observation:
--Que, sans compter l'occurrence où le siège qu'il s'allongerait, les
pigeons ils nous viendraient dans les mâchoires à l'heure ous'que la
faim elle obtempérerait à une satisfaction.
C'était vrai. On pouvait avoir a soutenir un siège qui se prolongerait
et il fallait pourvoir aux vivres. Lambert et Fichet allaient donc
visiter les offices du château et ils feraient rafle de tout ce qui
pouvait se mettre sous la dent.
De tout ce conciliabule, tenu à voix basse, Pitard n'avait pas entendu
un mot: il était trop douloureusement occupé à écouter les gémissements
de son estomac, qui hurlait famine.
--Oui, pensons aux vivres, dit alors Meuzelin tout haut, en expédiant
les deux gendarmes aux provisions.
À ces mots, Pitard se redressa, la figure rutilante de joie, et,
toujours sous l'empire de son illusion, il s'écria:
--Enfin, on va passer dans la salle à manger!!!
Puis, un souvenir lui revenant:
--Est-ce que vous n'avez pas parlé de mon ami, le citoyen Croutot, qui
doit être des convives du déjeuner? demanda-t-il.
Le nom de Croutot éclata comme une bombe devant les compagnons. Le
sentiment du danger terrible qui, tout à coup, était venu planer sur
eux, puis l'incident de l'homme blessé par le coup de fusil de l'ogre
leur avait momentanément fait oublier Croutot.
--Si on lui faisait prendre un peu l'air? proposa Barnabé, ne pensant
plus à la présence de Pitard.
Mais Meuzelin y songea à temps. D'un coup d'oeil, il commanda la
prudence à Vasseur et à l'échalas, puis, en s'adressant au
pique-assiette:
--Ah! fit-il, Croutot est de vos amis?
Pitard se reprit en faisant la moue:
--Mon ami, n'est pas précisément le mot. J'entendais dire que je le
connais depuis longtemps.
Sa mémoire du passé fournit à Vasseur cette question:
--Sans doute du temps où Croutot était domestique de ce vicomte de
Biéleuze chez lequel, lors de votre voyage à Paris pour consulter un
médecin sur votre appétit, vous alliez si souvent dîner?
--Oh! non. Ma connaissance avec Croutot remonte plus haut. Elle date
d'un voyage à Paris que j'avais fait avant celui dont vous parlez.
--Alors Croutot n'était pas encore au service du vicomte de Biéleuze?
reprit Vasseur.
Cette fois, Pitard eut un petit sourire de dédain en répondant:
--Non. Il exerçait un autre emploi.
Le sourire avait intrigué Meuzelin, qui demanda:
--Quel emploi?
L'emploi en question ne devait pas être du goût de l'ogre, car il y eut
dans sa voix une intonation de mépris quand il fit cette réponse
étrange:
--Croutot était _Ange gardien_ chez un notaire _à trente sous_.
Et, en secouant la tête, il ajouta:
--Une canaille numéro un, ce notaire, du nom de Taugencel, qui, plus
tard, a été condamné au bagne.
Croutot n'était pas là pour l'entendre, et Pitard était en veine de
franchise. Cela fit qu'il termina par cet aveu:
--Notaire et _Ange gardien_, du reste, se valaient. Les deux faisaient
la paire.
--Ah! le Croutot est un gredin? appuya le policier.
Pendant qu'il était en train, il n'en coûta pas plus à Pitard de
répondre:
--La perle des gredins!
Après cette révélation sur la manière dont il appréciait Croutot, on
pouvait se risquer avec Pitard. Aussi le policier tendit le doigt vers
la boiserie du boudoir en disant:
--Elle est là, cette perle des gredins.
À voir lui indiquer cette boiserie où nulle apparence de porte n'était
visible, le pique-assiette aurait dû montrer quelque étonnement. Il n'en
fut rien pourtant. D'une voix rieuse, il reprit:
--Ah! bah! il est dans le souterrain?
