dit que je ne songe pas à elle.
--Ce qui ne t'a pas empêché, pendant ces trois jours que tu as passés
ici, de chercher à la pincer toujours dans un coin. Que pouvais-tu donc
avoir à lui conter, à cette chipie maudite?
--Ça, c'est mon affaire, avoua François, mais il ne s'agissait pas de ce
que tu crois.
Et supposant s'être amplement justifié, le géant commanda d'une voix
pressée:
--Vite, la soupe, ma fille, il me tarde de partir.
--Dis donc qu'il te tarde d'aller la rejoindre au rendez-vous où elle
t'attend, débita rageusement la Faublin.
Encore une fois, le colosse frappa du poing sur la table, en s'écriant
d'un ton menaçant:
--Tu sais? toi... il y a des claques dans l'air. Prends garde de te
trouver sous l'averse.
La Faublin devait connaître son homme et savoir bien juste jusqu'où on
pouvait appuyer sur la chanterelle, car, elle se le tint pour dit et
s'en alla chercher la soupe dans la cuisine.
--Est-ce que vous allez loin en partant d'ici? demanda Croutot à
François pendant qu'ils étaient seuls.
--Jusqu'au pays chartrain où j'exerce mon industrie, répondit le colosse
en souriant.
--Quel genre d'industrie?
--Viens-y voir, appuya François d'un ton goguenard.
Le dîner se passa gourmé et rapide. La Faublin boudait. Son amant
mangeait en homme qui se garnit la panse pour une longue route. Entre
eux deux, Croutot se tint neutre, évitant tout mot qui pût rappeler la
querelle assoupie.
Enfin, le géant se leva, prit un énorme gourdin dans un coin de la
chambre, et vint à la Faublin, en disant:
--Adieu, la belle, je pars! Il est bien entendu que, dans un mois, tu me
rejoindras à Chartres.
--Aussitôt ma cabane vendue, promit Césarine.
--Pour me retrouver, tu t'adresseras à Doublet qui tient l'auberge du
_Bon-Repos_.
Avant de l'embrasser, la Faublin demanda avec hésitation:
--Tu n'as plus rien à me recommander?
--Non, fit le colosse après avoir paru consulter sa mémoire.
--Est-ce qu'il ne va plus lui parler de Julie? Hum! hum! c'est suspect!
l'un et l'autre ne jouent pas franc jeu, pensa le nabot, qui, silencieux
dans son coin, écoutait les adieux.
Était-ce que le Beau-François ne pensait vraiment pas à l'absente Julie?
Était-ce aussi qu'il évitait de prononcer le nom pour ne pas réveiller
au dernier moment la jalousie de sa maîtresse? Toujours est-il qu'après
avoir encore réfléchi, il reprit:
--Non, je n'oublie rien.
--Alors, adieu, dit Césarine, dont le regard, en même temps qu'elle
l'embrassait, s'alluma d'une colère sombre.
Le nain vit le regard.
--À ne pas parler du tout de Julie, le colosse a dépassé le but. Un si
complet oubli n'a fait qu'exciter les soupçons de la Faublin. Elle
étouffe de colère et de jalousie, la mâtine! se dit Croutot.
Au seuil de la porte, François se retourna vers l'avorton.
--Sans adieu, clampin. J'ai comme une idée qu'un jour ou l'autre, nous
nous reverrons, dit-il en riant.
Il partit de son pas lourd qui résonnait sur le gravier de la route.
Derrière lui, la Faublin avait refermé la porte, mais au lieu de
s'avancer dans la salle, elle était restée derrière le panneau,
l'oreille tendue au bruit de la marche du géant qui s'éloignait.
--Il va droit à la Loire par le chemin creux, murmura-t-elle d'un ton
sec, qui frémissait de rage.
Ensuite, elle se retourna vers Croutot.
--Attends-moi là, Bas-des-Reins. Dans un instant je serai de retour, lui
dit-elle.
Et, après avoir retiré ses sabots, elle s'élança pieds nus sur les
traces de François.
--En voilà une qui, à tort ou à raison, a voué une haine solide à la
Julie, pensa le nain resté seul.
Au bout de dix minutes, il lui sembla qu'un cri de douleur venait de
retentir au loin.
Puis, bientôt, il vit rentrer Césarine, livide, la face contractée, les
dents serrées, à demi aveuglée par le sang qui lui dégouttait d'une
blessure au front.
Elle vint se placer devant Croutot, et d'une voix qui grinçait de furie:
--Je lui ai réglé son compte, à la bâtarde qui, après m'avoir jadis
privée des caresses de ma mère, voulait encore me voler l'amour de mon
homme, bégaya-t-elle.
Tout en essuyant son front ensanglanté, elle éclata d'un rire de joie
féroce, puis elle reprit.
--Je guettais la gothon. J'étais certaine qu'elle irait se poster sur le
passage de François à son départ... Ça n'a pas raté! Quand je suis
entrée dans le chemin creux, je l'ai aperçue à l'autre extrémité qui
faisait sa bouche en coeur avec mon homme. J'ai attendu, car François
eût été capable de me rosser pour défendre la chipie. Après leur
séparation, comme elle revenait, je l'ai happée au passage d'un bond si
violent, qu'en roulant avec elle dans le sentier, je me suis ouvert le
front sur un caillou du sol... Oh! alors, des pieds, des mains, des
dents, je lui ai payé d'un seul coup le présent et le passé... Elle
avait beau faire sa voix douce et suppliante, la gaupe, j'ai réglé nos
comptes.
Elle frémissait d'une satisfaction terrible qu'elle ponctua d'un nouveau
ricanement sinistre; puis elle ajouta railleusement:
--Tu sais, Bas-des-Reins, si tu es venu ici pour parler à la Julie, tu
la trouveras dans le chemin creux, mais hâte-toi, mon bonhomme, car je
crois bien qu'elle va tourner de l'oeil.
Croutot, sans mot dire, partit en courant.
À gauche de la chaumière s'ouvrait le chemin creux, sorte de crevasse
qui conduisait à la Loire. La nuit claire permettait de voir à vingt
pas.
--La voici, pensa le nain quand, au bout de cinq minutes de marche, il
aperçut une masse noire étendue sur le sol en travers du sentier.
C'était le corps de Julie.
Le premier mouvement du pygmée fut bon, car il se précipita sur la jeune
fille pour la secourir et put aussitôt constater son état. Morte, il
s'en fallait. Elle avait seulement perdu connaissance.
Il allait soulever l'évanouie, quand il s'arrêta pour tendre l'oreille.
Il lui avait semblé entendre un caillou rouler sur un des talus qui
encaissaient le sentier. Était-ce que quelqu'un le guettait derrière les
broussailles qui bordaient la crête de la pente? Était-ce Césarine qui,
de là-haut, épiait ce qu'il allait advenir de sa victime?
Le nain eut beau écouter, le bruit ne se répéta plus. Ce devait être le
résultat d'un affaissement de la terre du talus détrempée par la pluie
des jours précédents.
Le nabot rassuré revint à Julie.
--Si violemment, maltraitée qu'elle ait été, il n'y a pas encore danger
de mort. Avec de longs soins, la jeune fille peut en revenir, se dit-il.
Après cette réflexion, il eût été à croire que Croutot allait secourir
Julie. Pas du tout; il se redressa lentement et, les yeux attachés sur
le corps couché à ses pieds, il répéta tout rêveur:
--En revenir.
Après la comtesse de Biéleuze morte et son fils suicidé, cette Julie
n'était-elle pas la dernière à laquelle eût été transmis le secret des
millions? Et Croutot se rappela ces derniers mots de la lettre, volée
par lui, que le vicomte, avant de se tuer, avait écrits à la jeune
fille: «Celui qui va mourir te supplie de garder, au plus profond de ton
âme, le secret qu'il t'a confié.»
Donc elle connaissait ce mystérieux trésor dont lui et Taugencel
savaient aussi l'existence.
Taugencel était au bagne où il crèverait. De lui, le nain ne se souciait
plus.
Restaient donc Julie et lui.
Pourquoi ne serait-il pas seul?
Croutot se posa deux fois cette question, puis il se pencha vers Julie,
souleva le corps et, faisant appel à toutes ses forces, il le chargea
sur ses épaules. Alors, suant et soufflant sous son fardeau, il suivit
le sentier dans la direction de la Loire. Au bord du fleuve, se
trouvaient amarrées quelques embarcations, d'habitants de
Saint-Florent-le-Vieil. Il en détacha une, après y avoir déposé la jeune
fille dont de sourds gémissements annonçaient le retour à la vie. Avec
les avirons trouvés dans la barque, le nain gagna le milieu de la Loire.
Quand il fut en plein courant, il souleva encore Julie et, bien
doucement, la fit glisser dans l'eau.
À ce point de son récit, le notaire fut interrompu par Suzanne qui
demandait anxieusement:
--Comme j'aime à croire que Croutot ne s'est jamais vanté de cet
exploit, comment, diable! Taugencel en avez-vous eu connaissance?
--Parce que j'en ai été témoin. Je venais de m'évader du bagne de
Rochefort. J'avais gagné la Loire et je battais le pays en quête de la
demeure du Marcassin, à qui la franc-maçonnerie du bagne m'avait
adressé. C'était moi qui, sous mon pied, alors que j'étais caché dans
les broussailles, avais fait involontairement rouler, sur le talus du
sentier, cette pierre qui avait donné l'éveil au moucheron. Le beau fait
de Croutot était le troisième acte du drame auquel j'avais assisté dans
mes broussailles. J'étais déjà là quand le Beau-François, qui partait,
s'était rencontré avec Julie. Puis j'avais vu l'assommade de la jeune
fille par Césarine, jalouse. Enfin Croutot avait terminé la
représentation.
La curiosité de la courtisane la fit revenir à la charge avec une
nouvelle question:
--Puisque vous avez surpris l'entretien de Julie avec le Beau-François,
vous savez si le géant en contait à la donzelle. En un mot, Césarine
Faublin avait-elle raison d'être jalouse?
--Pas le moins du monde.
--Alors pourquoi ces poursuites qui avaient irrité Césarine?
--Parce que le Beau-François chassait le même lièvre que Croutot,
attendu que lui aussi connaissait l'existence du trésor d'Aubert. La
nuit où il avait enfermé le nain dans le placard de la chambre de
Césarine pour venir, avec mon trousseau de clefs, pris au nabot, qui me
l'avait volé, fouiller la caisse et le bureau de mon cabinet notarial,
le colosse avait bel et bien menti. Quand il avait affirmé à Césarine,
qui ne savait pas lire, n'avoir pas eu le temps de prendre connaissance
du fragment de lettre trouvé par lui dans le compartiment secret du
bureau, le géant avait avancé un énorme mensonge. Lorsqu'il l'avait
rapporté à sa maîtresse, il avait tant lu et relu la teneur de sa
trouvaille, qu'il aurait pu réciter de mémoire ces lignes écrites par
madame de Biéleuze: «... Si je venais à mourir, le marquis de Brivière,
que j'en ai averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait où j'ai
tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine à ma Julie
et dont, comme nous en sommes convenus, vous...»
En conséquence, le Beau-François avait jugé parfaitement inutile
d'avertir sa maîtresse de la révélation que contenaient ces lignes, se
disant que si un bon lopin en devait résulter, mieux était qu'il fût
seul à le rafler.
Aussi, à sa visite suivante, quand il avait voulu retirer le papier des
mains de Césarine pour qu'elle ne pût s'en faire donner lecture par un
autre et que la Faublin, qui l'avait vainement cherché dans sa chambre,
lui avait avoué qu'elle soupçonnait Croutot de l'avoir volé, le colosse
avait gardé sa discrétion prudente à l'égard de cette fille, tout en se
promettant de repincer plus tard l'avorton.
Au bout de deux années écoulées, le Beau-François, devenu chef de la
bande d'Orgères, avait eu son temps si bien occupé, qu'il avait négligé
de suivre ce qu'il avait appelé «l'affaire Julie». Puis, un beau jour,
un revenez-y d'amour l'avait pris pour la Faublin, dont il s'était
séparé et qui était retournée en son pays. En plus de la femme qui lui
tenait au coeur, le géant avait apprécié, en Césarine, une audace et une
rouerie qui en faisaient une auxiliaire des plus émérites pour sa bande
et il était venu la relancer en son village de Saint-Florent-le-Vieil.
Alors, il s'était trouvé en présence de Julie et, durant les trois
journées de son séjour chez la Faublin, chaque fois qu'il avait pu
surprendre la jeune fille à l'écart, il avait cherché à tirer d'elle une
révélation sur ce secret dont il n'avait soufflé mot à sa maîtresse.
De ces sortes de conciliabules, auxquels sa répulsion pour le colosse
avait poussé Julie à se soustraire, était née la terrible jalousie de
Césarine. La fatalité avait voulu que la pauvre fille, rentrant à la
chaumière après en avoir cru François parti, le rencontrât dans le
chemin creux. De là était résulté le drame dont elle avait été victime,
drame commencé par Césarine et achevé par l'aimable Croutot.
Quand, une semaine plus tard, on retrouva le cadavre de Julie, entraîné
par le courant de l'eau à plus de trois lieues de l'endroit du crime, il
y avait déjà cinq jours que la Faublin, après avoir vendu sa chaumière,
était partie pour rejoindre le Beau-François au pays chartrain, qu'il
exploitait avec sa bande.
La place restait donc bien nette à Croutot. Nul ne pouvait plus
l'inquiéter dans la recherche des millions d'Aubert.
Comment le nabot découvrit-il une des issues extérieures des souterrains
du château? Je l'ignore; mais la vérité est que, trente fois, il s'est
glissé, la nuit, dans le dédale dont il a interrogé chaque mur, sondé
partout le sol sans pouvoir arriver à découvrir l'endroit où devait
avoir été enfoui le magot.
Cependant, je m'étais présenté à lui. Inutile de vous dire la fort
vilaine figure qu'il fit à celui qu'il croyait encore au bagne de
Rochefort et avec lequel, en cas de réussite, il allait falloir partager
ces écus qui lui donnaient tant de mal à dénicher.
Il eut pourtant l'air de s'exécuter de bonne grâce:
--Il est toujours bien convenu que nous partagerons, me promit mon
ancien ange gardien.
--Oui, fis-je; mais en admettant qu'ils aient été cachés dans le
souterrain, êtes-vous certain que les millions n'en aient pas été
enlevés?
--Par qui? me demanda Croutot en haussant les épaules en homme plein
d'assurance. La comtesse, son fils et Julie qui s'étaient transmis le
secret, ne sont-ils pas morts... et bien morts?
--La Julie surtout, appuyai-je en riant.
Et je lui contai comment j'avais assisté à sa petite promenade sur l'eau
avec la jeune fille qu'il avait jetée dans la Loire.
--Qui veut la fin veut les moyens, me répondit-il sans chercher à nier.
Il avait vraiment l'air si certain de son affaire que je finis par me
laisser reprendre à son espérance.
--Ne vous mêlez de rien, laissez moi faire. J'arriverai à déterrer le
magot. Ce n'est plus qu'une affaire de temps me dit le roquet opiniâtre.
Le laisser faire? Au fond, c'est ce que j'avais de mieux à exécuter. Je
lui abandonnai donc la bride sur le cou. C'est justice à rendre à ce
marmouset qu'il veut bien ce qu'il veut. Il passa un bon tiers de son
temps à poursuivre ses fouilles dans le labyrinthe... Ce matin même,
pendant que nous l'attendions à la métairie et que, d'un autre côté, il
était aussi attendu par le général Labor, qui l'avait envoyé chercher à
Beaupréau par un hussard, Croutot était venu chercher encore une
dernière fois. Par malheur, il s'est rencontré avec le Beau-François
qui, ayant une revanche à prendre à son sujet, lui a joué un mauvais
tour.
--Est-ce qu'il l'a assommé? s'informa le Marcassin qui, depuis qu'il
s'agissait des faits de la matinée, s'était pris d'un plus vif intérêt
pour le récit de Taugencel.
--Non, dit l'ex-notaire en riant. Même s'il avait eu la velléité
d'assommer le myrmidon, le Beau-François n'aurait pu donner suite à son
désir.
--Pourquoi? fit Suzanne.
--Parce que quand Croutot s'est rencontré ce matin avec le Beau-François
dans le souterrain, il a trouvé le colosse solidement lié des quatre
pattes, ni plus ni moins qu'un veau qu'on va mener à l'abattoir.
--Et, dans cet état, vous dites, Notaire, que le géant a joué un vilain
tour à Croutot? insista la courtisane étonnée.
--La preuve en est qu'un quart d'heure plus tard, c'était le crapoussin
qui était ligotté à la place du Beau-François. Une carotte de tabac
n'aurait pas été mieux serrée en ses feuilles que l'était notre imbécile
de Croutot, répondit Taugencel en riant de tout coeur.
--Mais, interrompit le Marcassin avec surprise, si la scène s'est passée
en plein souterrain, comment se fait-il, Notaire, que vous la
connaissiez?
--C'est le Beau-François lui-même qui me l'a contée, il y a quelques
heures, un peu avant que cet animal de Labor vînt renverser nos quilles.
Cardeuc allait demander au Notaire comment il se faisait qu'il se fût
rencontré avec le Beau-François, mais il n'en eut pas le temps car
Taugencel poursuivit:
--Figurez-vous que le géant qui, cette nuit, avait pénétré dans le
souterrain, s'était perdu si complètement dans ses méandres obscurs
qu'il n'avait d'autre perspective que de mourir de faim. En cherchant à
tâtons dans les ténèbres, il finit par trouver une issue, mais une issue
qui débouchait dans l'intérieur du château, car il entendit, de l'autre
côté de la porte, deux individus qui causaient. Quand je dis qu'ils
causaient, erreur, attendu que l'un de ces individus faisait à l'autre
un long récit. Ce n'était pas le vrai moment pour le colosse de forcer
cette porte. Mieux valait attendre que ces hommes eussent quitté la
chambre.
François patienta donc.
Mais comme il tombait de fatigue, il finit par s'asseoir sur le sol et
tendit l'oreille au bavardage du conteur. Dans le commencement, ça alla
bien. Le causeur contait à son compagnon où et dans quelles
circonstances il avait connu un certain vicomte de Biéleuze qui, à la
suite d'une partie de creps à Frascati, s'était flanqué un coup de
pistolet et que lui, le conteur, avait rapporté à son domicile.
Tout cela, le Beau-François l'avait attentivement écouté; mais la
fatigue, ou plutôt le sommeil, eut raison de lui. Il eut beau se pincer
pour ne pas s'endormir, force lui fut de succomber et il s'assoupit au
moment où l'autre venait de conter qu'il soupçonnait un domestique du
vicomte, nommé Croutot, véritable nain, d'avoir volé une lettre que M.
de Biéleuze, avant de se tuer, avait écrite pour être remise après sa
mort, à une demoiselle Julie.
--C'est bon à savoir! pensa le Beau-François, à l'instant où le sommeil
triomphait de lui.
Le colosse, paraît-il, a la fâcheuse habitude de ronfler. Cela lui
occasionna un réveil désagréable. Quand il fut brutalement tiré de son
sommeil, il se vit au pouvoir d'ennemis qui l'avaient ficelé de main de
maître, en gens dont c'est le métier; car ils n'étaient autres que le
policier Meuzelin, le lieutenant de gendarmerie Vasseur, assistés de
deux escogriffes qui, bien que travestis, puaient le gendarme d'une
lieue. On aurait donné au colosse à désigner en quelles pires mains il
voulait tomber qu'il n'aurait pas mieux choisi.
Meuzelin et Vasseur! Le géant était perdu. Ces deux gars-là ne pouvaient
manquer de lui faire une triste fête!
Tout à coup arriva un troisième personnage, plus maigre qu'un
paratonnerre, qui leur annonça que le général Labor accourait sur ses
talons.
Meuzelin et Vasseur d'un côté, le général Labor de l'autre, c'était pour
le Beau-François bonnet blanc et blanc bonnet... guillotine ou
fusillade, deux façons de quitter brusquement ce bas monde.
Mais, heureusement pour lui, il paraît que policier et lieutenant
trouvaient le colosse de trop bonne prise pour y laisser participer le
général. En conséquence, à la hâte, ils le lancèrent, tout ficelé, dans
la cachette d'où ils l'avaient tiré, et refermèrent vivement la porte.
La secousse avait été rude pour le prisonnier ainsi jeté à toute volée
sur des dalles de granit. Il en fut étourdi. Quand il revint à lui, il
comprit combien sa situation, s'était dangereusement compliquée. Il
n'avait plus même la ressource de se risquer dans les ténèbres du
souterrain, car ses liens l'immobilisaient sur place.
Il riait donc plus que jaune, lorsque, à son immense surprise, il vit,
au loin, dans la profonde obscurité, scintiller un point lumineux qui,
peu à peu, s'agrandit de telle sorte que le géant comprit que quelqu'un
arrivait vers lui, une lumière à la main.
Et ce quelqu'un s'approchait avec une précaution infinie. Son pas lent
et des plus légers s'arrêtait par moments, et, au mouvement de la
lanterne qui montait et s'abaissait, il était évident que l'arrivant ne
hasardait pas un pied devant l'autre avant d'avoir méticuleusement
éclairé sa marche. On eût dit qu'il cherchait une épingle.
Dans un de ces mouvements de haut et de bas, la lanterne éclaira le
visage de ce marcheur prudent.
--C'est Croutot, se dit le géant qui demeura immobile de peur
d'effaroucher son homme dont une trentaine de pas le séparaient encore.
Croutot mit peu de temps à franchir cette distance et, pourtant, si
court qu'il fût, ce temps suffit pour que tout un flot de souvenirs
remontât à la mémoire du Beau-François.
Il se souvint de ce fragment de papier que le nabot avait jadis volé
dans la chambre de Césarine, fragment où il était question des cent
mille écus laissés à Julie par madame de Biéleuze. Il se rappela que la
Faublin, sa maîtresse, lorsqu'elle était venue le rejoindre à Chartres,
lui avait confessé qu'elle suspectait fort le moucheron d'avoir achevé
Julie en la noyant. Enfin le souvenir lui arriva qu'une heure
auparavant, alors que le sommeil s'emparait de lui, il avait entendu le
lieutenant Vasseur, contant la mort du suicidé Biéleuze, parler d'une
lettre adressée par le défunt à Julie, qu'il soupçonnait Croutot d'avoir
fait disparaître.
--C'est à propos des écus de la Julie qu'il doit être descendu dans le
souterrain, se dit le colosse dont, en une seconde, le plan fut dressé.
Cependant Croutot avait atteint l'escalier conduisant à la porte
secrète, au bas de laquelle le géant était étendu. Il le monta
lentement, sa lanterne au bout de son bras tendu en avant.
Quand la lueur tomba sur le grand corps avachi à ses pieds, le pygmée
tressauta de tout son être, puis demeura en quelque sorte pétrifié par
la surprise, les yeux écarquillés, la bouche béante. À coup sûr, une
terreur subite avait heureusement étranglé dans sa gorge le cri qu'il
allait pousser.
Lié et bâillonné, par conséquent incapable de le retenir et de le
rassurer, le Beau-François, par crainte qu'il ne prît la fuite, demeura
immobile.
Cette immobilité rassura le nabot qui crut être devant un homme mort.
Alors, lentement, il se baissa et promena sa lanterne le long du corps,
remontant des pieds au visage où son regard rencontra les yeux du
Beau-François.
Si jamais le géant avait, de tout son coeur, fait les yeux doux, c'était
bien en ce moment où, bâillonné à pleine bouche, le regard était son
seul langage. Ce genre d'éloquence obtint succès complet, car le nabot,
qui venait de reconnaître l'amant de la Césarine, se pencha à son
oreille pour lui souffler:
--Je vais te retirer ton bâillon et nous causerons.
Un malin, ce Croutot. Le colosse débâillonné, n'en restait pas moins
ficelé sur toutes les coutures, c'est-à-dire dans l'impossibilité de lui
jouer quelque vilain tour.
Il avançait la main vers le bâillon quand il arrêta son mouvement au
bruit des voix qui susurrait de l'autre côté de la porte. Soit que les
causeurs eussent baissé le ton, soit qu'ils se fussent plus éloignés
dans la chambre, leurs paroles n'arrivaient plus distinctes.
Ce voisinage si proche parut inquiéter le nabot qui sembla se demander
s'il ne ferait pas mieux de détaler en abandonnant François. Mais la
curiosité l'emporta sur la prudence. Il retira le bâillon, et, de sa
voix la plus basse, il demanda:
--Quels sont ceux qui causent derrière cette porte?
Avoir la parole libre ne suffisait pas au géant qui voulait rentrer dans
la pleine disposition de ses bras et jambes. Seulement, il ne fallait
pas brusquer les choses pour ne point éveiller la méfiance du nain.
L'habile était de l'amener à ce que, de lui-même, il dénouât les liens
et le surhabile, principalement, était de n'en pas trop dire, de peur
que l'avorton, au lieu de couper les cordes, n'eût la fantaisie de
planter son couteau en pleine gorge de François, histoire de garder pour
lui seul ce qui lui aurait été confié et de se débarrasser d'un témoin
qui aurait pu attester ses promenades dans le souterrain.
Aussi le géant répondit-il:
--Ceux que tu entends sont mes ennemis et les tiens... surtout les
tiens, mon excellent Croutot.
--Les miens? répéta le nain désagréablement étonné.
--Dame! fit le géant, il me semble que les affaires d'une certaine
Julie, sur laquelle ils ont voulu me faire causer, te regardent mieux
que moi... Il paraît qu'elle est mal trépassée, la Julie? à ce qu'ils
disent.
Après ces derniers mots, sur lesquels il avait appuyé, le Beau-François
continua: