céda à ma poussée.
Une main posée sur son coeur qui allait se rompre, la comtesse, à demi
déshabillée, se tenait debout, en s'appuyant, de son autre main qui se
crispait au bord d'une table, sur laquelle se voyait un petit
portefeuille gonflé de papiers.
Elle comprit que je venais à son secours et, dans son horrible angoisse,
elle sut encore me sourire.
Je voulais retendre sur son lit, puis appeler à l'aide. Elle me résista
et, de sa voix haletante, hachée, rauque, elle me dit lentement, avec
d'effrayantes pauses, causées par les effroyables élancements du mal.
--Non, personne, personne... Vous seul! Fasse le ciel que vous soyez un
honnête homme... Mon fils sait la vérité pour Julie... Enfoui le tout
pavillon rustique... Ils sont là... aller voir successeur d'Aubert.
La mort ne lui accordait plus que quelques mots à dire dont il fallait
profiter. Elle me montra sur la table le portefeuille plein de papiers.
--Vous lirez et comprendrez tout, bégaya-t-elle.
Elle se redressa, les deux mains sur son coeur.
--Mon fils! ma Julie! souffla-t-elle encore.
Si je ne l'avais soutenue, elle serait tombée. Son coeur venait de se
rompre. Elle était morte.
Je l'étendis sur sa couche.
En revenant à la table, je vis à terre la lettre que la comtesse avait
laissée échapper de sa main.
À coup sûr, c'était cet écrit qui avait tué madame de Biéleuze. Je le
ramassai pour le lire.
Il ne contenait que cette seule ligne:
_Aubert a été guillotiné ce matin._
Et c'était signé: _Un clerc._
Une dernière fois, j'allai tâter les mains de la comtesse. Elles étaient
glacées et nul souffle n'expirait de ses lèvres déjà décolorées.
Madame de Biéleuze était bien morte!
Je pris sur la table le petit portefeuille qu'elle m'avait indiqué; j'y
enfermai la lettre dont la teneur tragique lui avait donné le coup de la
mort et, après un dernier regard sur le cadavre de celle qui, pour ainsi
dire, m'avait nommé son exécuteur testamentaire, je rentrai dans ma
chambre, après avoir pris soin de rajuster, tant bien que mal, la porte
de communication.
Le lendemain, au petit jour, je descendis pour seller mon bidet et
continuer ma route.
Le premier que je rencontrai dans la cour fut l'aubergiste qui, en
m'apercevant, eut un souvenir:
--Ah! à propos! hier soir, quand vous étiez monté à votre chambre,
Garnier, le cocher de la comtesse, m'a chargé, si je vous voyais avant
lui, à votre départ, de vous transmettre une commission qu'il avait
oubliée de vous donner... celle, puisque vous serez arrivé à Paris avant
lui, attendu que sa maîtresse malade voyage à petites journées, d'aller
prévenir son cousin Croutot de sa très prochaine visite... Croutot, vous
rappellerez-vous ce nom?...
--D'autant mieux que je connais l'individu. Un tout petit homme qui est
de Beaupréau, où je l'ai vu traîner la savate avant son départ pour la
capitale... Seulement, Paris est grand. Où le cocher a-t-il dit que je
trouverais son cousin?
--Il ne m'en a pas soufflé mot, avoua l'aubergiste.
Il eut un moment la velléité d'aller réveiller Garnier, mais il se
ravisa:
--Bast! bast! fit-il, partez tout de même. Tant pis pour lui! Hier,
quand il m'a parlé de son cousin, il était déjà si ivre qu'il ne se
souviendrait pas de m'avoir donné la commission.
Trois jours après, j'arrivai à Paris où je descendis rue Salle-au-Comte,
à l'auberge de l'_Âne-d'Or_.
Vous comprenez que j'avais un peu oublié le but premier de mon voyage,
celui de m'informer de la récente invention du tannage des cuirs par les
procédés chimiques qui menaçait mon industrie. Je ne pensais qu'à madame
de Biéleuze et à ses étranges et à peu près inintelligibles dernières
volontés que la mort m'avait empêché de m'expliquer.
La comtesse venait-elle bien à Paris pour le soin de sa santé? Je le
supposais, mais en même temps, j'étais convaincu que son voyage avait un
double but. Elle arrivait aussi pour voir le notaire Aubert à qui la
liait un intérêt mystérieux et de telle importance, qu'elle avait été
frappée à mort par la nouvelle de l'exécution du tabellion.
Le portefeuille, que j'avais consulté, m'avait vaguement éclairé.
Évidemment, un mot m'eût suffi pour deviner tout; mais ce mot me
manquait et il me fallait le chercher.
De ces dernières paroles que la comtesse avait balbutiées en sa crise
suprême, bon nombre se dressaient en énigme devant ma mémoire.
«Mon fils sait tout au sujet de Julie... Le pavillon rustique... Enfoui
là...» Tout cela était de l'hébreu pour moi.
Je savais, par ouï-dire à Beaupréau, que le fils de madame de Biéleuze
habitait Paris où, ajoutait-on, il menait folle vie.--Mais j'ignorais
l'adresse du jeune homme.
Je ne trouvais de bien compréhensible qu'une seule des dernières
recommandations de la morte.
«Allez voir le successeur d'Aubert,» m'avait-elle dit.
Oui, j'étais tout disposé à aller le voir, mais que pourrais-je lui
dire? N'y aurait-il pas imprudence à raconter toutes les circonstances
de la mort de la comtesse? Ne fallait-il pas tout d'abord tâter le
terrain pour m'assurer si ce successeur était au fait du mystère
concernant la comtesse et le précédent propriétaire de l'étude?
Il m'était nécessaire aussi d'inventer un prétexte pour rendre visite au
nouveau tabellion; mais, sur ce point, je ne fus pas longtemps
embarrassé. Les rapports qui avaient existé entre Aubert et la comtesse
me persuadaient que je pouvais m'adresser en meilleur endroit qu'à cette
étude pour avoir l'adresse du jeune vicomte de Biéleuze.
Je m'enquis auprès de mon aubergiste parisien de l'_Âne-d'Or_.
--Oh! oh! fit-il, on leur rend le métier dur aux notaires en ce moment.
Et quand je lui eus nommé Aubert.
--C'est un notaire à trente sous, un nommé Taugencel, qui occupe la
place. Si vous avez affaire en cette étude, vous n'aurez pas loin à
aller: c'est là tout près, à deux pas, dans la rue Françoise,
m'indiqua-t-il.
Je m'y rendis aussitôt.
Quand j'atteignis la maison, un jeune homme, arrêté devant la loge,
écoutait le portier qui était en train de lui dire:
--Inutile de monter, citoyen. Si c'est personnellement au notaire que
vous avez à faire, vous ne le trouverez pas, il est à un inventaire.
En apprenant ainsi par ricochet l'absence du tabellion, j'allais donc me
retirer, quand j'entendis le jeune homme, qui, semblait contrarié du
retard, demander encore, afin de ne pas renouveler une démarche inutile.
--Demain, n'est-ce pas, je puis être sûr de rencontrer Me Taugencel?
--Oui, très sûr.
--À quelle heure la visite de ses clients laisse-t-elle le plus de
chance de le trouver seul dans son cabinet, insista le jeune homme.
Le portier le regarda comme s'il entendait une demande saugrenue, puis
il secoua la tête en disant:
--Me Taugencel n'est jamais seul.
Le questionneur prit cette réponse pour une exagération du zèle du
portier à vanter le tabellion, son locataire. Il eut un sourire en
répliquant:
--Si grande que soit l'affluence de ses clients, j'aime à croire qu'il
est seul quand il dîne.
--Jamais seul! répéta le portier.
Le jeune homme ne voulut pas avoir le dernier mot et il reprit en
raillant:
--Même quand il dort?
--Jamais seul! appuya le portier.
Puis il articula cette laconique explication à l'appui de son dire:
--Attendu que Me Taugencel est soumis à un _ange gardien_.
--Ah! vraiment? fit le questionneur que cette réponse, inintelligible
pour moi, parut convaincre et qui s'en alla sans plus insister.
Après son départ, je demandai au portier, alléguant mon ignorance de
provincial, de m'apprendre ce qu'était un ange gardien. Quand je le sus,
je regagnai mon auberge, fort désappointé en songeant combien ce que
j'avais à dire au notaire n'avait pas besoin de tomber dans l'oreille
d'un tiers.
Je n'avais plus mon libre arbitre. Cette grave et triste mission qui
m'était échue si inopinément m'obsédait. Elle était ma préoccupation de
tous les instants. Il me tardait, d'une façon ou d'une autre, d'en avoir
fini. Bien qu'un pressentiment m'avertît qu'il y avait danger à m'en
remettre trop franchement à ce notaire Taugencel, je n'y pus tenir et,
au bout de deux jours, je repris le chemin de l'étude.
Cette fois, le portier m'assura que je trouverais le patron en son
étude.
En entrant dans l'étude, je pris mon tour d'attente après quelques
clients qui m'avaient précédé. Un à un, avant moi, le notaire devait
leur donner audience dans son cabinet où, en ce moment, il recevait le
premier arrivé.
Comme je venais de m'asseoir, ce premier client sortit du cabinet du
notaire, accompagné par ce dernier qui, traversant l'étude à son côté,
le reconduisit jusqu'à la sortie.
Après avoir fermé la porte derrière le partant, quand le notaire se
retourna, je me sentis plein de confiance à la vue de sa tête
respectable, aux cheveux presque blancs, car il approchait de la
vieillesse.
Mon examen fut interrompu par un incident qui détourna brusquement mon
attention. Derrière le tabellion et le client, était sorti du cabinet
une sorte de nain qui marchait sur les talons de Taugencel. Il s'était
arrêté en même temps qu'eux à la porte, écoutant les adieux; puis,
lorsque le notaire avait rebroussé vers son cabinet, où s'était déjà
installé celui des clients dont c'était le tour, le petit homme avait
aussitôt emboîté le pas au tabellion et, derrière lui, il était rentré
dans le cabinet dont la porte s'était refermée sur eux. Ce fut seulement
à la rentrée dans le cabinet, lorsqu'il referma la porte derrière
Taugencel, que je pus entrevoir son visage.
--C'est Croutot! me dis-je, fort étonné, en reconnaissant le vaurien que
j'avais vu jadis traînant ses allures louches dans les rues de Beaupréau
et pour qui son cousin Garnier, à Laval, m'avait fait transmettre, par
l'aubergiste, la commission de le prévenir de sa prochaine arrivée à
Paris, mais en oubliant de me donner l'adresse du pygmée.
Ainsi donc Croutot était ce qu'on nommait l'ange gardien de Taugencel,
chargé de ne jamais le quitter d'un pas. Il exécutait sa consigne avec
une conscience et une ténacité hors ligne. Dix clients défilèrent avant
moi et, dix fois, je vis le nain escortant le tabellion à chacune de ses
sorties du cabinet. Taugencel n'aurait pas eu le temps de dire: flûte!
sans être entendu par celui que la loi attachait à sa personne.
Enfin mon tour arriva!
Je croyais n'avoir pas été reconnu par le nain qui, à toutes ses allées
et venues par l'étude à la suite du notaire, ne m'avait fait aucun
signe.
Pourtant, à peine fus-je assis dans le cabinet que ce fut lui qui, avant
que Taugencel pût parler, m'adressa la parole:
--Comment va le citoyen Pitard?
Alors il me montra le notaire, en ajoutant d'une voix qui semblait peser
sur les mots:
--Le citoyen est établi à Beaupréau.
--À Beaupréau! répéta Taugencel avec une sorte de vivacité qui m'étonna
à ce point que je me retournai vers Croutot pour lui demander, du
regard, compte de cette intonation étrange.
Mon mouvement avait été si rapide que je surpris un clignement d'oeil
par lequel Croutot rappelait le tabellion à la prudence.
Il est des circonstances, dit-on, où un rien vous met sur le qui-vive.
Il en fut ainsi pour moi qui, en une seconde, fus éclairé par une
remarque soudaine.
Il aurait dû arriver que Taugencel, irrité par cet espion qui, de jour
et de nuit, était attaché à sa vie, eût pour lui une haine sourde qui
lui rendît sa présence odieuse. Pas du tout! Rien qu'à ce clin d'oeil de
Croutot, ma méfiance me les montra s'entendant comme deux larrons en
foire.
Tout à l'heure, j'avais été, de prime abord, séduit par l'air vénérable
de Taugencel. À présent, que la prudence aiguisait mon observation, je
relevai son air faux et ses yeux rusés.
--En quoi puis-je vous être utile, citoyen Pitard? me demanda-t-il d'un
air doucereux.
Je trouvai immédiatement mon thème.
--Je viens pour vous demander une adresse.
--Tout à votre service, si je connais la personne que vous cherchez. De
qui s'agit-il?
--Du vicomte de Biéleuze.
Rien qu'à sa physionomie, je devinai que Taugencel allait me donner
cette adresse sans aucune difficulté. Mais, au moment de parler, son
regard rencontra Croutot. Le petit homme dut lui adresser quelque signe
imperceptible. Tout aussitôt son visage se fit contrarié et avec un
accent qui s'excusait:
--Je regrette de ne pouvoir vous satisfaire, dit-il; mais la personne en
question m'est complètement inconnue.
Je me levai en disant:
--J'en serai quitte alors pour ne pas remplir ma commission.
--Ah! fit-il, avec hésitation, une commission donnée à Beaupréau sans
doute?
--À Beaupréau même, dis-je en reculant ma chaise pour m'éloigner.
Je voyais bien que mon prompt départ le contrariait et qu'il avait à me
tirer des vers du nez. Il chercha à me retenir, en me demandant:
--Puis-je savoir ce qui vous a incité à croire que vous trouveriez cette
adresse en mon étude?
--La personne qui m'a donné la commission supposait que le vicomte
devait être de vos clients.
Taugencel hésita plus fort cette fois. Il parut se tâter avant de
poursuivre. Enfin, il finit par dire:
--Cette personne, n'est-elle pas sa mère?
J'aurais bien répondu oui, puisqu'on somme c'était la volonté dernière
de madame de Biéleuze qui m'avait fait venir chez le tabellion, mais je
ne sais quel instinct de prudence me retint.
--Je ne connais pas la mère du vicomte de Biéleuze, affirmai-je.
Et je fis un pas vers la porte.
Décidément, le notaire tenait à m'arracher un nom, car il reprit en
insistant:
--Sans doute alors quelque message d'amour?
Je n'avais pu pénétrer le secret de madame de Biéleuze, et je sentais
qu'en ce moment, les questions du notaire tâtaient un terrain qui
m'était inconnu. Ma conviction s'était faite subite et profonde sur
Taugencel. Cet homme était un coquin. J'avais conscience que me fier à
lui serait contraire aux intérêts de la morte. Je répondis donc
sèchement:
--La personne qui veut avoir l'adresse ne m'a pas autorisé à la nommer.
Je me dirigeai vers la porte de sortie.
Ce mouvement me mit en face d'une glace qui me montrait le notaire et
Croutot derrière moi.
J'aperçus le nabot faire au tabellion un geste de main qui l'invitait à
lui céder la parole. Comme j'avançais la main vers le bouton de la
porte, j'entendis Croutot s'écrier:
--Comment, Pitard, vous vous en allez ainsi?
Et quand je me fus retourné, il continua:
--Que maître Taugencel n'ait pu vous procurer l'adresse que vous
cherchez, c'est un malheur. Mais est-ce une raison pour m'en punir? Vous
vous en allez sans me donner une pauvre petite nouvelle de notre ville
de Beaupréau que je n'ai pas vue depuis deux ans... Je suis certain que
j'en aurais pour plus de deux heures à vous questionner sur tous ceux
que j'ai laissés là-bas?
L'idée me vint que j'apprendrais quelque chose par Croutot en le
séparant du notaire.
--Qu'à cela ne tienne, dis-je. Je suis descendu à l'auberge de
l'_Âne-d'Or_; venez, aujourd'hui m'y demander à dîner et nous causerons
tout à l'aise.
--Hélas! impossible! soupira-t-il.
Il me montra le notaire et continua:
--Ignorez-vous que mes fonctions m'interdisent de quitter le citoyen
Taugencel d'une semelle et pendant une seconde? Où qu'il aille, il me
faut le suivre.
Il éclata de rire en poursuivant:
--Tenez! Quiconque l'invite à dîner en ville, doit aussi préparer mon
couvert.
C'était me dire indirectement d'inviter Taugencel. Mon but étant de
séparer les deux hommes, je feignis de ne pas comprendre.
--Alors interrogez-moi tout de suite et je vais vous répondre ici même,
proposai-je.
--Et mes clients qui attendent leur tour d'entrer dans mon cabinet,
objecta le notaire en souriant.
--Croutot et moi, nous passerons dans une pièce voisine, avançai-je.
Là-dessus Croutot secoua la tête tristement et répéta:
--Mes fonctions m'interdisent de quitter monsieur d'une semelle.
Je voyais qu'ils me jouaient une comédie et j'en attendais le un mot. Ce
fut Taugencel qui me le donna.
--Je vous propose un moyen, dit-il. Mon ange gardien doit même partager
mes repas. Asseyez-vous aujourd'hui à ma table, citoyen Pitard. En
dînant, vous causerez de Beaupréau.
Immédiatement je devinai le but que visaient les deux renards en me
proposant de m'asseoir à la table du notaire. Ils voulaient me tenir à
l'écart, loin de témoins importuns.
Évidemment ils me croyaient instruit de ce mystère qui concernait le nom
de Biéleuze. En me voyant m'enquérir de l'adresse du fils de la
comtesse, j'avais, sans savoir en quoi, éveillé leurs soupçons, et ils
avaient l'espoir de me soutirer une révélation.
Comme vous le comprenez, leur curiosité irritait la mienne. Dans
l'ignorance où je me trouvais, un mot, un fait, une question suffisait
pour me mettre sur la trace, et je pouvais l'attendre de ces deux hommes
qui, en voulant me faire parler, m'éclaireraient la voie que je
cherchais.
Avec une joie que je me gardai bien de laisser voir, j'acceptai
l'invitation du notaire.
--Je reviendrai donc à l'heure de votre dîner, dis-je à Taugencel, en me
préparant, cette fois sérieusement, à quitter le cabinet.
--Je compte donc sur vous à cinq heures, appuya le notaire.
--À cinq heures, sur le point, je mettrai le pied dans l'étude,
promis-je.
Mon dernier mot lui rappela une recommandation à me faire.
--Non, non, dit-il vivement, n'arrivez pas par l'étude qui, à cette
heure, après le départ des clercs, sera fermée. Vous monterez par le
petit escalier particulier qui dessert mon appartement.
Sur cette recommandation, il m'ouvrit la porte du cabinet, me céda le
pas et, comme il l'avait fait pour les clients qui m'avaient précédé,
m'accompagna jusqu'à la sortie de l'étude. Ainsi que je l'avais déjà vu
pour les autres visiteurs, Croutot marchait aux trousses du tabellion.
Jusqu'à cinq heures, je fus dévoré par l'impatience de me retrouver en
présence de ces compères. Qui savait si, en voulant me sonder,--et ils y
perdraient leur latin puisque j'ignorais tout,--la curiosité ne leur
ferait pas lâcher quelque parole imprudente qui serait pour moi un trait
de lumière?
À l'heure dite, je revins chez le notaire et, comme il me l'avait
recommandé, je pris le petit escalier.
Le tabellion demeurait au second étage.
Comme je sonnais à la porte de l'appartement, j'entendis quelqu'un qui
s'engageait sur l'escalier que je venais de gravir.
La porte, qu'une servante m'ouvrit, détourna mon attention de ce fait
et, tout aussitôt, je fus accaparé par le notaire et Croutot qui, à mon
coup de sonnette, étaient accourus à ma rencontre dans l'antichambre.
--Voici ce qu'on peut appeler un homme exact, s'écria Croutot.
--Et qui mérite qu'on ne fasse pas languir son appétit, ajouta gaiement
Taugencel.
Sur ce, il s'adressa à la servante qui, étonnée de cette chaude
réception, oubliait de refermer la porte d'entrée, qu'elle m'avait
ouverte.
--Sers-nous vite, ma fille, commanda-t-il.
Comme s'ils craignaient que leur proie s'échappât, l'un et l'autre me
prirent le bras, puis, avec un joyeux empressement, ils m'entraînèrent
dans la salle à manger où Croutot me poussa sur un siège, devant un des
trois couverts mis, en me disant:
--On vous a fait préparer un petit repas fin dont vous vous vanterez à
Beaupréau, citoyen Pitard.
--Croutot m'a annoncé que vous étiez un homme d'esprit. Or, comme tous
les gens d'esprit sont gourmands, j'ai commandé mon menu en conséquence,
me lança Taugencel, dont la face jubilait d'une satisfaction énorme.
Par malheur, chaque médaille a son revers. Cette face si contente, je la
vis soudainement se contracter et pâlir de la plus complète façon.
Tout frissonnants, les deux hommes échangèrent un regard plein
d'épouvante.
C'était que, dans l'antichambre, se faisait entendre une voix sonore,
qui demandait à la servante:
--Qu'est-ce qui te prenait donc ma belle, de me refermer la porte sur le
nez? Est-ce que tu ne me voyais pas monter?
--Tu viens pour dîner, citoyen représentant? demanda la servante.
--Oui, et j'aime à croire que j'arrive à temps.
Et, dans le pas lourd qui se dirigea vers la salle à manger, je reconnus
celui que j'avais entendu monter l'escalier derrière moi.
Il ne se passa pas dix secondes avant l'apparition de ce convive; mais
elles suffirent pour que Croutot pût me souffler à l'oreille d'une voix
qui tremblait de peur:
--Dites que vous êtes mon frère!
Costumé de la façon théâtrale alors à la mode, le membre de la
Convention fit son entrée. C'était un homme grand et maigre, au visage
sévère, à l'oeil dur.
Taugencel, domptant sa terreur, s'était élancé vers lui en s'écriant
d'un ton enchanté:
--Ah! que c'est donc aimable à toi, citoyen représentant, d'arriver me
surprendre à pareille heure!... Car tu viens pour dîner, n'est-ce pas?
--Oui, pour dîner et causer, dit le membre de la Convention d'une voix
bourrue.
Et il me sembla que son organe s'accentuait menaçant lorsqu'il ajouta:
--Surtout pour causer.
Alors il m'aperçut. Son regard s'attacha sur moi plein de méfiance et,
sans mot dire, il m'examina. Ma présence à la table du tabellion devait
n'être pas réglementaire, car, dédaignant de s'adresser à moi, il
demanda à Croutot, fort cavalièrement:
--Dis-moi donc un peu, l'ange gardien, ce que ce pierrot-là fiche ici?
--C'est mon frère, déclara le nain. Il est arrivé il y a deux jours de
Beaupréau, notre ville, pour m'apporter des nouvelles de la famille.
Comme mon devoir m'attache à chaque seconde au citoyen Taugencel, je
n'aurais pu causer avec lui, si l'idée ne m'était venue de le faire
dîner à la table de mon surveillé. Pendant que le citoyen notaire mange
sous mes yeux, j'ai cru qu'il m'était permis de bavarder du pays avec
mon frère.
Le conventionnel, il me fut donné d'en juger, n'était pas de ces timides
qui craignent de formuler carrément ce qu'ils ont à dire, car il
répondit tout net:
--Ah! tu es le frère de Croutot, toi, tant mieux! Il n'y a pas de mal à
ce que tu entendes ce que j'ai à dire... quand ce ne serait que pour que
tu puisses faire comprendre à ton frère qu'il est en train de filer un
mauvais coton.
Cela dit bien en face à Croutot, le conventionnel se tourna vers le
notaire en achevant ainsi sa phrase:
--... et d'en faire filer un tout aussi mauvais à certain autre qui
n'est pas loin d'ici.
Tabellion et ange gardien, chacun avait sa part de cet avis qui devait
contenir une sérieuse menace, car tous les deux pâlirent un peu plus.
Ils protestèrent néanmoins:
--J'ai fait mon devoir! affirma Taugencel.
--Pas tant que ça, puisqu'il a fallu te donner un ange gardien, gouailla
le membre de la Convention.
--Pas un instant, je ne me suis relâché de ma surveillance, soutint
Croutot.
Le représentant eut un mauvais rire en répondant:
--Toi, mon bout d'homme, j'ai la conviction que tu triches. On t'a mis
près de Taugencel pour l'empêcher de chiper certain morceau dont il se
régalerait volontiers et je suis persuadé qu'au lieu de lui dire: «Ne
touche pas,» tu lui souffles: «Part à deux!»
Après avoir ainsi rivé le clou de chacun, le conventionnel se résuma en
prononçant d'une voix sèche:
--Bref, vous jouez à vous faire couper le cou dans un mois.
Et, tout lentement, avec son même mauvais rire, il articula:
--Car je ne vous accorde plus qu'un mois pour dénicher les millions
d'Aubert.
En plus de la frayeur que leur inspirait la parole du membre de la
Convention qui m'avait l'air de ne pas plaisanter tous les jours,
j'avais remarqué encore chez Taugencel et Croutot, à mon égard, une
étrange appréhension. Chaque fois que le redoutable conventionnel avait
pris la parole, tous deux m'avaient lancé un regard rapide et anxieux
pour juger de mon attention, comme s'ils redoutaient que, de la bouche
du représentant, sortît une phrase que je ne devais pas entendre.
Quand ce dernier parla des «millions d'Aubert», leurs yeux se tournèrent
involontairement et tout brusquement vers moi, pleins d'une
consternation rageuse.
Il était indubitable pour moi qu'ils eussent payé cher pour qu'il n'eût
pas été question, en ma présence, des millions du prédécesseur de
Taugencel.
Je ne bronchai pas. Quand le conventionnel avait parlé, j'étais en train
de boire. J'achevai de vider mon verre que je reposai sur la table en
faisant claquer ma langue sur mon palais, en homme qui vient d'être
uniquement distrait par le plaisir de déguster un bon vin.
Et, pourtant, le coeur me battait ferme.