Ils haussaient les épaules, les deux valets et le jeune maître, habitués

qu’ils étaient à vivre au milieu des bêtes.

Gédéon n’approchait jamais du taureau sans le taquiner; le taureau

répondait, faisait cliqueter sa chaîne et, la tête basse, lançait un

long beuglement de menace qui roulait dans sa gorge épaisse. Le valet se

moquait:

--Beû eû! Beû eû!... La lutte, Géant!

Quelquefois il l’empoignait par les cornes et le taureau, pris au jeu,

poussait ferme.

Les choses, peu à peu, se gâtèrent. Mais le gars ne cédait pas, prenant

un acre plaisir, quand il était seul, à essayer dangereusement ses

jeunes forces, il luttait véritablement avec la bête, cognait avec ses

sabots, se garait de la corne encore hésitante.

Un jour enfin, cela devint vilain. Géant commença et s’y mit tout de

bon. Le jeune homme n’eut que le temps de sauter hors de la stalle,

laissant tomber sa brassée de fourrage.

--Qu’est-ce que tu as? fit Michel qui arrivait.

--C’est Géant, patron... si je n’étais pas sorti, il me boutait dans la

crèche.

Michel prit mal la chose.

--Si tu le laissais tranquille aussi... Pas la peine d’agacer les bêtes

et de leur envenimer le caractère... surtout quand on est craintif comme

tu l’es?

Le gars reprit mine:

--Craintif? pas plus qu’un autre, vous savez! mais les bêtes sont les

bêtes et je ne tiens pas à me faire aplatir.

--C’est bon! ôte-toi d’ici. Je le panserai bien, moi.

--Méfiez-vous, je vous le dis!

Corbier haussa les épaules, et il alla chercher une brassée de fourrage.

Le taureau ne lui avait jamais marqué d’inimitié.

--Tourne, Géant!

Il jeta sa brassée puis il remarqua le foin tombé sous les pattes de la

bête.

--Poltron, qui me gâte la pâture!

Il se baissa, ramassa les plus grosses poignées et il allait se relever,

quand le taureau lui envoya un coup de tête.

Il roula à terre, voulut crier, mais, suffoqué, n’y réussit pas... Il se

redressa cependant à demi et eut le temps de se glisser dans la

mangeoire.

Heureusement Gédéon ne s’était pas éloigné. Bravement, et avec une

promptitude qu’on n’eût pas attendu de lui, il bondit à la tête du

taureau.

--Au secours! Boiseriot au secours!

La bête s’était heurtée au barreau d’attache, une solide branche de

chêne, et elle poussait, feulant et rongoillant, les yeux fous.

Boiseriot accourait de la grange avec une lourde barre de fer. Madeleine

arrivait aussi; assise entre deux vaches elle s’était levée au premier

cri, renversant son escabelle à traire et laissant tomber son seau. Elle

attaqua le taureau par derrière, essayant de lui réunir les pattes et de

le renverser; repoussée, elle roula sur la litière.

Boiseriot tapait avec sa barre, mais vainement, gêné par Gédéon qui se

cramponnait à la corne et au mufle.

Corbier enfin put crier:

--Une corde!

Madeleine venait d’y songer. Elle courut à la grange, revint avec une

courroie. Le taureau se ramassait pour un dernier effort. Profitant de

ce qu’il venait de rassembler les pattes, elle noua vivement la courroie

et se rejeta en arrière.

--Boiseriot!

Le gars se retourna.

--Accotez! dit-elle; je vais le coucher.

Au fond des mauvais yeux, une courte flamme passa; elle en fut saisie.

--Dépêchez-vous! cria-t-elle d’une voix blanche.

Alors, tout de même, il mit son épaule contre la hanche du taureau et,

Madeleine tirant brusquement, la bête s’abattit.

Corbier sortit par le râtelier. Il n’avait pas grand mal. Il s’efforçait

de rire, très pâle, l’haleine encore coupée. Les valets riaient aussi.

