J'ai comme une idée que la Suzanne est loin de dormir. La finaude doit
avoir été éveillée par le bruit des lourdes bottes éperonnées du général
quand il se promenait dans la salle à côté et, à tout hasard,
lorsqu'elle l'a entendu tourner la clé, elle s'est mise au port d'armes.
Et le patriarche qui, de son temps, avait dû être un fin connaisseur,
ajouta d'un ton de louange:
--Pristi, il est des plus affriolants, son port d'armes.
En effet, étudiée ou non, la pose de Suzanne eût fait succomber saint
Antoine en personne.
Couchée qu'elle était un peu sur le flanc droit, cette position faisait
saillir, puissante et voluptueuse sa hanche gauche et accentuait tout le
modelé de la cuisse et de la jambe dont l'oeil suivait les contours
jusqu'au point où le peignoir relevé laissait découvert un bas de jambe
irréprochable. Un de ses bras, replié sur son visage et cachant les
yeux, montrait sa blancheur nacrée, sortant à nu de la manche
retroussée. À défaut des yeux on pouvait admirer la bouche mignonne qui,
légèrement ouverte, expirait le souffle doux et régulier du sommeil
entre deux rangées de dents, vraies perles enchâssées dans le corail
rose des gencives. Ferme, moulée, la gorge dressait ses rondeurs entre
l'ouverture béante du devant du peignoir.
Quand saint Antoine, on le répète, eût succombé à la tentation, le
général, qui ne comptait pas précisément dans les cadets transis, était
donc bien excusable de se montrer tout haletant d'une luxure qui le
faisait frissonner.
--Il souffle comme un phoque, annonça le Notaire au Marcassin. Il
souffle tellement fort que, maintenant, j'ai la conviction que la
Suzanne joue le sommeil. De pareilles bouffées de vent que, comme elle,
il recevrait dans le nez, réveilleraient un mort.
Tout à coup, le patriarche se trémoussa joyeusement et souffla vite à
Coupe-et-Tranche:
--Oh! oh! je crois que nous allons avoir du neuf. Voilà la belle chatte
qui se décide.
Pantelant d'une passion brutale, Labor, plusieurs fois, s'était penché
sur la dormeuse, étendant ses bras pour saisir ce beau corps en une
étreinte ardente.
Mais chaque fois, au moment de ceindre sa proie, il avait hésité. Il
venait de se relever quand, à son tour, Suzanne, s'agitant sur sa
couche, découvrit son visage du bras qui le cachait en partie. Comme si
une agréable vision venait de la visiter en son sommeil, son visage
trahit une sorte d'extase, et en même temps que ces deux bras
s'étendaient comme pour un enlacement, de ses lèvres qui frémissaient
sortirent ces paroles voluptueusement murmurées:
--Mon beau Labor!
Elle rêvait de lui!!!
Puis, plus bas, d'une voix chaude d'amour:
--Je t'aime, mon vaillant soldat, je t'aime!
À cette révélation, le soldat n'y alla pas en écolier timide. Tout
bonnement, il se pencha sur ce visage qui lui souriait en rêve et il
appliqua sa bouche aux grosses moustaches sur les lèvres qui venaient de
trahir ce secret d'amour.
Sous le brasier brûlant, Suzanne se réveilla, vit ce visage qui frôlait
le sien et, avant que l'embrasseur pût la retenir, elle lui glissa entre
les mains avec la souplesse d'une couleuvre en poussant un cri de pudeur
effarouchée et bondit dans un coin de la chambre.
--Où suis-je? bégaya-t-elle, encore sous le coup du sommeil, en réparant
le désordre de son peignoir.
Le Notaire, à son trou, étranglait du rire qu'il lui fallait comprimer.
--Qu'y a-t-il donc? demanda le métayer.
--Voici la comédie qui commence. Comme les paroles vont succéder aux
gestes, vous n'aurez qu'à prêter l'oreille, conseilla le patriarche.
--Où suis-je donc? répétait Suzanne.
Puis, en personne dont le cerveau vient de se dégager du dernier
engourdissement du sommeil, elle poussa un cri de joie immense à la vue
du général, dont l'air penaud rappelait celui du renard qui a manqué sa
poule, et elle s'écria d'une voix heureuse:
--Ah! général! c'est le ciel qui vous envoie!
Elle avait vraiment l'air de n'avoir nulle conscience du baiser qu'elle
avait reçu. Si le général devait la posséder, il fallait qu'il attendît
que sonnât pour lui une autre heure du berger. Aucune apparence ne
s'offrait qui lui permît de croire que, pour le moment, il renouerait
l'entretien sur le thème si gentiment entamé, mais si brusquement
interrompu.
Du reste, il l'aurait voulu que le temps lui aurait manqué; car celle
qu'il prenait pour la comtesse de Méralec s'était hâtée de compléter son
exclamation:
--Oui, c'est le ciel qui vous envoie pour me défendre.
--Vous défendre! Contre qui, madame la comtesse? demanda le général
ébaubi.
--Ne vous étonnez-vous donc pas de me trouver sous cet humble toit?
poursuivit Suzanne.
Étonné, oui, il l'avait été tout d'abord. Mais l'occasion, qui fait le
larron, en lui offrant la belle dame endormie, lui avait fait rengaîner
son étonnement pour penser à plus agréable façon d'employer le temps.
Aussi, faute de mieux, son étonnement lui revint-il profond.
--C'est vrai! avoua-t-il, comment se fait-il que je vous rencontre en
cette métairie quand je vous croyais au château de la Brivière où, il y
a une heure au plus, M. de Méralec, que j'ai eu l'honneur de voir et
d'interroger sur les suites de votre évanouissement d'hier, m'a affirmé
que vous veniez de vous endormir après une longue nuit d'agitation?
Madame de Méralec leva au ciel ses beaux yeux et balbutia d'une voix
effrayée:
--Oh! oui, elle a été longue et agitée, cette terrible nuit! Les minutes
m'ont paru des siècles tant que j'ai été en présence de celui qui, en
votre présence, est venu réclamer ses droits d'époux.
Labor n'alla pas chercher, sous cette phrase, midi à quatorze heures.
--Elle ne peut sentir son mari, pensa-t-il naïvement.
Sa fatuité énorme lui fit s'expliquer ce dégoût.
--Au fait, puisqu'elle m'adore, se dit-il, en se rappelant l'aveu
échappé à la comtesse pendant son sommeil.
Il la revoyait encore étendant ses bras pour l'étreindre en l'appelant
son beau Labor aimé.
--Enfin, j'ai pu fuir et me réfugier sous le toit de Cardeuc, mon fidèle
serviteur, qui me défendra, général, si vous me refusez votre
protection, car je me jette dans vos bras, continua Suzanne.
En entendant la dernière phrase, Labor fut amené à se faire cette
réflexion fort logique:
--Elle se jette dans mes bras! Pourquoi diable! alors, n'y est-elle pas
restée tout à l'heure quand elle y était?
Il n'en dit pas moins tout haut et fort empressé:
--Ma protection, madame la comtesse, elle vous est tout acquise...
Seulement, veuillez m'apprendre contre qui je suis appelé à vous
protéger.
La comtesse attacha sur lui son regard surpris et d'une voix où se
retrouvait le même étonnement:
--Ne l'avez-vous donc pas deviné?
Le général, on le sait, n'était pas un devineur. De la meilleure foi du
monde, il répondit:
--Nullement.
À voix lente et en frissonnant de terreur au souvenir de celui dont elle
parlait, la jolie femme articula:
--Contre celui qui, hier, devant vous, s'est présenté comme comte de
Méralec, mon époux.
Le général tomba vraiment des plus nues.
--Il n'est donc pas votre mari? s'écria-t-il de sa voix qui tonna comme
s'il eût fait manoeuvrer ses troupes.
