de honte; pleuré aussi de douleur à cause d’une blessure inattendue et
brutale et secrète... Ce rêve inavoué qui grandissait et fleurissait en
elle comme un buisson blanc caché par de hautes branches et qui venait
d’être saccagé, fauché, comme cela, tout d’un coup, c’était
véritablement cruel! Vlan! un grand coup de serpe à l’aubépin parfumé,
un grand coup de pioche dans le parterre...
... A propos d’une plaisanterie! car c’était un jeu... vraiment oui!...
C’est Lalie qui avait commencé... On aurait pu demander... on aurait
bien vu!... Dire des paroles semblables! Parce qu’elle aimait les
enfants, elle ne songeait pas pour cela à des malhonnêtetés! Elle les
aimait les enfants, beaucoup, beaucoup... à en perdre la tête... et elle
pouvait bien le faire voir, peut-être...
«Péché mortel»!... Sans doute, vous croyez des choses, Michel?... parce
que vous êtes avenant!... Mon Dieu! vous n’êtes pas le seul!...
On était au soir du mercredi et Madeleine fiévreusement desservait la
table. Les hommes étaient allés se coucher; les enfants dormaient.
--Je m’en irai. Je ne peux plus rester après ces paroles. J’étais
accoutumée... mais il n’y a que les enfants que j’aime... oui!... Je les
regretterai bien, les mignons... mais pas les autres... J’irai dans une
grande ferme comme l’an passé: je serai plus libre... Ils me font
tourner la tête ici: l’un que j’aime, l’autre que j’aime pas... on finit
par ne plus savoir ce qu’on fait... Et du travail tant que le jour
éclaire et bien avant et encore après... Personne pour vous mener et
honnie par-dessus le marché!... J’aurais dû partir tout de suite...
Quand je le vois qui vient s’asseoir ici, avec les autres, sans me
regarder, ça me boule au cœur... C’est la colère... S’il parlait comme
avant, cela serait peut-être passé... Mais non!... Eh bien! je m’en
vais, Michel Corbier. Vous en gagerez une autre, une plus belle que moi
si vous voulez... et qu’elle soit votre femme, cela me sera égal.
Madeleine avait en main le torchon qui lui servait à frotter l’armoire;
elle le jeta; puis elle le reprit aussitôt, pensant:
--Je m’en irai, mais je ne veux pas que le tort vienne de mon côté. Je
mènerai ma besogne jusqu’au bout et il n’aura rien à redire. Demain, il
faut qu’il me cherche noise... Je me fâcherai et bonsoir!... Qu’est-ce
que je pourrais bien faire pour cela?... Ah! tiens! que je me contente!
Elle grimpa vivement sur une chaise et décrocha les pistolets. Puis elle
coupa un large morceau de papier de verre et frotte et frotte!
--Ah! mes vieilles pétoires! je vais vous faire aussi belles que les
porte-cierges de la chapelle...
«Madeleine!... péché mortel!»
--Brr! vous croyez?... parce que cela a servi à tuer des hommes.
«Madeleine!... c’est abominable!»
--ou peut-être des femmes, ou peut-être des drôles, en des temps où les
gens étaient pires que des sauvages? Redites-le Corbier, que c’est
abominable...
La fâcherie était inévitable et elle s’en irait sur l’heure.
Dès ce soir il lui fallait rassembler ses hardes, afin de pouvoir les
empaqueter en quelques minutes. Elle ouvrit l’armoire, plia ses jupons,
chercha ses mouchoirs.
Les hardes des petits étaient mêlées aux siennes. Malgré sa rancune cela
lui faisait une grosse peine de les en séparer.
Elle prit son flacon d’eau de senteur et le plaça tout en haut, au
milieu de l’étagère. Elle l’avait acheté pour eux, elle voulait le leur
laisser. Mais l’autre qui viendrait le prendrait sans doute pour elle.
Non!... pas cela par exemple!
