Car la phrase du membre de la Convention venait de m'apporter la clef du

secret qui avait lié la comtesse de Biéleuze au tabellion guillottiné.

En une seconde, le jour s'était fait dans mon esprit et, alors, bien

claires, bien compréhensibles, étaient devenues pour moi ces

instructions données par la comtesse mourante, qui, tout à l'heure

encore étaient inintelligibles.

--Je te jure que, dans les papiers de mon prédécesseur Aubert, que j'ai

lus un à un et jusqu'au dernier mot, il n'existe rien qui atteste un

dépôt de plusieurs millions dans l'étude, affirma vivement Taugencel.

--À d'autres! fit d'un ton sec le conventionnel. Aubert faisait les

placements d'un tas d'aristocrates qui lui ont laissé leurs écus en

partant pour l'émigration. Qu'est devenu cet argent? C'était à toi de le

découvrir pour le compte de la Nation. On t'en a averti en te donnant

l'étude.

--À défaut d'une seule ligne d'écriture qui m'indiquât où je trouverais

ce trésor, j'ai fouillé toute la maison et fouillé les caves. J'en suis

arrivé à croire que ces millions n'existent pas, débita le tabellion de

la voix désolée d'un homme qui s'afflige qu'on lui ait donne à chercher

un merle blanc.

Mais le conventionnel ne se payait pas de raisons pareilles. Tout

ironique, il répliqua:

--Ah! vraiment, tu en es arrivé à croire! Eh bien, mon bonhomme, je

t'engage à changer de croyance avant la fin du mois, que je t'accorde!

car au terme du délai, si tu n'as pas trouvé le magot, je te jure que je

te ferai guillotiner.

Taugencel protesta en désespéré.

--Oui, oui, répéta-t-il en geignant, oui, je le soutiens: quand Aubert a

été arrêté, il ne possédait pas un sou de ces prétendus millions.

--Ça, c'est possible, accorda le conventionnel. Aubert était un malin.

Prévoyant son sort, il a eu la même prudence que ceux de ses confrères

qui, comme lui, ont passé sous le rasoir national. Il s'était avisé de

confier son magot à un sous-détenteur.

Taugencel souleva une objection:

--Qui sait, dit-il, si Aubert, avant d'être arrêté, n'avait pas eu le

moyen et le temps de faire sortir l'argent de France et de l'envoyer aux

émigrés à qui il appartenait.

--Aubert n'a rien fait sortir de France. Il a tout remis à une personne

de confiance, affirma le membre de la Convention, qui me sembla

s'impatienter un peu des si et des mais de Taugencel.

Ce dernier avait beau protester de toutes ses forces, ce qu'il disait

sonnait faux à mon oreille. J'avais la conviction, comme l'avait dit le

représentant de la Convention, qu'il trichait. Certes oui, il était

désolé de n'avoir pu dénicher les écus, mais c'était parce que, malgré

le danger qu'il courait à jouer le coup, il les aurait tout bonnement

gardés.

--J'en suis pour ce que j'ai dit, reprit-il, Aubert avait déjà fait

sortir l'argent de France.

--Et moi je te soutiens qu'il y a un sous-détenteur.

--Rien ne le prouve.

--Si, une preuve existe. Aubert à été condamné pour connivence avec

l'étranger à la suite d'une de ses correspondances qu'on a interceptée.

Dans le paquet se trouvait une lettre adressée à certain duc de Valmois,

contenant cette phrase: «J'ai pris mes précautions pour mettre tout hors

de la portée de griffes trop rapaces. Si je ne suis plus là quand vous

rentrerez en France, votre bien vous sera remis par la personne en qui

j'ai mis ma confiance entière.» Voilà ce qu'avait écrit Aubert. C'est

cette phrase, dont il a refusé l'explication, qui lui a valu l'échafaud.

Quel est ce tiers? Où se trouve-t-il? En quel endroit a-t-il caché les

millions? C'est ce que je te donne à avoir trouvé dans un mois.

Cela dit, le conventionnel fendit l'air du coupant de sa main, en

ajoutant:

--Ou sinon, psssit!

Le «psssit!» était si éloquent que je vis frissonner le notaire.

Le représentant s'était retourné vers Croutot qui, pendant le dialogue

précédent, s'était tenu le nez dans son assiette.

--Écoute bien, toi, l'ange gardien, dit-il. Quand on a suspecté

Taugencel de n'être pas franc du collier, on t'a attaché à sa personne.

--Crois bien, citoyen représentant, que je surveille, débita le nain

d'un ton à faire croire que le tabellion avait Argus en personne attaché

à ses talons.

Mais le citoyen représentant éclata de rire, et reprit d'une voix

railleuse:

--Tu surveilles! dis-tu, moucheron... Oui, mais de la manière dont

surveille un voleur pendant que son camarade crochette une porte.

Vilaine besogne, mon drôle, que je t'engage à ne pas continuer. À

vouloir fourrer la tête dans le même bonnet que Taugencel, on ne te la

laissera pas le temps de la retirer le jour où on lui fauchera le cou,

et tu profiteras de l'occasion.

Et il répéta son geste de main et son Pssit!

En plus qu'il avait la plaisanterie sinistre, il n'en était pas avare,

car il m'en offrit ma part:

--Toi, le provincial, attends encore à Paris un mois et tu pourras

emporter la tête de ton frère dans ta malle.

Là-dessus, il se leva de table.

--Comment, tu n'achèves pas de dîner! s'écria Taugencel, avec une

surprise qui semblait navrée.

Au lieu de répondre, il s'adressa à moi.

--Veux-tu un bon conseil! me demanda-t-il d'un ton un peu moins bourru.

Crois-moi, ne reste pas où tu n'as que faire... Détale d'ici au plus

vite; laisse ces deux cadets-là méditer en paix ce que je viens de leur

annoncer.

Sans me laisser le temps de dire un mot, il me fit passer devant lui

dans l'antichambre et, au moment de franchir le seuil de la salle à

manger, il se retourna pour dire aux deux hommes qui le reconduisaient

obséquieusement:

--Toi, notaire, trouve le dépositaire. Toi, l'ange gardien, file

droit... Vous êtes avertis. J'aurai l'oeil sur vous. La Convention m'a

délégué ce soin.

Et sans se soucier d'être accompagné plus loin par eux, il leur referma

sur le nez la porte de la salle à manger.

Quand nous arrivâmes dans la rue, le conventionnel me regarda dans les

yeux:

--Tu n'es pas plus le frère de Croutot que mes bottes, me dit-il sous le

nez. N'oublie pas mon conseil: Évite bien de retourner là!

Je revins à mon auberge de l'_Âne-d'Or_ où je me remis à lire les

lettres contenues dans le petit portefeuille qui me venait de la

comtesse de Biéleuze. Maintenant que j'avais connaissance des millions

que défunt Aubert avait fait disparaître, ces lettres, toutes écrites à

mots couverts dont il fallait avoir la clef, me semblaient claires et

compréhensibles sous leur sens mystérieux.

C'était madame de Biéleuze qui était la dépositaire de ces millions dont

il n'était plus trouvé trace dans l'étude d'Aubert par son successeur

Taugencel.

Et, ce trésor, je savais où le retrouver, car je n'avais qu'à me

souvenir de deux des phrases murmurées par la comtesse soupirante:

«Pavillon rustique!... Enfoui là!» avait-elle dit.

Venant d'apprendre qu'Aubert avait été exécuté, et sentant qu'elle-même

allait mourir, elle avait voulu que ces millions fussent connus de

quelqu'un qui, plus tard, pût les rendre à leurs propriétaires

légitimes. Voilà pourquoi, avant de me faire ces confidences, que la

souffrance de l'approche de la mort avait rendues si brèves, madame de

Biéleuze avait balbutié:

--Fasse le ciel que vous soyez un honnête homme!

J'en étais là de mes réflexions, quand on frappa à la porte de ma

chambre. Je crus que c'était quelque garçon de l'auberge et je criai

d'entrer.

Alors je vis apparaître Croutot dont, immédiatement, le regard s'arrêta

sur le portefeuille de la comtesse que je tenais encore à la main.

Le regard de Croutot sur ce portefeuille, dont le cuir portait le blason

des Biéleuze, n'eut que la durée de l'éclair, mais je l'aperçus et,

involontairement, je me sentis inquiet. Je me hâtai de faire disparaître

le portefeuille dans ma poche, en regardant s'approcher le petit homme.

--Je viens vous chercher, me dit-il en souriant.

--Pourquoi?

--Pour achever notre soirée au théâtre de la Cité, où le notaire et moi

nous avions décidé de vous conduire après notre dîner si

malencontreusement troublé par ce matamore que vous avez vu.

--Euh! euh! matamore! fis-je en raillant cette épithète, donnée derrière

son dos, à celui qui, de face, l'avait fait si fort trembler.

Il eut un air d'étonnement:

--Vrai! dit-il, vous avez pris au sérieux les menaces de cet homme qui

vise à l'important personnage, quand il n'a aucune autorité?... Une

vraie mouche du coche qui me fait hausser les épaules de pitié.

--Alors, pourquoi donc ne les avez-vous pas haussées les épaules à son

arrivée, au lieu de me supplier, tout pâle et la voix tremblante, de

passer pour votre frère?

Croutot laissa tomber mon observation en s'empressant de reprendre d'un

ton convaincu:

--On se soucie peu des menaces quand, comme moi, on accomplit

strictement son devoir.

--Êtes-vous bien certain, Croutot, de faire strictement votre devoir?

demandai-je en riant d'un aplomb pareil.

--Je ne crois pas avoir été une minute, une seule minute en faute,

affirma-t-il.

À cette réponse, je promenai mon regard autour de la chambre, puis sous

les meubles.

--Que cherchez-vous donc? me demanda-t-il avec surprise.

--Parbleu! je cherche le notaire que vous commande de ne jamais quitter

d'un pas, ce même devoir qui, dites-vous, ne vous a pas trouvé une seule

minute en faute.

Croutot demeura un peu ahuri, mais reprenant vite son assurance, il

riposta d'une voix amicalement grondeuse:

--Oui, j'ai laissé Taugencel chez lui. Mais est-ce bien à un ami de me

reprocher une peccadille dont il est la cause première, puisque je ne

suis venu que pour vous faire achever votre soirée au théâtre?

J'affectai la plus grave inquiétude, en répliquant d'un ton alarmé:

--Songez-y donc, Croutot, si, pendant votre absence, le tabellion allait

faire disparaître les millions dont votre consigne est d'empêcher le

départ?

--Oh! les millions! lâcha-t-il en haussant les épaules avec dédain.

--Est-ce que vous ne croyez pas du tout à leur existence, Croutot?

--Si, parfaitement.

--Eh bien, alors?

--Mais je suis convaincu qu'il y a déjà belle lurette qu'ils se sont

envolés de l'étude. Quand Aubert a été arrêté, il avait lâché ses

oiseaux.

--Où ont-ils bien pu aller?

Croutot, involontairement, jeta un regard sur la poche où j'avais placé

le portefeuille de madame de Biéleuze, puis il répondit:

--Je l'ignore.

--Et, comme l'a affirmé Taugencel, en dînant, au membre de la

Convention, rien, dans la visite des papiers de l'étude, n'a mis sur la

trace du secret d'Aubert?

--Rien! prononça Croutot d'un ton qu'il affectait de rendre indifférent.

Un instant, nous avons cru pourtant avoir flairé la piste à propos d'un

nom... ou plutôt, un prénom de femme.

--Lequel?

--Julie.

En prononçant ce prénom, Croutot avait plongé son regard dans mes yeux

comme s'il y cherchait l'indice d'une émotion subite.

--Est-ce que le misérable se doute de quelque chose? me demandai-je en

imposant à mon visage un air d'indifférence.

* * * * *

Pitard, à cet endroit de son récit, fut interrompu par Meuzelin qui

l'arrêta d'un geste de main en disant:

--Écoutez donc!

Tous tendirent l'oreille. Des coups très sourds, très affaiblis

arrivaient dans les profondeurs du souterrain.

--On dirait des détonations de fusil. On se bat donc là-haut! avança

Fil-à-Beurre.

--Est-ce que la bande du Beau-François, que nous avons laissée maîtresse

des lieux, aurait maille à partir avec celle de Coupe-et-Tranche,

arrivée plus tard au pillage du château dégarni de troupes, supposa

Meuzelin.

--Si j'allais aux nouvelles? proposa Barnabé.

--Tu te perdrais dans les méandres du souterrain. Mieux vaudrait y

envoyer Pitard qui les connaît à s'y retrouver sans lumière, objecta le

policier.

--Accepté, prononça l'ogre sans hésiter. Dès qu'il se fut levé de terre,

il dit:

--Il faut reficeler Croutot.

--Pourquoi? il se tient pourtant bien sage, fit Barnabé, plaidant pour

le prisonnier.

Le fait était que Croutot, pendant le récit de Pitard, avait été d'une

conduite exemplaire. Il n'avait ni plus parlé, ni plus bougé qu'une

statue. Guéri du besoin d'interrompre par Fichet, qui avait promis de

«lui intercaler Bec-Fin _fils_ dedans son individualité», l'avorton

était demeuré aussi impassible que s'il n'eût pas été un des héros de

l'histoire du pique-assiette.

Seulement, alors que les autres écoutaient, lui n'avait cessé d'étudier

des yeux la partie des murailles et de la voûte du caveau que la lueur

des deux bougies faisaient sortir de l'obscurité.

Et son regard avait brillé d'une joie vive quand Barnabé avait proposé

d'aller aux nouvelles; car, en sortant du caveau, l'échalas allait lui

apprendre un mystère qui l'intriguait depuis qu'à l'arrivée dans leur

retraite, on lui avait dégagé la tête de l'étoffe qui l'entourait.

--Il faut reficeler Croutot, répéta Pitard en insistant.

--Soit! accorda Meuzelin qui fit signe à Lambert et Fichet de procéder à

l'opération.

L'oeil toujours joyeux, l'avorton se laissa faire sans mot dire et sans

opposer la plus faible résistance.

--Que vous pouvez avoir la superbité de vous congratuler qu'un roi il ne

serait pas plus mieux dans sa ligature, lui débita Fichet après avoir

serré son dernier noeud.

Sitôt le nain rattaché, Pitard demanda:

--Vous avez des briquets?

--Oui, dirent Meuzelin, l'échalas et les deux soldats qui, croyant à un

emprunt, portèrent chacun la main à sa poche pour offrir l'instrument

demandé.

--Non, non, gardez... Vous allez comprendre le but de ma question, dit

vivement Pitard.

Sur ce, il se baissa et souffla les deux bougies qui éclairaient les

compagnons. Alors, dans la profonde obscurité survenue, il ajouta:

--Il est inutile que Croutot sache comment on sort de ce caveau et on y

rentre... et c'est pourquoi je vous prie de ne pas rallumer avant mon

retour.

L'ogre avait deviné juste. Ce qui avait rendu Croutot joyeux, c'était

d'apprendre la façon de pénétrer dans le caveau où ne se découvrait

aucune issue.

Telle fut sa rage d'être dans l'impossibilité de rien savoir, que

l'avorton ne put retenir un grondement sourd qui, aussitôt, lui fit

demander par Fichet:

--Que c'est des araignées qu'elles folâtrent sur votre figure? Disez-le

sans timidité, et avec le coupant de Bec-Fin _fils_, je me chargerai de

vous les hacher de dessus la peau, nonobstant que l'obscurité elle

manque de clarté.

Cette offre, qui sonnait comme une menace sérieuse, ne tenta nullement

Croutot. Il se tint muet et immobile.

Il y eut un silence pendant lequel on entendit le craquement d'un

ressort qui jouait, puis Pitard prononça dans l'ombre, à peu de

distance:

--À bientôt.

Quelque trappe devait être ouverte qui laissait arriver plus distincts

les bruits extérieurs.

--Ce sont certainement des coups de fusil, dit l'échalas en

reconnaissant, bien incontestables, les détonations qui crépitaient

rapides et nombreuses.

--Pitard! fit vivement le policier pour arrêter celui qui allait

s'éloigner.

--Qu'est-ce? demanda l'ogre.

--Assurez-vous donc, en partant, si l'appât est toujours à l'hameçon?

recommanda Meuzelin en riant.

À cette phrase énigmatique, Pitard répondit:

--Soyez tranquille, il est solidement fixé. Sitôt le ressort fermé, le

piège se retrouvera tendu.

--Très bien! approuva Meuzelin sans plus insister.

Un nouveau craquement du ressort qui, cette fois, se refermait, annonça

que le pique-assiette était sorti du caveau.

On aurait pu rallumer les bougies, mais c'était s'exposer, si l'absent

rentrait en pleine lumière, à apprendre à Croutot le secret de l'issue

du caveau. Mieux valait donc, comme l'avait recommandé Pitard attendre

son retour pour jouer du briquet.

--Que la noirceur de l'obscurité ténébreuse elle ne surexcite pas à des

colloques, avança Fichet au bout de quelques instants de silence.

--Alors, citoyen Fichet, contez-nous vos amours, proposa Barnabé.

Fichet était un homme de moeurs sévères qui répondit:

--Que les amours, sans que je crachasse dessus, je les succède à

d'autres qu'ils s'en délectent le tempérament avec le sexe enchanteur.

Tant il est vrai qu'une idée en amène une autre, Fil-à-Beurre, au lieu

de persister dans son idée de faire chanter ses amours à Fichet, s'écria

vivement:

--Est-ce que ce ne serait pas le véritable quart d'heure pour demander à

Croutot pourquoi et comment nous l'avons trouvé à la place du

Beau-François, notre prisonnier?... Allons! citoyen Croutot, jouez de la

langue. Nous sommes tout oreilles.

L'avorton refusa de jouer de la langue.

Alors, à défaut de langue, il joua du gosier en poussant, tout à coup,

un cri de douleur.

--Fichet, que viens-tu donc de lui faire? demanda Meuzelin, suspectant

le soldat d'être pour quelque chose dans ce cri.

--Que j'ai l'innocence de ne pas lui avoir insufflé la moindre fichaise.

Que c'est lui, au contraire, qu'il a eu la méchanceté de vouloir, avec

sa fesse, casser la pointe de Bec-Fin _fils_, déclara Fichet, qui était

beaucoup trop modeste pour se faire gloriole de son idée d'éveiller

l'éloquence de Croutot en lui lardant le derrière.

Cette façon d'encourager, chez Croutot, la soif des confidences,

n'obtint pas l'assentiment de Meuzelin.

--Laisse-le en paix, Fichet, ordonna-t-il.

Puis, s'adressant au nain:

--Tu refuses positivement de nous dire comment il s'est fait que nous

t'avons trouvé à la place du Beau-François? demanda-t-il d'un ton sec.

Prends garde à toi, mon drôle; j'en sais au moins autant, si ce n'est

plus, que Pitard sur ton passé... car j'ai connu Césarine Faublin, celle

qu'on avait surnommée la Saute.

--La Saute, répéta Croutot dont on entendit trembler la voix.

--Oui, celle qui fut ta complice dans la mort de la pauvre Julie, dont

la justice ne t'a pas encore demandé compte, continua Meuzelin.

Il parut que dès qu'on le menaçait de le mettre en présence de la

justice, l'avenir, pour Croutot, ne se teignait pas positivement en

rose, car il répondit enfin:

--Je parlerai; mais à une condition que je dirai à Pitard.

--Attendons alors son retour, concéda le policier.

--Et vous n'avez plus à l'attendre, prononça en ce moment une voix qui

n'était autre que celle du pique-assiette, revenu sans qu'on y eût pris

attention.

Puis on entendit claquer le ressort de cette ouverture secrète qu'aurait

tant voulu connaître le nabot.

--Alors, nous pouvons rallumer les bougies? demanda Barnabé.

--Oui, fit Pitard.

Puis, d'une voix prudente:

--Mais, chut! fit-il, écoutez plutôt.

En effet, la sonorité du souterrain leur apportait le bruit de pas

pressés et nombreux.

--Qu'est-ce? demanda Meuzelin.

--Par une entrée, qui ouvre sur la campagne, une troupe de gens a

pénétré dans le souterrain.

--Quels gens?

--Je l'ignore. Peu s'en est fallu que le passage me fût barré lorsque je

revenais vers vous. Ils allaient tourner l'angle d'une galerie quand la

lumière dont ils s'éclairaient m'a révélé leur approche. Je n'ai eu que

tout juste le temps de faire jouer le ressort et de rentrer.

--Peuvent-ils découvrir notre retraite? souffla Meuzelin, imitant l'ogre

qui avait parlé à voix basse.

--Ils passeront vingt fois à côté de notre cachette sans soupçonner son

existence.

Et, riant, Pitard ajouta:

--Demandez plutôt à ce cher Croutot qui, dans les nombreuses recherches

qu'il a faites en ce labyrinthe, n'a jamais pu arriver à la trouver...

et cependant c'était la seule chose qu'il cherchait... N'est-ce pas,

Croutot?

Mais ledit avorton qui, tout à l'heure, moyennant condition, semblait

disposé à parler, devait être revenu sur sa détermination, car il garda

le silence.

L'oreille tendue, il écoutait le bruit des pas qui s'entendaient

au-dessus de sa tête et sans doute qu'ils lui apportaient une

révélation, car il se dit:

--Nous sommes donc plus bas que les galeries?

--Chut! chut! répéta Pitard tout bas au policier, s'il leur est

impossible de nous découvrir, ils peuvent tout au moins nous entendre.

--À charge de revanche, pensa Meuzelin qui, pour ne pas donner l'alarme

à ses compagnons, souffla dans l'oreille du pique-assiette:

--Courons-nous un danger sérieux?

--Oui, si nous étions pour rester ici.

--Malgré l'envahissement des galeries, pouvez-vous donc nous faire

sortir d'ici?

--Avez-vous oublié que je vous ai dit, avant de vous conduire en ce

caveau, qu'il possède une sortie particulière?

--Alors, filons tout de suite, proposa le policier.

--Non. Il faut attendre la nuit comme nous en étions convenu.

--Parce que?

--Parce que, dans l'excursion que je viens de faire, le danger s'est

révélé plus terrible pour vous que jamais.

Ce disant, Pitard avait tourné les yeux vers Croutot. Il vit une sorte

de joie briller dans le regard du nabot, qui écoutait toujours

attentivement les allées et venues de ceux qui, au-dessus de lui,

parcouraient les galeries. Dans ce regard, l'ogre crut deviner une

pensée secrète du nain, car, tout aussitôt, il murmura au policier:

--Vite! vite! bâillonnez Croutot... Le misérable, j'en suis certain, va

se mettre à crier.

Meuzelin se pencha à l'oreille de Fichet et lui souffla l'ordre.

Le pygmée avait encore les yeux tournés vers la voûte, quand il sentit

les deux mains de Fichet se nouer autour de son cou avec une telle force

qu'il en fut presque étranglé. Pour retrouver un peu de sa respiration,

il ouvrit une bouche énorme dans laquelle Meuzelin tamponna son

mouchoir.

--Que s'il vous plaît de n'être pas identique à une bûche pour

l'immobilité, je vous délivrerai de l'existence jusqu'à le terme de vos

jours, lui annonça Fichet qui, d'un revers de la main, l'étendit,

d'assis qu'il était sur le sol, couché tout de son long.

La précaution demandée par Pitard n'était, à coup sûr, pas inutile, car,

à peine le nabot était-il dans l'impossibilité de crier, qu'on entendit,

dans la galerie supérieure, une voix qui disait:

--Mes enfants, il s'agit de retrouver le moucheron qui s'appelle

Croutot.

XII

Avant qu'il soit dit quelle était cette voix qui, en ordonnant de

rechercher Croutot, se faisait entendre au-dessus de leurs têtes aux

compagnons réfugiés dans la retraite où les avait conduits Pitard, il

est utile de savoir comment ils y étaient entrés.

Comme on le sait, Barnabé portant le nain sur son dos, Lambert et Fichet

munis des masses de provisions, Meuzelin et Vasseur chargés des armes,

avaient pris la file derrière Pitard qui s'éclairait d'une bougie. Au

bout d'une centaine de pas à travers les nombreux circuits du dédale,

dans lesquels Pitard s'était engagé sans la moindre hésitation, il

s'était arrêté devant la porte d'un caveau latéral.

--Comment cette porte est-elle fermée? s'était demandé tout haut l'ogre,

fort étonné à la vue de la porte plaquée en ses feuillures.

--Ne l'est-elle pas d'habitude? avait demandé Vasseur.

--Pas plus que celles des autres caveaux qui, n'étant utilisés à rien,

restent béants. Il faut que quelqu'un soit venu ici qui ait eu à cacher

quelque chose dans ce caveau.

La fermeture, du reste, n'offrait aucune difficulté à vaincre. Elle

consistait en un lourd verrou qu'il suffisait de tirer de sa gâche. Au

moment d'y porter la main, Pitard s'arrêta.

--Oh! oh! fit-il étonné.

Et, au lieu d'ouvrir, il se retourna en disant à Fil-à-Beurre qui le

suivait immédiatement, chargé de Croutot.

--M'est avis qu'il faudrait, par prudence, mettre l'avorton à l'écart.

--Par prudence? avait répondu Fil-à-Beurre surpris. En quoi le bonhomme

est-il dangereux? Avec ses liens et sa tête enveloppée, il ne peut

remuer ni voir.

--Oui, mais il peut entendre.

Sur cette observation, on avait rebroussé chemin jusqu'à l'entrée d'un

autre des nombreux caveaux ouvrant sur les galeries. Barnabé y avait

déposé son fardeau et avait fermé et verrouillé la porte en disant:

--Faites un petit somme, aimable Croutot.

Le nain pouvait si bien entendre qu'il n'avait pas perdu un mot de cette

détermination de le mettre à l'écart. Seulement, il avait pris ce «à

l'écart» dans son plus terrible sens. Au bruit du verrou qui se

refermait sur lui, il se crut abandonné à tout jamais dans cette espèce

de tombe et, de terreur, il s'évanouit.

Cependant, Pitard et les autres avaient regagné la porte du premier

caveau.

--Pourquoi, avant d'ouvrir, cette hésitation qui vous a fait éloigner

l'avorton? avait demandé Vasseur à l'ogre, comme ils arrivaient au but.

--Parce qu'il m'a paru inutile que Croutot sût que quelqu'un est enfermé

dans ce caveau, annonça Pitard.

Comme tous s'étonnaient de son dire, il leur imposa silence d'un geste

de main en ajoutant:

Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc · 第 15 / 21 段