--Heureux ceux qui s'aiment d'amour pur, car le Seigneur est avec eux!

C'était cette canaille de Notaire qui venait de quitter sa retraite pour

faire son entrée en scène.

--Un saint descendu de son cadre! pensa le général à la vue de ce

patriarche.

Et le vénérable vieillard, levant un doigt au ciel, continua:

--L'Écriture a dit: «Que le lion superbe défende la faible brebis

imprudente.» En conséquence, général, faites votre devoir en ramenant

vos soldats.

--Oui, mon père! lâcha Labor subjugué par tant de majesté.

Une minute après, remonté à cheval, il courait à franc étrier sur la

route d'Ingrande.

Il venait de partir quand entra Sans-Pouce pour dire au métayer:

--Court-Talon est arrivé et il demande à vous parler au sujet du

Beau-François.

Court-Talon, Chauffeur émérite, qui, dans le jour, se transformait en

tireur de sable des bords de la Loire, était un gars rusé qui mangeait à

deux râteliers ou, pour mieux dire, qui, faisant déjà partie de la bande

de Coupe-et-Tranche, s'était, sur l'ordre de ce dernier, enrôlé dans la

troupe du Beau-François. Il était l'espion du Marcassin qui, s'étant

juré de se débarrasser du colosse, assez osé pour venir chasser sur son

domaine, avait besoin d'être informé de tous les pas de son rival.

--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il à Court-Talon, qu'il interrogea en

présence du Notaire.

--Il y a que le Beau-François a disparu. Hier soir, il est parti en

aventure avec trois gars, annonçant qu'il serait de retour vers le

milieu de la nuit. Ce matin, il n'a pas reparu. Alors on s'est mis à sa

recherche...

--Oh! oh! interrompit Cardeuc en ricanant; quels dévoués que les hommes

du Beau-François, pour s'alarmer ainsi!

--Ah! je vais vous dire, fit Court-Talon en souriant à son tour: ce

n'est pas du dévouement qu'ils éprouvent pour lui, c'est bel et bien de

la méfiance. Ils ont dans l'idée que le géant s'apprête à lever le pied

en emportant le magot et en les abandonnant dans le gâchis.

--On s'est donc mis à sa recherche? répéta le métayer pour le ramener à

son sujet.

--Comme je vous le disais et on a rapporté de drôles de nouvelles,

allez! Figurez-vous que, sous un petit couvert de bois, le long du mur

d'enceinte du parc de la Brivière, on a retrouvé les hommes, partis avec

le Beau-François, tous les trois étranglés. Couchés sur l'herbe, ils ont

dû être surpris quand ils dormaient. Ah! celui qui leur a serré le

gaviot peut se vanter d'avoir une rude poigne! ils avaient le gosier

aplati!

Sans s'arrêter à cet éloge qui, indirectement s'adressait à lui, puisque

c'était lui qui, la nuit dernière, avait expédié les trois drôles,

Coupe-et-Tranche reprit:

--Et le Beau-François?

--Voilà où est le mystère, de lui, nulle trace.

Mieux que personne, Cardeuc savait ce qu'était devenu le colosse,

puisque, lorsqu'il était attaché à l'arbre, il avait vu le Beau-François

se glisser dans l'ouverture du souterrain et qu'il savait, par Suzanne,

que son ennemi, perdu dans l'obscurité et les méandres des couloirs,

devait, à cette heure, y pester de rage et de faim; mais la pensée lui

était brusquement venue de profiter de la circonstance qui s'offrait

pour anéantir la bande de son rival.

Aussi lâcha-t-il en traînant cette phrase:

--Oh! le Beau-François doit être loin, s'il court encore depuis qu'il a

fait son coup.

--Quel coup? demanda Court-Talon étonné.

--Comment, niais, tu n'as rien deviné? Tu n'as pas compris que le

Beau-François avait trouvé un coup à faire au château de la Brivière...

et même un coup si fructueux qu'en pensant qu'il lui faudrait partager

avec ses trois hommes, il a réglé leur compte en les étranglant?

--Il est bien assez canaille pour ça! fit Court-Talon, acceptant tout

d'abord cette version.

Mais la réflexion lui en fit rabattre.

--Un coup, redit-il, quel coup le Beau-François pouvait-il avoir la

hardiesse de tenter dans le château de la Brivière, tout bondé de

hussards?

--Erreur! mon garçon, il n'y a plus un soldat au château. Tu peux aller

sans crainte t'en assurer, affirma Cardeuc.

Dans la persuasion que Meuzelin, tout heureux d'avoir été laissé libre

par le général, devait avoir détalé au plus vite, avec les siens, de la

Brivière, le métayer continua:

--Non seulement les soldats ne sont plus au château, mais je doute qu'à

cette heure, il s'y trouve âme qui vive.

Court-Talon ouvrit des yeux tout grands de surprise joyeuse.

--Mais alors, fit-il, on peut donc dévaliser le château?

--Tout à l'aise, appuya Coupe-et-Tranche.

La surprise du gars changea de nature à cette réponse.

--Et vous ne profitez pas de l'occasion? demanda-t-il avec un léger

accent de reproche.

--Oh! moi, dit dédaigneusement le chef, j'ai en vue un plus gros gibier

à chasser... Encore un envoi du gouvernement à intercepter comme

l'avant-dernière nuit.

Court-Talon, on l'a dit, mangeait à deux râteliers; c'est-à-dire qu'il

avait part au butin des deux bandes. Il se demanda aussitôt pourquoi ce

dont on ne voulait point à droite n'irait pas à gauche. Seulement, il

lui fallait le consentement de Coupe-et-Tranche, son vrai chef.

--Puisque vous n'en voulez pas, est-ce qu'on ne pourrait pas souffler un

petit mot du pillage de la Brivière à la bande du Beau-François? Ça la

consolerait un peu de la disparition du géant.

Cardeuc prit son air bon enfant.

--Pourquoi pas? dit-il. Je ne suis pas égoïste, moi. Mon avis est qu'il

faut que tout le monde vive.

Le gars prit ses jambes à son cou.

Le Notaire avait assisté à la scène sans souffler mot. Sitôt Court-Talon

décampé, il secoua la tête d'un air approbateur en disant:

--Pas mal imaginé! Vraiment pas mal! La troupe que le général va ramener

au Château y trouvera les hommes du Beau-François et leur taillera des

croupières.

--Et alors, le géant imbécile, si je le rattrape quand il sera privé de

sa bande, réglera son compte avec moi, gronda Cardeuc avec l'accent

d'une rancune féroce.

Cependant Court-Talon avait continué sa course dans la direction du

château. C'était un cadet fort intéressé, mais prudent aussi, à la façon

des chats qui, avant d'entamer la pâtée, la tâtent dix fois de la patte

par peur de l'avaler trop chaude. En conséquence, il avait décidé de

vérifier si la Brivière était réellement aussi déserte que le chef

l'avait annoncé.

Il rôda devant la grille d'honneur. La solitude de la cour et, dans les

communs qui la bordaient, les portes des écuries tout ouvertes lui

prouvèrent le départ des troupes.

Mais ce silence n'était-il pas un piège pour attirer des visiteurs

incongrus à qui on ménageait un accueil par trop rude? Ne se pouvait-il

pas que les soldats fussent massés dans le parc, attendant l'heure

d'exercer l'hospitalité à coups de fusil?

Il résolut d'inspecter le parc en y pénétrant par quelque brèche de la

clôture et, en conséquence, il suivit la muraille en quête d'un point

d'escalade.

Au bout d'un quart d'heure de marche il s'arrêta devant une lézarde dont

les pierres saillantes formaient une sorte d'échelle pour grimper. Il

fut bien vite de l'autre côté du mur, et, marchant avec précaution,

l'oeil au guet, l'oreille, en éveil. À son centième pas, il tomba en

arrêt et se tint immobile.

D'un taillis touffu qui se dressait sur sa gauche, sortait une voix

assourdie qui grognait hargneusement:

--Ce n'est pas grave, mais il faudrait bander la plaie pour arrêter le

sang... Et j'ai laissé mon mouchoir dans le bec du Croutot dont j'ai

aussi entouré la tête avec ma cravate.

Et la voix enfila une kyrielle de jurons de douleur et de colère.

--C'est l'organe du Beau-François se dit Court-Talon.

D'aller droit au chef il se garda bien. Tout au contraire, dépassant le

taillis, il s'avança toujours, mais négligeant ses précautions de

prudence, pour que le colosse, en l'entendant, crût l'avoir aperçu le

premier.

--Court-Talon! appela aussitôt le géant.

Le gars marcha au taillis et s'ébahit de surprise feinte à la vue du

colosse.

--Que fais-tu par ici? demanda François.

--Tout à l'heure en passant devant le château, j'ai vu que la garnison

était partie. Alors l'idée m'est arrivée qu'il y avait peut-être à frire

pour nous et je venais, par le parc, afin d'étudier les lieux avant de

vous faire mon rapport, répondit Court-Talon se donnant les gants d'une

démarche dont il eût été trop dangereux pour lui de faire remonter

l'initiative à Coupe-et-Tranche.

Le Beau-François ne voulut pas avoir été devancé par un de ses hommes.

--Trop tard, fiston! Tu vois que je t'avais prévenu, dit-il en

gouaillant.

--Je vois aussi que vous êtes blessé, fit le gars en regardant la cuisse

ensanglantée du géant.

--Un simple accident. En passant dans une coupe du parc; une glissade

m'a fait tomber sur un chicot, déclara le Beau-François, jugeant inutile

d'avouer un coup de fusil.

Ensuite il reprit:

--Tu n'es pas assez fort pour m'aider à sortir d'ici... Prête-moi ta

cravate pour bander la plaie, puis tu iras chercher les camarades; car,

comme tu l'as dit, il y a gras à frire au château.

XI

Comment se faisait-il que le lieutenant Vasseur, au moment où nous le

retrouvons, était aux genoux de sa gentille Gervaise? C'est ce que nous

nous réservons d'apprendre, en même temps que nous dirons par quel

chemin nos héros avaient pénétré dans le souterrain où, à cette heure,

ils étaient tous réunis.

Il faut croire que l'amour emplit tout à la fois le coeur et l'estomac,

car les deux amoureux, sans penser à manger, se tenaient à l'écart de

leurs compagnons qui, assis sur le sol, étaient en train, à la lueur de

deux bougies, de faire fête aux provisions apportées par Lambert et

Fichet dans cette retraite.

Des os et quelques miettes de croûte qui jonchaient la terre devant

Pitard, restaient pour témoigner qu'un monstrueux pâté et qu'un carré de

côtelettes avaient passé entre les dents du dévorant.

Croutot, délivré de ses liens, avait été admis au repas, où il faisait

fort laide grimace, n'ouvrant la bouche ni pour parler ni pour manger.

En plus de ce qu'il ne pouvait s'échapper du caveau, où il avait été

amené la tête couverte, le nabot se tenait d'autant plus coi qu'il était

assis entre Meuzelin et Fichet qui, l'un et l'autre, avaient eu la

précaution de lui faire une recommandation:

--Si tu tentes la moindre rébellion, je t'étrangle, avait dit le

policier.

--Que si vous auriez l'incongruité d'un atome de gesticulade superflue,

je serais dans l'affliction de vous insinuer Bec-Fin _fils_ à travers

votre personnalité, avait soufflé Fichet au nabot.

Car il était dans la joie de son coeur, ce brave sabreur de Fichet, qui

mettait l'arme blanche à vingt coudées au-dessus de l'arme à feu. Dans

la caisse aux armes, il avait trouvé un sabre! une lame solide,

d'excellente trempe, bien à sa main, qui lui avait si fort rappelé le

regretté Bec-Fin, son sabre d'ordonnance, qu'il l'avait aussitôt

surnommé Bec-Fin _fils_.

Or, si le glouton Pitard avait eu le dernier mot avec un pâté et un

carré de côtelettes, c'était que le repas n'en était pas à son début et

que, partant, la conversation avait déjà roulé... Roulé sur quoi?...

Précisément sur Croutot, car, s'il montrait mine si penaude, c'était en

grande partie parce que Pitard était en train, pendant un entr'acte de

ses mâchoires, de conter à quelle époque et en quelle circonstance il

avait eu ses premiers rapports avec l'avorton.

Le petit homme avait d'abord interrompu en niant avec une rageuse

énergie; mais, pour calmer son emportement, cette phrase de Fichet lui

était arrivée comme une douche d'eau froide:

--Que si vous suspenderez derechef l'orateur, Bec-Fin _fils_ il vous

intercalera dans le galoubet.

Et Croutot se l'était tenu pour dit.

Pitard avait donc pu poursuivre son récit:

--C'était, continua-t-il, à l'époque où, comme je vous l'ai annoncé,

Croutot était _ange gardien_ d'un notaire _à trente sous_.

--Ah! sacrebleu! je vais donc savoir ce qu'était ce métier-là! s'écria

Fil-à-Beurre tout impatient d'avoir l'explication de la phrase qui,

depuis deux heures, lui trottait dans la tête.

Pour la rapidité du récit, au lieu de laisser la parole à Pitard, mieux

vaut succinctement dire, entre parenthèses, ce que signifiait cette

expression en 1793, c'est-à-dire sept années avant les faits dont traite

notre histoire.

À cette époque où la Banque de France n'existait pas encore et où les

fortunes ne se divisaient pas en ces mille actions que l'industrie émet

aujourd'hui, les fonctions de notaire étaient fort importantes. Il

plaçait, administrait et faisait fructifier pour ses clients cette

fortune, alors en numéraire, que l'on peut porter aujourd'hui en

portefeuille.

Jouissant d'une confiance illimitée, due à une réputation irréprochable

que la banqueroute n'était jamais venue ternir, la corporation des

notaires était dépositaire de capitaux énormes qui dormaient dans les

études en attendant un placement. Quand le souffle révolutionnaire

s'était fait sentir, beaucoup de nobles, devinant l'avenir, s'étaient

hâtés de vendre et de réaliser leurs biens. Ne pouvant, dans leur fuite

précipitée, emporter d'un seul coup ces sommes, ils en avaient fait le

dépôt chez les notaires, qui devaient les leur expédier hors de France.

La République, en rendant difficiles et dangereuses les communications

avec les émigrés, avait donc forcément retenu cet argent chez les

tabellions, et, dans leurs études, se trouvaient des millions que la

nation voulut récolter.

Les notaires ne pouvaient donc éviter de tomber sous la loi des

suspects, convaincus de correspondre avec les ennemis de la France. Pour

sauver la fortune de leurs clients, plusieurs d'entre eux eurent un

dévouement énergique. Gibert aîné, Étienne et Girardin, aussitôt pris,

se tuèrent dans la prison, avant que leur condamnation autorisât la

confiscation.

Voyant que les millions lui échapperaient si tous les notaires imitaient

cette manière d'éviter une saisie, force fut à la Convention de décréter

aussitôt que «les biens de tout suspect, lequel arrêté ou craignant de

l'être, s'ôterait la vie, seraient acquis et confisqués au profit de la

nation, comme s'il avait été condamné».

Après ces trois suicidés, quatorze notaires (sur les cent treize que

possédait Paris), dûment convaincus de connivence coupable avec

l'étranger, furent condamnés à mort.

Outre ces dix-sept membres morts, le notariat de Paris en compta bientôt

soixante-quatre en prison, attendant une condamnation.

Sur les trente-deux restés libres, vingt-trois ne jouissaient que d'une

liberté relative, car on leur avait adjoint ce qu'on appelait alors

comiquement un _ange gardien_, c'est-à-dire un surveillant qui, jour et

nuit, ne quittait pas le notaire, mangeait à sa table, couchait dans sa

chambre, l'accompagnait à tous les actes qu'il allait passer en ville.

Donc, quatre-vingt-une études de notaire se trouvèrent sans leurs

patrons, morts ou incarcérés.

Ce fut pour procéder à la liquidation de ces études que, sur la

proposition d'un nommé Lachevardière, on eut l'idée de mettre ces études

au concours.

Quelques clercs de notaire se présentèrent; mais une majorité de gens

qui ne savaient pas le premier mot du métier composa la foule des

candidats à ce concours, qui se tint, pendant quatre jours, au Palais de

Justice.

Presque tous les concurrents furent élus.

Ce furent ces nouveaux notaires, ainsi fabriqués à la hâte, qu'on appela

les _notaires à trente sous_, parce que, pour obtenir des études qui

valaient cent cinquante ou deux cent mille livres, prix énorme pour

l'époque, ils n'avaient eu à dépenser que les _trente sous_ de la

feuille de papier timbré sur laquelle ils avaient griffonné l'acte que

le concours leur avait donné à rédiger pour prouver leur savoir-faire.

Après cet exposé rapide, fait en vue d'abréger le récit de Pitard, on

peut fermer la parenthèse.

* * * * *

--Dire que j'aurais pu être notaire! s'écria Fil-à-Beurre, en

interrompant Pitard.

Meuzelin ramena l'ogre à son histoire.

--Vous disiez donc que ce Taugencel était du nombre des notaires à

trente sous? demanda-t-il.

--Oui. Il n'y avait pas plus de six mois qu'il occupait son étude, que

déjà, tant il semblait louche en tout, on lui avait nommé un ange

gardien.

--Le Croutot ici présent? appuya Fil-à-Beurre, en désignant le nabot.

--Lui-même, fit l'ogre.

L'avorton, à cette affirmation, ouvrit la bouche pour nier, mais à la

vue de Fichet qui, en le regardant, caressait Bec-Fin _fils_, il ravala

sa salive.

Bien que le pique-assiette ne fut pas de ces causeurs qui, dans un

récit, introduisent des pauses pour mieux tenir leurs auditeurs en

haleine, il arriva au même résultat en s'interrompant pour puiser dans

une des mannes aux provisions un bout de saucisson à contenter trois

appétits ordinaires. Il s'en suivit donc un silence pendant lequel on

entendit là-bas, dans le coin des amoureux, Vasseur qui disait à sa

bien-aimée:

--Ainsi, Gervaise, après votre chute par la fenêtre, qui vous a fait

perdre connaissance, vous ignorez par qui vous avez été apportée dans le

souterrain?

--Oui. Quand je revins à moi, ce fut pour voir, à la lueur d'une

lanterne qu'elle tenait, une femme qui refermait la porte de mon caveau

et cette femme était madame de Méralec, répondit Gervaise.

À ce moment, l'ogre venait de mâcher la dernière pelure du saucisson. Il

ne fallait pas lui laisser le temps d'étendre la main vers le panier aux

vivres. Meuzelin se hâta donc de demander:

--Quel motif vous avait conduit chez le notaire Taugencel, dont Croutot

était l'ange gardien?

--Un motif des plus simples et, certes, j'étais loin de m'attendre à

l'aventure dans laquelle j'allais me trouver englobé, répondit Pitard.

Oh! non, redit-il, quand je partis pour mon premier voyage à Paris, je

ne me doutais guère du drame auquel j'allais prendre part.

--Nous vous écoutons, dit Meuzelin.

L'ogre commença:

--Il y a huit ans, au plus fort de la Révolution, j'étais maître tanneur

à Beaupréau, quand j'entendis dire qu'à Paris, on venait d'inventer un

moyen de tanner chimiquement le cuir. En trois mois, on obtenait un

résultat que moi, avec mes fosses de tan, je mettais trois ans à

obtenir. Cette découverte menaçait mon métier. Je voulus en avoir le

coeur net et je partis pour Paris.

J'enfourchai donc mon bidet qui, mon portemanteau en croupe, me

conduisit jusqu'à Laval, ma première étape, où je mis pied à terre à

l'auberge du «Grand-Chêne». J'étais fatigué et j'avais hâte d'avoir

soupé pour gagner mon lit.

J'en étais à mes premières bouchées quand, à la porte de l'auberge,

s'arrêta une chaise de poste d'où je vis descendre une dame de haute

prestance, âgée d'une quarantaine d'années.

Elle voyageait seule. Comme moi, elle allait passer la nuit à Laval.

Elle demanda une chambre, où une servante se hâta de la conduire,

pendant que la chaise allait se remiser dans la cour de l'auberge.

J'avais continué mon souper sans plus penser à la dame, qui m'était

parfaitement inconnue, quand son cocher, après avoir installé ses

chevaux à l'écurie, entra dans la salle pour manger un morceau et vint

s'attabler devant moi.

--Tiens! c'est toi, Garnier! dis-je en reconnaissant, en lui, un de mes

anciens ouvriers qui, l'année précédente, avait quitté ma tannerie pour

aller ailleurs chercher un métier plus lucratif.

--En personne, patron.

--Te voici donc cocher à présent?

--Vous venez de voir passer ma maîtresse.

--Elle a l'air d'être bien malade?

--Aussi va-t-elle à Paris pour se faire soigner... Qu'elle aille à Paris

ou à Pékin, son affaire est toisée.

--Qu'en sais-tu?

--Je l'ai entendu dire, derrière elle bien entendu, par son médecin, le

citoyen Branchon.

--Branchon! fis-je étonné, car c'était le nom d'un médecin de mes amis.

Ta maîtresse est donc de Beaupréau.

--Non, mais des environs. C'est la comtesse de Biéleuze.

La comtesse de Biéleuze, restée veuve avec un fils, était propriétaire

d'un immense domaine qui s'étendait entre Beaupréau et les terres et

château du marquis de la Brivière qui, depuis deux ans, était parti pour

l'émigration où il s'était fait précéder par sa fille, une gamine de

douze ans.

Jadis, on avait raconté dans le pays que la veuve de Biéleuze et le veuf

de la Brivière avaient projeté d'unir leurs enfants l'un à l'autre. À ce

premier cancan, les mauvaises langues en avaient ajouté un autre. Elles

prétendaient que le veuf et la veuve, à force de parler de leurs

enfants, avaient fini par si bien se regarder dans le blanc des yeux

que, de part et d'autre, le veuvage avait été lettre morte. Mais les

curieux les plus malveillants, qui s'étaient mis à les épier, n'y

avaient vu que du feu. Le marquis de la Brivière qui, sans doute, avait

eu vent des calomnies qui, à cause de lui, entachaient la réputation de

la comtesse de Biéleuze, avait cessé toutes visites à la veuve qui,

elle, n'avait plus remis le pied hors de son domaine... Où et comment

auraient-ils pu se rencontrer?

Excepté de vue, je connaissais donc la comtesse de Biéleuze.

--Et tu dis qu'elle est perdue? demandai-je à Garnier.

--Pas moi, mais le docteur Branchon. Une maladie de coeur. Suivant le

médecin, elle en a encore pour quatre ou cinq mois; comme il se peut

que, tout à coup, à la suite d'une violente émotion, par exemple, crac!

elle trépasse étouffée.

Nous en étions là, quand redescendit la servante d'auberge qui avait

conduit la comtesse à sa chambre. Je l'entendis dire à son patron:

--Cette comtesse m'a demandé si on ne lui a pas adressé ici une lettre

qui devait l'attendre à son passage.

--C'est vrai, dit l'aubergiste, la lettre est arrivée depuis cinq jours.

La voici!

Ce disant, il retira la lettre des feuillets de son registre des

voyageurs, où il l'avait insérée, et la présenta à la fille, qui la prit

en disant:

--Comme me l'a recommandé la comtesse, je vais la lui glisser sous la

porte.

Elle mit l'écrit dans la poche de son tablier; mais au lieu de la porter

tout de suite, elle courut servir une nombreuse bande de jeunes gens,

déjà un peu avinés, qui venaient de faire irruption dans la salle en

réclamant à boire.

--Où me logez-vous pour cette nuit? demandai-je à l'hôtelier quand, sous

ma dictée, il eut enregistré la déclaration de mes noms et qualité.

--Chambre nº 4, me dit-il.

Ensuite, en riant:

--Et vous savez, reprit-il, si, par hasard, votre voisine la comtesse a

peur d'être seule la nuit, il ne tiendra qu'à vous de faire cesser son

isolement, car les deux chambres ont une porte de communication.

Je pris la clé et le bougeoir qu'il m'offrait, puis je gagnai ma chambre

dans laquelle je m'introduisis le plus doucement possible pour ne pas

effrayer la comtesse malade. À quoi bon lui donner l'inquiétude de

savoir qu'il y avait un homme de l'autre côté de cette porte de

communication qu'un verrou, à la vérité, condamnait dans chaque chambre,

mais qui n'aurait pas résisté au plus petit coup d'épaule?

Je venais de retirer ma veste quand j'entendis marcher dans le couloir.

C'était la servante qui, après ses clients d'en bas servis, venait

glisser la lettre sous la porte. Elle frappa un petit coup en disant:

--Il y avait une lettre, madame la comtesse, et je vous l'apporte.

Faut-il vous la passer sous la porte?

--Vous m'obligerez, mon enfant, répondit madame de Biéleuze qui, sans

doute, occupée à sa toilette de nuit, ne voulait pas ouvrir.

Le pas lourd et pressé de la servante qui s'éloignait alla en

s'affaiblissant, puis j'entendis la comtesse s'approcher de la porte

pour ramasser le pli.

Si mince était la porte de communication que mon oreille perçut le

faible bruit du papier de l'enveloppe déchirée par madame de Biéleuze.

Il y eut un silence. Elle lisait l'écrit.

Soudain, je tressaillis de terreur.

Dans la chambre voisine venait de bruire sourdement une sorte de

rauquement douloureux, le souffle saccadé d'une personne qui étouffe.

Alors me revint mot à mot à la mémoire la phrase de Garnier, me répétant

le dire du médecin Branchon sur sa cliente, atteinte d'une maladie de

coeur:

«Elle en a encore pour quatre ou cinq mois; comme il se peut aussi que,

tout à coup, à la suite d'une violente émotion, par exemple, crac! elle

trépasse étouffé.»

Cette violente émotion, madame de Biéleuze venait-elle de l'éprouver en

lisant la lettre, qu'au lieu de se faire adresser directement à son

domaine, elle était venue chercher en un endroit convenu!

Et le souffle sinistre continuait.

Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc · 第 13 / 21 段