rien!... Alors je me suis renseigné et quelqu’un m’a dit: «Allez donc
trouver M. Blanchard.» Tu en as entendu parler de M. Blanchard? Tous les
Dissidents ont voté pour lui aux élections; s’il n’a pas réussi ce n’est
pas notre faute... Tout de même il a le bras long, étant pour le
gouvernement. Ça m’ennuyait bien d’aller le trouver: je n’aime pas
demander. Je me suis décidé quand même. Je lui ai dit mon affaire, ceci,
cela, toutes les questions... Il m’a demandé pour qui je votais. Je n’ai
pas voulu répondre tout droit; ça ne m’allait pas! mais j’ai dit: je
suis Dissident. Il s’est mis à rire dans sa grande barbe. «Bon! bon!
vous pouvez compter sur mon amitié, jeune homme, sur ma grande, grande
amitié!»
--Comme cela, oui, c’est bien sûr! dit Madeleine en cachetant la lettre.
--Tu peux le penser!
Ce monsieur Blanchard, une fois Clarandeau parti, avait promis
formellement la même place à trois autres. Et, quelques jours plus tard,
il s’était employé à faire nommer facteur à Château-Blanc un gars connu
comme étant le plus bruyant des Jeunes catholiques, un triste gars qui
avait promis de trahir, promis de voter devant témoins, à bulletin
ouvert, et de faire voter les siens.
A la porte on entendit un roulement de coups de sabots, puis une voix
bizarre et psalmodiante:
--Pan! Pan!... Qui est là?... C’est moi, Jules... Entre, mignon!...
J’entrerai s’il n’y a pas de mauvais gars dans la maison et pas de
bâtons derrière la porte...
Lalie, blanche de peur, courut se pendre au jupon de Madeleine, mais
celle-ci se mit à rire.
--Ne crains rien: c’est Jules l’innocent qui fait son chapelet tout
seul. C’est toi, Jules?
--C’est moi Jules... Entre, mignon.
--Eh bien oui, entre!
La porte s’ouvrit et un homme parut qui, tout de suite, fit un signe de
croix et cracha par terre en signe de profond dégoût.
--Tu peux t’asseoir, Jules, dit Madeleine, les mauvais gars ne sont pas
ici.
L’innocent regarda derrière les meubles et sous le lit, puis il se
planta au milieu de la pièce et prit à marmotter:
--Jules, pourquoi vas-tu chez les Dissidents?... Seigneur, mon Dieu, je
ne les aime pas... Jules, tu fermes la barrière de leur champ, tu vas
remplir leur cruche à la fontaine... Seigneur mon Dieu, ce n’est pas
vrai, vous êtes un grand menteur! Les Dissidents, que le diable les
brûle!
Il fit un nouveau signe de croix, et, tranquille, paré contre tout
accident, s’assit, les pieds vers la cheminée.
Madeleine avait repris sa besogne sans trop s’occuper de lui. Elle le
connaissait depuis vingt ans et elle était habituée à ses propos et à
ses gestes.
C’était, ce Jules, un innocent bien curieux. Bas d’esprit plus qu’un
petit enfant, il avait cependant une mémoire étonnante. Il connaissait
tous les villages à cinq lieues à la ronde; il connaissait tous les
champs, tous les sentiers, tous les arbres. Par les nuits les plus
noires il voyageait sans jamais s’égarer et sans jamais allonger son
chemin, même dans des coins de pays où il n’était passé qu’une fois. Il
savait le nom de chacun; quelquefois, pour les jeunes, il rappelait le
temps qu’il faisait le jour de leur baptême, le nom du parrain, de la
marraine et si l’on avait donné des dragées. Quand on lui demandait ces
renseignements il répondait tout de suite, sans chercher même l’espace
d’une seconde.
Il était très doux et se fâchait seulement quand on faisait semblant de
le marier et qu’on y mettait de l’insistance. Si l’on voulait se
débarrasser de lui, on prenait un papier et on lisait: «Au nom de la
loi, Jules l’innocent, je te marie avec...» Il se sauvait à toutes
jambes. Un jour que des jeunes gars avaient fait ces simagrées après
avoir barricadé la porte, il les avait mordus et avait sauté à la
fenêtre comme un chat.
Il bavardait tout seul du matin au soir, disant les demandes et les
réponses. Sur les routes on l’entendait faire une conversation
interminable avec ses dix mille amis et connaissances.