Les trois compagnons le regardèrent, stupéfaits par la phrase.
--Vous savez donc qu'il existe là l'entrée d'un souterrain? fit Vasseur.
--Oh! il y a belle lurette que cette porte me fut ouverte, pour la
première fois, par la personne qui m'a fait apprendre tous les tours et
détours de ce long souterrain, débita l'ogre d'une voix devenue triste.
Et, se tournant vers Vasseur, il continua:
--Je le connais si bien, qu'un jour, de mémoire, j'en ai dessiné un plan
pour ce même vicomte de Biéleuze, dont vous parliez tout à l'heure.
Le lieutenant tressaillit à ces mots. Ce plan était-il celui qu'il avait
trouvé dans les papiers du vicomte, lorsqu'il y cherchait quelque note
qui le mît sur la trace de cette Julie, à qui Biéleuze avait adressé la
lettre qui avait si étrangement disparu; plan qui, en tête, portait
tracé le nom de Julie?
D'une main fébrile, Vasseur prit son portefeuille dans lequel, depuis
cette époque, il avait gardé le papier. Il en tira le plan et le
présenta à Pitard, en demandant:
--Est-ce celui-ci?
--Oui, fit l'ogre à première vue.
--Alors que signifie cette petite croix placée dans un des nombreux
carrés? demanda curieusement Vasseur.
Pitard secoua négativement la tête.
--Ça, dit-il, c'est le secret d'un autre. Sur ma conscience d'honnête
homme, je ne puis le révéler.
En affirmant sur sa conscience la voix de Pitard s'était accentuée
tellement loyale, que Meuzelin et ses compagnons se sentirent pris d'un
intérêt profond pour ce brave homme qu'ils allaient embarquer, sans
qu'il s'en doutât, en leur périlleuse aventure.
Le policier lui saisit la main et, spontanément, bien convaincu qu'il
pouvait user de franchise avec celui qu'il jugeait incapable de le
trahir, il dit à l'ogre:
--En deux mots, Pitard, voici en quelle passe nous sommes.
Puis, après s'être fait connaître, lui et Vasseur, il raconta brièvement
au glouton par suite de quels événements ils avaient été conduits en
cette situation d'avoir bientôt à défendre leur vie contre les bandits
qui allaient venir.
--L'épaisse tour du pigeonnier, bien isolée, nous permettra de soutenir
un siège en règle, ajouta-t-il.
Et, sur ce, le policier secoua la main du pique-assiette, en disant pour
terminer:
--Ainsi donc, citoyen Pitard, pendant qu'il est encore temps, détalez
vite pour n'être pas pris dans la bagarre.
Loin de profiter de l'avis, le pique-assiette était resté sur place et
réfléchissant. Après un court silence, il demanda:
--Au lieu du pigeonnier où toute retraite serait coupée, pourquoi pas
là?
Et il montra la porte secrète.
--Mais, fit Vasseur, parce que d'autres, mieux que nous, connaissent ces
souterrains où ils nous traqueraient trop facilement.
--Mieux que vous, oui; mais pas mieux que moi, dit Pitard en souriant.
J'y connais une cachette où je défierais bien tous les bandits de nous
dénicher.
--Nous dénicher, répéta Barnabé en appuyant sur le «nous». Est-ce que,
citoyen Pitard, vous tenez vraiment à être de la fête?
--Pourquoi pas! Je n'ai rien à faire; ce serait une façon de me
distraire. Je suis de ces badauds qui suivent la foule, dit
tranquillement l'ogre.
Puis, avec un sourire, il ajouta:
--Pourvu qu'on me nourrisse... et j'avoue que c'est une rude tâche pour
qui l'entreprend!