Alors elle sortit les brassières, les bas, les bavoirs du petit, les
sarraus de Lalie et ses rubans de cheveux. Puis, toutes ces choses
étendues sur la table, elle vida son flacon, goutte à goutte comme elle
eût jeté de l’eau bénite.
--Mignons, que cela vous porte bonheur!
Elle voulut encore faire quelque chose pour eux. Mais il était tard.
Pour ne pas éveiller l’attention, elle laissa ses sabots, marcha
silencieusement par la chambre.
Elle s’aperçut que les bas de Jo étaient troués: elle les raccommoda.
Lalie grandissait vite, son sarrau du dimanche était court; elle
n’aurait rien pour s’habiller proprement... elle serait moins belle que
les autres petites qui ont une mère...
Madeleine avait un tablier d’étoffe ancienne à ramages rouges; elle le
coupa; avec une adresse qu’elle ne se connaissait pas elle se servit des
morceaux pour allonger le sarrau et en changer la ceinture.
Il était près de minuit; elle travaillait avec une lenteur minutieuse.
Le sarrau remis à neuf, elle chercha ce qu’elle pourrait faire encore.
Rien... toutes ces pauvres petites choses étaient en ordre, bien
propres, bien nettes.
C’était fini. Elle pleurait.
Dans quinze jours, en quel état tout cela serait-il? Qui donc maintenant
allait s’occuper de Jo? Est-ce qu’on songerait à lui autrement que pour
le bourrer de soupe épaisse? Il lui fallait encore son biberon le soir
en s’endormant; deux fois par jour il prenait un œuf bien frais, bien
mou, qu’il fallait avoir la patience de lui faire manger par petites
cuillerées...
--Mes pauvres, peut-être, après tout, vous sera-t-elle bonne celle que
votre père ira chercher... Vous l’aimerez, vous ne songerez plus à
Madeleine... et, quand vous serez grands, vous ne me reconnaîtrez pas.
Elle pleurait en replaçant les hardes dans l’armoire.
--Je ne peux pas rester pourtant! Votre père est méchant... et moi je
suis méchante... on est méchant quand on est grand... On ne pardonne
rien... On n’est pas plus fin que les gens de l’ancien temps qui se
faisaient la guerre.
Madeleine pleurait en regardant le berceau et le lit clair de forme
nouvelle.
Elle avait, dans une boîte, quelques rubans, une bague, une épinglette
et un petit collier d’argent. Elle prit le collier et le passa sous les
cheveux de Lalie.
Quant au petit, elle n’avait rien à lui donner, rien qui convînt à son
âge. Et, depuis quatre mois qu’elle était aux Moulinettes, elle n’avait
pas encore songé à lui acheter la moindre chose inutile qui eût été un
souvenir.
C’est qu’aussi elle ne pensait pas partir si tôt!
Eh bien! au moins, elle le garderait auprès d’elle tant qu’elle
pourrait. Déshabillée, elle prit l’enfant dans le berceau et l’emporta
dans son lit.
Le petit, réveillé à demi, grommelait, irrité d’avoir perdu le bout de
biberon qu’il gardait dans sa bouche en s’endormant; ses deux mains
fouillaient la gorge de Madeleine et il poussait avec sa tête, les
lèvres ouvertes et quêteuses...
Madeleine ne pleurait plus. Elle ne dormait pas encore tout à fait, mais
sa pensée s’en allait, lui échappait sans qu’elle pût la retenir.
L’enfant, blotti, avait fini par trouver un de ses seins et, dans son
rêve commençant, elle sentait la chaleur de deux petites lèvres humides,
qui, par moments, se resserraient sur sa chair...
Ding! ding! ding!
D’une voix claire comme un bruit d’eau, la vieille horloge, au cœur de
la maison, annonce trois heures.
Madeleine se jette hors du lit. Pieds nus, avant même de se vêtir, elle
court à la cheminée; puis, sur les pistolets brillants, elle passe un
chiffon gras, vite, vite, comme une coupable...
Peine perdue! A l’heure de la soupe, tout le monde s’aperçut de la
mauvaise besogne.
Michel ne dit rien, mais son père eut un moment de colère.
--Madeleine, je t’avais défendu...
Madeleine s’excusa, très rouge, prétextant un oubli. Et, devant tout le
monde, humblement, elle se laissa gronder comme une petite fille
étourdie.
Comme à l’habitude les Corbier et les Daru du Gros Châtaignier avaient
réuni leur monde et battaient le même jour.
Cette année, la campagne de battage s’achevait chez eux. A cause de
cette date tardive, l’entrepreneur leur avait consenti un marché doux,
mais ils n’y gagneraient point à cause des ripailles inévitables.
On était au samedi, jour maigre pour les Dissidents, gras pour les
catholiques. Chez les Corbier on avait dressé deux tables, crainte de
dispute entre gars échauffés.
A la soupe du matin, cela avait très bien marché. Les Corbier avaient
pour leur part trente-cinq hommes de tout âge et de religions
différentes. Depuis plus d’un mois que le battage durait dans le pays,
ces gens étaient habitués à se rencontrer et à travailler ensemble et
les querelles étaient rares.
Cuirassier était venu pour son patron, un Rivard de La Combe. Durant
toute cette campagne il n’avait pas bu. Madeleine, qui craignait pour
cette dernière journée, l’avait arrêté dans le corridor de la maison.
--Tu sais, pas de bêtises ici... ça me ferait chagrin.
Il avait répondu.
--J’engrène: je n’ai pas envie de passer dans le batteur.
Comme ils étaient seuls et comme il aimait tendrement cette sœur aînée,
il n’avait pas été gêné pour ajouter:
--Et puis, de le voir, ça me fait une raison, ma grande... Si tu veux, à
midi, je me placerai à côté de Samuel le Salutiste et tu mettras un
litre d’eau devant nous.
Les tables étaient dressées dans la grange à gauche des bâtiments.
Madeleine avait sa cuisine libre. Elle avait pris une femme à la
journée, une vieille dissidente qui suivait la machine d’une ferme à
l’autre pour laver la vaisselle et porter à boire dans l’aire, vers le
soir, quand les gars devenaient trop libres avec les jeunes.
Étaient venues aussi pour aider Madeleine, ses deux cadettes, Tiennette
et Fridoline, celle-ci plus rousse que Madeleine, celle-là de teint
ferme et jeune et fraîche et rieuse comme une pastoure de conte.
Madeleine veillait aux enfants et dirigeait son monde. Fridoline
l’aidait à préparer la table maigre où les plats étaient nombreux.
Fridoline était une cuisinière attentive et les gars la laissaient
travailler en paix parce qu’elle n’était pas portée pour les
plaisanteries, sans doute aussi parce qu’elle n’était pas très belle.
Tiennette et la vieille étaient chargées de la table grasse pour
laquelle il fallait beaucoup moins de soins; deux ou trois grandes
platées de viande, cuite un peu au hasard, comme cela, avec de l’eau, du
beurre, du sel, sans goûter bien sûr! La vieille se penchait sur les
casseroles avec un air de sorcière jetant ensemble le gros sel et les
malédictions.
Tiennette avait du temps de reste. La cuisine l’inquiétait beaucoup
moins que les agaceries des gars. Ils étaient six porteurs de sacs, pas
tous bien jolis, mais tous aussi jeunes qu’elle, six garçons de dix-huit
ans qui, à la file, passaient dans le corridor et montaient au grenier.
Gédéon, qui en était, se donnait de l’importance parce qu’il était le
valet de l’endroit. Il indiquait aux autres la place où ils devaient
vider leurs sacs et il venait dans la cuisine pour dire:
--Le Dattel rend, mais il y a des grains faillis.
--C’est bien fâcheux! disait Madeleine, attentive à ce bruit du froment
pleuvant là-haut dans le grenier et qui serait la richesse de la maison.
Quelquefois le garçon galopait dans l’escalier et, tout haletant:
--On n’en peut plus! Tiennette! Tiennette! viens m’aider!
--Ch’ti gars! disait la petite, si tu salis ma collerette, je te
baillerai ma main sur les oreilles.
Mais, tout émoustillée, elle se tenait dans le corridor à son passage.
--Tiennette, verse-moi à boire... Tiennette, la cuisine sent le brûlé...
--C’est bien bon pour toi... A quelle table manges-tu, mauvais
protestant?
--Oh! moi!... à la table où tu viendras apporter la soupière.
--A la table des mange-viande, protestant du diable!
--Tiennette, au lendemain du Carnaval, je mangerais bien tes joues!
Il disait des plaisanteries simples et un peu joviales dont elle faisait
semblant de se fâcher. Et il l’embrassait aisément quand elle était
seule devant lui.
Les cinq autres n’étaient guère moins turbulents et ils s’attaquaient
eux aussi à Tiennette, mais elle les rabrouait à grands cris et comme
ils étaient tout jeunes, ils n’osaient pas avancer leurs mains noires.
D’ailleurs ils ne chômaient pas et une minute de flânerie leur valait
cinq minutes de course.
Il n’y avait pas de temps à perdre. La vanneuse avait ses six mille
gerbes à avaler dans la journée; et bien qu’elle fût une grosse
mangeuse, il ne fallait point s’arrêter si l’on voulait en finir avant
la nuit.
Les engreneurs, debout sur les planchettes accrochées à ses flancs, lui
poussaient la paille de loin, par gestes prudents. Parfois, ils lui
jetaient des gerbes entières qu’elle happait avec un aboiement joyeux;
une seconde alors, elle faisait entendre au fond de sa longue gueule
noire un râle de satisfaction inouïe; et puis, tout de suite, elle
recommençait à gronder, à jurer, à rugir.
Ils étaient six hommes pour la servir: deux qui coupaient les liens et
préparaient les gerbes et quatre engreneurs qui se relayaient d’instant
en instant.
Tout autour, ils étaient une cinquantaine.
Les plus jeunes grimpaient au tas et faisaient crouler les gerbes; les
plus galants étaient aux sacs. Les vieux faisaient les besognes lentes
et minutieuses: ils avaient des râteaux, triaient les balles et les épis
coupés; ou bien ils étaient aux postes que les jeunes fuyaient à cause
de la poussière.
Pour monter la paille il y avait sept ou huit gaillards glorieux de leur
force. Les secoueurs leur préparaient d’énormes fourchées; quand ils
avaient piqué là-dedans et redressé leur outil, ils disparaissaient
complètement et la paille avait l’air de monter toute seule, lentement,
le long des hautes échelles.
L’un d’eux, un grand brun qui avait une voix très belle, chantait sans
s’interrompre une chanson interminable aux couplets presque pareils. Les
autres s’essayaient à chanter avec lui, mais leurs voix ne pouvaient pas
suivre la sienne. Plus volontiers ils ululaient à toute gorge eu haut
des échelles ou bien ils criaient: «à boire! à boire!».
Alors Tiennette venait et leur versait du vin. Et tous étaient contents
de l’avoir en leur vue, même ceux dont les amitiés étaient fixées.
C’était la journée de boire. Les vieux secoueurs de paille eux-mêmes
faisaient bel accueil à la bouteille et, le verre en main, ils disaient
des rigourdaines. La petite allait de l’un à l’autre, se glissait entre
les fourches, enjambait la paille, leste et gracieuse comme une
chevrette blanche.
Près de la vanneuse elle levait sa bouteille.
--Hé! les engreneurs!
Mais eux n’entendaient pas, tout entiers à leur besogne acharnée; ou
bien ils secouaient rapidement la tête:
--Non... non... pas maintenant.
Au deuxième passage de Tiennette, Boiseriot et Cuirassier dont c’était
le tour de repos, appelèrent la petite; mais Cuirassier ne prit qu’un
verre d’eau et l’autre s’étonna:
--De l’eau! tu as peur d’un verre de vin aujourd’hui?... un homme comme
toi!
--C’est que je me connais, voyez-vous... Au deuxième verre la folie
commence déjà à me monter à la tête... Après, par exemple, je puis boire
tant que je veux... Et puis, tenez! ajouta Cuirassier en montrant les
autres, je crois qu’il y en aura assez d’échauffés sans moi...
Quand les gens des Corbier furent tous dans la grange pour le repas de
midi, les plaisanteries devinrent tout de suite bruyantes et grosses.
Le vin épais coulait vite; Tiennette ne faisait que courir vers la
maison avec des litres vides.
Au bout de la table grasse, Gédéon l’appelait dix fois pour une et elle
entendait bien toujours sa voix à travers les autres.
--Tiennette! écoute par ici.
Une fois il se pencha et se mit à lui conter quelque chose à l’oreille.
Alors Samuel, celui qu’on appelait le Salutiste, un homme d’une
quarantaine d’années qui était assis en face à l’autre table, toucha le
bras de Tiennette et, tout bas, d’une voix polie:
--Mademoiselle, ayez donc la bonté de remplir ce pichet d’eau claire.
Agacée, elle répéta très haut.
--Remplir ce pichet d’eau claire! En voilà un d’une autre espèce! Il lui
faut de l’eau à celui-là!
Toute la tablée éclata de rire et Gédéon cria:
--C’est pas un homme, c’est un canard!
Samuel devint rouge.
--Vous êtes un impoli, mon garçon... Je n’insulte personne, moi... Je
suis ma croyance... D’abord, si vous aviez de l’instruction, vous
sauriez que le vin...
Sans souci du lieu, il s’était retourné sur son banc et, chétif, avec de
maigres gestes, il commençait un discours, un des prêches entendus aux
réunions de la société religieuse de tempérance.
Les autres qui avaient d’abord fait silence, intrigués par ce jargon
bizarre, le tournèrent en dérision.
Encore un drôle de garçon ce Samuel! Voilà-t-il pas maintenant qu’il
était péché de boire du vin!
Gédéon criait: c’est un canard! heureux d’avoir trouvé cette
plaisanterie. Et, très excité, quand Tiennette apporta le pichet, il lui
prit des mains et versant lui-même:
--Tiens, mon canet, barbote!
Sans marquer l’insolence, l’autre leva son verre:
--Je bois la liqueur de Rédemption...
Le reste de sa phrase se perdit à travers les éclats de rires. Gédéon
tenait le pichet:
--Ne t’en prive pas, vieux, si cela te fait du bien.
Pourtant à la table des Dissidents, quelqu’un blâma le jeune homme. De
loin, Corbier lui fit signe de se taire.
Samuel parlait toujours; dans le bruit on entendait des lambeaux de
phrases, des bouts de versets mal assortis:
--Il y en a qui pleureront... ils ont des yeux et ils ne voient point...
En vérité, je vous le dis...
A la table grasse un protestant raisonnait:
--Ça n’a pas de bon sens... ce n’est pas ce qui entre dans le corps qui
salit l’âme.
--Vous le prétendez, répondit Boiseriot, mais tout le monde n’est pas de
votre bord...
--Non! continua un autre catholique; on est chrétien ou ou ne l’est
pas... Nous avons des prêtres pour nous mener, il n’y a qu’à suivre...
Il y a des gens qui vivent comme des bêtes...
Le protestant haussa les épaules et se coupa un morceau de lard; lui ne
croyait plus à grand’chose et ces discussions lui paraissaient tort
sottes... Mais de la table des Dissidents, la riposte vint, tout droit.
C’est ça!... Il n’y a qu’à suivre le berger... tant pis si l’on va sur
un mauvais pacage!... Qui c’est qui vit comme des bêtes?
Tout de suite, ils se regardèrent avec des yeux de haine, les vieux
comme les jeunes.
Le repas s’achevait dans le tumulte. Le Dissident qui avait parlé criait
à Boiseriot et à son camarade:
--Sortons-nous?
Les femmes étaient accourues et se tenaient, tremblantes, à l’entrée de
la grange. Heureusement personne n’était ivre et l’on n’échangeait
encore que des paroles.
Cuirassier était un des plus calmes. Il disait:
--Le Salutiste a raison... il tient dur pour son idée. Chacun est
libre... S’il veut boire de l’eau, lui... Le vin est bon et mauvais: il
chauffe un homme puis il le brûle... Il dit qu’il ne veut pas
s’empoisonner: je suis de son goût!
Parlant de la sorte, il avalait sans s’en apercevoir de nombreuses
rasades et il s’énervait peu à peu.
Madeleine avait les yeux sur lui, mais elle n’osait pas l’avertir devant
tous ces gens. Elle avait aussi les yeux sur Michel qu’elle savait
entêté et très orgueilleux, très âpre dans ces discussions. Il ne disait
rien parce qu’on était chez lui, mais il était pâle et ses mâchoires se
serraient.
--Ils se battront, oui! disait la vieille.
Et comme elle avait vu d’autres scènes de ce genre, elle s’avançait
entre les deux tables, criant à l’un et à l’autre:
--Tais-toi! Tu es fou!... Mange donc... et puis bois!
A son bout de table, les yeux flambants, Samuel prêchait toujours; il
s’était levé pour mieux se faire entendre et il jetait l’anathème à
toute volée, au hasard, mêlant tout, parlant de l’alcool et du sang de
Christ, de Babylone et des bouilleurs de cru.
La vieille lui rabattait les mains.
--Tais-toi! Tu es plus fou que les autres, entends-tu?
Mais rien ne l’arrêtait et Gédéon qui, d’abord, avait ri aux larmes en
garçon qui se moquait de tout cela, Gédéon se fâchait et menaçait le
prêcheur de lui fermer le bec d’un coup de poing: ne venait-il pas de le
montrer du doigt, lui et aussi Tiennette, en parlant de la mauvaise
tenue de la jeunesse!
Cependant, le mécanicien, voyant la tournure que prenaient les choses,
était sorti précipitamment. Un coup de sifflet impérieux troua le
vacarme.
Ils sortirent tous, subitement calmés et suivirent la machine au Gros
Châtaignier.
Dans la petite aire des Daru, à l’abri des bâtiments, la chaleur devint
vite intolérable. On ne sentait aucun souffle de vent; la poussière très
épaisse dormait sur les hommes; Samuel qui recevait le grain derrière la
vanneuse avait disparu, enveloppé dans un nuage roux.
Un des donneurs de gerbes, un grand garçon mince, avait fléchi; il avait
fallu l’emmener à l’ombre et les engreneurs au repos lui jetaient de
l’eau sur la figure.
Le travail était devenu lent et silencieux; seul cet enragé de
porte-paille chantait encore.
Alors Daru fit le tour de l’aire avec une brassée de bouteilles, criant:
--Allons, les gars! au muscadet!
Derrière lui, les femmes vinrent, chargées elles aussi. Daru disait:
--Goûtez ça; c’est pas du vin de marchand... c’est mon beau-frère de
Vendée qui me le fournit... Seulement, méfiez-vous: il est traître.
Les hommes, abrutis de chaleur, avalaient comme de la piquette ce petit
vin si gai. Daru pris d’inquiétude, appela ses femmes.
--Assez! allez-vous en!... ils ne finiraient pas le travail.
Les femmes s’en allèrent, remportant leurs bouteilles à demi vidées.
Elles passèrent dans la grange où Cuirassier et Boiseriot venaient de
s’étendre sur la terre fraîche, haletants, la figure noire. Boiseriot
goûta au muscadet.
--Tiens, fit-il, ça coule, ça!
Les femmes leur laissèrent un litre non entamé. Cuirassier, ayant bu,
fit claquer sa langue.
--Oui!... ça remet, nom de d’la!
Il avait la tête chaude et il riait d’aise, le litre en main, tout de
suite reposé.
--Nom de d’la, Boiseriot! Samuel est un triste menteur: le vin vaut
mieux que l’eau... J’ai bonne envie de finir la bouteille.
L’autre le regardait de côté avec ses yeux rusés.
--Finir la bouteille!... Tu n’es pas de force: ça t’assommerait.
Cuirassier n’eut pas d’hésitation: devant ce catholique il ne voulait
pas en avoir le démenti.
--Allons donc! fit-il dédaigneusement; je ne suis plus un drôle... J’en
boirais dix litres... comme ça, tenez!
Il s’étendit complètement sur le dos et, de haut, lentement, se vida la
bouteille dans la bouche.
--Oui! c’est passé... avez-vous vu?
Boiseriot était debout; on les appelait déjà à la vanneuse, ils
reprirent leurs postes.
Autour d’eux le bruit avait recommencé. Les porte-paille ululaient avec
des accents farouches. D’autres s’interpellaient d’une voix âpre. Le
trieur d’épis et le leveur de balles, deux hommes d’âge, se disputaient:
cela avait commencé à propos de religion et maintenant ils se
reprochaient des choses anciennes. Ils s’injuraient avec violence et ils
se seraient empoignés s’ils en avaient eu le temps.
Sur la table à engrener, Cuirassier brassait les gerbes avec vivacité.
L’ivresse commençait à lui brouiller les idées. Il avait jeté son
chapeau; le soleil lui tapait droit sur la tête et achevait de
l’étourdir.
--Hap!
La vanneuse se tut, étranglée. Il venait de jeter deux gerbes à la fois,
deux gerbes mal démêlées.
Des moqueries fusèrent. Les dresseurs de pailler crièrent:
--Hou! Hou! les engreneurs!
Cuirassier, occupé à dégager le batteur, se redressa en jurant, prêt à
la querelle. Ce que voyant les autres redoublèrent, brâmant, entre leurs
mains jointes:
--C’est le grand! Hou! Hou!
Ils étaient là-haut quatre catholiques qui l’engeignaient disant:
--Cuirassier, tu perds la ceinture!... Cuirassier, on t’appelle à la
cuisine!... Tu conviendrais à moucher les drôles...
Boiseriot riait en arrachant les dernières poignées de paille. Enfin le
batteur reprit à tourner.
Cuirassier était blanc de colère. Il venait d’entendre dire près de la
vanneuse:
--Le petit engrène mieux!
et dans son ivresse commençante, ces paroles prononcées à voix posée lui
avaient été encore plus cuisantes que les moqueries des dresseurs de
pailler.
--Ce n’est pas mon idée; le grand a de l’avantage et pousse plus de
paille.
Autour de la vanneuse, maintenant, on discutait leur travail. Et, de
proche en proche, la discussion animait tout le monde; la vieille
querelle renaissait, les catholiques tenant pour Boiseriot et les
Dissidents pour Cuirassier.
Eux, entendant cela, ne se regardaient plus. Penchés sur la table ils
faisaient une besogne terrible; Boiseriot était le plus adroit; il
jetait ses mains en avant avec la promptitude d’un chat. Chacun de ses
gestes portait, poussait la paille juste assez pour qu’elle fût happée
par la machine... Et il ne suait même pas, il n’avait pas l’air de se
douter de la chaleur avec son chapeau enfoncé sur ses oreilles.