de me délivrer de mon placard.
--Allons! ouste! retourne à ton lit... et, tu sais? dans ton intérêt,
motus devant le patron, me recommanda-t-elle en me poussant vers la
sortie de la chambre.
Un souvenir me fit résister.
--Et mon trousseau de clefs? dis-je.
--C'est, ma foi vrai! François l'a emporté sans y penser, fit-elle un
peu ébahie.
À ce moment, un sifflement, modulé prudemment, monta de la rue sous la
fenêtre. Césarine, à ce signal, se hâta de me dire:
--C'est lui qui revient. Il se sera aperçu de son oubli et il rapporte
les clefs. Attends un peu. Je vais descendre pour aller te les chercher.
Et elle s'éloigna. Sitôt seul, mon premier soin fut de chercher si, dans
la chambre, je n'apercevrais pas ce bout de papier que le géant avait
trouvé dans la cachette du bureau et qu'il avait remis à Césarine en
renvoyant à plus tard de lui en faire la lecture.
Au lieu de le mettre en poche, la Faublin l'avait déposé sur le somno,
au pied du bougeoir.
Je m'élançai vers lui pour le lire.
C'était bien, comme l'avait dit François, un chiffon de papier, car
c'était un fragment de lettre. Peut-être que ce coin de papier, retenu
par quelque obstacle du compartiment, s'était déchiré de la lettre quand
Aubert, probablement à la hâte, avait vidé la cachette des papiers
qu'elle contenait, pour les anéantir.
Voici ce que je lus sur ce fragment de lettre:
«... Si je venais à mourir, le marquis de la Brivière, que j'en ai
averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait le caveau où j'ai
tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine à ma Julie
et dont, comme nous en sommes convenus, vous...»
Là s'arrêtait la teneur du papier dont le verso était blanc.
J'eus le temps de lire ces lignes deux fois pour mieux me les mettre en
mémoire avant la rentrée de Césarine, qui reparut tenant en main le
trousseau de clefs.
--C'était bien pour les clefs, que François était revenu sur ses pas,
m'annonça-t-elle.
--Alors, donne-les-moi, dis-je, en avançant la main.
--Pas de ça! pas de ça! mon roquet, fit-elle moqueusement. Je veux
t'éviter la tentation d'aller fourrer ton nez dans la caisse de
Taugencel. Je les rendrai au patron lui-même demain matin, en lui disant
les avoir trouvées sur sa descente de lit où elles seront tombées d'une
poche de son gilet.
J'aurais dû lui répondre qu'après la visite du François je n'avais plus
que faire au bureau ou à la caisse, mais c'eût été lui apprendre que, du
fond de mon placard, j'avais tout entendu de leur conversation, si bas
qu'ils eussent baissé le ton.
--Soit, fis-je simplement.
--Ouste! ouste, retourne à ton chenil, roquet, dit-elle en me poussant
alors hors de sa chambre dont elle referma la porte.
XV
Du fond de leur caveau, Meuzelin, Fil-à-Beurre, Pitard avaient écouté
attentivement le récit que, là-haut, le notaire Taugencel faisait au
Marcassin et à Suzanne des exploits de Croutot.
Les sourdes détonations d'armes à feu avaient cessé, ce qui témoignait
que le général Labor avait fini de fusiller ses prisonniers et qu'il
devait s'être mis à la recherche de ceux des bandits qui lui avaient
échappé.
Bien que maintenant, et puisque Pitard s'était fait fort de les faire
sortir de leur retraite, Meuzelin pût aller retrouver sans crainte le
général, il lui tardait sans doute moins de savoir comment Labor s'était
tiré d'affaire que de connaître la fin de l'histoire de Croutot, car,
après avoir consulté sa montre, il murmura à son voisin Fil-à-Beurre:
--Si nos coquins de là-haut attendent la nuit pour se soustraire au
général, il s'en faut encore de cinq heures. Le Notaire a le temps de
filer un long chapelet sur le compte de Croutot. Écoutons toujours.
* * * * *
Cependant, Taugencel, dans le caveau supérieur, avait continué sans se
douter du supplément d'auditoire à l'affût de ses paroles:
--Vous devinez avec quelle attention j'avais écouté mon ange gardien me
racontant son aventure de la nuit.
Ces quelques lignes, lues par Croutot, sur ce fragment de lettre trouvée
par François dans le compartiment secret du bureau ne nous
mettaient-elles pas sur un commencement de trace du trésor?