Gédéon essuyait sa main droite qui s’était ensanglantée aux naseaux de

la bête, Boiseriot regardait Madeleine et Madeleine tremblait si fort,

maintenant, qu’elle était obligée de s’appuyer au mur.

Michel dit enfin:

--Merci... vous autres! Je ne peux pas parler... Je vais boire une

goutte.

Il sortit de l’étable et Madeleine le suivit.

Elle revint au bout d’un petit instant.

--Eh bien, dit Gédéon, ça va mieux?

--Oui, ça passe... depuis qu’il a bu... moi, je ne peux pas me

raffermir.

Elle releva son escabelle et se remit à sa besogne. Boiseriot qui

apportait une brassée la regarda. Remarquant que, dans son trouble, elle

s’acharnait sans y prendre garde sur la mamelle d’une vache déjà traite,

il eut un sourire cruel; et il murmura en la frôlant:

--Tu as eu peur pour lui, hein!... Picotée, picotée du diable, à ta

porte, j’amènerai le charivari!

--Quel est celui qui a dit cela? demandait Cuirassier à sa mère.

La Clarandelle répondit:

--Je ne sais pas... Je sais seulement qu’on en parle et j’en ai du

chagrin.

--Quel est celui qui vous a dit, à vous, qu’on en parlait?

La vieille femme s’émut.

--Mon grand, tiens-toi tranquille. Je m’occuperai de ces choses mieux

que toi; il ne faut pas faire de bruit.

Elle connaissait son gars. Doux et sensible quand il était à jeun, il

devenait querelleur après boire; et, avec sa grande force, un accident

était toujours possible...

Elle insista:

--Si tu t’en mêles, tu empireras les choses.

Il secoua sa grosse tête.

--Maman, je n’ai pas de vin: vous pouvez me regarder... Et je vous jure

de ne pas boire avant d’avoir mené ce sillon au bout... Ainsi, il n’y a

pas de crainte! Quel est celui qui a dit que Madeleine vivait mal avec

Michel Corbier des Moulinettes?

--Que lui feras-tu, si tu le connais?

--Je lui parlerai; je sais la manière. Pour arrêter un gars malfaisant,

il n’y a qu’à lui parler comme il faut.

--Et si c’est une femme?

--Ah! oui!... tenez, si c’est une femme, vous vous en occuperez maman;

mais, si c’est un homme, c’est moi que cela regarde. Qui vous a parlé de

ce mauvais bruit?

La Clarandelle dut céder.

--Qui m’en a parlé?... C’est Marie Fantoune ce matin avant le chapelet;

et il paraît que cela vient du valet des Moulinettes, un Boiseriot qui

est catholique.

--Vous dites «Boiseriot»? Bon! Au revoir maman! à Dimanche!

--Au revoir... et pas de bruit surtout.

Sur le seuil, il se retourna.

--Soyez tranquille, je n’ai pas bu et je n’entrerai pas à l’auberge. Au

revoir!

Du Coudray à St-Ambroise, Cuirassier courut presque. Il pensait:

--Boiseriot! je ne le connais pas, mais il doit être de Chantepie...

Violette m’a parlé un jour d’un galvaudeux de ce nom... Aujourd’hui,

dimanche, je vais le trouver à St-Ambroise, cet enragé de messe.

Arrivé au bourg, il se dit:

--La mère a raison: il ne faut pas faire de bruit. Je ne le connais

pas... Je pourrais demander à ces gars qui jouent aux boules... mais ils

se méfieraient... Pas si bête!

Il entra au débit de tabac, acheta un cigare, puis s’attarda à

l’allumer, penché vers la porte et murmurant:

--Tiens! Tiens!

Le buraliste demanda:

--Que voyez-vous donc, M. Clarandeau?

--Rien!... Je croyais que c’était Boiseriot, ce gars qui passe...

--Boiseriot?

--Oui... le valet des Moulinettes.

