de Julie que de certain trésor dont elle avait connaissance et sur
lequel ils veulent poser la patte. Aussi m'ont-ils menacé de me livrer
au général Labor si je continue à me taire... tandis qu'ils m'offrent la
clef des champs si je parle. Et pour que je me décide sur l'une ou
l'autre de ces propositions, ils m'ont déposé ici, bien au frais, en me
donnant une heure pour réfléchir.
--Et tu as réfléchi?
--Oui, j'ai adopté un parti.
--Lequel?
--Celui d'accepter la clef des champs.
Le roquet n'en avait pas mené large pendant ce dialogue échangé de
bouche à oreille. À la dernière réponse du géant, il tressaillit des
pieds à la tête et demanda d'une voix que la surprise étranglait:
--Mais, pour avoir ta liberté, ne m'as-tu pas dit qu'il te faut parler
du trésor de la Julie?
--Eh bien? fit le colosse d'un petit ton bien naïf.
--Tu sais donc où il est? lâcha le nabot tout frémissant d'une curiosité
avide.
--Parbleu! puisque c'est à ce prix que je rachète ma liberté, débita
François d'un ton résigné.
Puis, en bon camarade, il lui souffla:
--L'heure qu'ils m'ont accordée pour réfléchir doit être écoulée. Ils
vont venir. File donc vite, mon bonhomme, si tu ne veux pas qu'ils te
cueillent aussi.
Filer! Croutot n'y pensait guère! Comment! ce trésor qu'il cherchait
depuis si longtemps, le Beau-François connaissait l'endroit où il
dormait et, tout à l'heure, il allait l'apprendre à d'autres?
--Mais, dit-il vivement, je puis te rendre la liberté, moi.
--Alors, coupe vite mes liens.
Le nain tira son couteau, l'ouvrit, et en approcha la lame des cordes
qui enserraient les jambes du géant.
--Seulement... fit-il en s'arrêtant.
--Seulement, quoi?
--Seulement, ce que tu leur aurais a voué, tu me le révéleras, n'est-ce
pas? Tu m'apprendras la cache du trésor de la Julie?
Et, pour faire pencher la balance de son côté, Croutot poursuivit en
insistant:
--Note bien qu'avec moi tu partageras, tandis que les autres feraient
rafle complète.
Le géant eut l'air de se faire tirer l'oreille. Il donna à sa voix une
intonation de regret en répliquant:
--Dire que je laissais l'eau couler sous le pont en attendant le moment
propice pour déterrer les écus sans attirer les soupçons... Te donner
moitié, c'est dur!
--Moitié à moi vaut encore mieux que tout aux autres, appuya le nabot.
Croyant faire acte de ruse, Croutot remit son couteau dans sa poche en
disant:
--Après tout, je ne te force pas. Que les autres te délivrent. Moi je
détale ainsi que tu me l'as conseillé.
Sur ce, il ramassa sa lanterne et fit deux pas en s'éloignant.
Comme si cette comédie, en l'effrayant, eût pesé sur sa décision, le
colosse se hâta de dire:
--Allons! coupe mes liens et nous partagerons. Ah! tu t'entends à plumer
la poule quand tu la tiens!
Et pour retirer toute méfiance sur l'avenir au pygmée, il ajouta d'un
ton gaiement résigné:
--Après tout, tu fais bien, mon garçon. Moi, à ta place, j'aurais agi de
même.
En une minute, le géant fut délivré de ses cordes qu'il ramassa en
soufflant à Croutot:
--File devant avec ta lanterne. Je te suis. Quand nous serons arrivés à
la cachette, je t'arrêterai.
Il frémissait d'une vive joie, le charmant marmouset. Il allait enfin
connaître le coin tant cherché! Il se voyait palpant le magot!!! À la
vérité, il lui faudrait partager avec cette grande brute qui lui
marchait sur les talons, mais ne devait-il pas aussi partager avec
Taugencel et, au besoin, il eût pareillement promis de partager encore à
vingt autres, tant il était convaincu de la vérité de ce proverbe qu'il
se répétait en souriant:
--Il y a loin de la coupe aux lèvres!
Et, pour aider un tantinet à la réalisation de ce proverbe au détriment
du colosse, il pensait à son couteau qu'il avait remis en poche et que,
tout à l'heure, après l'endroit indiqué par l'immense imbécile, il lui
planterait entre les deux épaules. Quand d'un seul coup, à la bonne
place bien vulnérable, on peut tuer un éléphant, pourquoi n'abattrait-il
pas aussi son mastodonte?
Aussi, en songeant à ce coup entre les deux épaules dont il allait
caresser le géant, Croutot se répétait-il encore:
--Il y a loin de la coupe aux lèvres!
Le proverbe est si vrai que le nain, qui se voyait déjà en face des
millions, crut que le château entier s'écroulait sur sa tête, tant fut
lourd le poing du Beau-François qui, tout à coup, s'abattit à toute
volée sur son crâne.
Il n'eut pas même le temps de faire: Ouf! avant de rouler à demi assommé
sur le sol, ni d'entendre cette épithète dont le géant accompagna son
coup de poing.
--Cornichon!!!
Mou comme une chiffe, plus léger qu'une plume entre les mains
vigoureuses du Beau-François, cet excellent Croutot, évanoui, ne put
juger du talent avec lequel son brutal compagnon le ficelait avec les
mêmes liens dont il venait d'être délivré.
--Je vais le porter à ma place. Ça occupera toujours le Meuzelin pendant
que je décamperai, pensa le Chauffeur.
Seulement, comme il se dit aussi qu'une mauvaise rencontré le trouverait
désarmé, le Beau-François se rappela le solide couteau dont s'était
servi son libérateur pour couper ses liens, et il se mit à fouiller les
vêtements de sa victime.
De la même poche, il tira le couteau et un papier plié qu'il remit à
plus tard d'examiner.
Après quoi, sa lanterne d'une main, portant de l'autre le nain garrotté,
bâillonné et évanoui, il alla déposer son fardeau à cette même place
qu'il avait occupée.
--Je vois d'ici la figure que fera Meuzelin en trouvant mon remplaçant,
pensa-t-il en s'éloignant.
Grâce à la lanterne, il retrouva facilement son chemin dans les circuits
du souterrain. Il était si certain d'en sortir qu'il n'attendit même pas
d'être dehors pour savoir quel était le papier retiré de la poche du
nain.
Il s'arrêta pour l'examiner à la lueur de la lanterne.
C'était une lettre adressée au général Labor.
Du moment qu'il avait le moyen d'éclairer sa marche, le Beau-François ne
risquait plus de s'égarer dans le dédale souterrain. Il vagua bien un
peu de droite et de gauche et, deux fois, revint sur ses pas, mais il
finit par arriver à une des sorties du labyrinthe qui, alors qu'il
s'imaginait déboucher en rase campagne, le conduisit dans une serre
abandonnée ouvrant sur le parc du château.
D'aller rentrer sous terre pour chercher une autre issue, le colosse
n'eut pas la pensée. Il se trouvait en plein air et n'en demandait pas
plus. Sortir du parc pour gagner le large lui semblait trop petite
besogne pour qu'il s'alarmât de l'endroit où le hasard l'avait fait
reparaître sous la calotte du ciel.
En suivant les premiers massifs de verdure qui bordaient le parc, il
était certain d'arriver à la muraille qui, dégradée en maints endroits,
lui serait d'une escalade facile.
Il faisait petit jour quand il se mit en route derrière le rideau de
feuillage qui allait le masquer quand il longerait la façade du château,
dont toutes les fenêtres fermées lui parurent suspectes.
--Le château est-il donc abandonné? se demanda-t-il en s'arrêtant pour
examiner les alentours de l'immense bâtiment qui, la veille, étaient
animés par le va-et-vient des troupes qui y tenaient garnison.
À cette question qu'il se posait, le Beau-François ne tarda pas à
recevoir une mauvaise réponse, car, tout aussitôt une fenêtre venant à
s'ouvrir, un homme y apparut, tenant un fusil dont il fit feu.
Et François reçut une balle dans la cuisse.
Tout ce qu'il put faire, après avoir commis l'imprudence de ne pas
retenir un cri de fureur, fut de gagner à la hâte la partie la plus
touffue du parc où il se laissa tomber derrière un épais massif. Bien
lui en avait pris de ne pas rester sur place, car deux hommes, sortis
immédiatement du château, accoururent sous bois, semblables à des chiens
en quête du gibier touché.
Par bonheur, ils n'osèrent se hasarder trop loin. L'un d'eux dit
prudemment à son compagnon, dans un langage de perroquet qui a trop bu:
--Que la sagesse intime de la prudence elle m'insuffle qu'il serait
inconséquent de s'insinuer plus que davantage sous les bois ous'que des
sacripants ils pourraient se prélasser à nous fusiller.
Sur ce conseil, les deux hommes battirent en retraite, sans se douter
combien près ils avaient approché de celui qu'ils cherchaient...
À ce nouveau passage de son récit, Taugencel fut encore interrompu par
le Marcassin curieux, qui demanda:
--Mais comment se peut-il, Notaire, que tu sois si bien au courant des
faits et gestes du Beau-François?
--Je vous l'ai déjà dit. C'est l'imbécile colosse qui, lui-même me l'a
appris.
--Quand?
--Ce matin.
--À quel propos et comment?
--Ah! ça, c'est le plus drôle de l'affaire, dit le Notaire d'une voix
rieuse. Tenez, vous allez en juger. Écoutez un peu la plaisante chose.
Taugencel allait reprendre son récit quand, soudain, le bruit du pas
lourd d'un homme qui accourait troubla l'écho du souterrain et, bientôt,
une voix effrayée fit entendre ces mots:
--Cardeuc! Cardeuc! venez vite.
--Où ça, Court-Talon?
--À la sortie sur la campagne, où vous nous avez dit d'attendre au guet.
--Qu'y a-t-il donc? insista le Marcassin.
--Je crois que nous sommes fichus! lâcha Court-Talon.
XVII
Meuzelin, Vasseur, l'échalas, Pitard et les deux soldats avaient écouté
en silence la fin du récit de Taugencel, échangeant des regards qui
finissaient toujours par converger sur Croutot, dont ils entendaient
conter le honteux et sinistre passé. Ces regards, on s'en doute,
n'étaient pas à la louange du nain qui, livide et pantelant de peur,
s'efforçait par une mine piteuse, d'implorer sa grâce.
La voix de Court-Talon, qui venait chercher Cardeuc à l'aide, sonnait si
profondément altérée en annonçant au chef qu'ils étaient «fichus», que
Fil-à-Beurre souffla au policier:
--Que diable leur arrive-t-il?
Avant que Meuzelin pût répondre, s'éleva la voix du Marcassin, qui
disait à Taugencel:
--Restez là, Notaire, et veillez au salut de Suzanne. En cas de danger,
je reviendrai pour vous chercher.
Et l'on entendit le métayer qui s'éloignait à pas précipités, suivi de
Court-Talon.
--Oui, que leur arrive-t-il? reprit l'échalas.
--Allons le savoir, proposa Pitard.
Puis, s'adressant à Meuzelin:
--Car, je vous le répète, je me fais fort de vous faire sortir d'ici
sans avoir à remonter par le souterrain supérieur.
Chez Meuzelin, comme chez tous les autres compagnons du reste, trop vive
était la curiosité de savoir comment le général Labor avait eu raison de
la bande des nombreux bandits dont les quelques survivants s'étaient
réfugiés dans le souterrain, pour que la réponse se fît attendre:
--Oui, partons, prononça le policier.
En une seconde, tous furent sur pied, chacun muni de ses armes et prêt à
suivre Pitard.
--Mais, fit alors Fil-à-Beurre à ton baissé pour n'être pas entendu par
l'avorton, que faisons-nous de Croutot? Faut-il l'emmener?
--Laissons-le ici; nous viendrons plus tard le chercher, décida Vasseur.
À la question de l'échalas, une sorte d'inquiétude s'était lue sur les
traits de l'ogre. Après la réponse du lieutenant une lueur de joie
brilla dans les yeux de Pitard.
--Oui, nous viendrons plus tard le chercher, répéta-t-il avec
empressement à voix basse.
Et, tout haut, il reprit:
--Songeons d'abord à délivrer l'ami Croutot de ses liens, pour qu'il
puisse jouer des jambes à nous suivre.
Ce disant, il s'avançait tout souriant vers le nabot.
Seulement, comme il passait devant Fil-à-Beurre, il lui murmura vite:
--Emportez l'échelle.
Et il continua de s'approcher de l'avorton.
À la vue de ces préparatifs de départ de ces gens qui semblaient ne pas
s'occuper de lui, immobilisé sur place par les cordes qui le
garrottaient, une terreur immense avait convulsé le visage du nain.
Allaient-ils donc l'abandonner dans ce caveau?
Sa figure se dérida subitement aux paroles et à l'approche de Pitard,
qui arrivait en répétant:
--Songeons d'abord à délivrer l'ami Croutot de ses liens.
Puis, quand il fut enfin près du pygmée devant lequel s'étalaient sur le
sol les restes et les ustensiles du repas que les compagnons avaient
fait en commun, il se baissa comme pour ramasser un couteau.
--Je tiens mon affaire, dit-il en se relevant.
Il ne fit qu'un brusque geste du bras et, soudainement, Croutot se roula
à terre en proie à d'horribles convulsions de souffrance que son bâillon
l'empêchait de soulager par des cris.
--L'avez-vous frappé d'un coup de couteau? demanda Meuzelin tout
stupéfait par l'action de Pitard, si promptement exécutée qu'il n'avait
pu la prévoir ni l'empêcher.
--Non, dit en riant Pitard, je lui ai tout bonnement jeté du poivre dans
les yeux, ce qui va l'aveugler pendant que nous filerons par la sortie,
que ce gredin n'a pas besoin de connaître.
--Mieux aurait valu souffler la bougie, avança le lieutenant, apitoyé
par la torture qu'endurait le nabot.
--Oui, fit Pitard; mais, dans l'obscurité, il m'eût été impossible de
retrouver le secret qui ouvre la sortie.
Cela dit, Pitard s'approcha d'une muraille, et, comme il avait opéré
dans le caveau supérieur, il appuya sur une pierre. Cette pesée fit
rouler sur ses gonds une large dalle qui découvrit un passage.
Vasseur, soutenant Gervaise qu'il avait réveillée, passa le premier,
suivi par tous les compagnons.
--Voilà qui est fait, dit Pitard qui referma la dalle derrière
Fil-à-Beurre passé le dernier en emportant l'échelle.
--Où sommes-nous? demanda Meuzelin.
--Dans une ancienne glacière, que surmonte un pavillon rustique, situé
dans la propriété de madame de Biéleuze. La communication qui vient de
nous servir est celle que la comtesse et le marquis de la Brivière, au
temps de leurs amours cachées, firent secrètement percer par des
ouvriers, amenés, de Paris et tenus au secret pendant les travaux, pour
pouvoir passer de l'un chez l'autre en déroutant la médisance du pays
qui les épiait.
Après cette explication, que tous avaient entendue, Pitard ajouta d'un
ton goguenard:
--N'empêche que son poivre dans les yeux a empêché Croutot de nous voir
sortir.
Et brusquement, avec un éclat de rire:
--Avec ça, fit-il, que je lui conseille de se plaindre, le roquet
maudit. Ne l'ai-je pas servi à souhait en lui faisant connaître ce
caveau qu'il cherchait vainement depuis tant d'années?... il voulait
découvrir la cachette de la comtesse de Biéleuze. Il n'a plus rien à
apprendre maintenant.
--Ainsi, c'est dans le caveau que nous venons de quitter que sont
enfouis les millions de la comtesse? demanda vivement Meuzelin.
Toute gaieté disparut du visage de Pitard, qui secoua la tête en
répondant d'un voix navrée:
--Hélas! ils n'y sont plus! M. le vicomte de Biéleuze a bien fait de se
tuer; car il avait abusé du secret que sa mère avait confié à son
honneur. Jusqu'au dernier sou, et en y comprenant les trois cent mille
livres léguées à la pauvre Julie, il avait mangé le trésor pour subvenir
aux caprices de la misérable Suzanne, cette abjecte courtisane,
aujourd'hui complice des bandits, dont il s'était malheureusement
affolé.
Après la révélation de la honteuse faute commise par le malheureux
vicomte, la voix de Pitard redevint railleuse pour continuer:
--Aussi vous comprenez qu'on peut laisser Croutot dans ce caveau qu'il a
tant cherché.
--Dans une heure, nous viendrons le reprendre, car le misérable a un
compte à régler avec la justice, annonça Meuzelin.
À ces mots, un sourire cruel apparut sur les lèvres de l'ogre.
--Oh! oh! ricana-t-il, je crois bien qu'il est tout réglé, le compte de
ce gredin.
Et comme les autres le regardaient sans comprendre, il continua en
émiettant ses mots:
--Car j'ai complètement oublié de vous prévenir que, du côté où nous
sommes, il me serait impossible de rouvrir la communication. La rouille
et le temps ont eu raison du ressort qui s'est brisé. Donc Croutot est
là et il y restera.
L'avorton était le dernier des sacripants, mais à la pensée d'abandonner
cet homme dans cette tombe anticipée, où la mort lente et terrible par
la faim aurait raison de lui, un sentiment de pitié se peignit sur tous
les visages. Avant qu'un des compagnons pût protester, Pitard se hâta
d'ajouter de sa même voix ironique:
--Sans compter qu'avant peu, maître Croutot ne sera certes pas à
plaindre! Bien des gens voudraient avoir l'heureux quart d'heure qui lui
est réservé.
--L'heureux quart d'heure? répéta l'échalas tout ébahi de cette façon de
qualifier la position du roquet.
--Avez-vous donc oublié? demanda l'ogre.
--Oublié quoi?
--Que, grâce à certaine bascule, Croutot, d'un instant à l'autre, est
appelé à se trouver en tête-à-tête avec certaine jolie femme qui va
tomber... en sa compagnie. De pareille entrevues, le vicomte de Biéleuze
les a payées des millions.
Et, après un nouvel éclat de rire railleur:
--Décidément! prononça Pitard, notre avorton est un heureux drôle!
Il terminait quand l'écho de plusieurs coups de feu lointains rappela la
troupe au souvenir de la situation.
--Allons rejoindre le général Labor, dit vivement le policier.
Au sortir de la glacière, dont les portes vermoulues cédèrent au premier
effort, les compagnons débouchèrent dans le jardin de l'ex-propriété de
madame de Biéleuze dont les murs en ruines leur offrirent bientôt une
brèche par laquelle ils purent rentrer dans le parc du château qui lui
était mitoyen.
Ces mêmes coups de fusil, qui avaient mis le policier et les siens en
marche, avaient eu pour Croutot un autre résultat.
Au moment où la cuisson de ses yeux enflammés par le poivre, venant
enfin à se calmer, lui rendait à peu près l'usage de la vue, le pygmée
entendit tout à coup un craquement sec retentir au-dessus de lui.
Puis un cri de terreur éclata.
Immédiatement, tomba lourdement sur le sol du caveau un corps humain
qui, roulant après sa chute jusqu'à la bougie allumée que les compagnons
avaient laissée à terre, amena sous les yeux de Croutot un visage pâle
et contracté par la peur, qu'il reconnut aussitôt.
C'était la belle Suzanne, la fausse comtesse de Méralec!
Autour d'elle, la bougie faisait scintiller dans l'ombre les mille feux
des diamants qui s'étaient éparpillés en s'échappant du coffret que la
courtisane avait lâché dans sa chute.
En une seconde, la belle fille fut sur pied, jetant autour d'elle le
regard de la bête féroce tombée au fond d'un piège, cherchant à se
rendre compte de sa chute, et avisant déjà au moyen de recouvrer sa
liberté.
Ce regard circulaire amena sa vue sur Croutot qui, muet et immobile de
par ses liens et son bâillon, attachait sur elle des yeux écarquillés
par la surprise, mais dans lesquels l'apparition de cette compagne de
captivité avait allumé subitement une lueur d'espoir.
--Déliez-moi, semblaient dire les yeux de l'avorton.
Pour le moment, Suzanne était encore toute à l'effarement du brusque
engouffrement qui l'avait précipitée en ce traquenard terrible.
Tout à l'heure elle était là-haut, attendant avec Taugencel le retour de
Cardeuc, parti après l'alarme que lui avait donnée Court-Talon.
Soudain, avait retenti la voix, effrayante et effrayée, du Marcassin
qui, comme si le temps ne lui permettait pas de revenir jusqu'à eux,
leur criait de l'extrémité du couloir:
--Vite! vite! accourez!
L'intonation commandait une telle hâte que l'ex-notaire s'élança à
toutes jambes, sans s'occuper de la courtisane qu'il supposait courant
derrière lui et à laquelle il laissait la tâche d'emporter la lanterne
qui les avait éclairés pendant le long récit.
Cette lanterne, Suzanne l'avait prise. Tout en comprenant le péril d'un
retard, elle avait pourtant laissé Taugencel prendre l'avance. Pour une
minute au plus que cela lui coûterait, pouvait-elle se priver de savoir
ce qu'était devenue Gervaise, sa rivale, qu'elle avait abandonnée
mourante là, tout à côté, dans le caveau le plus voisin, ce même caveau
où elle avait oublié le coffret des diamants de la vraie comtesse de
Méralec, qu'elle avait volé en vue de se garder une poire pour la soif.
Or, les événements l'annonçaient, l'heure de la soif allait sonner où
elle serait heureuse d'avoir cette poire.
En trois bonds, sa lanterne en main, Suzanne avait pénétré dans le
caveau, cherchant d'abord sa victime.
Gervaise avait disparu!
L'instant n'était pas pour la courtisane à s'abîmer en réflexions à ce
sujet. Mieux était de renvoyer à plus tard, de s'expliquer le fait pour
ne penser qu'au second motif qui l'avait attirée dans le caveau,
c'est-à-dire au coffret de diamants.
La lueur de la lanterne le lui montra à trois pas, sur le dallage du
sol, là où elle l'avait oublié.
Frémissante de joie, elle s'élança vers lui et tendit la main pour le
saisir. C'était alors que soudain, le sol s'était effondré sous ses pas
et qu'elle s'était sentie précipitée dans le vide.
Pareille à la tigresse brusquement emprisonnée, la courtisane fit, avec
de sourds cris de fureur, deux ou trois fois le tour de son cachot,
cherchant, sur les murailles, une porte qui offrît une chance à sa
fuite.
Enfin, elle s'arrêta devant Croutot et, avide de l'interroger, elle lui
retira son bâillon.
Entre eux, les phrases s'échangèrent courtes et pressées. Il fallait
s'entendre et surtout se comprendre vite; car la bougie laissée par les
compagnons en partant touchait à sa fin. Dans une demi-heure au plus,
arrivée à bout de mèche, elle les laisserait dans l'obscurité.
En cinquante mots, le nain eut tout dit: dix minutes auparavant, ils
étaient là six hommes qui avaient disparu.--Par où?--Il l'ignorait. Le
poivre l'avait aveuglé. À coup sûr, par une issue secrète que possédait
ce caveau dans lequel ils étaient descendus, à l'aide d'une échelle.
Sur ces renseignements, Suzanne se remit à tourner dans la prison,
étudiant avec soin les murailles pour y découvrir une sortie et
cherchant l'échelle. Rien! rien!
Et la bougie continuait à s'user!
Une seule ouverture s'offrait pour s'enfuir de ce sépulcre de pierre où
il allaient mourir de faim. C'était cette dalle à pivots qui se voyait à
la voûte, cette dalle qui avait tourné sous son poids. Mais, pas
d'échelle! Comment y atteindre?
Une idée traversa le cerveau de la courtisane qui revint à Croutot en
disant d'une voix brève, car les instants leurs étaient comptés:
--Écoute. Je vais te délier. Tu es assez vigoureux pour pouvoir porter
mon poids. Tu iras te placer sous cette dalle et, grimpée sur tes
épaules, je tâcherai d'arriver à la bascule que je ferai jouer. Fasse la
chance que je puisse l'atteindre de mes mains, car, à la force des
poignets, je réponds de pouvoir me soulever jusqu'aux bords de la
trappe. Alors, en nous aidant des cordes dont je vais te délivrer, je te
hisserai de là-haut, hors de notre cachot. Est-ce convenu et bien
compris?
--Oui, dit le nain palpitant de joie.
Sur ce, Suzanne le débarrassa de ses cordes qu'elle s'enroula autour de
la taille pour les emporter dans son ascension.
Bien campé sur ses jambes, Croutot se tint à l'endroit assigné. En une
minute, la femme se dressa sur ses épaules.
Il était de bien petite taille, ce pauvre Croutot! Mais la fille était
grande et, par bonheur, le caveau était d'une voûte surbaissée.
--Nous sommes sauvés, annonça la courtisane.
--Tu touches le ressort?
--Oui, tiens bon! Je vais faire basculer la dalle et, aussitôt, je
m'enlèverai à bout de bras, promit Suzanne.
Soudain, la bougie usée s'éteignit.
--Tiens bon! répéta encore la fille.
Mais, à cette obscurité qui s'était brusquement faite, une peur folle,
irraisonnée, sauvage, s'était emparée du nain. La conviction lui vint
que celle dont il favorisait la délivrance, une fois sortie de la
trappe, l'abandonnerait complètement dans le caveau.
--C'est fait! Je m'enlève, annonça Suzanne dont le pygmée ne sentit plus
les pieds peser sur les épaules.
Mais la rage du désespoir avait éteint toute raison chez le nabot qui,
affolé par l'épouvante de rester seul en cette tombe obscure, bondit et,
rattrapant les jambes de la courtisane, s'y accrocha de toute la force
de ses deux bras en disant d'une voix féroce:
--Non, non, non. Tu partageras mon sort!
Sous les secousses frénétiques du nabot, Suzanne ne put résister. Ses
mains lâchèrent prise.
--Non, non, non, répétait avec un rire de démence Croutot en la sentant
rouler avec lui sur le sol du caveau, au milieu des ténèbres.
Il était devenu complètement fou.