Il achevait, quand Lambert et Fichet reparurent, chacun porteur d'une
manne pleine de victuailles. Leur chasse aux comestibles avait été
d'autant plus fructueuse que, la veille, lorsque les hussards avaient
fait évacuer le nombreux personnel de bandits qui représentait censément
la domesticité de la fausse comtesse de Méralec, on allait dîner à
l'office, vraie table d'hôte où une trentaine de gredins prenaient
place. Arrachés, pour ainsi dire, du bord des plats, ils avaient dû
abandonner une boustifaille dont leur appétit s'était promis fête.
C'était sur cette montagne d'aliments que les deux gendarmes avaient
fait main basse.
--Oh! oh! oh! lâcha avidement Pitard à la vue de tant de nourriture.
Et, malgré lui, ses mâchoires s'ouvrirent à toute charnière, semblant
attendre leur proie.
Barnabé avait vu cette pantomime éloquente. Pendant que Meuzelin et le
lieutenant se consultaient sur le parti à prendre, l'échalas marcha vers
une des mannes où il cueillit une épaule de mouton que le rissolé de sa
peau annonçait être cuite à point, puis il revint à l'ogre auquel il
tendit le morceau de viande, qui pouvait bien peser trois livres.
--Acceptez donc cette pastille en attendant un repas sérieux, dit-il.
Comme les deux griffes d'un tigre affamé, les mains de Pitard se
crispèrent sur la pastille.
Après ce qu'avait annoncé le pique-assiette, Vasseur et le policier
s'étaient décidés pour le souterrain.
--La cachette dont vous nous avez parlé, Pitard, n'est pas une
souricière dont, une fois entré, nous ne pourrions plus sortir? demanda
Meuzelin.
À travers le mastic de viande qui lui emplissait la bouche, l'ogre
parvint à répondre:
--Une issue, que je suis seul à connaître, part de la cachette en
question.
--Alors, conduisez-nous? dit Vasseur.
On régla la marche. Pitard marcherait en tête. Barnabé prendrait Croutot
sur son dos. Les deux soldats se chargeraient des vivres. Suivraient
Vasseur et le policier en portant les armes et les munitions.
On croyait avoir pensé à tout. Ce fut l'ogre qui, entre deux bouchées,
signala un oubli des plus sérieux.
--De la lumière, dit-il.
--C'était vrai! Il fallait s'éclairer dans le souterrain et, par
conséquent, faire provision de luminaire. Il n'y avait qu'à aller
dégarnir le lustre de la salle à manger. L'échalas partit dans cette
direction suivi par Vasseur. Cinq minutes après, ils n'étaient pas de
retour. Le temps, durait à Meuzelin, impatient, qui courut les
rejoindre.
--Que faites-vous donc ainsi perchés? cria-t-il, étonné, en apercevant,
les deux hommes qui, montés sur la table pour retirer plus facilement
les bougies du lustre, se tenaient un bras en l'air, fixes comme des
statues.
Au son de la voix du policier, l'un et l'autre secouèrent la rêverie qui
les immobilisait.
Lorsqu'il allait prendre sa première bougie, Fil-à-Beurre avait dit
gaiement:
--N'empêche que nous ne savons pas encore comment, là où nous avions
laissé le Beau-François, nous avons trouvé le Croutot... cette perle des
gredins, au dire de Pitard.
--Le nain nous l'apprendra lui-même, répondit Vasseur.
Et l'un et l'autre, à ce nom de Croutot, avaient été subitement saisis
par un souvenir.
Du nabot, la pensée de Vasseur s'était reportée à M. de Biéleuze, du
vicomte à la lettre de Julie, de la missive perdue à ce plan qu'il avait
découvert dans les papiers du mort et il en était venu à songer à cette
petite croix dont, tout à l'heure, Pitard, en reconnaissant le plan pour
sien, avait refusé l'explication en alléguant que c'était le secret d'un
autre.
--Quel peut bien être ce secret? se demandait Vasseur, oubliant la
récolte des bougies.
Quant à Barnabé, le nom de Croutot avait fait dériver sa pensée sur un
tout autre point. Sa distraction venait d'une phrase, inintelligible
pour lui, prononcée par le pique-assiette, alors qu'il racontait avoir
connu l'avorton antérieurement à son entrée au service du vicomte de
Biéleuze. En se souvenant de l'emploi que, selon Pitard, occupait alors
Croutot, l'échalas, complètement distrait de sa cueillette des bougies
de lustre, se demandait:
--Quel singulier métier était-ce donc que celui d'_Ange gardien_ d'un
notaire à _trente sous_?
C'était alors que la voix de Meuzelin était venue les réveiller de leur
torpeur.
--Je pensais à Croutot, avoua Fil-à-Beurre en se hâtant de rafler les
bougies.
Le nom de Croutot, paraît-il, était destiné à toujours produire un effet
quelconque, car Meuzelin, en l'entendant, sursauta.
--Sacrebleu! fit-il. Nous avons oublié de retirer le tampon fourré dans
la bouche du coquin. Pourvu que nous ne le trouvions pas étouffé!
Et il secoua la tête en ajoutant à mi-voix, croyant n'être pas entendu:
--Croutot mort, je ne saurais vérifier si la Saute, ma défunte épouse,
m'a dit vrai.
Munis de la dépouille du lustre, Vasseur et Barnabé suivirent le
policier qui regagnait le boudoir. Le premier soin des compagnons fut de
courir à Croutot, qu'on débarrassa du mouchoir qui lui obstruait la
bouche.
Il était temps! Le pygmée allait périr étouffé. Après avoir promené ses
regards encore hébétés autour de lui, il les arrêta sur Barnabé, en
demandant, d'un ton qui prouvait que, encore mal remis, il n'avait pas
la tête à lui:
--Vous venez de la part du général Labor? Je dirai tout... mais à une
condition... Oui, à la condition qu'on me laissera seul dans le
souterrain pendant huit jours, sans personne pour m'épier. Alors je suis
certain de trouver après tant de recherches inutiles...
--Décidément, il bat la breloque, souffla Fil-à-Beurre au policier.
--Je trouverai... je trouverai, répéta Croutot, toujours égaré, avec une
sorte de rage.
--Crois-tu? prononça Pitard d'une voix ironique.
Le son de cette voix et son accent railleur galvanisèrent Croutot qui,
soudainement, retrouva sa présence d'esprit. Il eut conscience d'avoir
prononcé quelques paroles imprudentes et il en éprouva un tel
saisissement qu'il s'évanouit.
--Il n'en sera que plus facile à porter, dit Barnabé.
Pitard s'approcha du nabot sans connaissance que soutenait Fil-à-Beurre,
et après l'avoir examiné en silence, il souffla à Meuzelin:
--Il serait prudent de lui entourer la tête. Il est assez finaud pour
feindre l'évanouissement.
--Dans quel but?
Au lieu de répondre, Pitard, l'oeil toujours sur le nain, recula de
quelques pas, attirant Meuzelin avec lui, et lorsqu'il se crut assez
éloigné, il dit à l'oreille du policier:
--Examinez-le bien. Guettez si quelque mouvement involontaire ne trahira
pas sa ruse quand il entendra la phrase que je vais débiter.
Meuzelin concentra toute son attention sur le pygmée immobile et roidi
de tous ses membres.
Alors Pitard, à haute voix, prononça:
--L'endroit où je veux vous conduire m'a jadis été indiqué par M. de
Biéleuze, à propos d'une jeune fille qui s'appelait Julie.
--Il n'est pas plus évanoui que moi, pensa aussitôt Meuzelin, dont
l'oeil venait de surprendre une brusque contraction nerveuse des mains
de Croutot.
À ce moment la voix de Fichet, qui faisait le guet à la fenêtre,
annonça:
--Que voilà, dedans le parc, il se fait l'apparition de salapiats dont
auxquels la culture de la connaissance elle est urgente à coups de
fusil.
En même temps, Lambert qui avait été se poster à une fenêtre de l'autre
façade du château, apparut en disant:
--Alerte! voici les gueusards!
À ce double cri d'alarme, Barnabé avait confié à Pitard le soin de
soutenir Croutot, qui semblait être toujours évanoui profondément, et il
avait rejoint Vasseur qui, encoigné dans une fenêtre du boudoir,
surveillait les premiers mouvements de l'ennemi du côté du parc.
Fil-à-Beurre estima leur nombre à vue d'oeil.
--Environ trente, dit-il.
--Et à peu près autant de l'autre côté, annonça Meuzelin qui, par une
fenêtre de la salle à manger, venait d'inspecter l'autre façade du
château.
--Rien qu'une soixantaine; il me semble que nous devrions risquer le
paquet, proposa tranquillement l'échalas.
--À quoi bon, fit Meuzelin, puisque grâce à Pitard, nous pouvons leur
échapper?
--J'aurais voulu savoir si, depuis mon dernier coup de fusil, je me suis
rouillé l'oeil, annonça Barnabé qui, sur le conseil du policier, se
résigna à ne pas tenter l'épreuve.
Absorbés qu'ils étaient par la surveillance des faits et gestes de
l'ennemi, les trois compagnons avaient totalement oublié Pitard et leur
prisonnier Croutot.
Pitard, lassé de maintenir debout le nabot, qu'il était convaincu jouer
la syncope, le laissa tomber en travers du divan afin de pouvoir, lui
aussi aller donner son coup d'oeil à la fenêtre. Il s'éloignait quand
Croutot ouvrit l'oeil.
--Pitard, souffla-t-il, écoute un peu.
--Quoi? fit l'ogre qui revint au prisonnier.
--Est-ce vrai ce que tu as dit tout à l'heure, quand tu as parlé de
certain endroit du souterrain où tu veux les conduire?
--Il paraît que l'évanouissement ne t'empêche pas d'entendre, dit l'ogre
en souriant. Du reste, comme je ne veux pas te prendre en traître, je
dois t'avertir que ta ruse a été inutile; tu t'es trahi. En m'écoutant,
tu n'as pas pensé à maîtriser le mouvement nerveux de tes mains.
--Est-ce bien possible? fit le nabot d'une voix émue.
--Tes mains se sont si bien crochées que c'était à croire que tu te
figurais empoigner ce que tu cherches depuis si longtemps, appuya
railleusement l'ogre.
Sa phrase dut toucher fort l'avorton; car il poussa un soupir désolé.
Puis il reprit en hésitant:
--Et, vrai! tu connais l'endroit?
--J'irais les yeux fermés.
Nouveau soupir désolé de Croutot dont la voix se fit suppliante pour
ajouter:
--Ne les y conduis pas, mon Pitard... Garde ce secret pour moi, je t'en
conjure.
Et avec un effort qui attestait, de sa part, un sacrifice des plus
pénibles, il bégaya:
--Fais cela, Pitard, et nous partagerons.
Ensuite, croyant avoir ville gagnée:
--Hein! fit-il, tu vois que je suis gentil?
Mais Pitard secoua la tête en homme peu touché par cette gentillesse et
lâcha en gouaillant:
--Heu! heu, tu ne l'as pas toujours été.
--Peux-tu dire! lâcha le pygmée, feignant l'étonnement, mais dont le
regard anxieux se fixa sur le pique-assiette.
--Il paraît que tu as la mémoire courte s'il ne te souvient plus que
j'ai, avec toi, une vieille revanche à prendre, débita Pitard dont
l'oeil s'assombrit.
--Une vieille revanche? répéta le nain, ayant vraiment l'air d'ignorer
le motif de cette revanche.
--Oui, appuya Pitard; cela date du temps où tu étais _ange gardien_ d'un
notaire à _trente sous_.
Comme la figure de Croutot exprimait l'ébahissement de quelqu'un
entendant parler d'un fait de lui parfaitement ignoré, Pitard ajouta
moqueusement:
--Est-ce que tu as oublié le notaire... cette parfaite canaille qui
s'appelait Taugencel? Diable! ce serait une noire ingratitude de ta
part, mon petit; car il t'a rendu un fameux service, le mécréant... Il
est vrai que tu n'as pu en profiter.
Pendant ce dialogue à voix basse entre l'ogre et son prisonnier,
Meuzelin et ses deux amis n'avaient cessé d'observer les bandits dont la
conduite les surprenait au possible.
Sans témoigner aucune hâte d'entrer dans le château, ils se tenaient
groupés près de la lisière du parc, entourant un des leurs, qu'ils
semblaient interroger.
--Tiens! fit brusquement Fil-à-Beurre, est-ce qu'ils vont s'en aller,
sans nous avoir fait la politesse de s'occuper de nous?
Il y avait, en effet, matière à être surpris. Bonne moitié des bandits
s'était divisée en petits groupes de cinq ou six hommes, sur différents
points du taillis, et ils avaient disparu sous le couvert des arbres
séculaires du parc.
--Où vont-ils? demanda Fil-à-Beurre.
À côté de lui se tenait l'imperturbable Fichet, qui répondit:
--Que j'ai la dubitance d'avoir perpétré la vérité ous'qu'ils s'en iront
actuellement. Que c'est pour la trouvaille de l'individuel que le Pitard
il a incommodé d'une balle qu'elle la fait braire en l'acceptant.
--C'est bien possible! dit Vasseur en se souvenant du cri entendu dans
le taillis quand l'ogre, sur l'invitation de l'échalas, avait déchargé
son fusil par la fenêtre. Oui, ils vont à la recherche de celui qui nous
espionnait en attendant leur arrivée.
--Et que Lambert et Fichet n'ont pu retrouver, acheva Meuzelin.
Il parut que les bandits avaient été plus heureux que les deux
gendarmes, car un cri de chat-huant se fit bientôt entendre un peu loin
sous bois. Ceux de la bande restés sur place vinrent se ranger sur la
lisière du parc, semblant attendre le retour des autres. Un à un,
prévenus par le cri de n'avoir pas à continuer leurs recherches,
reparurent les pelotons de cinq ou six hommes qui s'étaient mis en
quête.
--Ont-ils ramassé un mort ou un blessé? dit Fil-à-Beurre.
--C'est ce que nous allons apprendre par le retour de ceux qui n'ont pas
encore paru, répondit Vasseur.
Un mouvement des Chauffeurs qui se massèrent avec empressement indiqua
qu'ils voyaient arriver les retardataires.
En effet, du taillis qui s'écarta, sortirent les derniers Chauffeurs
soutenant un homme à la marche chancelante qui, tout aussitôt, fut
entouré par la bande entière.
S'il eût été de taille ordinaire, ce blessé, ainsi englobé dans la
masse, aurait échappé aux regards de Vasseur et de ses amis. Mais il
était d'une stature telle, que sa tête dépassait de toute sa hauteur
celles de ses camarades.
--Le Beau-François! firent les trois compagnons ébahis.
Oui, c'était bien le colosse que, deux heures auparavant, ils avaient
tenu prisonnier et qui, de si étrange façon, avait trouvé le moyen de
leur échapper en laissant à sa place le nabot, tout aussi bien garrotté
qu'il l'avait été lui-même...
Des trois amis, le policier était demeuré le plus étonné, car
l'apparition du Beau-François déconcertait toutes ses idées.
--Je n'y comprends plus rien! s'écria-t-il.
Et, pour répondre à Vasseur et à l'échalas, dont le regard étonné lui
demandait compte de cette exclamation, il continua:
--Comment se fait-il quand nous devrions avoir sur le dos la bande de
Coupe-et-Tranche, que ce soit celle du Beau-François qui nous arrive?
Puis il resta pensif à se creuser la cervelle à la recherche d'un
pourquoi, après avoir murmuré:
--Ce doit être un tour du Marcassin. Il vise tout à la fois et nous et
le Beau-François, qui a osé venir bêtement chasser sur ses terres.
Cependant, au fond du boudoir et toujours à voix basse, s'était
poursuivi le dialogue entre Pitard et Croutot.
--Vrai! disait Pitard, tu as la mémoire si courte que tu ne te souviens
pas du notaire Taugencel dont tu as été _l'ange gardien_?
--Nullement! affirma Croutot à qui ce retour sur son passé semblait être
à tel point désagréable qu'il jugeait utile de nier effrontément.
--Et tu ne l'as jamais revu? insista Pitard ne tenant aucun compte de la
négation. Tant pis! tant pis!
--Pourquoi ce tant pis?
--Parce que tu m'aurais évité une corvée, débita Pitard d'un air
sincèrement ennuyé. Du moment que ta mémoire te trahit à ce point que tu
ne te rappelles plus le notaire Taugencel, me voilà obligé de raconter
moi-même ta vie à ceux au pouvoir de qui tu es tombé.
--Pitard, tu ne feras pas cela! supplia le nabot d'une voix étranglée
par la peur.
--Impossible d'agir autrement. À toi, la langue se fige; à moi, elle me
démange. Il faut que je parle quand même; car mes souvenirs sont restés
vivaces, au contraire de toi qui as tout oublié... Du moment qu'il ne te
souvient plus de Taugencel, il serait oiseux, j'en suis certain, de
vouloir t'interroger sur d'autres personnages du passé.
Croutot crut comprendre un but caché sous les paroles de l'ogre.
--Sur qui veux-tu m'interroger? demanda-t-il.
--Mais non, mais non, fit Pitard. Avec ta pauvre mémoire, à quoi bon
tenter une épreuve inutile?
Maintenant Croutot était décidé à faire preuve de mémoire.
--Parle, dit-il, peut-être que je me souviendrai.
Pitard demanda lentement:
--Alors, dis-moi donc ce qu'est devenue la soeur de Julie?
--Césarine Faublin? dit Croutot avec une hésitation craintive.
--Oui, insista l'ogre, Césarine Faublin qui, plus tard, a été surnommée
la Saute.
Le pygmée aurait-il répondu? Si oui, il en fut empêché par Meuzelin, qui
arriva suivi de ses amis et des deux soldats.
--Pitard, conduisez-nous à votre cachette! commanda-t-il.
En même temps, Fil-à-Beurre, de ses grands bras, saisissait le nabot
qu'il chargea sur son dos en disant:
--Vous êtes de la partie, mon bel homme.
Puis, s'adressant à Fichet, il ajouta:
--Enveloppez-lui la tête de peur des courants d'air.
X
Il avait le regard diantrement émerillonné, le passionné général Labor,
que nous avions laissé dans la chambre dont il avait poussé le verrou;
contemplant, endormie sur sa couche, celle qu'il prenait pour la vraie
dame de Méralec.
Aussi, l'oeil à son trou, le Notaire, qui l'observait de la pièce
voisine, se faisait-il une pinte de bon sang à la vue du soldat dont la
mine pleine de convoitise rappelait celle du chat qui tient une souris
sous sa patte.
Cardeuc, à côté du patriarche, attendait que celui-ci le renseignât sur
ce qu'il voyait par son trou.
--Eh bien! que fait notre homme? demanda-t-il tout bas avec impatience.
--Les mouvements du sommeil ont découvert la gorge de la dormeuse et
notre gaillard s'en rince l'oeil, annonça trivialement le patriarche.
Immédiatement, il reprit: