--Comment? le général Labor Veut faire fusiller ce bout d'homme! Lui

qui, ce matin, avait tant hâte de le retrouver pour la mettre à la place

de Meuzelin.

--Oui, lorsque Labor croyait à la fausse dépêche que nous lui avions

expédiée. Mais, à cette heure, il n'en est plus de même. Le général jure

les cinq cents diables de n'avoir pas son pygmée sous la main pour lui

régler son affaire, dit Cardeuc.

--Pourquoi? insista Suzanne.

--Toujours les millions de la comtesse de Biéleuze dont il a appris

l'existence, il y a une heure, par suite du mauvais tour que le

Beau-François a joué à Croutot... une vieille rancune qui date du temps

où le colosse avait pour maîtresse une certaine Césarine Faublin,

surnommée la Saute, débita le Notaire.

--Et vous connaissez, vous, Taugencel, la cause de cette rancune?

Apprenez-la-moi, dit curieusement la courtisane.

--Mieux serait de vous conter tout au long l'histoire du nain, en

remontant à l'époque où il était mon ange gardien.

--Allez, Cardeuc et moi nous vous écoutons.

--Et nous aussi, pensèrent tous à la fois Meuzelin et ses compagnons.

XIII

Le notaire Taugencel commença:

--Quand je fus nommé notaire _à trente sous_, et que l'étude d'Aubert

m'eut été adjugée, mon prédécesseur passait pour avoir reçu des millions

et, après son exécution, la confiscation de ses biens n'en avait trouvé

nulle trace. On était certain qu'Aubert avait confié ses fonds à un

sous-détenteur, car une lettre de lui, qui avait été interceptée, avait

trahi sa ruse.

Donc, lorsque la Commune m'installa dans mes fonctions, ordre me fut

donné d'avoir à fouiller tous les papiers de l'étude pour découvrir

quelque écrit indiquant le détenteur. J'eus beau tourner et retourner

toutes les paperasses d'Aubert, je n'avais pas encore trouvé au bout de

six mois.

En me voyant faire buisson creux, la Convention prit méfiance et, me

flairant capable d'un mauvais tour, m'adjoignit un _ange gardien_ pour

me surveiller. Ce fut Croutot.

Il faut vous dire qu'une semaine avant l'arrivée de ce crapoussin,

j'avais pris une cuisinière du nom de Césarine Faublin, grande et belle

fille, effrontée, libertine, voleuse, un modèle de tous les vices! Elle

était du pays de Maine-et-Loire.

Ce fut elle qui alla ouvrir la porte à Croutot le jour où il se présenta

chez moi pour s'y installer. Je me trouvais, à ce moment, dans ma salle

à manger et, par la porte entr'ouverte, je pouvais entendre ce qui se

disait dans l'antichambre.

À première vue de l'arrivant, Césarine, qui s'attribua la cause de sa

visite, s'écria avec surprise:

--Tiens! c'est toi, Bas-des-Reins! Est-ce que tu m'apportes des

nouvelles du pays?

--Chut! chut! fit vivement Croutot.

Et il lui souffla je ne sais quoi tout bas qu'il dut accompagner de

gestes, car la fille reprit aussitôt d'un ton sec:

--À bas les pattes, Criquet! Tu vas donc recommencer tes singeries

anciennes? Puisque je t'ai déjà dit que tu aurais beau te monter sur tes

épaules, tu n'arriverais pas encore à la taille d'un homme comme je les

aime.

Croutot flûta d'un ton désolé:

--Toujours inflexible, belle inhumaine! Que te faut-il donc pour

t'attendrir?

--Ton poids d'or, dit Césarine en riant.

Elle éclata encore plus fort quand, après avoir cru demander

l'impossible, elle entendit le nabot lui répondre, avec le plus beau

sérieux:

--Eh! eh! je ne dis pas non.

Aussi reprit-elle en gouaillant:

--Tu as donc déniché un trésor depuis peu, traîne-savate?

--Non, mais je le dénicherai peut-être bientôt, appuya le nain.

--Alors, va le dénicher tout de suite en détalant sur l'heure; car je ne

tiens point à passer ma vie à causer avec toi sur le carré... mon maître

n'aurait qu'à nous surprendre.

--Mais c'est justement à ton maître que j'ai affaire, riposta Croutot.

--Affaire, comme client? fit la Faublin, railleuse.

--Non... comme _ange gardien_.

Et il se mit à lui expliquer quel genre de fonctions allait l'attacher à

ma personne. Je compris que ma servante ne tarderait pas à me l'amener.

En conséquence, pour paraître n'avoir rien entendu, je quittai la salle

à manger sur la pointe du pied, et je fus m'enfermer dans mon cabinet

pour l'attendre.

Bientôt la Faublin entra dans mon cabinet, m'amenant Croutot qui

arrivait tout au plus à la hanche de la belle et plantureuse créature.

La manière dont elle me le présenta fut des moins révérencieuses.

--Patron, m'annonça-t-elle, je vous amène un pierrot qui dit qu'il est

un ange.

Puis, sans respect pour celui que, tout à l'heure, je l'avais entendue

traiter de traîne-savate, de criquet et de chafouin, elle partit en

ricanant:

--Oh! oh! un ange! quel bas-des-reins, ce bel ange.

Je feignais de ne pas m'apercevoir de la mine furibonde de Croutot à

cette façon d'être présenté. C'était un mauvais début pour lui qui

voulait être pris au sérieux, et qui avait compté, du haut de ses

fonctions et dès le commencement, me traiter de Turc à More. Il chercha

à regagner la haute main en me disant d'un ton rogue:

--La plus importante recommandation qui m'ait été faite, en m'attachant

à votre personne, a été de coopérer à la recherche de millions d'émigrés

que recèle l'étude, affirme-t-on.

Impossible de vous rendre le ton d'importance que mit le marmouset en

prononçant cette phrase. J'eus l'air de n'y avoir prêté aucune

attention. Seulement, je relevai le «affirme-t-on» sur lequel il avait

pesé.

--Oh! fis-je, ceux qui affirment devraient bien venir en personne

chercher ces millions, car moi j'y perds mon latin... Rien ne trahit un

dépôt, et surtout rien ne peut faire soupçonner un sous-détenteur qui

l'aurait reçu du précédent maître de l'étude.

Ce disant, j'examinais la mine de Croutot, dont, en m'écoutant, le front

s'était assombri.

À son tour, il plongea son regard dans mes yeux, en me demandant d'une

voix qui doutait:

--Vrai de vrai? Vous avez bien cherché partout? Aucun papier ne vous a

échappé?

Mon affirmation semblait lui crever le coeur. S'il s'était léché

d'avance les babines d'avoir part à la curée, il lui fallait démarquer.

Mais comme il lui tardait de savoir à quoi s'en tenir, avec moi, il me

jeta un plomb de sonde en me répliquant sur le ton de la plaisanterie:

--On vous aurait promis moitié de la trouvaille que, j'en suis certain,

vous auriez encore mieux cherché.

Immédiatement, je lui envoyai la réponse du berger à la bergère par

cette riposte, aussi en plaisantant:

--Supposez qu'à vous-même cette moitié du trésor vous ait été offerte et

mettez-vous à fureter dans toutes les paperasses, je gage bien que vous

ne serez pas plus heureux que moi.

S'il était seulement la moitié canaille de ce qu'annonçait son visage,

il devait me comprendre. Canaille il était et, en plus, canaille

intelligente, car, après avoir examiné mon visage et y avoir lu qu'il

pouvait traiter de pair à compagnon, il me lâcha en clignant de l'oeil:

--Est-ce dit?

--C'est dit, répondis-je.

Nous nous étions compris à demi-mot. Pas une parole ne fut ajoutée à

cette convention que, si nous trouvions les écus, nous nous les

partagerions.