Souvent il causait avec le Bon Dieu et il lui arrivait alors de
s’irriter et de faire tournoyer son bâton parce que l’Autre l’agaçait, à
la fin, avec ses questions indiscrètes...
Madeleine expliquait de son mieux toutes ces choses à Lalie qui n’était
pas rassurée.
--Les Dissidents, que le diable les brûle! ils puent comme des
blaireaux!
Il n’y avait pas de feu dans la cheminée et pourtant il tendait
sérieusement ses pieds vers les chenets.
--Tu n’es pas beau! dit Madeleine; pourquoi parles-tu mal des
Dissidents?
--Ils ont des oreillers de plume de poule et pas de clous à leurs
sabots... pas de lard dans le charnier... Veux-tu du fricot, Jules?...
Une petite bouchée avec du pain... Va-t’en Jules! nous n’en avons pas,
nous sommes ruinés, nous ne pouvons pas payer nos dettes... Pas riche,
ça!
Madeleine, amusée, lui tendit un gros morceau de pain avec une tranche
de lard. Il se mit à manger d’un si bel appétit que Lalie elle-même en
fut émerveillée.
Madeleine lui posa les questions habituelles:
--Quel âge as-tu donc maintenant, Jules?
--J’ai tiré au sort à 21 ans; comptez, à présent.
--Jules, dit Madeleine, est-ce vrai que tu te maries?
Il était si bien lancé qu’il se contenta de répondre:
--Je suis innocent, Dieu me protège.
--On m’a dit ça, pourtant... on m’a dit que le maire devait te marier...
--Le maire, que le diable le brûle!
Cette fois, il s’était levé et avait couru vers la porte.
--Assieds-toi Jules; il ne viendra pas ici, va... assieds-toi donc.
Il ne voulut rien savoir, resta debout, l’œil sur la sortie.
--Chez les Dissidents, y a-t-il encore du pain pour Jules qui n’a pas
fini son lard?
Madeleine lui tendit un petit grignon; il goba le reste du lard et dit:
--Chez les Dissidents, y a-t-il encore du lard pour Jules qui n’a pas
fini son pain?
--Tu n’es pas beau! dit Madeleine; contente-toi de ce qu’on te donne.
Tiens, prends ce morceau encore et laisse-moi: je n’ai pas le temps...
Il cacha le bout de lard dans sa main et mangea le pain sec.
--Chez les Dissidents, y a-t-il...
--Ah non! fit Madeleine qui poussait sa besogne; c’est assez, tu n’as
plus faim.
--Les Dissidents ont des clous à leurs sabots; c’est riche, ça!
--Rien!
--Les Dissidents, Seigneur, mon Dieu, faites-les coucher sur de la plume
d’oie... Seigneur, mon Dieu, donnez-leur du fricot sans pain.
--Rien!
--Jules dira les nouvelles.
Madeleine ne put s’empêcher de rire.
--Tu es un garou! dis-les donc, tes nouvelles.
--Monsieur l’abbé ne veut pas donner de cidre à Jules... faut dire, soir
et matin: «Seigneur, mon Dieu, l’abbé Picou a fait gras un vendredi avec
un nid de roi bertaut»... Rivard de la Combe a écorné sa vache grise.
Bourru de Maison-Gaillard a enfermé le diable dans son poulailler et le
grand coq lui a crevé un œil. Bercegère est morte, Rousselote est morte,
Piquerelle est morte. Le pasteur aux protestants a une boule d’eau dans
le ventre: qu’elle pète!... Chez les Dissidents y a-t-il du pain?
--Eh oui, donc! tiens, mange!
Il prit le pain et continua en guise de remerciement:
--Cuirassier du Coudray n’a pas eu la place de facteur; ça le rend plus
fou que Jules...
Madeleine se retourna, émue.
--Tais-toi, ne répète pas cela!
--Quelles nouvelles Jules dira-t-il? Jules dira-t-il les mariages?
--C’est cela, répondit Madeleine, dis les mariages, si tu veux.
--Louise Brunelle se marie avec Jacques de l’Oumeau, Pierre Harteau se
marie avec sa cousine de Monverger et Monsieur l’abbé Picou se marie
avec Julie l’œil rouge, la vieille sorcière de l’Hardilas: pas beau, ça!