La fausse comtesse répondit avec un mouvement d'horreur profonde:
--Non.
--Mais alors, à l'arrivée de cet homme, pourquoi, devant moi,
n'avez-vous pas protesté? objecta Labor.
--Ne vous souvient-il plus que j'ai aussitôt perdu connaissance?
Puisque le général était en train de poser des questions, une de plus ne
pouvait pas nuire.
--Quel motif a causé votre évanouissement?
À cette demande, la comtesse répondit d'une voix émue:
--J'ai été saisie d'épouvante à la pensée du danger terrible qui
menaçait une personne qui m'est chère.
--Une personne qui vous est chère? répéta le soldat qui se redressa en
coq jaloux.
Et il accentua d'un ton sec:
--Peut-on la connaître?
À ces mots, la comtesse se troubla. Baissant les yeux, elle répondit
d'une voix embarrassée:
--Vous êtes le seul, général, à qui je ne puisse avouer ce doux secret
de mon coeur.
Le coq jaloux se transforma aussitôt en coq superbe et triomphant. Ce
secret du coeur ne le connaissait-il pas? Le sommeil de la jolie femme
le lui avait révélé. N'était-il pas «le beau Labor aimé» qu'elle voyait
en ses rêves?
Ce fut donc d'une voix pleine de suffisance heureuse qu'il reprit, le
sourire aux lèvres:
--Mais quel danger menaçait donc cette personne qui vous est chère?
--Vous le comprendrez quand je vous aurai appris le vrai nom de celui
qui s'introduisait dans le château en se faisant passer pour comte de
Méralec.
--Dites ce nom.
--Il s'appelle Coupe-et-Tranche, déclara Suzanne, dont la voix trembla
de peur au nom du bandit redoutable.
À ce nom, de l'autre côté de la cloison où il était aux écoutes, le
Notaire fut secoué par un élan d'admiration.
--Bravo! pensa-t-il, l'adroite mâtine lui attache une ficelle de rude
longueur!!!
En somme, le patriarche n'était qu'un auteur applaudissant sa propre
pièce, puisque l'idée de faire passer Meuzelin pour le fameux chef des
Chauffeurs était de lui. Mais comme il n'est défendu à personne de se
trouver plus d'esprit qu'à quiconque, il reprit en se frottant les
mains:
--Oui, elle a attaché une jolie ficelle à son pantin. Reste à savoir
comment elle saura le faire danser. Si elle s'y prend bien, le général,
avant une heure, aura fait loger douze balles dans le ventre du
policier... Pas moyen que le gueux en réchappe!
--D'autant mieux qu'il est sous clef. On n'aura qu'à le retirer de la
prison où Labor l'a fait enfermer après la fausse dépêche qui lui en
intimait l'ordre, ajouta Cardeuc qui partageait la satisfaction du
Notaire.
Les deux coquins étaient dans la joie de leur âme à la pensée de la
prochaine exécution du policier. Ils croyaient déjà l'entendre
protestant de toutes ses forces devant le peloton qui, malgré tout et
suivant la consigne, coucherait le condamné sur le carreau.
--Son affaire sera toisée, en dépit de tout ce qu'il pourra dire, si, au
moment de la fusillade, Labor ne se trouve pas sur le terrain de
l'exécution pour se laisser embobiner par ses jérémiades, avança
Cardeuc.
--Suzanne, espérons-le, saura retenir le général, riposta le Notaire.
Il achevait quand, tout à coup, il dressa l'oreille en disant avec
surprise:
--Qu'a-t-il donc à brailler ainsi, notre militaire? Est-ce qu'il a avalé
un clou?
Labor, en effet, menait beau tapage.
En apprenant que celui qu'il avait pris pour le comte de Méralec et avec
lequel, une heure auparavant il causait encore, n'était autre que
Coupe-et-Tranche, le général était d'abord resté abasourdi.
Puis, au souvenir de ce qui s'était passé, il était devenu furieux.
Piétinant sur place avec ses grosses bottes, il bégayait d'une voix que
la rage étranglait dans sa gorge:
--Cent millions de tonnerres!... Plus bête qu'un âne!... La dépêche
ordonnait... moi, parole donnée! Je tenais ce sacripant! je l'avais sous
la main!... et maintenant, va te faire lanlaire!!!
Et, en proie à une crise de colère bleue, il répéta comme un insensé:
--Plus bête qu'un âne!
À la vue du général se démenant de la sorte et piaillant de si étrange
façon, Suzanne avait senti un fou rire lui monter aux lèvres. Elle
parvint à le dominer et, donnant à son visage un air douloureusement
étonné, elle demanda d'une voix inquiète:
--Qu'avez-vous donc, général?
--J'ai que je suis plus bête qu'un âne, redit-il.
Puis, jugeant que son explication était insuffisante, il fit un effort
pour retrouver son sang-froid et débita d'une haleine:
--Apprenez que je viens de commettre une bêtise énorme!
--Vous m'étonnez! fit Suzanne, comme si on lui avançait une chose
incroyable.
--Oui, continua le général, une bêtise monstrueuse! Ce matin, j'ai reçu
de Paris une dépêche qui m'ordonnait de flanquer mon gueusard dans un
cachot... Devinez ce que j'ai fait!
--Vous avez obéi, dit la comtesse d'un ton hésitant, car elle
pressentait quelque anicroche.
--Obéi? Ah! ouiche! fit Labor, se reprenant de colère... Non, j'ai joué
aux belles manières! Croyant m'adresser à un vrai comte de Méralec, je
me suis contenté de lui demander sa parole de gentilhomme de ne pas
quitter le château... Gentilhomme! Quel fichu imbécile j'ai dû lui
sembler être quand il m'a donné sa parole, le bon apôtre!
À la pensée qu'il avait été dupe, Labor, se remettant à rager, hurla son
antienne:
--Plus bête qu'un âne!!!
Si quelqu'un partageait complètement l'opinion que le général émettait
sur son propre compte, c'était bien le Notaire qui, en entendant parler
de la parole donnée, avait regardé tout penaud Cardeuc, en lui
murmurant:
--Patatras! Notre manigance a fait long feu.
--Et Meuzelin, qui a dû prendre la clé des champs, va nous tomber sur
les reins, plus ardent que jamais, répondit le Marcassin.
Cependant, Suzanne, cachant sa déconvenue, avait repris:
--Vous avez commis là une bien grave imprudence, mon ami.
C'était jeter de l'huile sur le feu que d'appuyer sur la faute du
soldat:
--Et dire que j'ai renvoyé mes hussards à leur campement! lâcha-t-il
désespéré.
Suzanne, à ces mots, vit un joint dont il fallait profiter pour savoir
ce qui avait attiré le général à la métairie.
--Et vous allez rejoindre vos troupes à Ingrande pour ne plus revenir au
château? Ce sont sans doute vos adieux que vous m'apportez ici?
avança-t-elle à tout hasard.
--Mes adieux? non pas, comtesse. Pouvais-je m'attendre à vous rencontrer
ici, vous que je croyais dormant au château, comme venait de me
l'annoncer le drôle qui se prétendait votre époux.
--Alors, quelle cause vous a conduit ici?
Le général arrondit les bras, fit ses yeux en coulisse et modula sur
l'accent galantin:
--Votre pensée, comtesse. Je m'en allais à la tête de mes escadrons
quand, à la vue de la métairie, l'idée m'est venue de charger Cardeuc
d'une commission pour vous, à qui votre sommeil m'avait empêché, au
départ, de présenter mes respects.
--Quelle était cette commission?
--Je voulais vous faire avertir par votre métayer que la parole donnée
par celui qui se disait comte de Méralec ne concernait que lui et
n'entravait en rien votre liberté. Vous demeuriez maîtresse de sortir du
château pour aller où bon vous semblerait.
Et, persuadé qu'il parlait à une femme folle de lui, Labor fit la roue
en disant avec son énorme fatuité:
--Même à Ingrande, si le coeur vous disait.
Peu à peu il s'était rapproché de Suzanne. Aux paroles, il joignit le
geste en passant prestement le bras autour de la taille de la jolie
femme qu'il attira sur sa poitrine en répétant, le regard langoureux et
la voix tendre:
--Si le coeur vous disait!
Dame! il se rappelait le «mon beau Labor, je t'aime!» murmuré en rêve et
il y allait bon jeu bon argent.
Le Notaire, l'oeil à son trou, n'avait cessé d'observer la scène. Il
souffla vivement à Marcassin:
--Il faut aller délivrer Suzanne. La porte est fermée au verrou, et il
tient la belle de façon à ce qu'elle ne puisse se dégager. Il est temps
de retirer au toutou le morceau de sucre qu'il veut dévorer.
Cardeuc hésita. Avant d'agir, il voulait décider avec le patriarche
quelque parti à prendre au sujet de Meuzelin. Mais le Notaire le poussa
vers la porte en insistant d'une voix pressée:
--Sauvons d'abord le morceau de sucre. Notre chien sautera tant qu'il ne
l'aura pas croqué.
Et, après le départ de Coupe-et-Tranche, il se remit à son trou, en
murmurant fort alarmé.
--Est-ce que Suzanne serait assez bête pour lâcher la friandise à cet
idiot?
Mais il calomniait Suzanne.
Dans ces bras dont elle avait senti qu'elle ne pouvait s'échapper, elle
s'était redressée noble et fière, le regard étincelant d'une indignation
de femme vertueuse:
--Vous m'insultez, général! lâcha-t-elle.
Le bel homme s'attendait si peu à cette apostrophe que, bien
involontairement, il desserra sa prise.
D'un bond, Suzanne fut à l'autre bout de la chambre, et, toujours
farouche de vertu:
--Oubliez-vous que je suis comtesse de Méralec? demanda-t-elle d'un ton
sec.
Comme Labor ahuri la regardait en baudet à qui on a retiré son picotin,
elle poursuivit:
--Que je suis de ces femmes qui n'appartiennent qu'à un époux?
Le lourd amoureux répondit avec bêtise:
--Mais puisque cet homme n'est pas votre époux.
Madame de Méralec tourna vers lui son visage convulsé par un désespoir
suprême; puis elle éclata en sanglots et, à travers ses mains dont elle
se voilait la face pour cacher le feu d'une pudeur qui s'avoue vaincue,
elle murmura:
--L'ingrat! il ne me comprend pas.
À coup sûr, la langue dut fourcher au général, mais dans son transport
de joyeuse fatuité qui triomphe, il s'écria:
--Vous demandez ma main!!!
Et il tomba aux genoux de Suzanne dont il couvrit les mains de baisers
moustachus.
Au même moment, la porte résonna sous le doigt du métayer qui frappait.
Suzanne montra au général le verrou fermé et murmura d'une voix
doucement émue:
--Allez ouvrir, mon beau Labor; il ne faut pas compromettre celle qui
aura bientôt l'honneur de porter votre nom.
Cette voix retentit si délicieusement aux oreilles du vainqueur, qu'il
se crut en droit d'exiger une première concession de la pauvre créature
qu'il avait subjuguée.
--Appelez-moi Mathieu, exigea-t-il.
Avec un ineffable sourire de tendresse, madame de Méralec répéta le
petit nom imposé.
--Mathieu, allez ouvrir, dit-elle.
Quant au Notaire, qui n'avait perdu ni un mot ni un geste, il étouffait
de son rire comprimé de l'autre côté de la cloison en se disant:
--Azor n'a pas eu son sucre!
De son côté, Labor allait ouvrir en pensant:
--Archi-folle de moi! J'en ferai tout ce que je voudrai quand elle sera
ma femme!
Quand Labor eut tiré les verrous et ouvert la porte, il se vit en face
de Cardeuc qui, tout respectueux, se hâta de dire:
--Un de mes batteurs en grange vient de m'annoncer que vous me
demandiez. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, général. J'ai été
porter mon grain au marché d'Ingrande d'où je reviens à l'instant...
J'ai même rencontré sur la route, à mon retour, vos hussards qui
regagnaient la ville.
Le Marcassin était venu si à propos frapper à la porte, que Suzanne ne
pouvait douter que, de quelque manière, il n'eût assisté, de l'oreille
ou des yeux, à ce qui s'était passé avec le général. Ce dernier était
pour elle un tonton qu'elle se faisait fort de faire tourner à sa guise;
mais il fallait que Cardeuc lui indiquât dans quel sens.
Ce fut pour arriver à ce début, sous le nez du général, qu'elle débita
d'une voix dolente:
--Te voici, mon brave Cardeuc, obligé de me donner pour longtemps
l'hospitalité sous ton toit, car, maintenant que les troupes ont quitté
le château, je n'y retournerai pas. J'aurais trop peur de retomber aux
mains de Coupe-et-Tranche qui, à cette heure, est maître de la Brivière.
--Et où il ne tardera pas à introduire sa bande... Il y aurait un beau
coup à faire pour qui voudrait prendre toute la nichée, appuya le
métayer.
Il n'y avait pas à s'y tromper pour Suzanne. Le Marcassin lui indiquait
qu'il fallait faire revenir la garnison. Si elle restait à la métairie,
on aurait toujours Labor sur le dos. Il gênerait la bande, dont la ferme
était le quartier général. Au château, elle tiendrait mieux son
soupirant sous sa coupe, sans compter que la troupe qui s'immobiliserait
à la Brivière serait autant de distrait des forces dont disposait le
général.
Pour mieux se faire comprendre à demi-mot de Suzanne, Coupe-et-Tranche
insista:
--Oui, les soldats, en revenant, feraient une jolie rafle des
Chauffeurs.
--Crois-tu? fit Labor, mordant à l'hameçon.
Il eût été bien difficile de deviner que la courtisane venait à la
rescousse du métayer, quand elle dit d'une voix résignée:
--À quoi bon? Ne serait-ce pas déplacer inutilement vos troupes?
Pensez-vous que Coupe-et-Tranche aura attendu leur retour?
--Pourquoi pas? Le gredin qui me croit toujours sa dupe, se figure que
je vais le laisser libre à perpétuité dans le château sur sa parole de
comte de Méralec.
Suzanne secoua sa tête charmante en femme que cette raison ne persuadait
pas.
--Il aura dû s'enfuir. L'ordre de ce matin, m'avez-vous dit, commandait
d'enfermer le comte de Méralec. Il aura jugé bon de ne pas attendre une
nouvelle dépêche qui lui apporterait plus mauvais encore, et il a
décampé.
--Alors, s'il est parti, vous pouvez rentrer à la Brivière, objecta
logiquement le général.
--Oui, mais je tomberais dans les mains du scélérat une belle nuit qu'il
se serait introduit dans le château que les soldats ont abandonné.
--Donc, laissez-moi y ramener une garnison, articula Labor en retournant
l'argument.
Le meilleur moyen de se faire arracher un oui était de dire non. Suzanne
ne s'en fit pas faute.
--Non, non, fit-elle. Laissez vos soldats à leur cantonnement
d'Ingrande. N'ai-je pas pris le parti le plus prudent en venant me
réfugier sous le toit de mon fidèle serviteur? Je n'ai pas ici toutes
mes aises, il est vrai; mais à la guerre comme à la guerre!... Je
prendrai mon mal en patience jusqu'à ce que vous ayez fait fusiller le
drôle qui a osé se jouer de vous en se disant mon époux.
--Ce ne sera pas long! gronda le soldat dont la bile se remua au
souvenir qu'il avait été berné.
--Oh! pas long? répéta Suzanne, il faudrait d'abord tenir votre homme
qui, à cette heure, court les champs. Je crois bien qu'il vous faudra
aller le chercher maintenant au milieu de sa bande.
--Cette bande, un habile homme me l'amènera sous la main. Il m'a été
désigné par la dépêche que j'ai reçue ce matin, affirma Labor avec une
assurance dédaigneuse.
Suzanne et le métayer, en entendant parler de la dépêche, avaient
échangé un coup d'oeil. Il ne pouvait s'agir que de Croutot dont ils
avaient écrit le nom dans la missive.
--Ah! fit la courtisane, un habile homme, dites-vous? Il vient sans
doute de Paris?
--Non, il est du pays. C'est un nommé Croutot.
Il y eut entre la courtisane et Cardeuc un nouveau coup d'oeil joyeux.
L'affaire était dans le sac.
--Ce matin, j'ai expédié à Beaupréau, où demeure cet homme, un hussard
qui, malheureusement, ne l'a pas trouvé. Il venait de sortir, a annoncé
une voisine.
En écoutant le général, Cardeuc n'avait pas bronché, mais la colère lui
était montée au cerveau.
--Le Notaire avait raison. Croutot est un traître que je tuerai,
pensa-t-il.
Mais pour tuer Croutot, il fallait le tenir. Qu'était-il devenu? Parti
de son domicile, il n'avait pas paru au château et on l'attendait
toujours à la métairie.
Comme si elle eût compris la pensée du métayer, Suzanne demanda:
--Voulez-vous, général, que, de la métairie, on expédie un nouveau
messager à Beaupréau, qui, s'il parvient à retrouver Croutot, l'envoie
vous rejoindre à Ingrande?
--Pourquoi à Ingrande et non pas au château? fit Labor revenant à ses
moutons.
--Mais; parce que vous retournez à vos cantonnements.
--Vous me refusez donc de rentrer à la Brivière?
--Je ne m'y croirais pas en sûreté.
--Même si je vous y ramenais une garnison?
--Vous pouvez mieux employer vos soldats, croyez-moi.
Le général se rapprocha de Suzanne et baissant la voix pour ne pas
compromettre la noble dame de Méralec devant le paysan Cardeuc, il lui
demanda:
--Ainsi donc, belle adorée, vous avez la cruauté de me refuser la douce
joie de vous protéger? Celui qui doit être bientôt votre époux n'a-t-il
pas le droit de veiller à l'avance sur son bien?
Puis, comme elle résistait encore, l'homme aimé fronça la bouche en cul
de poule, fit des yeux de chat qui s'oublie sur la cendre, et d'une voix
qu'il crut langoureuse:
--Ma belle Clotilde, ne suis-je donc pas à tout jamais votre Mathieu?
demanda-t-il.
Au lieu de répondre, Suzanne se précipita brusquement sur le sein de son
Mathieu.
En sentant le buste de son idole se trémousser entre ses bras, Labor
crut qu'elle sanglotait d'une joie pudique.
Pas du tout, elle pouffait de rire.
Alors, avec un large sourire plein d'indulgence pour tant d'amour et
d'une voix sévère:
--Allons, ma jolie entêtée, dit-il, permettez-moi de vous ramener dans
le château de vos ancêtres.
Le général allait déposer sur son front un baiser d'époux, quand il
tourna brusquement la tête au bruit d'un pas qu'il entendit derrière
lui.
À côté du métayer Cardeuc, il aperçut un beau vieillard à la chevelure
d'un blanc de neige, à l'air vénérable et calme de ces justes qui vont
bientôt toucher aux vérités éternelles; bref, une de ces têtes qui
commandent le respect et appellent presque une génuflexion.
L'imposant vieillard, les deux mains étendues comme s'il bénissait le
général, prononça d'une voix lente et calme, pleine d'une conviction
sincère: