--Écoutez!

En effet, de l'autre côté de la porte s'entendait une voix plaintive et

faible.

--Comme j'allais ouvrir tout à l'heure, ce gémissement avait frappé mon

oreille. De là m'est venue la pensée d'éloigner Croutot, continua le

pique-assiette qui, ce disant, avait fait jouer le verrou et poussé la

porte.

Derrière lui, les autres entrèrent.

--Une femme! fit Meuzelin qui, à la faible lueur de la bougie de Pitard,

venait d'apercevoir un corps étendu sur le sol.

Et quand l'ogre eut baissé sa lumière près du visage de cette femme, ce

fut au tour de Vasseur de s'écrier d'une voix brisée par une émotion

douloureuse:

--Gervaise! c'est Gervaise!

C'était bien la pauvre jeune fille. Immobilisée sur les dalles qui

recouvraient le sol par l'endolorissement de tout son corps, résultant

de la chute qui, par bonheur, n'avait causé aucune fracture, elle

gémissait depuis douze heures dans cette prison où l'avait enfermée la

courtisane jalouse pour qu'elle y mourût de faim.

La minute n'était pas aux attendrissements.

--Le temps presse. Là où nous allons descendre, vous pourrez prodiguer

vos soins à cette jeune fille. Mais, en ce moment, le danger nous

commande d'agir, déclara Pitard.

Sur ce, s'éloignant vers un coin du caveau, il promena sa lumière sur la

paroi d'une muraille:

--Voici la pierre, dit-il, en levant la main pour faire une pesée.

Mais, avant d'appuyer, il se retourna, et s'adressant à Barnabé planté

au beau milieu du caveau:

--Éloignez-vous. Reculez vers une des murailles, lui commanda-t-il.

Fil-à-Beurre comprit que le sol allait s'ouvrir sous lui et fit vivement

deux pas en arrière; mais son talon rencontra un obstacle qui le fit

tomber les quatre fers en l'air à la renverse.

--Voici sur quoi j'ai trébuché, annonça-t-il quand, en se relevant, ses

mains, qui tâtaient le sol, eurent rencontré un petit corps de forme

carrée.

L'incident de la chute avait arrêté le mouvement de Pitard qui

s'approcha tendant sa lumière pour que Barnabé pût examiner sa

trouvaille.

C'était un petit coffret d'ébène, fermé par deux agrafes en argent.

Et quand Fil-à-Beurre l'eut ouvert, la lumière de la bougie fit

scintiller de mille feux les diamants dont ce coffret était rempli.

Comment ce coffret, au contenu si splendide, pouvait-il se trouver dans

le caveau? Son bois, que n'altérait aucune humidité, attestait qu'il n'y

avait pas encore fait long séjour.

Il ne pouvait appartenir à Gervaise. Donc, il devait avoir été apporté

là par celui ou celle qui avait enfermé la jeune fille dans cette sorte

d'_in-pace_. Avait-on déposé volontairement ces bijoux en cette retraite

avec l'intention de les reprendre? Y avait-on oublié le coffret? Là

était la question?

Et quand Gervaise, qui revenait complètement à la vie et à l'espérance

entre les bras de Vasseur, fut interrogée à ce sujet, elle ne put

répondre sur qui l'avait amenée dans le souterrain. Entièrement privée

de connaissance quand elle y avait été descendue par le Beau-François,

il lui était impossible de rien révéler sur ce point. Mais, ce qu'elle

pouvait assurer, c'était par qui elle avait été abandonnée dans cette

tombe anticipée, puisqu'elle était sortie de son évanouissement juste à

temps pour reconnaître madame de Méralec, à la lueur de la lanterne

qu'elle portait, refermant la porte du caveau.

Au nom de la fausse comtesse, Meuzelin devina tout.

--J'y suis, dit-il. La mâtine, quand elle nous a échappé en s'enfuyant

par l'issue secrète du boudoir était si loin d'avoir perdu la carte que,

désespérant de retrouver la position d'où j'étais venu la débusquer,

elle a voulu emporter une poire pour la soif. En conséquence, comme

épave sauvée de son naufrage, elle a décampé en volant les diamants de

la vraie comtesse.

Et il conclut en ajoutant:

--Donc, qu'elle ait laissé volontairement le coffret ou qu'elle l'ait

oublié ici, elle reviendra inévitablement en ce caveau pour le

reprendre.

--Et elle retombera en nos mains, dit Vasseur, plein de haine pour celle

qui avait condamné Gervaise à mourir de faim.

--Attendons-la donc, proposa l'échalas.

Ils furent rappelés à la prudence par Pitard, qui secoua la tête en

disant:

--Attendre ici, où nous ne serions pas en sûreté, oh! que non pas! Je

m'y oppose formellement.

--Il faut pourtant que nous nous emparions de cette misérable femme,

argua Meuzelin.

--Eh bien, moi, je me charge de vous la faire tomber entre les bras et,

peut-être même sur la tête, prononça Pitard en riant.

Et alors, pour expliquer sa promesse étrange, il porta la main à cette

pierre qu'il avait tout à l'heure cherchée sur une paroi du caveau, et

il y appuya en disant:

--Regardez!

Sous sa pression, le craquement d'un ressort qui joue se fit entendre

et, aussitôt, la plus large des dalles qui recouvrait le sol, faisant

bascule, découvrit béante l'entrée d'un autre caveau creusé sous le

premier.

--Nous allons descendre là dedans, annonça-t-il.

--Hum! hum! fit Meuzelin, et une fois là dedans, comment en

sortirons-nous? Si nos ennemis nous ferment cette dalle, nous serons

entrés sous un véritable éteignoir.

--Soyez sans crainte, affirma Pitard. Notre retraite possède une autre

sortie.

Vasseur pensa à Gervaise qui allait les suivre et demanda:

--Une sortie facile pour une femme?

--Un vrai chemin d'amoureux, affirma Pitard qui, en riant, ajouta: Et ce

que je vous ai dit là est au pied de la lettre.

--Alors descendons! décida le policier.

--Oui, mais comment? demanda Vasseur qui, à l'ouverture du trou, ne

voyait apparaître aucun escalier ni pointer nul extrémité d'échelle.

Sans mot dire, Pitard disparut dans le trou. Se suspendant à bout de

bras au bord de l'ouverture, il se laissa tomber. On l'entendit bientôt

annoncer:

--L'échelle est toujours là.

Et les compagnons virent apparaître à l'orifice du trou les deux bouts

des montants d'une petite échelle en fer, que Pitard, du fond du second

caveau, venait de dresser.

Presque aussitôt, dépassa la tête du pique-assiette venant les rejoindre

afin de vérifier, sous son poids, la solidité des barreaux dont le fer

avait été rongé par la rouille.

--On peut se risquer, annonça-t-il. Elle ne date pas d'hier, cette

échelle. Mais, depuis vingt ans, je suis le seul qui s'en soit servi.

--Qui donc s'en servait il y à vingt ans? demanda Barnabé curieux.

Ou Pitard n'avait pas entendu ou il ne voulait pas en dire plus, mais à

peine remonté dans le caveau supérieur, au lieu de répondre, il reprit:

--Occupons-nous de préparer le traquenard pour la fausse Méralec quand

elle viendra chercher son coffret à diamants.

À l'aide d'un de ses cordons de soulier, par une des petites poignées

latérales du coffret, il l'attacha tout à l'extrême coin d'un des angles

de la dalle à bascule. Puis il fit jouer cette dalle sur ses pivots pour

qu'elle revînt fermer l'ouverture, et quand il se fut assuré que grâce

au lien qui le fixait, le coffret n'avait pas été déplacé par cette

oscillation, il poursuivit:

--Vous comprenez? Une fois descendus en bas, nous ramènerons la dalle en

place. Seulement, nous négligerons de faire revenir le cliquet de

l'autre détente inférieure qui doit la retenir immobile. Notre gaillarde

aux bijoux arrive, elle voit son coffret, s'avance pour le prendre,

s'engage sur la dalle qui, n'étant pas arrêtée, fait bascule sous son

poids et, comme je vous l'ai promis, vous l'envoie sur la tête ou dans

les bras.

Fil-à-Beurre se pencha à l'oreille de Fichet et lui murmura:

--Qu'il vous souvienne de ce piège, mon brave, pour prendre vos puces.

Son trébuchet ainsi tendu et expliqué, Pitard ajouta:

--Maintenant, descendons attendre en bas qu'il plaise à la voleuse de

diamants de venir faire la culbute.

Vasseur descendit le premier, portant dans ses bras Gervaise bien

affaiblie, puis Meuzelin que suivit Fil-à-Beurre. En touchant terre, ce

dernier eut un souvenir.

--N'oublions pas Croutot, dit-il. Le coquin est dangereux à laisser

traîner derrière nous.

Lambert et Fichet allèrent chercher le nabot dans le caveau où il avait

été déposé, pendant que Pitard, à son tour, descendait l'échelle.

--Par où diable sortirons-nous d'ici? demanda Meuzelin qui, une lumière

à la main, venait de visiter leur nouvelle retraite.

--C'est ce que je vous montrerai quand il en sera temps, répondit l'ogre

gravement.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Parce que, comme je vous l'ai déjà dit, c'est le secret d'un autre,

que je ne puis vous révéler qu'à la dernière extrémité.

Cette réponse fut suivie d'un appel de Fichet qui, de l'ouverture

supérieure, leur demandait:

--Que c'est qu'il faut que je vous précipitasse le Croutot?

--Non aide-le à descendre, commanda le policier.

--Que c'est qu'il est comme une carpe qu'elle n'aurait plus notion de

soi-même, annonça le soldat, qui rapportait le nain toujours évanoui.

À bras, on descendit le petit homme. Lambert et Fichet vinrent

rejoindre, après avoir passé à Fil-à-Beurre les paniers de provisions.

Tout le monde réuni, Pitard, éclairé par Meuzelin, alla dans un angle du

caveau pousser une pierre en saillie qui, comme en haut, faisait jouer

le ressort de la dalle.

--La voici fermée, annonça-t-il.

--Mais, alors, la bascule ne jouera plus sous le poids de la courtisane

quand elle viendra chercher le coffret, objecta Meuzelin.

--Oh! fit Pitard, sur ce point, vous pouvez être rassuré. Une bien

étrange particularité de l'écho fait que le plus petit bruit qui se

produit là-haut résonne ici. Tant léger que soit le pas de cette

créature, il ne pourra nous échapper. Alors, nous tendrons le

traquenard.

Son explication donnée, Pitard retira l'échelle. Pendant qu'il la

couchait sur le sol dans un coin du caveau que l'éloignement des bougies

laissait obscur, on entendit Fichet qui, occupé avec Lambert à faire

reprendre connaissance à Croutot, proposait à son camarade ce moyen

ingénieux de remplacer le vinaigre sous les narines:

--Que si nous lui bourrions le nez avec de la poudre dont à laquelle on

communiquerait le feu, ça lui secouerait son cerveau qu'il est avachi?

Au bout de dix minutes, Croutot s'agita faiblement.

--Que le voilà qu'il est de retour dedans son intellectuel, annonça

Fichet à Meuzelin. Que vous pouvez percevoir qu'il renifle avec

véhémence.

Oui, s'entendait un vigoureux reniflement, mais Fichet commettait une

erreur en l'attribuant à Croutot. Il était bel et bien le fait de Pitard

qui, campé devant les paniers aux vivres, aspirait à plein nez l'arôme

des victuailles amoncelées devant lui.

--Si nous mangions? proposa enfin l'ogre d'un petit ton suppliant.

Voilà comment, assis sur le sol, les compagnons avaient commencé ce

repas dont Croutot, délié et la tête dégagée de son enveloppe, avait

refusé de prendre sa part; repas auquel n'avait pas participé Vasseur,

trop occupé à couvrir de baisers les mains de Gervaise dans le coin où

il se tenait avec la jeune fille; repas enfin pendant lequel Pitard

avait commencé le récit de la mort de madame de Biéleuze et de ses

premières relations avec le nabot alors que ce dernier était l'ange

gardien du notaire Taugencel.

Et ce récit avait été interrompu par de sourdes détonations d'armes à

feu, qui avaient été cause que Pitard, coutumier de tous les méandres du

souterrain, avait été envoyé aux nouvelles. Ces nouvelles, on le sait,

Pitard n'avait pas eu le loisir de les dire; car, après avoir failli, en

revenant, se faire surprendre par une troupe qui venait d'envahir le

souterrain, il n'avait eu que bien juste le temps de faire rattacher et

bâillonner Croutot, dont un cri aurait pu donner l'éveil.

Ce que Pitard avait avancé sur la particularité de l'écho qui ramenait

dans ce caveau le plus faible bruit du souterrain était de toute vérité,

puisque Croutot, à peine bâillonné, avait retenti, au-dessus des

compagnons, une voix qui disait:

--Mes enfants, il s'agit de retrouver le moucheron qui s'appelle

Croutot.

Et, sur cet ordre, des pas nombreux s'étaient fait entendre, s'éloignant

dans toutes les directions du labyrinthe.

--C'est Coupe-et-Tranche, souffla Meuzelin, qui avait reconnu la voix.

--Et, en ce moment, il est dans la galerie, juste devant l'entrée du

caveau qui surplombe le nôtre, annonça Pitard.

--Alors, s'il y entre, il va voir le coffret et voudra le prendre. Allez

donc faire jouer le ressort qui rétablira le jeu de bascule de la dalle.

À défaut de la courtisane, ce bandit de Cardeuc est encore d'une

excellente prise pour nous, commanda le policier.

Le pique-assiette se levait quand une autre voix demanda:

--Retrouver Croutot est-il donc le plus pressé pour nous?

Meuzelin, à ces mots, arrêta vivement Pitard, qui allait toucher le

mécanisme de la dalle.

--Non, c'est inutile pour le moment, dit-il. C'est la Suzanne qui vient

de parler. Elle doit vouloir reprendre ses diamants et elle saura

empêcher le Marcassin d'entrer dans le caveau, où il ferait main basse

sur le coffret. Mieux vaut attendre encore et écouter.

On juge de l'attention avec laquelle chacun des compagnons prêta

l'oreille aux paroles que la sonorité du souterrain leur amenait d'en

haut, aussi claires et nettes que si elles eussent été prononcées dans

leur refuge.

Aussi la voix rude et hargneuse de Cardeuc leur arriva-t-elle, bien

distincte, quand il répondit à la courtisane, qui venait de lui demander

si le plus pressé, pour le moment, était de retrouver Croutot:

--N'as-tu pas compris, la belle, que la partie est perdue pour nous? Le

général Labor s'est dépêtré du piège à ne jamais y retomber. Tes beaux

yeux et tes promesses ne sauraient plus le ramener sous notre coupe.

À ces paroles, les écouteurs se regardèrent avec surprise. Qu'était-il

donc arrivé qui eût ouvert les yeux de Labor?

--Oui, avait continué le métayer avec colère, c'est bien fini pour nous

des beaux coups à faire. Voilà les deux tiers de mes hommes sur le

carreau, et le reste va être traqué sans pitié ni merci.

Après une courte pause, il prononça:

--Tiens! écoute ces détonations.

Non plus comme tout à l'heure, les coups de fusil ne crépitaient

nombreux et pressés, annonçant un combat engagé. C'étaient des brusques

explosions, plus fortes et plus espacées.

--Eh bien? demanda la femme, après qu'une nouvelle détonation eut

retenti.

--C'est Labor qui fait fusiller ses prisonniers! gronda Cardeuc.

Et, avec une intonation féroce, il prononça ensuite:

--Il me faut retrouver Croutot... Dussé-je lui arracher la chair par

lambeaux avec des tenailles rougies au feu, je le forcerai bien à

parler.

Meuzelin, après ces mots, se pencha vers le nabot qui, lié et garrotté,

n'en avait pas moins les oreilles à même d'avoir entendu ce qu'avait dit

Cardeuc sur l'avenir qu'il lui ménageait.

--Eh! eh! fit le policier, que penses-tu, mon bon Croutot, de

l'affection que te porte ton ami Coupe-et-Tranche?

Puis, s'adressant à Fichet:

--Retire-lui son bâillon, commanda-t-il. Je le crois guéri de l'envie

d'appeler le Marcassin à son aide.

Croutot, à peine put-il parler, se hâta de bégayer en tremblant:

--Je vous livrerai Coupe-et-Tranche.

--Trop tard, nabot, ricana Meuzelin. Tu as attendu, pour nous proposer

ta trahison, que Cardeuc soit vaincu, comme il vient de l'avouer... Que

le diable m'emporte, par exemple, si je devine comment il a pu arriver

là.

Au-dessus d'eux, le dialogue avait continué:

--Faire parler Croutot? reprit Suzanne, ne comprenant pas, le pygmée

a-t-il donc quelque moyen de remettre le général Labor sous notre

puissance?

--Que la peste soit du général qui a tout éventé et qui fait fusiller

mes hommes! En ce moment, la troupe occupe ma métairie et m'empêche d'y

aller rien prendre des sommes que j'y avais enfouies... Le plus vite que

j'aurai quitté le pays sera le meilleur pour moi... Mais le quitter les

mains vides! Tonnerre de Dieu!

--Croutot pouvait-il donc te faire rentrer dans l'argent caché à la

métairie?

--Non! Mais il pouvait me dédommager au centuple de ce que je viens de

perdre... Par lui, d'un seul coup, je m'emparerais d'un butin que vingt

années de pillage n'auraient su me donner.

Et, d'une voix étranglée par la fureur et la cupidité déçue:

--Par Croutot, j'avais des millions.

Alors, s'adressant à un tiers qui, jusqu'à ce moment, était demeuré

muet, il demanda:

--N'est-ce pas, Notaire?

--Oui, des millions, appuya la voix de Taugencel.

--Des millions! répéta avidement la courtisane. Où sont-ils donc?

--Dans ce souterrain.

--Cachés par Croutot?

--Non, mais enfouis par madame la comtesse de Biéleuze, qui les avait

reçus en dépôt du notaire Aubert pour les rendre plus tard à leurs

propriétaires légitimes. Il y a huit ans que la comtesse est morte

subitement... Donc, les millions ne peuvent avoir été déplacés.

--Et Croutot est convaincu qu'ils sont cachés ici? insista Suzanne qui

se voyait déjà admise au partage du trésor déterré.

--Oui, fit Taugencel, et moi aussi. Madame de Biéleuze, surprise par la

mort dans une auberge de Laval, n'a pas eu le temps de compléter sa

confidence à celui qu'un hasard avait fait le témoin de son agonie...

Elle n'a pu que prononcer quelques mots et remettre un portefeuille à ce

témoin... C'est Croutot qui, plus tard, en faisant causer cet homme, a

su deviner ce que n'avait pu comprendre ce franc imbécile.

Fil-à-Beurre se pencha vers Pitard et lui souffla:

--Franc imbécile! ce compliment m'a tout l'air d'être à votre adresse.

--À imbécile, imbécile et demi, riposta l'ogre en souriant.

Et il secoua la tête en murmurant:

--Ah! ouiche! les millions. Cherchez-les donc, mes finauds!

Cependant la courtisane avait continué d'interroger le Notaire.

--Ainsi Croutot a tout deviné?

--Beaucoup aidé par moi, qui devais partager avec lui, répondit

Taugencel. Il s'était chargé de découvrir l'endroit du dépôt en ce

souterrain, et voici huit ans que, prétend-t-il toujours, il le cherche

sans pouvoir en trouver la trace... À coup sûr, il a mis la main dessus;

mais il n'en souffle mot pour éviter le partage.

Suzanne avait réfléchi.

--Peut-être Croutot dit-il la vérité, avança-t-elle, car comment

pourrait-il se faire que madame de Biéleuze eût caché les millions dans

les souterrains d'un château qui appartenait au marquis de la Brivière?

--Par une excellente raison, dit en ricanant le Notaire. Madame de

Biéleuze, restée veuve avec un fils, était devenue la maîtresse du

marquis de la Brivière dont elle eut une fille appelée Julie.

En entendant le Notaire révéler que la comtesse de Biéleuze avait été la

maîtresse du marquis de la Brivière, Pitard avait éprouvé un soubresaut

de surprise.

--Est-ce que le vieux gredin a découvert le secret? murmura-t-il assez

haut pour être entendu du policier, son voisin.

--Quel secret? souffla Meuzelin.

--Celui de la dalle à bascule par laquelle nous sommes entrés et

celui...

Mais avant qu'il pût achever, il fut interrompu par le bruit de pas

nombreux. C'étaient les hommes de Coupe-et-Tranche qui, après avoir

parcouru tous les circuits du souterrain à la recherche de Croutot,

venaient annoncer l'inutilité de leurs perquisitions.

--D'abord, étais-tu bien certain que le nabot fût entré dans le

souterrain? demanda Suzanne à Cardeuc.

--C'est le Beau-François qui me l'a appris.

--Ah bah! fit le Notaire avec surprise, le Beau-François et toi, vous

êtes donc maintenant devenus une paire d'amis?

--Au moment de l'attaque de Labor, le danger commun nous a réconciliés,

prononça le métayer.

Tout ce qui se disait en haut était du neuf pour le policier et ses

amis. Comment le général avait-il enfin vu clair et avait-il eu raison

des bandits, à ce point que Coupe-et-Tranche et sa bande, réduite à une

dizaine d'hommes, en étaient réduits à se cacher pendant qu'on fusillait

leurs camarades faits prisonniers?

Alors, puisqu'ils n'avaient plus rien à craindre des Chauffeurs, ils

pouvaient donc quitter leur retraite pour aller retrouver le général

Labor qui, enfin éclairé sur leur compte, les accueillerait à bras

ouverts.

Ce fut ce que comprit l'ogre Pitard, qui fit à Meuzelin cette

proposition:

--S'il vous plaît que nous nous en allions, je vais vous révéler la

sortie dont je vous ai parlé.

--Et que tu ne voulais nous apprendre qu'à la dernière extrémité, sous

prétexte que c'était le secret d'un autre.

--Oh! le secret d'un autre, répéta tristement Pitard. D'après le peu que

vient de dire ce gredin de Taugencel, je vois que je ne suis pas seul à

le connaître.

--Tu veux parler des amours de madame de Biéleuze et du marquis de la

Brivière?

--Oui. Or, si Taugencel connaît cette liaison, il doit savoir comment

les deux amants se réunissaient et, par conséquent, il n'ignore pas

l'existence de la dalle à bascule... Alors que le marquis était l'amant

de la comtesse, pour sauver la réputation de cette dernière que les

mauvaises langues commençaient à entamer, il fit venir de bien loin des

ouvriers qui, sous les caves du château, creusèrent le caveau où nous

sommes et le relièrent par une galerie à un pavillon rustique, situé

dans le parc mitoyen qui était celui de madame de Biéleuze. Pendant que

les curieux du pays perdaient leur temps à épier les démarches des

amants que, dès ce jour, on ne vit plus se rencontrer, ceux-ci purent

continuer leurs relations, qui durèrent jusqu'au départ du marquis pour

l'émigration.

--Où il s'en alla en laissant à la comtesse cette fille nommée Julie?

appuya le policier.

Il répugnait probablement à Pitard d'en dire plus long sur la comtesse

de Biéleuze, car il rompit les chiens en demandant:

--Partons-nous?

--Bah! fit le policier. On apprend toujours à écouter. Restons encore à

savourer la conversation de nos chenapans de là-haut.

Quand ses hommes étaient venus lui annoncer qu'ils n'avaient pu

retrouver Croutot, Coupe-et-Tranche avait répliqué:

--Alors, les gars, allez attendre à la sortie sur la campagne; mais

n'avancez pas le nez hors du trou si vous tenez à votre peau. Tuez le

temps en prenant un acompte de sommeil, car la nuit prochaine, il faudra

jouer des jambes pour détaler prestement de ce pays où il fait trop

chaud pour nous.

Et quand ses hommes se furent éloignés, le Marcassin, revenu à son

sujet, gronda avec fureur:

--Si nous ne retrouvons pas Croutot, les millions de la Biéleuze nous

échappent!... Mille tonnerres! C'était là pourtant, pour nous, une jolie

fiche de consolation!!!

--Oui, à ce prix, nous aurions gaiement oublié nos quilles abattues par

les ruades du général, approuva Taugencel d'un ton plein du plus sincère

regret.

À la pensée de ces millions auxquels, faute de Croutot, il lui fallait

renoncer, Cardeuc fut secoué par une rage bleue:

--Oh! si je le tenais, le crapaud! grinça-t-il. J'arracherais sa chair

par lambeaux pour lui faire livrer le trésor.

--Par malheur, on ne le tient pas, gémit piteusement le patriarche qui

secoua sa tête vénérable.

--Comment n'est-il plus dans le souterrain? grinça le métayer exaspéré.

Ce à quoi, Suzanne, croyant à une naïveté de sa part, répondit

railleusement:

--Mais parce qu'il en est sorti.

--Impossible! Le Beau-François m'a dit l'avoir laissé lié de tous ses

membres et bâillonné.

--Il aura su se débarrasser de ses liens et il a décampé, reprit la

courtisane qui, ne tenant pas pour le merveilleux, allait au plus

simple.

--Il a décampé! répéta Cardeuc en gouaillant; alors il n'aura pas été

loin. Le Beau-François le guette à la sortie pour l'étrangler et le

général Labor le fait chercher partout pour qu'on le fusille.

Si quelqu'un, de tous les écouteurs du caveau, avait été ému par cette

phrase, c'était, à coup sûr, le nabot dont on entendit les dents claquer

d'épouvante.

Aussi Fil-à-Beurre, en guise de consolation et de conseil,

s'empressa-t-il de lui dire amicalement:

--L'un veut vous arracher la chair par lambeaux, l'autre désire vous

étrangler, un troisième demande à vous voir fusiller. Moi, si j'étais à

votre place, j'irais me noyer afin de ne pas faire de jaloux.

«On ne peut contenter tout le monde et son père», dit un proverbe que

Croutot, paraît-il, n'avait observé d'aucune manière puisqu'il n'avait

contenté personne. La preuve en était que chacun voulait le happer pour

lui faire un mauvais parti.

Ce fut Suzanne qui, en se raillant, revint sur le compte de l'avorton.

Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc · 第 16 / 21 段