Quand arriva l'heure du dîner, mon ange gardien se mit à ma table et ce

fut Césarine Faublin qui nous servit.

En voyant le roquet attablé devant moi, ma servante, quand elle apporta

le potage, éclata de rire.

--Ça me fait drôle tout de même de te voir là, Bas-des-Reins!

dégoisa-t-elle de sa voix triviale et narquoise.

Je crus devoir faire acte d'autorité pour la rappeler au respect de mon

convive; mais je m'en tirai de façon à jeter de l'huile sur le feu.

--Césarine, dis-je sévèrement, n'oubliez pas que le citoyen Croutot

occupe ici un poste de confiance.

Le Bas-des-Reins devait se faire de la bile; mais comme il avait intérêt

à ménager la belle fille, il répondit en se tournant vers moi:

--Césarine et moi nous sommes de Saint-Florent-le-Vieil, près Beaupréau.

Ensuite, feignant de se souvenir:

--Ah! à propos! la maman Faublin m'a chargé, Césarine, si je te

rencontrais à Paris, de te dire de revenir au pays, et qu'elle te

pardonnerait tout.

À ces mots, Césarine se redressa vivement, l'oeil en feu, la figure

contractée et, en parlant de sa mère, elle répliqua, d'une voix

haineuse:

--De quoi! de quoi! qu'est-ce qu'elle me pardonnera donc, la vieille

sorcière? Est-ce de m'avoir rendue plus malheureuse que les pierres? À

moi les taloches, les fatigues, la nourriture que nos cochons

refusaient; tandis que pour l'autre, elle n'avait que risettes, bons

morceaux et caresses...

Elle s'interrompit pour faire entendre un rire amer et strident, puis

elle ajouta cette phrase inattendue:

--Était-ce de ma faute si elle avait fait le père Faublin cocu

par-dessus la tête?

Ensuite, à titre d'explication, elle continua:

--Sitôt le père mort, elle a été chercher, où elle l'avait cachée, la

fille qu'elle s'était fait faire par je ne sais qui et elle l'a amenée

chez nous. Alors je n'ai plus été bonne à jeter aux chiens. Il n'y en a

plus eu que pour la Julie... sa Julie... sa bâtarde! À elle les oeufs. À

moi les coquilles! Un beau soir, j'ai eu assez de cette vie de

récolteuse de claques et d'épluchures. J'ai décampé en la laissant avec

sa Julie de malheur. Qu'elle la mijote à son aise, sa Julie.

Je ne saurais dire l'intonation de rancune féroce qui accentua la voix

de Césarine, quand elle termina en montrant le poing:

--Qu'un beau jour je la tienne, cette poupée de Julie, et nous

compterons ensemble.

Sur cette menace, elle nous quitta pour retourner à sa cuisine.

--Bigre! fis-je, elle semble avoir une rude dent contre sa soeur. Elle

ne peut pardonner à la bâtarde d'être venue lui prendre sa place

légitime.

--Euh! euh! fit Croutot en secouant la tête, bâtarde est bien vite dit.

Moi, je ne crois pas que la mère Faublin en ait planté jamais à son

mari. Le fait est qu'elle a attendu la mort de son homme pour amener

Julie chez elle, mais il y a du pour et du contre, et je pense qu'il

existe un dessous de cartes qui n'a jamais été bien étudié.

Si naturellement que m'eût répondu le nain, je devinai qu'il n'en

voulait pas dire plus.

--Et puis, reprit-il, Césarine reviendrait chez la mère Faublin qu'elle

n'aurait plus lieu d'être jalouse, attendu qu'elle ne retrouverait plus

Julie. Elle a été prise en affection par une riche veuve du pays qui l'a

demandée à la maman pour lui tenir compagnie. Si la petite sait lui

plaire, la veuve lui fera un sort.

--Une veuve sans enfant?

--Non. Elle a un fils qui court la prétentaine et laisse sa mère dans

une solitude qu'elle a voulu égayer en prenant Julie. Je le répète, la

jeune fille trouvera une position en sachant bien s'y prendre avec la

comtesse de Biéleuze.

--Biéleuze? répétai-je; il me semble avoir lu plusieurs fois ce nom

quand j'ai visité les papiers de l'étude. La famille des Biéleuze doit

avoir compté dans la clientèle de mon prédécesseur Aubert.

Quand vint le soir, il fallut, comme l'ordonnait le décret qui avait

créé les anges gardiens, qu'on dressât un lit pour le mien dans ma

chambre à coucher.

--Demain, nous recommencerons ensemble la visite des papiers de l'étude,

m'annonça Croutot quand il eut la tête sur l'oreiller.

--Alors puissiez-vous réussir, lui répondis-je à demi-mot.

--Et vous aussi, dit-il en me renvoyant mon sous entendu.

Décidément, nous étions bien d'accord. Millions trouvés, millions

partagés. Quant à la nation, qui comptait sur notre trouvaille, allez

voir s'ils viennent, Jean.

Je ne faisais que de m'endormir, quand un bruit dans la chambre

m'éveilla.

En même temps qu'il était ordonné que l'ange couchât dans la même pièce

que le notaire, il était enjoint aussi, pour faciliter la surveillance,

que, toute la nuit, une lumière éclairât la chambre.

Cette lumière me permit donc de voir Croutot qui, sorti du lit,

décampait sur la pointe du pied.

--Il va voir Césarine, pensai-je.

Et, sans m'inquiéter plus de la caravane nocturne du roquet, je me

rendormis.

XIV

Le lendemain matin, ce fut Croutot qui me réveilla. Son expédition

nocturne et amoureuse avait-elle réussi? C'était à jurer que non, car sa

mine renfrognée était loin d'attester une victoire. Feignant d'ignorer

qu'il eût couru le guilledou, je m'informai comment il avait passé la

nuit.

--Je n'ai fait qu'un somme, m'annonça-t-il avec aplomb.

Dès que je fus habillé, le nabot témoigna la plus grande impatience de

gagner l'étude.

--Nous allons tout de suite nous mettre à l'oeuvre pour la nouvelle

visite des papiers, dit-il.

--Oh! oh! fis-je, pas avant que, suivant ma coutume de chaque matin, je

n'aie avalé la tasse de café au lait que Césarine va m'apporter.

--Ah! Césarine va venir? dit vivement le nain, dont la mine se fit plus

morose.

Il achevait quand ma cuisinière entra, portant ce premier déjeuner sur

un plateau où se trouvaient deux tasses.

--J'ai pensé que tu ne serais pas fâché de te rincer aussi le bec avec

du café, et j'ai doublé la ration à ton intention, Bas-des-Reins,

débita-t-elle.

--C'est bien, lâcha tout sec Croutot.

--La Faublin se rebiffa à pareil ton, et, de sa voix narquoise et

canaille:

--Tiens! lâcha-t-elle, est-ce que je t'ai vendu des haricots qui n'ont

pas cuit, puceron! Fais-moi donc l'amitié d'exhiber un museau plus

gracieux... Et, tu sais? que je ne te le dise pas deux fois. Je n'aime

un petit chien que quand il fait le beau.

J'aurais dû m'interposer en rabattant le ton de ma servante. Je n'en fis

rien, et quand Césarine fut partie, je pris un ton doucereux pour dire

au nabot, qui était resté muet devant l'algarade de cette fille:

--J'ai eu besoin de me souvenir de la vieille amitié qui vous lie à

Césarine pour ne pas la rappeler au respect qui vous est dû.

Je supposais qu'il allait me répliquer. À mon étonnement, il abandonna

ce sujet pour dire:

--Vite aux papiers de l'étude.

Que s'était-il donc passé, cette nuit entre la Faublin et l'avorton qui

les rendît, elle si haute de verbe, lui si souple d'échine?

--Soit! passons dans mon cabinet, dis-je après avoir vidé ma tasse.

Je me dirigeais vers la porte de communication quand, de l'autre côté,

rentra Césarine, qui avança la main en disant:

--Voici ce que vous avez perdu.

Et elle me remit un trousseau de clefs que d'habitude, je plaçais dans

la poche de mon gilet. J'étais si sûr de les y retrouver encore que,

tout machinalement, je portais la main à cette poche. Elle était bien

vide. Pourtant, je me souvenais que, la veille, en me déshabillant, mes

doigts avaient encore palpé ces clefs sous l'étoffe.

--Où as-tu ramassé ce trousseau? demandai-je avec une vive surprise en

regardant la Faublin.

Ses lèvres se remuèrent pour une réponse; mais avant d'en lâcher le

premier mot, Césarine tourna vers le nabot un regard qui, immédiatement,

appela mes yeux sur le bout d'homme. Il était un peu pâle, et d'une mine

suppliante au possible, il invoquait la discrétion de ma servante.

--J'ai trouvé ce paquet sur votre descente de lit. Il a probablement

glissé de votre vêtement lorsque vous vous êtes déshabillé hier ou

habillé ce matin, déclara-t-elle.

Cela dit et après un mince sourire moqueur à l'adresse de Croutot, elle

regagna sa cuisine en ajoutant:

--Le meilleur moyen de ne pas perdre ses clefs, c'est encore, le soir,

en se couchant, de les fourrer sous son traversin.

Était-ce un conseil qu'elle me donnait? Je n'aurais pu l'affirmer; mais

j'eus la certitude que mes clefs m'avaient été volées par Croutot qui

les avait perdues en je ne savais quel endroit que la Faublin, au

dernier moment, n'avait pas voulu m'avouer. La veille, quand je m'étais

réveillé pour voir le marmouset s'évader de la chambre, il venait

indubitablement de retirer les clefs de mon gilet.

Je passai dans mon cabinet, suivi par mon ange gardien qui fredonnait

comme s'il était étranger à la scène qui avait eu lieu.

Le trousseau, en plus des clefs de quelques meubles de mon logis,

comprenait celles de mon bureau et de ma caisse.

--Est-il venu visiter nuitamment mon bureau? me demandai-je en l'ouvrant

devant Croutot dont le regard s'attachait sur moi tout inquiet comme

s'il eût craint le résultat de mes investigations.

C'était un bureau à cylindre. Quand le mouvement de rotation eut

découvert et avancé devant moi la tablette d'appui, un seul coup d'oeil

jeté sur les papiers qui s'y étalaient la veille me suffit pour

m'apprendre la vérité. Mon bureau avait été ouvert. Une main avait

bouleversé mes papiers qu'elle avait négligé de remettre bien en place.

Rien, sur mon visage, n'avait bronché qui pût révéler le résultat de mon

examen à Croutot dont je sentais le regard peser sur moi. Quand je levai

les yeux vers lui, je le vis en proie à une sorte d'angoisse qui se

traduisit par cette question:

--Eh bien?

Son «Eh bien?» voulait demander si je m'étais aperçu qu'on eût ouvert

mon bureau. Mais il comprit toute l'imprudence de son interrogation et

il se hâta de compléter sa phrase en ajoutant:

--Eh bien? Par quoi commençons-nous la journée?

--Mais, d'abord, mon brave Croutot, par recevoir les clients qui

attendent, répondis-je de mon ton le plus bonhomme.

Avant qu'il pût me poser une nouvelle question, je donnai le coup de

sonnette par lequel, chaque matin, je prévenais mes clercs que j'étais

visible pour les clients qui attendaient dans l'étude. Puis je lui

indiquai près de moi, la place que, suivant son devoir d'ange gardien,

il allait occuper pendant les consultations de ma clientèle...

Pour moi, il était avéré que Croutot m'avait volé mes clefs pour visiter

mon bureau pendant la nuit. Mais qu'est-ce qu'il y avait trouvé et pris?

Une autre question se dressait aussi dans mon esprit. Après sa fouille,

quand le nain aurait dû remettre le trousseau dans la poche de mon

gilet, comment se faisait-il qu'il m'avait été rapporté par Césarine!

Les clients se succédèrent dans mon cabinet, nombreux et bavards. Ce ne

fut qu'au bout de longues heures que je me retrouvai en tête-à-tête avec

le nain.

Alors je n'y pus tenir. Mon impatience, énervée par ces heures de

contrainte, éclata sans préambules. Du reste, avec Croutot, tel que je

le jugeais, il ne fallait pas mettre de mitaines. Comme, avant de le

refermer, je jetais un dernier coup d'oeil sur les tablettes de mon

bureau, l'avorton, mis en éveil par cette inspection, me demanda:

--Que cherchez-vous donc?

Je saisis la balle au bond en lui répliquant à brûle-pourpoint:

--Je cherche à deviner dans quel but vous êtes venu fouiller dans mon

bureau cette nuit après m'avoir volé mon trousseau de clefs.

Au lieu de nier, ainsi que je m'y attendais, le pygmée me répondit

carrément:

--Oui, c'est vrai! je vous ai pris votre trousseau dans cette intention,

Seulement, je n'ai pas mis mon projet à exécution... c'est un autre.

--De vos amis? dis-je moqueusement.

--Ah! fichtre! non, par exemple! lâcha le nabot en bondissant de colère.

--Quel est cet autre? demandai-je vivement.

--L'amant de Césarine Faublin. Un grand diable du nom de François, avec

lequel je me suis rencontré cette nuit.

--Où? fis-je.

Il hésita un peu, puis il y alla bon jeu bon argent en me disant tout

net:

--Mieux vaut que je vous confesse la chose carrément. Écoutez donc.

L'idée m'était venue que votre bureau, qui a été celui d'Aubert, devait

contenir des compartiments secrets où votre prédécesseur pouvait avoir

caché quelques notes ou pièces compromettantes. Il a été si brusquement

arrêté et si vite emmené d'ici, qu'il n'est pas impossible que le temps

lui ait manqué pour retirer de leur cachette et brûler ces papiers.

Je vous dérobai donc vos clefs pendant que vous dormiez, et je me

glissai hors de la chambre, pour gagner votre cabinet.

Me réservant de n'allumer une bougie que quand je serais arrivé dans le

cabinet, je suivais donc le couloir de dégagement sur la pointe du pied

et en pleine obscurité, lorsque, en longeant une porte, je vis une lueur

filtrer sous cette porte.

C'était la chambre de Césarine qui, cette lumière me le prouvait, ne

dormait pas encore à cette heure avancée de la nuit.

Ma main, qui tâtait, rencontra la clef sur la serrure. À ce contact, le

diable me tenta et je fis jouer la clef. Par malheur, j'opérai à

contresens et je donnai le double tour. Il me fallut donc tourner à

l'inverse. Ces deux mouvements n'avaient duré que vingt secondes, mais

ils avaient évité une surprise à Césarine ou, pour mieux dire, à l'amant

qu'elle avait reçu dans sa chambre.

Quand enfin je poussai la porte, la Faublin, qui s'était jetée à bas du

lit, avait déjà fait trois pas à ma rencontre.

--Tiens, c'est toi, Bas-des-Reins? dit-elle à mi-voix. Est-ce que tu

viens me demander quel vent souffle en Suisse?

Puis, aussitôt:

--Qu'as-tu donc à la main? demanda-t-elle, le regard subitement attiré

par le reflet lumineux que la lueur de la bougie donnait à l'acier poli

des clefs du trousseau que je tenais, un doigt passé dans l'anneau.

Un coup d'oeil lui suffit pour ne pas attendre ma réponse.

--Ah ça, reprît-elle, on dirait les clefs du patron. Et, en riant, elle

débita:

--Est-ce que, parmi tes fonctions d'ange gardien, il en est une qui

consiste à aller visiter la caisse du patron pendant qu'il ronfle?

Tout en me parlant, elle avait reculé de quatre ou cinq pas dans la

chambre et j'avais avancé d'autant, de sorte que j'avais dépassé la

bougie, posée sur le somno, qui, à ce moment, m'éclairait le dos,

envoyant mon ombre sur la muraille.

Tout à coup, au-dessus de ma silhouette, je vis se dresser une autre

ombre gigantesque. Un homme de la plus haute taille avait surgi derrière

moi.

Je n'eus pas le temps de faire volte-face. Un bras venait de se nouer

autour de mon cou avec une telle vigueur que je fus presque suffoqué.

Puis une énorme main, aussi large qu'une éclanche de mouton, emmanchée à

un autre bras, vint me retirer le trousseau des doigts.

--Césarine, ouvre le placard, commanda une voix rauque.

Quand la Faublin eut obéi, je fus soulevé de terre tout aussi facilement

qu'une plume, par ces deux mains terribles qui, en paralysant si bien

mes mouvements qu'il m'était impossible de me retourner pour voir mon

enleveur, me portèrent dans le placard, la face contre la muraille.

Avant que je pusse tourner la tête, la porte s'était refermée, la

serrure avait joué et je me trouvais claquemuré dans la plus complète

obscurité.

De celui qui venait de me jouer ce mauvais tour, je ne connaissais que

sa haute silhouette, vue sur la muraille, qui m'avait appris que c'était

un géant.

Dans mon trou, j'entendis quelques chuchotements, puis la porte s'ouvrit

et, si grand soin qu'il prît d'assourdir sa marche, il me fut facile de

deviner que le géant s'éloignait.

--Il va se servir des clefs, me dis-je.

La Faublin était restée dans la chambre. Une petite toux me trahit sa

présence.

Je frappai doucement à la porte en disant d'une voix suppliante:

--Césarine, ouvre, laisse-moi m'en aller.

--Oh! oh! fit-elle en goguenardant, comme c'est peu galant de ta part,

Bas-des-Reins! Tu m'as tracassée toute la journée pour venir cette nuit

dans ma chambre et, à cette heure, à peine y es-tu entré que tu veux

décamper. Vrai! ce n'est pas galant.

Sa raillerie m'exaspéra. Je frappai du poing contre la porte à plusieurs

reprises.

--J'ai oublié de te donner un avis, reprit-elle d'un ton alarmé par ce

tapage. François m'a chargé de te prévenir que si tu ne te tenais pas

gentil dans ta boîte, il t'étranglerait à son retour.

Sauf de savoir que le colosse, amant de Césarine, se nommait François,

je n'avais rien gagné à ma tentative. Je restai donc muet et immobile.

Au bout d'une longue demi-heure, j'entendis le géant rentrer. Cette

fois, ils furent moins prudents qu'au début où ils avaient chuchoté.

Bien qu'il baissât la voix, le mécontentement fit oublier au colosse de

mieux la surveiller, car je l'entendis qui disait:

--Pas un sou dans la caisse! C'est un vrai raffalé, ton notaire. Dans le

bureau, pas un liard.

--Le meuble ne possède-t-il pas de cachette?

--Si, deux. Avec mon expérience d'ancien ébéniste, je n'ai pas été long

à les trouver. Elles ne contenaient rien autre qu'un méchant chiffon de

papier que je t'apporte... Le voici.

--La belle avance! Je ne sais pas lire? grogna la Faublin hargneusement.

--Je te le lirai la prochaine fois.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Parce que voici le jour et que j'ai tout juste le temps de détaler.

Et il partit après cette recommandation dernière:

--Attends au moins un bon quart d'heure avant d'ouvrir la cage à ton

oiseau et préviens-le que s'il ouvre le bec, je lui tordrai le cou.

Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc · 第 17 / 21 段