La femme du buraliste expliqua, pour son mari:

--Oui... tu sais bien! un petit qui chique...

Il était ici tout à l’heure; il vient de partir.

--Merci bien! dit Cuirassier.

Il sortit vivement et prit la route.

Attends-moi un peu, mauvais chien, avec ta chique... Eh! te voilà déjà!

tu n’étais pas loin! Je vais te faire muser en route, moi...

L’homme rattrapé, Cuirassier lui dit:

--C’est vous Boiseriot?

--A votre service.

--Eh bien! j’ai un compliment à vous faire qui n’est pas long.

Les yeux de Boiseriot vacillèrent d’inquiétude.

--Qu’est-ce qui vous prend? dit-il.

--Je vais vous le dire... Vous ne me connaissez pas?

--Si! vous êtes un Clarandeau, celui que l’on appelle Cuirassier. C’est

bien vous qui avez une bonne amie à Chantepie?... Violette, la

tailleuse?...

--Boiseriot, cette affaire est loin de vous.

--Excusez, Violette est ma filleule.

Cuirassier eut un sursaut qui n’échappa point à l’autre. Ils marchèrent

quelques pas, puis:

--Boiseriot, vous avez mal parlé de ma sœur et de son patron. Et j’en

suis en colère. Je l’ai appris tout à l’heure; si j’étais en vin, ça

pourrait ne pas se passer bien...

L’autre, sentant l’effort, se redressa.

--Je n’ai pas peur d’un homme.

--En ce moment, vous pouvez parler: vous n’êtes pas de force. Si j’avais

du vin, je ne dis pas... En ribote, je ne regarde pas toujours qui j’ai

devant moi.

--Ça vous arrive souvent?

--Le moins que je peux; quelquefois tout de même quand je suis mal

accompagné...

--Violette est-elle au courant de vos habitudes?

Boiseriot regardait en dessous, attendant la réponse.

Cuirassier se secoua et lâcha, vite:

--C’est pas tout ça!... Vous avez... On a parlé contre ma sœur: pour

cette fois, passe! Si l’on recommence je prendrai le mauvais diseur,

qu’il soit Pierre ou Paul, dissident ou catholique ou protestant, ami ou

inconnu ou ennemi... je le prendrai et je le promènerai les jambes en

l’air jusqu’à ce que sa tête en pète! Salut!

Boiseriot se mit à rire.

--Vous êtes fort, mais bête. Pourquoi aurais-je mal parlé d’une sœur à

vous qui êtes quasiment mon filleul?... Et vous croyez aussi que je vais

contre mon patron? Allez donc lui demander si nous avons jamais eu un

mot de contrariété?

--Ce que j’ai dit est dit; et vous pouvez le répéter aux autres. Salut!

--Salut! apprenez donc à connaître vos amis.

Ils se séparèrent. Boiseriot, complètement remis de sa frayeur, souriait

laidement et Cuirassier marchait avec lenteur, sans se retourner, le

cœur en désarroi.

Un dimanche encore, un dimanche du mois d’août, à l’heure silencieuse de

mérienne.

Michel Corbier était étendu dans son aire, le chapeau sur les yeux. Les

mouches l’avaient d’abord tenu en éveil, actives et sonores; maintenant

qu’il était endormi, elles continuaient librement leur manège, mais il

avait eu la précaution d’enfoncer sa tête dans une brassée de paille et

il n’offrait plus à leurs jeux que ses mains dont la peau était dure et

presque insensible.

Le soleil tapait tout droit; les deux tas de gerbes étaient comme les

cloisons d’un corridor surchauffé; toute cette paille craquait, trop

dorée, trop sèche, trop chaude. Le dormeur haletait, accablé par cette

atmosphère de fournaise.

--Nom de Bleu!

Il venait de se réveiller d’une brusque secousse nerveuse. Et il ne

s’étirait pas, les yeux tout de suite larges.

--Nom de Bleu! c’est bête, tout de même!

Il murmurait, de fâcheuse humeur, la bouche sèche et amère.

Chaque fois qu’il faisait mérienne, c’était la même chose... Est-ce

qu’il ne pourrait donc plus jamais se défendre des rêves? Est-ce qu’il

ne pourrait plus jamais dormir d’un bon sommeil d’homme tranquille et

las?

Il n’était pas plutôt étendu sur la terre qu’une étrange douceur coulait

en ses veines.

C’étaient d’abord des formes vagues qui passaient dans sa vue, des êtres

et des choses qu’il n’aurait pas su nommer, des rondes diaboliques de

jolies fadettes, des sarabandes dont le vent lui fouettait la figure et

le grisait d’une odeur abominable et chaude. Enfin il «voyait»! Et non

pas tantôt ceci, tantôt cela: il voyait toujours des yeux très bleus,

profonds comme le péché, et puis une pâleur qui prenait forme, qui

devenait une gorge de femme, une gorge d’amoureuse, palpitante, gonflée,

élargie, finissant par couvrir tout d’une triomphante coulée blanche.

Alors le désir se levait en lui comme une sorcière d’ouragan...

Redressé, les deux épaules hors de la paille, il mesurait sa honte. Son

deuil lui remplit le cœur.

--Marguerite, je ne t’ai pas en oubli pourtant: tu es avec moi quand je

travaille; ta main est encore dans la mienne, plus douce que toutes les

mains des femmes vivantes.

Ses yeux se plissèrent comme pour mieux voir les images de son temps de

bonheur, images fuyantes qu’il eût voulu retenir.

Mais d’autres idées l’assiégèrent, étrangères à son souci. En vain il

les chassa comme mouches importunes: elles bourdonnèrent encore, toutes

proches, ardentes, obstinées, cruelles.

Il vit avec joie son père se lever à l’autre bout de l’aire et venir

vers lui. Son père parlait beaucoup et, volontiers, du temps pas encore

loin où, devant Michel, la vie était comme un chemin fleuri.

--Tu as dormi, père?

Le vieillard s’était assis sur la paille à côté de lui.

--Pas longtemps: les mouches sont dévorantes... Et toi?

--Oh! moi!...

La parole resta suspendue et le vieux y sentit la fêlure du chagrin. Il

ne bougea pas, mais ses paupières battirent.

Entre le père et le fils il n’y avait jamais eu rien de désobligeant et

ils avaient l’un pour l’autre une belle affection d’homme, une tendresse

silencieuse, mais vigilante et profonde.

Le père fut un moment songeur, cherchant des mots de consolation. N’en

trouvant pas qui fussent à son gré, il finit par dire:

--Faut pas emprunter! Vends ta récolte tout de suite... Tu feras un

mauvais marché, mais ça vaut encore mieux.

--Que dites-vous, mon père?

--Je dis que cela te fera de l’argent sonnant... au moins 200

pistoles... Tu pourras en étendre encore large.

Michel eut de la main un petit geste désenchanté. Il était loin de tout

cela! Il pensait: ma bourse est vide; pourquoi mon cœur n’est-il pas

comme ma bourse? pourquoi se gonfle-t-il de mauvaise monnaie?

--Quoi! fit le père qui s’était mépris au geste, quoi!... 2000 francs,

bien sûr, au bas mot. C’est un beau denier... Tu en es encore un, toi,

qui se plaint avant d’avoir mal.

Michel le laissait aller, heureux d’être ramené à des préoccupations

simples et directes. La gêne de tous les jours, était un ennemi connu,

avec lequel on avait l’habitude de se colleter.

Il compta lui aussi, se donnant le change à lui-même.

--Deux mille francs, c’est au moins trois cents de perte... et encore ça

ne joindra pas: 1400 au maître, 870 aux deux valets... Et la batterie?

et la servante?

--Faut pas emprunter; ça tue une maison.

--Alors comment faire? Vendre?

Le vieillard s’émut:

--Vendre! Pas de mon vivant, toujours! Le champ du Gros Châtaignier est

à la famille depuis les temps des temps comme une terre de nobles...

quant aux deux autres, c’est ta défunte mère et moi qui les avons

achetés... Nous nous sommes baissés tant de fois pour ramasser ça

pauvre!

--Moi aussi, père, je me baisse! moi aussi je regarde la terre plus

souvent que les nuages du ciel... et je ne ramasserai que de la misère

parce que je n’ai plus d’amitié que la vôtre et plus de bras pour aider

les miens.

Sous la douceur des paroles, une révolte sonnait. Et le père crut devoir

dire:

--Mon bon gars, le malheur est venu sur toi... que veux-tu! Il ne faut

pas faire rébellion; on ne se redresse pas... on ne plie pas... on

marche...

--Eh bien! je marche!

Ils se turent, immobiles, la tête baissée, en orgueilleux qui cachent

leur émotion.

Puis le père reprit avec des hésitations, des tâtonnements de prudence.

--Sûrement, tu as du malheur... et tu es un bon... tu es méritant... Si

tu n’avais pas à payer une servante--et une forte--les choses iraient

autrement. Encore, de ce côté, tu n’es pas mal tombé: ta maison ne va

pas à l’abandon comme des maisons que je connais.

--Peuh! c’est chez nous comme ailleurs!

--Non; il faut parler juste... Celle d’ici, tu ne la remplaceras pas.

Moi, je vois... je suis souvent à la maison... Eh bien, j’ai déjà

compris qu’elle se donne grand souci. Regarde! rien ne traîne... Va voir

ses bêtes, va voir sa laiterie... Et puis, d’une autre manière encore,

elle est meilleure que les autres: tes enfants sont autour d’elle comme

deux petits chats au soleil. Je le dis que je vois ça, moi, mon gars.

--Peut-être! mais une servante est une servante: on la paye et elle s’en

va. Jamais ce travail-là ne vaudra l’autre.

--Bon! je ne dis pas... Eh bien, mon gars, quand ton chagrin sera

passé...

--Il ne passera pas.

--On dit ça... et de vrai, ça ne passe jamais... mais on se raisonne

petit à petit... Veux-tu que je te parle, Michel?

--Vous pouvez! fit anxieusement le jeune homme. Vous, père, vous pouvez

me dire tout.

--Eh bien, mon gars, il faudra te remarier... Ne te chagrine pas. Je ne

dis pas: cette année ou celle qui vient... tu comprends?... quand ta

peine sera endormie... Cependant, le plus tôt vaudra le mieux, pour ta

maison et pour tes enfants. Tu as une bonne servante, mais, comme tu le

dis, elle peut partir d’un jour à l’autre...

--Et pour qu’elle reste, il faut que j’en fasse ma femme?

Michel avait jeté cela très vite, sur un ton de colère.

--Je ne parle pas pour elle, ni pour aucune autre de ma connaissance.

Cela te regarde seul. Je dirai seulement, si tu veux, qu’il t’en faudra

une dans ce goût... oui, cela, c’est bien sûr... une bonne ménagère qui

serait douce aux enfants et qui les mènerait à notre chapelle.

--Mon père, je vous en prie, ne parlons plus de ces choses.

Il s’était relevé d’un vif mouvement d’épaules.

--Voilà, maintenant... je t’ai fâché! murmurait le père.

--Fâché? ne le croyez pas! Je vais par là... marcher un peu... J’ai les

jambes mortes.

Il remonta vers les bâtiments, il en fit le tour, passa dans l’ouche aux

chèvres qui se trouvait derrière. Rien ne traînait, avait dit le père.

Il eut dépit à constater que c’était vrai... Des hardes séchaient sur la

haie, soigneusement placées. Il vit des torchons en loques, mais très

blancs. Pourquoi avait-elle lavé cela avec tant de soin? Espérait-elle

en tirer encore parti?

Il prit le routin de l’étang. Naguère, par les beaux dimanches comme

celui-ci, il s’en venait par là avec Marguerite et Lalie. A l’ombre d’un

gros chêne, devant l’eau moirée, il avait vécu les plus tendres heures

de sa vie.

Il fut dans la prairie: comme autrefois, la marche y était silencieuse

et douce. Il suivit la haie de bordure: comme autrefois, des noisettes y

mûrissaient dans leur petit godet blond--les noisettes qu’il offrait au

bout des branches et que Marguerite cassait entre ses dents

fraîches.--Comme autrefois, il y avait une charrière près de ce gros

alizier d’où fuyaient les merles; on voyait, de là, tout l’étang et, en

se penchant un peu, la tête ronde du chêne à l’ombre duquel...

--Ah!

Il s’immobilisa, le buste en avant.

A l’ombre du gros chêne, devant l’eau moirée, une jeune femme, en joyeux

corsage du dimanche, jouait avec un petit enfant... Comme autrefois!

Il y avait bien huit jours que Lalie suppliait Madeleine de l’emmener

cueillir des noisettes. Ce dimanche, enfin, Madeleine avait cédé.

Comme il faisait beau, elle avait fait la toilette des enfants. Ayant,

le matin même, acheté pour eux avec son argent un petit flacon d’eau de

senteur, elle en avait mis une bonne dose sur leurs cheveux; et le

petit, sur sa poitrine était comme un bouquet.

Dans la prairie--la prairie, comme elle était belle!--elle avait cueilli

des noisettes. Et puis, elle s’était approchée de l’étang, lentement,

derrière Jo, qui musait en trottant... Comme il brillait, l’étang!

A l’ombre d’un chêne, elle s’assit et cassa les noisettes. Avec son

couteau de cérémonie, qu’elle prenait seulement pour les noces et les

grands repas, elle cassa les noisettes rousses, guettées par deux petits

becs gourmands.

«Suis descendue dans mon jardin,

«M’est avis que je vole, Colin!

«Y cueillir rose et romarin.

«M’est avis que je vole!

Voilà qu’elle chantait! Pourquoi cette légèreté de cœur? Ce couteau de

nacre, si mignon, si frêle qu’elle le sentait à peine dans sa main,

était-ce un cadeau de galant? Non... il lui rappelait de longs repas de

viande, mais rien de joli, rien de doux à l’âme... Alors, était-ce parce

que la prairie était belle?... était-ce parce que l’étang brillait?...

parce que les enfants riaient et qu’ils sentaient bon comme les herbes

d’agrément?...

Eh bien, non! non! dans tout cela, il n’y avait pas de raison...

«Un rossignol vient dans ma main,

«M’est avis que je vole, Colin!

Jo voulait chanter aussi; Lalie faisait Yôu, Yôuôu!

«Puis il me dit dans son latin,

«M’est avis que je vole!

La douceur était sur Madeleine comme une main posée. Elle sentait

trembler en sa poitrine une joie sans cause, une joie vaste et pourtant

fragile. A dix-huit ans, le matin des assemblées de jeunesse, elle était

ainsi, légère comme un passereau.

--Ah! folle que je suis! pauvre abeille mouillée! hirondelle de la

Toussaint!

«M’est avis que je vole!

Les petits se suspendaient à son cou, criant, poussant, tapant, avec des

rires, de grands efforts gauches. Elle se laissa choir, livra sa tête;

et, tout un moment, elle joua avec eux, étourdie de tendresse.

--Madeleine! viens voir! hé! Madeleine!

Lalie qui se lassait vite du même plaisir se tenait près du barrage, sur

le bord de l’étang. Elle avait commencé par lancer des pierres dans

l’eau; maintenant, n’en trouvant plus, elle jetait des baies de

douce-amère.

--Madeleine! des poissons!

Madeleine s’approcha avec le petit. L’eau, qui de loin semblait noire,

était au contraire d’une transparence admirable. Quand une graine

tombait, les poissons sortaient des profondeurs. C’étaient de petits

gardons d’une vivacité extrême; et l’on distinguait très bien les yeux

jaunes, la bouche ronde, les nageoires roses étendues comme une

dentelle. Ils happaient si vite les graines qu’on ne les voyait pas

disparaître.

--Ham! ham! encore une... les petits gourmands!

--Lalie ne te penche pas tant... viens Lalie!

Madeleine ramena les enfants sous le chêne. Elle avait peur de l’eau

depuis son enfance. Une vieille tante un peu folle lui avait fait tant

de contes de fadettes et de laveuses noires qu’elle ressentait toujours,

devant l’eau dormeuse des étangs, une sorte d’attirance mystérieuse et

effrayante.

--Il ne faut pas s’approcher, vois-tu... Il y a dans l’eau des bêtes

très méchantes qui tirent les petits enfants par les pieds...

--Jouons, Madeleine! disait Lalie sans écouter. Je serais une marchande,

je vendrais des épingles... Jo serait un petit garçon... tu serais sa

maman. Vous seriez dans votre maison... Tu vois: ces petits bois, c’est

des épingles... Je frapperais à la porte: «Il y a du monde?»... Tu

dirais: «Bonjour Madame, je voudrais des épingles pour attacher le fichu

à mon petit garçon...» Entends-tu, Madeleine? Jo est un petit garçon...

tu es sa maman!... Si tu aimes mieux, ça serait des dragées... Jo

dirait: «maman, je veux des dragées à la marchande...»

--Petite sotte! tu vois bien qu’il ne peut pas dire cela... Écoute-le!

--Ma... ma... ma! bégayait Jo.

--Il faut lui apprendre, Madeleine! Jojo, dis: ma-man, je veux...

--Ma... ma... ma... Oup!

--Tu ne sais pas t’amuser, Jo, dit la sœur; Lalie va s’amuser toute

seule.

Madeleine, subitement rouge, avait pris le petit sous les bras; elle le

tenait en face d’elle, tout près de son visage.

--Jo, mon petit Jojo... dis: ma-man, ma-man...

Elle levait les yeux suppliants. Sa tendre émotion de la soirée

aboutissait à ce vertige étrange, inconnu, qui ressemblait à un vertige

d’amour... Elle ne savait plus... elle n’avait pas honte...

--Jo! écoute!... ma-man! ma-man!

--Madeleine!

Ses épaules fléchirent, le sang lui sauta au cœur, Corbier était à dix

pas, derrière la haie!

Une seconde, les yeux de Madeleine s’élargirent; une seconde, une grande

clarté fut en elle... Puis tout s’éteignit. Corbier, blanc de visage,

levait la main comme pour jeter ses paroles:

--Madeleine! c’est péché mortel!... Je vous défends cette abomination!

Trois jours durant ils furent silencieux l’un devant l’autre.

A l’heure des repas, Madeleine faisait manger les enfants et mangeait

elle-même, debout, près de la cheminée, sans une parole.

Corbier parlait à son père ou à ses valets sans jamais tourner la tête

vers sa servante. Contre son habitude, Boiseriot faisait le plaisant et,

sous la visière rabattue, ses yeux de loup luisaient de joie maligne.

Le second jour, dans la grange, Michel avait répondu d’une manière vague

et en pâlissant à une question du père:

--Il n’y a rien... mais, après vous, je suis le seul maître chez moi.

Le maître! oui... celui qui commandait aux valets, qui décidait les

labours, les semis, les achats et les ventes; mais non point le maître

de ses imaginations. Il ne savait pas en vérité ce qu’il y avait dans

son cœur: était-ce tendresse ou haine, douceur ou colère? A coup sûr,

cependant, il y avait de l’orgueil: l’orgueil de ne pas céder au

bouillonnement du sang âpre et jeune, l’orgueil aussi de ne pas revenir

sur une parole trop dure.

Nêne · 第 2 / 13 段