Du moment que l'existence du compartiment secret nous était révélée nous
n'eûmes pas de peine, à le trouver et à en découvrir le mécanisme.
Il était bien vide!
Au dernier moment, peut-être bien même quand ceux qui venaient l'arrêter
frappaient à sa porte, Aubert, pour les jeter au feu, en avait retiré
les papiers compromettants et, dans sa précipitation, il n'avait pas vu,
déchiré probablement par une ferrure du mécanisme, ce lambeau de lettre
que le colosse avait apporté à sa maîtresse Césarine.
--Par qui cette lettre peut-elle avoir été écrite? m'écriai-je quand
Croutot, une seconde fois, m'eut récité le passage qu'il avait retenu en
sa mémoire.
Tout à coup la figure du nabot s'illumina d'une joie immense. Il demeura
l'oeil fixe, rêveur et murmurant de souvenir:
--Marquis de la Brivière... mon fils... caveau où j'ai tout enfoui...
trois cent mille livres de Julie.
Et, brusquement, la lumière s'était faite en son esprit; il bégaya d'une
voix brisée par une satisfaction indicible:
--Les millions d'Aubert ont été remis à madame de Biéleuze,
l'ex-maîtresse du marquis de la Brivière, dont elle a eu, disent les
mauvaises langues de Beaupréau, cette Julie dont elle a confié la
première enfance à la vieille Faublin, la mère de Césarine.
Et, avec une conviction profonde, il ajouta:
--Oui, c'est madame de Biéleuze qui tient en dépôt les millions
d'Aubert.
Alors je secouai la tête en disant:
--Le malheur est que Césarine connaîtra ce secret aussitôt qu'elle saura
le contenu de ces lignes que son amant a promis de lui lire à leur
premier rendez-vous.
--Nenni! nenni! lâcha Croutot triomphant le grand butor en sera fort
empêché, attendu que j'ai volé le papier... tenez, le voici.
--Oui, mais le François, lui, doit l'avoir lu, objectai-je en prenant
l'écrit qu'il me tendait.
--S'il en avait connu la teneur, il aurait eu tout aussi court de
l'apprendre à sa maîtresse que d'en renvoyer la lecture à plus tard, me
répliqua Croutot.
Il avait raison. Nous en conclûmes que le colosse, comme sa maîtresse,
devait ignorer le contenu de ce fragment de lettre.
Nous étions donc à peu près certains qu'Aubert avait confié ses millions
à la comtesse de Biéleuze mais cela ne nous faisait guère une plus belle
jambe. Notre devoir était d'aller dénoncer la dépositaire à la Commune.
Or, la Commune aurait fait couper le cou à la comtesse et confisquer le
magot, qui nous aurait passé sous le nez.
--Il faudrait pouvoir attirer la comtesse à Paris. À défaut d'un aveu
que nous n'aurions pu obtenir adroitement, nous le lui arracherions par
la peur, en la menaçant d'une dénonciation, proposai-je.
Oui, comment faire accourir la comtesse du fond de son pays sans exciter
sa défiance? Aubert seul aurait eu ce pouvoir.
Un bienheureux hasard nous vint tout à coup en aide.
Le lendemain, je reçus de province une lettre adressée à mon
prédécesseur Aubert. La difficulté des communications faisait alors que
les événements de Paris... quand une chance extraordinaire les faisait
connaître dans les départements... n'y étaient appris que deux, voire
trois mois plus tard. Donc celui qui avait écrit à Aubert ignorait
encore que celui-ci était mort depuis six semaines.
Jugez de notre joie quand, après avoir ouvert cette missive, nous la
vîmes signée de madame de Biéleuze. Je vous en résume le contenu. La
comtesse écrivait au tabellion de vouloir mettre ordre à ses affaires et
elle annonçait son intention de venir à Paris. Puis elle ajoutait cette
phrase: «À moins qu'il ne règne à Paris, comme on me l'assure, quelque
maladie pernicieuse qui m'en rendrait le séjour dangereux. En ce cas,
veuillez m'en avertir par un mot qui m'attendrait à l'auberge du
_Grand-Chêne_, à Laval, où je dois très prochainement aller. Si votre
lettre m'annonce que je peux me risquer sans crainte, je profiterai,
alors du chemin fait et je continuerai ma route jusqu'à la capitale.»
--Ça, c'est une phrase à lire entre les lignes, dit Croutot, après en
avoir pris connaissance. La comtesse, sachant qu'Aubert est surveillé,
veut simplement lui dire: «Afin d'éviter les soupçons, pour vous comme
pour moi, est-il imprudent que j'aille à Paris? Voilà le vrai sens.
