rage des soirs d’ivresse. Le sang lui avait sauté à la tête, chassant
toutes ses idées ordinaires qui étaient douces et sensées. Les mâchoires
serrées, les yeux larges, il tremblait d’une colère folle, colère contre
Boiseriot, contre les catholiques, contre la vanneuse, contre la paille,
contre tout! Lançant le torse, il balayait furieusement la table.
--«C’est le petit qui engrène le mieux!»... Bon Diou, je vais leur faire
voir!... Mauvaise engeance!
Il cria:
--Amenez! Amenez de la paille!
Les coupeurs de liens lui poussèrent des gerbes, et lui, de toute sa
force, lança ses grands bras...
--Hââ!
Il y eut un craquement d’os brisés. Le mécanicien avait bondi au levier
de mise en marche et s’y cramponnait, les yeux fous. Et tous, ceux qui
chantaient et ceux qui se disputaient, ceux du pailler, ceux des
échelles, ceux du tas de gerbes, tous s’étaient immobilisés, les mains
hautes, un cri de terreur arrêté dans la gorge.
Sur la table à engrener, Cuirassier gisait la face en avant: la vanneuse
venait de lui manger un bras.
On l’avait transporté à l’hôpital et l’on avait coupé tout ce que la
vanneuse avait laissé à son épaule droite.
Quand il était revenu à lui, il avait dit aux médecins:
--Vous auriez mieux fait de m’achever... Si vous croyez que je vais
vivre comme ça!
Et, trois jours durant, il leur avait mené une belle danse, criant sans
désemparer et d’une voix farouche:
--Je me ferai périr... je me ferai périr!
Mais ces mauvaises idées s’en étaient allées avec la fièvre; maintenant
il était un malade très patient et très doux, qui ne guérissait pas
vite, par exemple, à cause de sa grande tristesse.
Presque tout son sang était parti par l’affreuse blessure. Il demeurait
aussi blanc que ses draps et, quand il levait la tête, ses yeux bleus
chaviraient de faiblesse dans les orbites.
Sa mère était venue le voir, de même que sa sœur Fridoline et Rivard de
la Combe, son patron. Mais ces premières visites l’avaient exténué et
les médecins avaient consigné tout le monde à la porte. Pourtant, le
deuxième samedi, on laissa passer Madeleine, et une infirmière la
conduisit par de longs couloirs d’une nudité blanche qui glaçait le
cœur. Madeleine assourdissait son pas derrière l’infirmière silencieuse
et elle murmurait:
--C’est la maison de la mort... Pauvre grand, comme je te voudrais hors
d’ici!
Quand l’infirmière l’eut introduite dans la chambre du malade, elle se
sentit défaillante. Lui, vivement, avait tiré le drap pour cacher son
épaule mutilée et, dans son visage sans couleur, ses yeux s’efforçaient
de sourire.
Elle l’embrassa et ils se regardèrent une minute en silence. Et puis,
tout de même, pour ne pas laisser toute puissance à son émotion, elle se
raidit et parla.
--Je te trouve bonne mine, malgré tout... Tu vas être bientôt guéri,
Cuirassier...
Il répondit bien doucement:
--Ma sœur, appelle-moi Jean... J’ai porté depuis ma petite jeunesse un
sobriquet d’orgueil parce que j’étais fort; mais, maintenant, ma force
est partie et ne reviendra jamais. Je ne me plains pas; c’est ma faute.
--Eh non! vois-tu, ce n’est pas ta faute... Ce qui doit arriver
arrive... c’est longtemps à l’avance que les choses sont dites.
--Oui... tu es bonne, toi; tu es la meilleure... Si tu étais ici, je
guérirais plus vite.
De sa main gauche qui était devenue toute maigre et blanche, il avait
pris une de ses mains à elle et il jouait avec ses doigts.
Un peu de sang vint à ses joues; il eut l’air de chercher ses paroles
pour quelque demande très osée.
--Madeleine, je veux te dire quelque chose... Je t’attendais en grande
impatience et je suis content que tu sois venue précisément
aujourd’hui... J’ai des idées que je ne veux pas dire à une autre que
toi... Madeleine, à Chantepie, il y a une fille que depuis longtemps
j’aime d’amour...
--Violette la tailleuse?... Croyais-tu donc que je ne le savais pas?
--Oui; Violette... une grande avec des yeux tout à l’envers des liens...
Madeleine fit mine de rire:
--Une belle fille, allons! Pas la peine de dire comment elle est: je la
connais. Je l’ai vue, il y aura demain tout juste deux ans, à
l’assemblée de Chantepie.
Il redevint triste.
--Il y aura deux ans demain comme tu dis... que je lui ai parlé pour la
première fois. Je devais y aller encore cette année, à l’assemblée de
Chantepie... et elle devait m’attendre. Elle m’aime beaucoup et elle se
fait à présent du chagrin à cause de moi... Madeleine, je veux qu’elle
sache combien j’ai pensé à elle sur ce lit de misère.
--C’est que je ne pourrai pas y aller moi, à Chantepie... à cause des
petits qui sont à la maison.
--J’y ai pensé... J’ai demandé du papier à l’infirmière, bien poliment,
et elle m’en a donné... tiens!
Il chercha sous son traversin et tendit à Madeleine un crayon avec une
enveloppe froissée.
--Je t’en prie, marque-lui qu’elle ne se chagrine pas... que de la
savoir tranquille et de bel espoir me sera un baume.
Madeleine avait pris le crayon, mais ses yeux se détournaient pour que
son frère ne vît point la pitié qui venait d’y monter.
Le malheureux! comme il aimait cette fille catholique que Madeleine et
sa mère tenaient en méfiance!
Elle ne devait point se chagriner si fort! Elle ne s’était pas encore
informée de lui et la nouvelle n’était point venue qu’elle fût émue par
le malheur de son promis.
Sans doute n’était-ce pas assez de cette blessure, sans doute n’était-ce
pas assez de la misère contre laquelle il allait maintenant toute sa vie
se débattre... sans doute lui faudrait-il porter un cœur dolent! Comme
il était difficile de vivre!
--Mon pauvre grand, tu ne devrais pas te fatiguer à songer de la
sorte... Dans quelques jours... Quand tu seras plus fort...
Mais lui, avec des yeux suppliants:
--Non, Madeleine!... tout de suite, je t’en prie... Écris ici, tiens,
sur ce plateau... que je voie ta main courir.
Elle installa sa feuille comme il le désirait et commença, lui
soumettant chaque phrase:
«Ma chère Violette,
«Je ne t’écris pas de ma main à cause du malheur qui m’est arrivé. Je le
fais marquer ces mots par une personne sérieuse, avec qui l’on n’a pas à
craindre les bavardages.
«Violette, j’ai beaucoup souffert, mais je t’ai toujours eue devant les
yeux, même au plus fort du mal...»
--Dis-lui que je compte bien me marier avec elle bientôt. L’assurance me
fera une rente--le médecin me l’a dit--et, dès que je serai guéri
j’aurai une place du gouvernement.
--Ah! tant mieux! dit Madeleine; j’en suis bien contente. Alors je mets:
«Je pense que nous pourrons facilement monter notre ménage avec la paye
que...»
--Non... non... pas cela! Je ne veux pas que tu le dises... Mets
seulement que mes idées n’ont pas changé.
Elle écrivit donc:
«Mes intentions devers toi sont les mêmes, car mon cœur ne changera
jamais. Si tu le veux, nous nous marierons vitement...»
Et tout de même elle ajouta:
«... dès que je serai en force de gagner ma vie et la tienne, ce qui
sera bientôt, tu peux l’espérer.»
Puis ils terminèrent ainsi:
«Ma chère Violette, je ne veux pas que tu sois triste à cause de moi.
C’est demain l’assemblée de Chantepie: je te prie de sortir comme à
l’habitude. Si je savais que tu ris avec les autres filles de ton âge,
je serais bien content.
«Ma chère Violette, tu peux m’écrire, au nom de Jean Clarandeau, à
l’hôpital. Je t’embrasse comme je t’ai embrassée la première fois, il y
aura deux ans demain, le jour de l’assemblée de chez toi. Et c’est moi
qui signe.»
Il prit le crayon et, péniblement, s’arrêtant à chaque lettre, il traça
son nom. Puis sa tête retomba sur l’oreiller, plus pâle.
Madeleine écrivait l’adresse:
«A Mademoiselle,
«Mademoiselle Violette Ouvrard,»
«couturière à Chantepie.»
--Mets «personnelle» pour que le facteur ne la donne pas à une autre
qu’elle... C’est cela... merci!... Maintenant n’oublie pas de la mettre
à la boîte tout de suite... Je suis bien content que tu sois venue
aujourd’hui!
L’infirmière avait entrebâillé la porte:
--On parle trop ici; c’est assez pour aujourd’hui.
--Vous avez raison, dit Madeleine, je m’en vais; je reviendrai.
Comme elle sortait, il cria encore, dans un soulèvement de tout son
être:
--N’oublie pas surtout!... dès que tu seras sortie...
Madeleine, tout de suite, jeta la pauvre lettre à la boîte et elle
arriva bien à Chantepie le dimanche matin, comme il le fallait.
Violette cousait dans la maison de sa mère. Elle se préparait un corsage
pour l’assemblée et le modèle était devant elle, sur un catalogue venu
de Paris.
La mode des villes, cette année, était de montrer ses épaules et surtout
sa gorge; et Violette essayait de la faire suivre au bourg de Chantepie
où il y avait des filles très coquettes.
Elle avait choisi pour elle-même un modèle audacieux, échancré en pointe
jusqu’aux seins.
Elle hésitait cependant à tailler aussi hardiment dans l’étoffe.
Le facteur ouvrit la porte:
--Mademoiselle Violette!... «personnelle»... c’est une lettre de galant,
ma jolie fille.
Elle ne répondit rien, se contenta de regarder cette adresse bizarre,
écrite au crayon, d’une main inconnue.
Le facteur parti, elle déchira l’enveloppe. Aux premières lignes, dans
ses yeux jeunes, une pitié passa pour ce garçon si beau dont l’amour
l’avait flattée et qui, maintenant, était abîmé pour toujours.
Mais ce fut très bref: sous la lèvre rouge, une dent brilla, aiguë. Si
elle sortirait! Si elle irait à l’assemblée avec les autres! Non,
vraiment, il était trop bête... cela devenait risible.
Elle secoua sa tête brune hérissée de papillotes et murmura:
--Un de perdu... m’en faut trouver deux autres.
Et, comme à vingt ans elle avait déjà l’expérience des hommes, comme
elle connaissait l’appât dont ils sont friands, elle se pencha sur le
corsage faufilé et, en deux coups de ciseaux, elle ouvrit un V plus
grand que celui du catalogue.
Aux Moulinettes, le malheur arrivé le jour de la batterie avait jeté de
la tristesse sur tout le monde. Lorsque Madeleine donnait des nouvelles
aux gens de l’endroit et aux voisins venus pour savoir, une grande
commisération se devinait aux paroles échangées.
Boiseriot lui-même pâlissait à ces moments-là et, lui qui avait vu, ne
consentait pas volontiers à raconter l’accident. Mais il était trop
mauvais pour que son cœur fût net; sa pitié n’était qu’un peloton de fil
accroché à toutes les pointes d’un buisson d’épines. Peut-être
éprouvait-il un vague remords ou, plutôt, la crainte d’avoir commis un
péché trop grave qu’aucune pénitence n’effacerait; en tous les cas, cela
se mêlait à une vilaine joie de vengeance satisfaite.
Le médecin entretenait toujours l’espoir du blessé touchant la prime de
la Compagnie d’assurances et la place qu’on lui donnerait après sa
guérison.
Madeleine croyait ces promesses prêtes à se réaliser et l’annonçait
bonnement. Mais Michel redressait ses dires--avec prudence pour ne pas
l’attrister avant l’heure.
--Il a bu tout un litre avant de monter sur la machine... c’est connu...
et on partira de ça... Quant à la place du gouvernement...
Il faisait un geste vague, ne voulant pas parler devant Boiseriot qui,
ami des curés, ne votait pas avec lui dans les élections.
Madeleine l’écoutait, surprise de cette douceur qui ne lui était pas
habituelle. Elle sentait confusément qu’il parlait de la sorte pour ne
pas heurter son chagrin et elle lui en savait gré.
Elle lui savait gré aussi de sa complaisance, de son empressement à lui
faciliter ses voyages à la ville. Il lui avait dit:--Toutes les fois que
votre désir sera d’aller voir votre frère, allez-y et ne prenez aucun
soin du reste.
Michel n’était plus le jeune patron fantasque aux yeux inquiets et durs.
Sa véhémence s’était tout à fait assourdie et il parlait comme un bon
camarade d’esprit sensé et d’humeur égale.
Madeleine l’aimait mieux de la sorte. Et, malgré les paroles dites
qu’elle n’oubliait pas, un espoir calme vivait encore en elle: c’était
sur son cœur comme un vent tiède et lent après une bourrasque
saccageuse. Plus tard--qui pouvait savoir?--cette chose à laquelle il ne
fallait pas penser pour le moment, viendrait peut-être petit à petit.
Elle se disait:
--J’ai failli m’en aller cependant; j’ai failli faire la mauvaise
tête... Si j’étais partie de la sorte, tout de suite, sans réflexion,
qu’est-ce que je serais devenue? Qu’est-ce que je ferais sans Lalie et
sans Jo? Bien sûr, je ne m’accoutumerais pas loin d’eux!
Pour ceux-ci en effet sa tendresse devenait d’une vigilance
merveilleuse.
Elle aimait sa mère, ses sœurs, Michel... elle était toute bouleversée
par le malheur de son frère... et d’autre part il y avait des gens
qu’elle détestait ou qu’elle tenait en défiance; bien des images douces
ou tristes lui venaient dans l’idée, mais elles passaient toutes, se
suivant l’une l’autre comme des voyageurs dans une auberge. Pour Lalie
et pour Jo la table était toujours servie! Ils avaient la place
capitonnée et douillette, la place de choix bourrée de fine laine et ils
n’en sortaient point.
Elle-même s’en étonnait.
--Chétifs, vous me donnez bien de la peine et pourtant vous êtes rois.
Qu’elle fût à la maison avec eux, où qu’elle fût au lavoir, ou qu’elle
fût à la chapelle, toujours son esprit était, pour eux, en travail de
nouveauté.
--Je mettrai à Lalie un ruban bleu... Elle est blanche, elle grandit
trop; je lui ferai de l’eau rouillée pour lui donner de la force. Jo est
content quand il me tape sur la tête. Je puis jouer avec lui un quart
d’heure tous les matins... je n’ai qu’à me lever plus tôt.
Elle les voulait aussi heureux que s’ils avaient eu leur mère. Sa
tendresse la rendait adroite et inventive. Elle, qui ne savait tricoter
qu’aux broches, avait appris un point de crochet et leur avait fait à
chacun, pour l’hiver, un joli manteau de laine bleue.
Le dimanche, elle habillait la poupée de Lalie et faisait au petit des
fouets d’écorce tressée ou des chaises de jonc.
Et puis, à Lalie, elle apprenait les prières et le nom des jours et le
compte des doigts.
La fillette ne la quittait pas plus que son ombre. Quant à Jo, il
faisait aussi ce qu’il pouvait pour la suivre; elle le semait par la
cour ou dans le jardin, mais il la rattrapait à la maison et sautait à
ses jupes en criant pour lui faire peur.
Il s’était mis un peu tard à parler. Il voulait tout dire à la fois et
s’embarrassait aux mots difficiles, avec de grands éclats de rire ou des
trépignements de colère, selon le cas.
Il disait «papa» et «Lalie», mais «Madeleine» était trop long pour lui
et il n’essayait pas. Tout de même, un jour, il se mit à crier: Nêne...
Nêne... Nêne!
Madeleine le souleva jusqu’à son visage en un élan de Joie. Et puis,
tout de suite, une idée vint, cruelle, chassant le sang de son cœur.
Nêne! c’était bien l’abréviation de son nom, mais c’était aussi
l’abréviation d’un autre nom qu’elle n’avait pas le droit de prendre.
A Chantepie, comme à Saint-Ambroise, comme dans les autres pays, on
disait «Nêne» pour marraine; c’était un mot très courant, employé par
les grandes personnes comme par les enfants.
Sa «Nêne», à ce petit, c’était Georgette, cette belle-sœur de Michel,
dont on ne parlait pas dans la maison, celle dont Madeleine avait pris
la place.
--Nêne!... Nêne!...
Ce nom remuait Madeleine comme l’autre nom qui était trop beau et
défendu. Elle éprouvait à l’entendre le même frisson de joie coupable...
et elle serrait l’enfant sur sa poitrine avec emportement.
--Je ne sais pas, mon Jo, si c’est bien honnête de te laisser dire.
Le soir même, elle parla au vieux Corbier, n’osant s’adresser à Michel.
--J’ai une chose sur le cœur... c’est à cause du petit... Il m’appelle
Nêne, ce mignon... Je ne sais pas si cela vous conviendra, ni si cela
conviendra à son père... Si ce n’était pas à votre gré, je pourrais
peut-être bien lui faire dire mon nom d’une autre manière.
Dans l’ombre où elle parlait, le vieux ne voyait pas son visage anxieux
et ses yeux pleins de larmes; mais il sentait le tremblement de sa voix,
et il répondit charitablement:
--Tu t’émeus pour peu de chose, ma pauvre fille. Qu’importe que tu sois
«Nêne» ou «Madeleine?» Si tu es bonne pour lui c’est l’essentiel, et il
te reconnaîtra plus tard comme ayant tenu la place de celles qui
manquent.
--Cela, c’est mon grand désir... et je ne demande pas autre chose!
dit-elle en se sauvant.
A partir de ce moment, elle fut Nêne pour Jo et aussi pour Lalie.
Tout au long des jours, ce nom revenait et, par lui, une douceur
flottait par la maison. Aux lèvres gazouilleuses, il prenait la
fragilité caressante d’un cri d’oiseau. Il était pour la joie et il
était pour la peine; il était le recours suprême, l’appel au protecteur
infiniment fort et infiniment bon.
Michel n’avait fait aucune remontrance et il lui arrivait, à lui aussi,
de dire, quand Lalie l’importunait de ses questions:
--Je n’ai pas le temps... Demande à Nêne.
A cause de cela, Madeleine lui pardonnait tout à fait ses duretés
passées.
Elle se sentait regardée autrement qu’une servante, elle, l’humble fille
habituée à louer ses bras ici ou là, au hasard du besoin, chez les
remueurs de terre. Elle était devenue, par grâce des enfants, l’âme
active de la maison, celle qui veille et qui rassemble.
Michel ne songeait plus à protester. Si l’image de Marguerite était
toujours en lui, vivante et non vaincue, une autre y marquait aussi sa
trace, chaque jour un peu plus. Et il se sentait pris lentement, avec
une autorité douce et sûre.
Le temps d’hiver était venu avec ses longues veillées faiblement
occupées. Boiseriot se couchait tôt et Gédéon courait les réunions de
jeunesse dans les villages des alentours.
Le père Corbier s’endormant dans son fauteuil aussitôt la soupe mangée,
Michel restait seul à veiller près de sa servante.
Mais son bouillonnement de force s’était apaisé et les mauvaises
chimères ne l’assiégeaient plus. C’était avec calme qu’il regardait
Madeleine, assise à coudre sous la lampe, la nuque blonde en plein dans
la lumière.
Parfois elle filait, après avoir baissé la lampe, par économie. Ils ne
parlaient guère; seul ronflait le fuseau agile. De temps en temps,
Madeleine se levait et s’approchait du berceau sur la pointe des pieds.
Et puis, tout de suite, le fuseau recommençait sa danse. Vrtt!... Vrtt!
Michel, attendri, remuait des idées lentes.
--Celle-ci file... Les femmes d’aujourd’hui, servantes ou patronnes, ne
trouvent plus de temps pour cette besogne... C’est peut-être une
mauvaise excuse. La vaillance est plus rare qu’autrefois... mon père le
dit et tous les anciens... C’est pour eux une façon de triompher des
jeunes... oui, mais ils ont peut-être raison quand même. Une femme
diligente, c’est beaucoup dans une maison; c’est tout dans la mienne...
C’est comme une aivée du printemps sur un pré sec. Si le désordre avait
continué, mes enfants, avant longtemps, auraient été à la charité... Je
dois penser à eux... Ils sont à l’abri comme des petits poulets dans un
chauffe-pieds... Il faut que cela dure... La vie n’est pas toute en
jeunesse. J’ai trente ans passés; c’est l’âge de raison. Si je me
décidais, ce ne serait certes pas comme la première fois... J’avais
vingt-quatre ans, le monde brillait comme une chapelle illuminée...
Toutes les chandelles sont éteintes!... Il faut quand même suivre son
chemin. On ne se chauffe pas toujours les mains à une flambée de
genêt... un peu de braise fait passer la veillée... Si je me décidais,
je ferais une chose juste et bien sensée.
A Noël, Boiseriot se confessa. Il alla au curé de St-Ambroise qui était
connu pour mener la lutte contre les Dissidents. Après les peccadilles
ordinaires, il arriva bien aux maîtresses pièces; mais, par prudence, il
sortit tout le lot d’un coup, très vite, sans déballer complètement. Et
le prêtre ne se montra pas trop curieux.
Ce n’était pas un méchant homme ce prêtre, mais son zèle était grand et
grande sa hâte de ramener au bercail tous ces Dissidents qui n’étaient,
après tout, que de très belles brebis égarées.
Le pénitent qui s’accusait de désirer une Dissidente en mariage--car il
disait bien «en mariage»--ne lui paraissait point si coupable. Cela
ferait peut-être une de gagnée, une que l’on baptiserait en grande
pompe, un dimanche du mois de Marie. Quant à s’être un peu querellé le
jour d’une batterie pour la gloire de l’Église et quant à avoir, en
cette occasion, souhaité malaise à un des médisants, c’était le fait
d’un homme violent certes, mais dont la foi était belle et exemplaire.
Boiseriot sortit du confessionnal tout à fait en règle et, joyeux comme
un communiant, il s’en retourna aux Moulinettes.
Justement, ce jour-là, Madeleine était allée, elle aussi, à St-Ambroise.
Elle en avait rapporté pour Lalie et pour Jo deux oranges et une livre
de miche. En entrant, Boiseriot vit, sur la table, le panier encore
ouvert; et il eut la hardiesse de serrer Madeleine dans un coin du
corridor:
--Bête! garde au moins tes sous! Quand tu auras payé à ses drôles un
boisseau de pommes d’orange et un plein bissac de fouace, penses-tu
qu’il fera de toi la vraie patronne aux yeux des gens?... Écoute-moi, si
tu voulais...
Il ne put aller plus loin, car elle le poussa dehors.
Mais il revint à la charge les jours suivants. Il trouvait moyen de
l’accointer dans la grange, dans le quéreux, même dans la maison; et,
plus d’une fois, elle se réjouit d’être assez forte pour ne rien
craindre d’un pauvre gars comme lui.
Un dimanche de janvier, il la rejoignit sur la route de St-Ambroise et
il se mit à marcher à côté d’elle. La route était droite et l’on voyait
beaucoup de gens qui s’en allaient à la messe ou au chapelet. Elle n’osa
pas l’avirer hors de son chemin et elle fut obligée d’entendre des
paroles abominables et des menaces. Elle céderait ou il ameuterait
contre elle toute la jeunesse du pays... et qui la défendrait maintenant
que son frère était estropié?...
Aussitôt qu’il n’y eut personne en vue, elle le chassa à coups de
pierres.
Alors, à partir de ce jour, il prépara sa vengeance.
Il lui sembla que Gédéon serait un outil parfait pour cette mauvaise
besogne et il se mit à le préparer, à le fourbir, à l’affûter comme une
serpe d’élagueur.
Le jeune homme, comme lui-même d’ailleurs, était gagé jusqu’au premier
mars. Son marché, à lui Boiseriot, était conclu pour une nouvelle
période, mais Gédéon n’avait pas pu s’entendre encore avec le patron et
il était à croire qu’il sortirait dans quelques semaines. Il demandait
vingt écus d’augmentation et Michel n’était pas disposé à lui accorder
tant que cela. Gédéon n’était ni très adroit ni, surtout, très docile.
Il tenait bien compte des commandements qu’on lui faisait, mais jamais
tout de suite, et son premier mouvement était de les prendre à rebours.
De plus, sans être paresseux, il perdait du temps sur son chemin, sa
jeunesse trouvant amusement partout.
Boiseriot commença donc à l’échauffer contre Michel. Il s’y prit de loin
pour que l’autre ne le vît pas venir.
Les jours où le patron grommelait à cause d’un travail mal fait, il
disait au jeune valet:
--Qu’il le fasse donc, lui... il verra si c’est facile!
Ou bien:
--Tu n’en as pas encore assez? moi, je n’ai jamais supporté de reproches
à cause de mon travail... Vous n’êtes pas content? Bonsoir! A ta place,
c’est moi qui filerais, une fois mon temps fait!!
Gédéon avait entendu bien d’autres gronderies sans garder rancune au
patron; mais, sentant le fouet, il jurait comme un pendu:
--Bien sûr, Bon Diou! que je filerai... Et le diable m’emporte si je
regrette jamais la maison!
L’autre hochait la tête.
--C’est tout de même vrai, dame, mon pauvre gars, qu’il t’en a fait
voir!
Quand il eut bien décidé Gédéon à partir, il parla de Madeleine.
--Voici le Carême qui vient où les bêtes seront mieux nourries que nous.
Change de cuisinière, va! Celle d’ici mange le lard et nous laisse les
choux.
Il faisait rire le jeune homme en parlant de cette grosse fille. Sans
doute elle avait la poitrine si lourde qu’elle avait étouffé tous ses
galants...
--Tous... non! je dis mal... Il lui en reste encore...
--Qui donc? faisait le gars en se retournant sur son outil.
--Ça... tu es trop jeune pour le savoir.
Il ajoutait entre ses dents, la mine scandalisée:
--C’est honteux!... il se passe des choses!...
Cependant Gédéon ne s’emballait pas si vite contre Madeleine; et il y
avait à cela plus d’une raison.
Quand Boiseriot osa enfin lâcher devant lui les dernières paroles, il
eut une révolte.
--Non! ce n’est pas vrai! Vous voulez rire!
--On ne me l’a pas dit... Je l’ai vu: tu entends bien!