--Et elle va aller attendre la réponse à l'auberge du _Grand-Chêne_ de
Laval... où elle l'attendra longtemps, si c'est défunt Aubert qui doit
jamais la lui faire, ajoutai-je en riant.
--Aussi faut-il la faire nous-mêmes, proposa l'avorton.
Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit ces quelques mots:
_Aubert a été guillotiné!_ et signa: _Un clerc_.
--Diable! fis-je après avoir lu, cela n'encouragera pas la comtesse à
venir à Paris.
--Bien au contraire. Une terrible inquiétude la torturera à ce point
que, coûte que coûte, elle voudra savoir à quoi s'en tenir. Si prudent
qu'elle ait connu Aubert, elle n'en craindra pas moins qu'un papier, non
détruit par le défunt, la compromette et vous la verrez accourir ici, ne
fût-ce que pour voir en quelles mains est tombée l'étude.
Nous fîmes partir la lettre et, rongés par l'impatience, nous comptâmes
les jours.
Il faut vous dire que le lendemain de l'aventure nocturne du nabot avec
Césarine, cette dernière, au moment du dîner, m'avait annoncé qu'elle
quittait mon service.
--Je retourne au pays. Tu n'as rien à faire dire à Beaupréau,
Bas-des-Reins? demanda-t-elle à Croutot en attachant sur lui un mauvais
regard.
--Non, rien, dit le petit homme.
Le soir même, elle avait quitté la maison. Le nain, au lieu d'en être
satisfait, me sembla craintif.
--C'est drôle, fit-il. Césarine a dû s'apercevoir de la disparition du
papier que je lui ai volé et elle ne m'en a soufflé mot aux quatre ou
cinq fois que je me suis trouvé seul avec elle avant son départ.
Deux semaines s'étaient écoulées depuis que nous avions expédié la
lettre à l'auberge de Laval, et madame de Biéleuze n'avait pas encore
fait son apparition dans l'étude.
Enfin, un matin, à l'heure où je recevais des clients dans mon cabinet,
entra un homme que mon ange gardien reconnut aussitôt. C'était un de ses
pays, nommé Pitard, établi tanneur à Beaupréau. Il se présentait,
disait-il, pour savoir de moi l'adresse de M. de Biéleuze, le fils de la
comtesse.
À Croutot comme à moi vint immédiatement le soupçon que madame de
Biéleuze, avant de s'aventurer à Paris, avait envoyé ce Pitard pour
tâter le terrain.
Nous demander l'adresse du fils, c'était bien clairement indiquer qu'il
était l'agent de la comtesse. Croutot sut si bien s'y prendre que, le
soir même, le tanneur de Beaupréau accepta le dîner à ma table.
Fourchette ou verre en main, nous nous promettions de tirer les vers du
nez de notre homme, quand un trouble-fête vint s'asseoir à notre repas.
C'était le membre de la Convention chargé de nous surveiller dans notre
recherche des millions. Tout en dînant, le butor parla si bien du magot
à dénicher et de la guillotine qui nous attendait si, dans un mois, nous
n'avions rien découvert, qu'il donna l'éveil au Pitard, lequel, avant la
fin du dîner, leva le siège pour partir avec le conventionnel.
Une heure après, Croutot allait le relancer à son auberge, sous prétexte
de le conduire au théâtre pour y finir cette journée que le représentant
était venus si malencontreusement interrompre. Quand le nabot entra dans
sa chambre, Pitard tenait en main un portefeuille qu'il se hâta de faire
disparaître dans sa poche, mais pas assez vite pourtant pour que Croutot
ne pût reconnaître, imprimées en or sur une des faces, les armes des
Biéleuze.
Il me l'amena au théâtre de la Cité, et si le Pitard qui, pour la
première fois de sa vie, mettait le pied dans un théâtre, n'avait été
profondément accaparé par la pièce, il se serait aperçu que Croutot lui
volait son portefeuille.
À l'entr'acte, l'avorton sortit pour aller lire le contenu de son vol
pendant que je m'évertuais si bien à distraire le tanneur qu'à la
rentrée de Croutot, qui lui remit le portefeuille en place, il aurait
juré que, jamais, l'objet n'avait quitté sa poche.
Quand, après avoir reconduit le tanneur à son auberge, nous revînmes à
mon domicile, la conviction de Croutot était complète.
--Oui, me dit-il, toutes les lettres du portefeuille prouvent que madame
de Biéleuze est la dépositaire des millions qu'elle a enfouis dans un
caveau.
--Un caveau de son château? appuyai-je.
--Oh! non, fit le nabot après avoir un peu réfléchi. Elle est trop
avisée pour ne pas s'être précautionnée contre une perquisition à son
domicile. M'est avis qu'elle a dû songer au domaine de son ancien amant,
le marquis de la Brivière, aujourd'hui émigré. C'est un ancien château
fort où les souterrains sont si vastes qu'il faudrait une année entière
pour les fouiller à fond... Comment a-t-elle pu y pénétrer, par exemple?
Je n'en sais rien. Mais qu'importe pour nous; c'est un détail...
L'important nous est de savoir que le trésor est à la Brivière et de l'y
chercher.
C'était bel à dire, mais, surveillés comme nous l'étions, il y allait de
notre tête à vouloir quitter Paris et puis, comme le prétendait Croutot,
ne fallait-il pas une année entière pour fouiller l'immense labyrinthe
qui s'étendait sous le château?
Le seul moyen de tomber juste au bon endroit eût été d'arracher son
secret à la comtesse. Oui, mais pour ce, il eût fallu tenir madame de
Biéleuze en notre pouvoir.
Devant notre impossibilité d'agir, nous pestions depuis quatre jours,
n'ayant même plus la ressource d'interroger le tanneur Pitard, qui avait
quitté Paris pour retourner à Beaupréau, quand, un matin, nous vîmes
apparaître, plus soûl qu'un cent de grives, un cousin de Croutot qui
arrivait du pays pour chercher fortune dans la capitale.
Au milieu des divagations de l'ivresse, ce garçon nous apprit que le
dernier emploi qu'il avait exercé avait été celui de cocher de madame de
Biéleuze. Il ajouta qu'il l'amenait à Paris, quand, à Laval, à l'auberge
du _Grand-Chêne_, elle était morte subitement, en pleine nuit, sans
personne pour la secourir.
Ainsi la comtesse était morte! et le trésor était toujours enfoui sans
personne pour le surveiller.
--Oh! personne, personne, répéta moqueusement Croutot pour éteindre ma
joie, en admettant que Pitard n'ait pas reçu les révélations de la
comtesse mourante, n'oubliez pas que le papier nous a appris que le fils
de madame de Biéleuze sait tout.
Vous dire ce que nous enragions de ne pouvoir aller là-bas chercher le
magot!!! Mais notre surveillant le conventionnel était toujours sur
notre dos, nous promettant sans cesse la guillotine. Par bonheur, le
coup de Thermidor arriva, qui emporta Robespierre et les siens au nombre
desquels était notre conventionnel.
Enfin nous étions libres! La surveillance avait cessé! Nous comptions
pouvoir bientôt aller à la Brivière!
--Au lieu de perdre notre temps en longues recherches, ne serait-il pas
plus court de savoir l'endroit précis en tâchant de surprendre le secret
de M. de Biéleuze, qui le tient de sa mère? proposa Croutot.
--Et quand vous saurez la vérité, nous partagerons toujours? demandai-je
au nabot.
--En loyaux associés, promit-il.
Au bout d'une semaine, l'avorton avait su entrer, comme valet de
chambre, au service de M. de Biéleuze.
Il me fallait donc patienter. Pour tuer le temps, il me prit l'idée de
profiter du désarroi apporté dans toutes les affaires par la révolution
de Thermidor, pour tenter une petite opération en réclamant le
remboursement d'une fourniture faite aux armées que je prouvais pièces
en main... pièces fausses, depuis la première jusqu'à la
dernière.--Hélas! l'homme n'est pas parfait. La vanité me perdît en me
poussant à vouloir faire apprécier par Croutot mon joli de talent de
faussaire.
Le roquet ne rata pas une si belle occasion de se débarrasser de
l'associé avec lequel il lui faudrait partager le magot de la Brivière.
Une bonne petite dénonciation anonyme me fit arrêter, juger et condamner
aux travaux forcés à perpétuité.
J'aurais bien pu rendre sa politesse au roquet en racontant à qui de
droit l'aventure des millions. C'eût été stupide! Mieux valait laisser
au raton tout le temps de me tirer les marrons du feu, et, à la belle
heure, en maître Bertrand, m'échapper du bagne pour venir les lui
croquer sous la patte.
Je m'en allai donc bien tranquillement faire mon petit tour au bagne de
Rochefort, laissant Croutot, je le répète, me tirer les marrons du feu.
J'étais comme un gros propriétaire qui part aux eaux après avoir confié
à son intendant le soin de ses intérêts.
Le moucheron resta deux années au service du vicomte de Biéleuze à se
manger la bile. Il avait beau épier son maître, comptant surprendre le
fameux secret, il y perdit sa ruse. Le jeune homme menait la vie à
grandes guides, affolé qu'il était d'une fort jolie femme dont Suzanne,
ici présente, pourrait nous donner les plus fraîches nouvelles.
--Passez! dit d'un ton sec la courtisane, qui s'impatientait à entendre
parler de l'ancien amant qu'elle avait conduit à la ruine, au déshonneur
et au suicide.
Certain matin, on rapporta au logis mourant le vicomte qui venait de se
tirer un coup de pistolet sous les fenêtres de sa maîtresse. C'était
bien un suicide prémédité, car, avant d'exécuter ce beau coup-là, il
avait écrit quelques lettres qui, après sa mort, devaient être adressées
aux destinataires.
Au nombre de ces lettres, s'en trouvait une pour une demoiselle Julie.
Rien qu'à la suscription, Croutot comprit que c'était Julie, la bâtarde
de madame de Biéleuze, la Julie dont il était question sur le fragment
de lettre trouvé dans le compartiment de mon bureau; bref, cette Julie
qui était mêlée au mystère du trésor sur lequel, disait le papier, elle
avait droit à une somme de trois cent mille francs.
Trompant la surveillance de celui qui avait ramassé M. de Biéleuze dans
la rue et l'avait rapporté au logis, un homme à tournure militaire,
Croutot vola adroitement la lettre adressée à Julie.
Une heure après le vicomte enterré, le nain se mit en route pour le
château de la Brivière. Ce ne fut qu'à quelques lieues de Paris qu'il
ouvrit la lettre, et de prime abord, sa lecture le fit capot.
Voici ce qu'elle contenait:
«Quand tu liras ces lignes, ma bonne Julie, je me serai tué. Un démon
fatal a traversé ma vie, et tant que la passion folle qu'il m'avait
inspiré m'a dominé, je n'avais pas conscience de mon infamie. À cette
heure, qu'un honteux amour ne m'aveugle plus, je comprends que je ne
puis plus vivre. Celui qui va mourir te supplie de lui pardonner son
indigne conduite à ton égard, et de garder, au plus profond de ton âme,
le secret qu'il t'a confié.»
Oui, l'avorton demeura grandement capot après avoir lu cette lettre, qui
ne contenait aucun mot des fameux millions. Il la relut dix fois en y
cherchant la petite bête et finit par demeurer en arrêt devant la
dernière phrase du vicomte suppliant Julie de lui garder, au plus
profond de son âme, le secret qu'il lui avait confié.
Quel était ce secret?
Et comme, d'habitude, on arrive à croire à la réalité de ce qu'on
espère, Croutot en vint à se dire:
--Parbleu, il s'agit des millions d'Aubert. Madame de Biéleuze, la
première dépositaire, avait chargé son fils de remettre plus tard leurs
écus aux légitimes propriétaires revenus de l'émigration. Au moment de
sauter le pas, mon vicomte a repassé la commission à Julie.
Sur ce raisonnement, Croutot conclut:
--Donc, la donzelle sait où est enterré l'agréable magot.
Quand il arriva au village de Saint-Florent-le-Vieil, il se dirigea tout
droit vers la cabane de la mère Faublin.
Après la mort de madame de Biéleuze, qui l'avait recueillie, la Julie,
privée de sa protectrice, avait dû retourner près de la bonne femme qui
avait eu soin de sa première enfance.
--Tiens! c'est toi, Bas-des-Reins! s'écria la personne qui ouvrit la
chaumière au nain.
C'était la Césarine Faublin.
--Eh bien, quoi? fit-elle de sa voix trivialement railleuse, quand tu me
regarderas comme une savate trouvée dans la soupe. Qu'y a-t-il
d'extraordinaire à ce que je t'ouvre cette porte qui est la mienne?
Est-ce que je ne suis pas chez moi depuis que la mère Faublin est morte?
Croutot profita du biais qui lui était offert pour s'informer de Julie.
--Chez toi, chez toi, répéta-t-il, et un peu aussi chez ta soeur, car
elle ne doit pas être morte aussi, celle que tu appelais la bâtarde de
maman Faublin.
Au lieu de relever le propos, Césarine le regarda dans les yeux et lui
demanda:
--Est-ce que c'est à Julie que tu as affaire?
--Du tout, affirma le nabot, je connais fort peu la jeune fille.
J'arrive au pays. J'ai pensé à toi et je suis venu pour toi...
uniquement pour toi.
Pour amener la conversation sur un autre terrain, le marmouset débita
galamment:
--Pour toi que je retrouve plus belle encore et, assurément, toujours
aussi inhumaine.
--Ah ça! tu en tiens donc toujours? ricana Césarine.
--Toujours! appuya Croutot.
--Comme à l'époque où, te demandant ton pesant d'or pour t'écouter, tu
me répondis que ce n'était pas impossible à trouver... Est-ce que tu me
l'apportes, ton pesant d'or!
Et la Césarine éclata d'un rire railleur qui témoignait de son peu de
confiance en la promesse du moucheron.
--Tu as tort de rire, prononça gravement le nain qui hocha la tête. Ce
pesant d'or, je puis l'avoir bientôt. Cela dépend de toi.
--En quoi?
--Tu me prêteras ton aide.
--Pour?
C'eût été bien long à expliquer. Croutot concentra sa réponse en cette
seule question:
--Qu'est devenue Julie?
Une lueur de haine brilla dans le regard de Césarine, dont la voix
s'accentua féroce pour demander:
--Tu en veux donc à la pimbêche? C'est que, vois-tu, sur ce point-là, je
ne renâclerai pas pour te prêter l'aide que tu réclames.
--Est-ce dit? demanda le nain vivement.
Césarine, avant de répondre, posa cette étrange condition:
--Y aura-t-il des oeufs cassés... du grabuge pour la mijaurée?
Croutot répondit d'un signe de tête affirmatif.
--Alors, c'est dit, Bas-des-Reins, prononça la Faublin avec un sourire
cruel.
Puis, se faisant tout à coup prévenante et empressée, elle dégagea le
seuil de la chaumière qu'elle barrait au marmouset, en disant d'une voix
gaie:
--Mais entre donc, mon petit; tu ne comptes pas que je vais couronner ta
flamme sur le pas de la porte?
Au moment où Croutot passait devant Césarine qui s'était effacée pour
lui livrer passage, elle lui souffla vite:
--Tu vas rencontrer quelqu'un de ta connaissance. En sa présence, pas un
mot sur la Julie.
En effet, Croutot, à son sixième pas dans la chaumière, vit se dresser
devant lui un homme de taille colossale qui, à son aspect, s'écria en
riant:
--Eh! mais c'est l'oiseau que j'ai, jadis, logé dans un placard!
De son côté, Croutot devina dans ce géant le nommé François, cet amant
que Césarine recevait autrefois la nuit chez Taugencel.
Bien qu'on fût au fin fond de la province, le colosse parut être au
courant des nouvelles de Paris, car il ajouta:
--Ils l'ont fourré au bagne, cet excellent notaire. Un rude finaud, tout
de même! Si jamais il s'échappe de Rochefort, il n'a qu'à venir à moi,
je lui trouverai de l'ouvrage dans ma troupe.
--Sa troupe? pensa Croutot, ce doit être un directeur de saltimbanques.
XVI
Quand Croutot était venu frapper à la chaumière, Césarine et son amant
étaient sur le point de se mettre à table.
--Allons, la belle, une assiette pour ton visiteur, commanda le colosse
en montrant la table où se trouvaient trois couverts déjà mis.
--Le troisième couvert doit être pour Julie, pensa le nain, s'attendant
à la voir apparaître.
Mais cet espoir lui fut enlevé par François qui s'attabla avec
empressement tout en disant:
--Fais vite, Césarine, il faut que dans une heure je sois en route, si
je ne veux pas manquer le passage du coche d'eau qui me remontera
jusqu'à Angers.
La Faublin l'examina une seconde au visage d'un oeil défiant, puis
demanda:
--Alors nous n'attendons pas Julie?
--Au diable la retardaire! Je ne puis rester plus longtemps. J'en serai
quitte pour ne pas lui faire mes adieux, dit le colosse sans y mettre
malice.
--À moins qu'elle ne soit embusquée sur la route pour les recevoir sans
témoins, tes adieux, accentua Césarine d'un ton hargneux.
Le colosse, à ces mots, abattit son lourd poing sur la table en grondant
avec impatience: