général qui, au milieu de ses officiers, marchait en tête du premier des
deux escadrons.
--Quelque promenade militaire, sans doute, pour dégourdir les chevaux,
avança le métayer au Notaire qui, tout soucieux, regardait s'approcher
les cavaliers.
--Non, fit le vieillard.
Tout à coup il éclate de rire en s'écriant:
--J'y suis! Ah! ma foi! nous avons plus de chance que d'honnêtes
gens!... Bon! voilà le bouquet!!!
Cette dernière exclamation lui était arrachée par la vue du général.
Labor venait de sortir du rang et, laissant ses hussards continuer leur
route, il avait mis son cheval au trot et piquait droit sur la métairie.
--Si Meuzelin n'est pas fusillé avant ce soir, c'est que nous n'aurons
été que de francs imbéciles, déclara le Notaire.
Le métayer, faute d'avoir encore rien deviné, ne partageait pas
l'assurance joviale du Notaire.
--Que peut signifier cette sortie des hussards? dit-il avec une
inquiétude réelle dans la voix.
--Sortie qui n'aura pas de rentrée au château, car les escadrons
abandonnent la Brivière pour retourner à leur campement d'Ingrande,
affirma le Notaire.
--Pourquoi? fit Cardeuc en cherchant à comprendre.
--Mais parce que notre fausse dépêche a porté coup et qu'à cette heure
Meuzelin, ou plutôt le comte de Méralec, doit, suivant l'ordre, être
enfermé en son cachot. Tant qu'il fallait surveiller le comte allant et
venant où bon lui semblait dans le château, les hussards étaient
nécessaires pour le garder dans la Brivière. À présent que le prisonnier
est sous clef, les escadrons, sauf quelques hommes de surveillance, ne
sont plus utiles et le général les renvoie à Ingrande.
--Mais alors, nous allons pouvoir entrer au château, dit vivement
Coupe-et-Tranche.
--Comme dans du beurre.
--Et aller étrangler Meuzelin dans son cachot. Morte la bête, mort le
venin, grogna joyeusement Cardeuc à la pensée d'être débarrassée de son
ennemi.
--Heu! heu! ricana le patriarche; étrangler, certes, le moyen est bon,
mais, avant de l'employer, il faudrait savoir deux choses.
--Lesquelles?
--D'abord, ce qu'est devenu notre introuvable Croutot.
--Et ensuite?
--Connaître ce que vient faire ici celui qui nous arrive.
Ce disant, le vieillard montrait du doigt le général Labor se
rapprochant de la métairie.
Le général avait grand air à cheval. Haut de buste, bien campé en selle,
il semblait avoir hâte d'atteindre vite la métairie, car, à mi-chemin,
il avait piqué de l'éperon pour activer l'allure de sa bête.
Ce fut ce redoublement de vitesse qui fit demander par le métayer
anxieux:
--Vient-il en ennemi?
--En tout cas, il vient seul, appuya le Notaire. S'il lui prend la
fantaisie d'aboyer, nous sommes assez de monde à la ferme pour le prier
de se taire.
Et cette bonne canaille de Notaire se frotta les mains en disant tout
guilleret:
--Eh! eh! ce serait un joli coup de dé à jouer que de garder le général
comme otage.
Avec Coupe-et-Tranche, pareil avis ne tombait pas dans l'oreille d'un
sourd.
--Alors, jouons la partie.
Le Notaire aurait dû être flatté de voir son idée si bien accueillie. Il
branla pourtant la tête avec hésitation et lâcha.
--Oui, mais...
--Mais quoi? fit le métayer étonné de sa reculade.
--Il faudrait, avant tout, savoir ce qu'est devenu Croutot, dit
lentement le patriarche.
--Décidément, tu n'as pas l'avorton en odeur de sainteté, débita
moqueusement le Marcassin, toujours incrédule à cette méfiance
persistante.
Le général approchait. Le temps n'était pas aux longs discours.
--Qui vivra verra! débita le patriarche.
Au lieu d'attendre le danger, mieux valait marcher bravement à sa
rencontre.
--Je vais aller recevoir le général à la porte, proposa le métayer. À
ses premières paroles je saurai de quoi il retourne. Sans-Pouce et les
gars de la ferme sont dans les communs. À mon premier appel, ils
m'aideront à m'emparer de Labor.
Mais le Notaire l'arrêta en disant:
--Moi, je ferais mieux.
--Quoi donc?
--Un glouton de jolies femmes, ce Labor, pas vrai? fit le Notaire en
souriant.
--Sans sa passion pour le cotillon, nous n'aurions pas de pire ennemi.
--Eh bien, moi, je le ferais recevoir par celle qui est là, dit le
patriarche en montrant la chambre où dormait Suzanne.
L'idée séduisit immédiatement Coupe-et-Tranche qui, tout aussitôt,
changea de direction en disant:
--Je vais l'éveiller.
Encore une fois, le vieillard l'arrêta.
--À quoi bon? fit-il. Elle est bien belle, la Suzanne, lorsqu'elle est
éveillée; mais elle doit être dix fois plus séduisante quand elle dort.
--Mais si nous ne l'éveillons pas, il nous faut recevoir nous-mêmes le
général, objecta le métayer.
--Nullement. Que le général ne trouve personne ici, et je parie qu'en
bon chien de chasse qu'il est, il flairera le gibier et ira tout droit à
son gîte.
--Et nous?
--Nous? Nous nous enfermerons dans ma chambre d'où peut s'entendre tout
ce qui se dit dans la pièce voisine, proposa le patriarche.
Il fallait se décider, car Labor venait d'entrer dans la cour de la
métairie où retentit sa voix, qui criait:
--Eh! là-bas, le batteur en grange! viens tenir mon cheval.
L'appel avait été adressé à Sans-Pouce, car ce fut lui qui répondit tout
empressé:
--Voici, citoyen général.
Après un petit temps, pendant lequel, sans doute, Labor avait mis pied à
terre, il reprit:
--Trouverai-je, à la métairie, ton maître Cardeuc, ce loyal serviteur de
madame de Méralec?
En plus de la phrase, la voix sonore du général était calme, presque
affectueuse, prouvant qu'il ne se présentait nullement en ennemi.
--Oui, citoyen général, notre maître est à la ferme. Tenez, vous voyez
cette porte? Vous allez le trouver là, indiqua l'organe obséquieux de
Sans-Pouce.
Aussitôt résonna sur la pierraille de la cour le bruit des grosses
bottes, munies d'éperons, du général qui arrivait.
--Il ne sait encore rien du tout. Meuzelin n'a pas parlé. Je vais
recevoir moi-même Labor, dit au Notaire Cardeuc tranquillisé.
--Vous avez tort. Vous ratez là une belle balle à jouer. Au fond, ça
vous regarde. À le mettre devant Suzanne, nous nous réservions toujours
la ressource d'apparaître si besoin en était... Soit, puisque vous le
voulez, débita le vieillard d'un ton sec.
Il y avait dans la voix du patriarche un tel accent qui sonnait l'alarme
que Cardeuc céda.
--Allons dans ta chambre, dit-il.
Il était temps. À peine venaient-ils de disparaître que le général
entrait dans la salle.
Plaqué derrière sa porte qu'il avait fermée à clé pour le cas où Labor
aurait eu la fantaisie de l'ouvrir, le Notaire, l'oeil appliqué à un
petit trou du panneau, observait le visiteur dont, tout bas, il relatait
chaque fait ou geste à Cardeuc.
Le soldat s'était d'abord étonné de ne trouver personne là où il lui
avait été annoncé qu'il rencontrerait le métayer. Pensant qu'après une
absence momentanée, le maître de la maison ne tarderait pas à paraître,
Labor, en examinant chaque détail de l'ameublement grossier, se mit à
arpenter la salle d'un pas lourd qui faisait sonner ses éperons.
--Oh! oh! Je crois bien que notre chien a éventé son gibier, chuchota le
patriarche dont tout le corps frissonnait du rire qu'il était contraint
d'étouffer.
En effet, le général venait d'arrêter tout net sa promenade à certain
bruit que son oreille, des plus fines, lui avait révélé.
Un souffle, doux et régulier, se faisait entendre dans la pièce voisine.
Il n'y avait pas à se tromper sur la nature de ce souffle. C'était bien
la respiration d'une personne qui dort.
--Sacrebleu! pensa Labor, est-ce que pendant que je l'attends ici,
Cardeuc serait à faire un somme dans la pièce à côté?
Pour mieux s'assurer de son fait, il s'approcha de la porte derrière
laquelle reposait Suzanne.
À coup sûr, quelqu'un dormait là.
Mais comme il se pouvait que ce ne fût pas Cardeuc, à qui il avait
affaire, Labor, pour ne pas réveiller un étranger, fit bien doucement
tourner le pêne de la serrure, poussa la porte et regarda.
Il eut un tressaut de surprise énorme.
--Madame de Méralec!!! murmura-t-il, l'oeil enflammé, tout pantelant du
brusque désir qui venait de lui incendier le cerveau.
Il se retourna, l'oreille tendue. Nul bruit ne se faisait entendre au
dehors qui attestât l'arrivée de quelqu'un. Il était bien seul.
--Il se peut que Cardeuc ne vienne pas, dit-il.
Et, rassuré après avoir encore écouté, le soudard libertin se glissa
dans la chambre dont, derrière lui, il referma la porte et poussa le
verrou.
--Ah! voici notre chien entré sous bois, annonça en même temps le
patriarche à Coupe-et-Tranche.
--Plus moyen de rien voir, dit le métayer en pensant que le trou, occupé
par le vieillard, n'espionnait que la salle que venait de quitter Labor.
Le Notaire était un de ces hommes prudents, sans cesse sur le qui-vive,
toujours parés à tout et que, bien rarement, on peut trouver sans vert.
--Une souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise, dit-il.
Il laissa son observatoire. Sur la pointe du pied, il gagna l'autre
paroi de la chambre, d'où il tira une chevillette qui bouchait un
nouveau trou. Celui-là donnait dans la chambre de la belle dormeuse.
Quand la courtisane avait précipité sa fuite du château pour échapper à
Meuzelin, elle n'était vêtue que d'un léger peignoir. Dans les
mouvements de son sommeil, ce vêtement s'était entr'ouvert, laissant
exposée au regard une gorge moulée, resplendissante de blancheur.
--Notre chien est en arrêt, souffla le Notaire qui, par son second
judas, voyait le général, le regard ardent, penché sur la couche où
reposait Suzanne.
IX
Pour la plus grande clarté de notre récit, nous laisserons, bien
momentanément, le général contemplant d'un regard enflammé la courtisane
endormie, et nous retournerons au château de la Brivière.
Après le départ de Labor qui, au lieu de le faire enfermer, ainsi que la
fausse dépêche l'ordonnait, s'était contenté de le garder prisonnier sur
parole, Meuzelin, quand il s'était trouvé réuni à Vasseur et à
Fil-à-Beurre, avait eu grandement raison de leur dire:
--Ça se corse pour nous, mes amis. Nous n'avons jamais été si près
d'être sciés entre deux planches.
Il allait leur expliquer tout le danger dont les menaçait ce faux
message, auquel le général s'était niaisement laissé prendre, quand
Vasseur, avec l'égoïsme de l'amoureux qui ne pensait qu'à Gervaise,
l'avait interrompu, en montrant la porte secrète, par ce rappel:
--Si nous nous occupions d'abord du Beau-François?
Oui, du Beau-François qu'à l'arrivée du général on s'était hâté de
refourrer, bien et dûment ficelé, dans la cachette; du coquin qui avait
dit savoir où était Gervaise, et s'était fait fort de la rendre contre
les mille écus offerts par Vasseur qui, en plus, lui promettait la
liberté.
--C'est vrai! dit Meuzelin, j'avais oublié le sacripant qui nous attend
dans son trou.
Et, suivi du lieutenant et de Barnabé, il marcha vers l'issue dérobée.
Comme il allait faire jouer le ressort, un fracas de trompettes,
éclatant dans la cour du château, les fit, tous trois, courir à une
fenêtre.
À la vue des escadrons en ligne et du général qui montait en selle pour
se mettre à leur tête, Meuzelin comprit ce qui en était.
--Ça se corse de plus en plus! dit-il.
--Qu'est-ce donc? demanda Fil-à-Beurre.
--Il y a, mon brave Barnabé, que le général, me laissant ici prisonnier
sur parole, trouve que ses soldats n'ont plus besoin de garder le
château et qu'il les emmène où il sait les employer plus utilement.
--De sorte que? fit l'échalas.
--De sorte que, continua Meuzelin, le château n'étant plus gardé,
Coupe-et-Tranche et sa bande vont avant peu nous y rendre visite.
--Bah! nous sommes cinq! fit insoucieusement l'échalas.
--Et eux seront cent, appuya Meuzelin.
Si Barnabé ne répliqua pas, ce fut qu'à ce moment, le général, qui avait
levé les yeux, venait d'apercevoir Meuzelin à la fenêtre.
--Vous voyez que je me fie à la parole donnée, monsieur le comte de
Méralec, cria-t-il.
Après un salut de la main, il mit son cheval en marche. Derrière lui,
les escadrons s'ébranlèrent.
--Dire que, pour une pauvre fois que le plumet a fait preuve d'esprit,
la fatalité veut qu'elle devienne une bêtise! débita Fil-à-Beurre.
Puis, soudainement, il s'écria:
--J'y pense! nous sommes sans armes!
--Oh! non, dit Meuzelin; dans nos bagages, arrivés hier avec nous, j'ai
apporté tout un arsenal. Lambert et Fichet ne vont avoir qu'à ouvrir une
des caisses déposées dans le vestibule.
On quitta la fenêtre pour aller montrer aux deux gendarmes la caisse
dont ils avaient à tirer les armes.
Bien que le soin de pourvoir à la défense fût des plus urgents, il n'en
semblait pas ainsi à l'amoureux lieutenant qui, plusieurs fois déjà,
avait répété:
--Le Beau-François!
Meuzelin tendit d'abord l'oreille. On entendait encore claquer, au loin
sur le pavé, les fers des chevaux qui s'éloignaient.
--Nous avons bien une heure devant nous avant que les bandits grouillent
ici, pensa-t-il.
Alors, prenant pitié de l'angoisse de Vasseur touchant le sort de
Gervaise, il s'écria:
--Allons tirer le géant de son trou.
--Où l'humidité doit l'avoir raccorni, ajouta Fil-à-Beurre en suivant le
lieutenant et Meuzelin.
Cette fois, Meuzelin posa le pied sur l'endroit du parquet qui cachait
le ressort et fit la pesée.
La porte tourna aussitôt silencieusement sur ses gonds et les compagnons
s'avancèrent, en se courbant, pour soulever le prisonnier que ses liens
forçaient de rester couché.
Mais, au lieu d'achever l'enlèvement, ils se redressèrent brusquement,
chacun d'eux poussant un cri de surprise.
Et il y avait vraiment de quoi.
En admettant, comme Fil-à-Beurre l'avait dit en plaisantant, que
l'humidité du souterrain eût raccorni le Beau-François, il fallait
avouer qu'elle avait fait prompte et grande besogne; car les trois
hommes, à la place de l'immense corps du colosse qu'ils s'apprêtaient à
relever, n'avaient vu à terre qu'un corps rabougri, dont la taille ne
dépassait pas le tiers de celle du Beau-François.
Lié, comme l'avait été le géant, avec les embrasses en soie des rideaux
du boudoir, le prisonnier avait, de plus, la tête couverte d'un mouchoir
d'où s'échappaient de sourds et douloureux gloussements, qui prouvaient
qu'à la précaution du mouchoir on avait ajouté celle d'un bâillon.
--Que signifie ce sapajou au lieu d'un éléphant? dit Meuzelin qui
n'admettait pas un tel phénomène d'humidité.
Dans la demi-obscurité du renfoncement, il était impossible de bien se
rendre compte de la métamorphose. Le corps fut donc tiré de la cachette
et apporté dans le boudoir.
Quand Barnabé eut retiré le mouchoir qui entourait la tête, on vit une
face, aux yeux démesurément ouverts et congestionnés, au teint d'un
rouge violacé, et dont la bouche béante contenait un second mouchoir qui
y avait été enfoncé en tampon.
L'homme était à demi étouffé par ce bâillon dont ses liens ne lui
permettaient pas de se délivrer.
Bien visiblement, ce n'était pas le Beau-François; mais quel était cette
grenouille substituée à un boeuf? Dans leur étonnement, les compagnons
restaient à dévisager la trouvaille sans penser à lui retirer le
mouchoir de la bouche.
--Je ne le connais pas, dit le policier.
--Ni moi non plus, avoua Barnabé.
Quant à Vasseur, après avoir fixé le marmouset en homme qui interroge sa
mémoire, il finit par s'écrier:
--Où donc l'ai-je déjà vu?
--C'est ce qu'il va probablement vous apprendre lui-même, quand il
pourra parler, dit l'échalas en avançant la main pour retirer le
bâillon.
Il touchait déjà le mouchoir quand, tout à coup, dans la lingerie, se
fit entendre une voix qui disait avec l'accent de la surprise la plus
profonde:
--Comment! Personne! Solitude complète! On ne déjeune donc pas
aujourd'hui?
Au son de cette voix, qui annonçait l'approche d'un témoin, il y eut
chez les trois compagnons, sans qu'ils s'en rendissent compte, un
mouvement spontané qui leur fit enlever brusquement le mirmidon et, sans
plus de précaution que s'il eût été un paquet de linge sale, ils le
rejetèrent dans la cachette et refermèrent prestement la porte.
L'homme qui avait parlé entra.
C'était le pique-assiette Pitard.
La veille et l'avant-veille, l'ogre avait bâfré au château et, ne voyant
pas de raison pour renoncer à une habitude prise, il revenait à l'heure
du déjeuner pour donner son coup de fourchette. Complètement ignorant de
ce qui s'était passé à la Brivière depuis la veille où, à lui seul, il
avait engouffré le dîner de trois personnes, l'affamé s'était senti
alarmé, en traversant la salle à manger, de ne pas voir le couvert
dressé. Connaissant les êtres de la maison, il s'était dirigé vers la
lingerie où il comptait trouver Gervaise devant sa table à ouvrage. Par
elle, il espérait être renseigné sur cette circonstance inquiétante que
ses narines, qu'il tendait béantes à tous les vents, n'étaient
chatouillées par aucun fumet de cuisine.
N'ayant trouvé personne dans la lingerie, Pitard était entré dans le
boudoir.
À la vue de ces trois hommes, de lui inconnus, la figure de Pitard, qui
aurait dû tout au moins s'étonner, s'épanouit joyeusement. Ce ne pouvait
être que trois invités de la comtesse. Or, trois invités faisaient
supposer un déjeuner plus plantureux, plus riche en plats fins... bref,
un excédent de cuisine qui avait nécessité ce retard à se mettre à
table.
À défaut de la maîtresse de la maison qui le présentât à ces convives
avec qui il allait jouer des mâchoires, le goinfre résolut de faire
lui-même sa propre présentation.
Il salua, en disant de sa voix aimable:
--Pitard, citoyens! Pitard, pour vous servir, s'il en était capable.
--Pitard! répéta vivement Vasseur à ce nom que, subitement, lui rappela
sa mémoire.
Et, par un étrange phénomène, cette mémoire qui, tout à l'heure, se
montrait rebelle au sujet du pygmée bâillonné, lui rappela bien net en
quelle circonstance il avait entendu ce nom de Pitard. N'était-il pas le
seul, lorsqu'il avait fait le voyage à Paris pour consulter un grand
médecin sur son appétit extraordinaire, le seul que le vicomte de
Biéleuze, abandonné par ses parents, avait vu venir de Beaupréau et
s'asseoir à sa table?
Or, qui lui avait dit cela? De qui tenait-il ce renseignement? C'était
du domestique du vicomte; alors que, devant le cadavre de M. de
Biéleuze, il l'interrogeait sur les parents du suicidé, qu'il fallait
prévenir du trépas... Et, dans son souvenir, il revit ce domestique qui
était tout petit... Et aussi son souvenir lui rappela qu'il se nommait
Croutot.
Alors, dans la mémoire du lieutenant, la lumière se fit subitement. Du
passé, elle alla au présent, c'est-à-dire à ce petit homme bâillonné.
Sans penser à la présence du pique-assiette, Vasseur s'écria vivement:
--Croutot! le nain de tout à l'heure s'appelle Croutot!!!
--Croutot! fit en tressaillant Meuzelin, qui connaissait à fond
l'histoire du nabot sans l'avoir jamais vu.
Quant à Pitard, persévérant dans son erreur, il demanda:
--Mon ami Croutot est donc des convives de notre déjeuner de ce matin?
--Est-ce que vous venez ici pour déjeuner? fit Fil-à-Beurre un peu ébahi
de l'erreur du glouton.
Pitard fut empêché de répondre par l'entrée de Fichet, porteur d'une
brassée de carabines qu'il déposa dans un coin en disant:
--Que c'est les ustensiles pour se récréer.
Fil-à-Beurre prit une de ces carabines et la glissa dans la main du
goulu.
--Si vous êtes venu pour déjeuner, voici votre fourchette, lui dit-il.
En recevant ce nouveau genre de fourchette, Pitard, ses deux mains
crispées sur le canon de la carabine, promena de l'un à l'autre des
compagnons un regard hébété, accompagné d'un rire niais. Il n'y
comprenait rien; mais cette arme, qu'on lui offrait si inopportunément,
troublait quelque peu sa conviction intime qu'on allait se mettre à
table.
--Savez-vous manier cette fourchette-là? demanda Fil-à-Beurre, gardant
son sérieux devant la mine effarée du goinfre désappointé.
--Non, non, pas du tout. Jamais je n'ai touché un fusil, avoua Pitard.
--Vous n'aimez donc pas le gibier?
--Oh! si, si... mais tout cuit, confessa le glouton.
Au fond, peu importait à l'échalas l'adresse de Pitard. L'homme était
venu se fourvoyer parmi eux, et il l'enrôlait de force pour faire nombre
en cas d'attaque des bandits. Un fusil de plus, si maladroit qu'il fût,
pouvait en imposer aux assaillants.
--Vous n'avez jamais fait feu? insista Barnabé.
--Au grand jamais!
L'échalas ouvrit une fenêtre du boudoir donnant sur le parc.
--Il y a commencement à tout, dit-il. Voyons. Essayez-vous. Tirez par
là, droit devant vous.
--Pourquoi?
--Pour vous ouvrir l'appétit, débita sérieusement Fil-à-Beurre, qui
voulait le familiariser un peu avec le maniement de l'arme.
Pitard savait qu'il existait des boissons pour ouvrir l'appétit, mais il
n'avait jamais entendu dire qu'un coup de fusil jouissait d'une
propriété apéritive. Et puis, il n'avait pas besoin de s'ouvrir
l'appétit. Il était plus qu'ouvert, il était béant.
--Allez donc! commanda Barnabé avec un tel accent impérieux que le
pique-assiette, effrayé, dut s'exécuter.
Il épaula au hasard dans la direction des premiers taillis du parc,
ferma les yeux et, en tremblant de tous ses membres, déchargea sa
carabine.
À la grande surprise des compagnons, un cri de douleur répondit au coup
de feu et le taillis qu'avait troué la balle s'agita violemment, sans
pourtant laisser rien apparaître derrière son feuillage.
De tous, Pitard était le plus ébahi.
--Je n'ai visé aucun but et j'avais les yeux fermés, bégaya-t-il.
--Vous n'en êtes que plus adroit! Mes compliments sincères! déclara
Fil-à-Beurre.
Restait à savoir quel individu la balle avait touché dans le taillis,
qui avait repris son immobilité. Peut-être y avait-il eu mort d'homme?
--C'était sans doute un espion qui nous surveillait en attendant
l'arrivée de Coupe-et-Tranche et des siens, avança Vasseur qui, pour
savoir à quoi s'en tenir, envoya Lambert et Fichet inspecter les
taillis.
Il s'ensuivit un silence pendant lequel le bâfreur, qui s'était laissé
tomber sur une chaise après son coup de feu, formula, en geignant,
l'angoisse qui l'agitait au sujet du mort ou du blessé.
--Si c'était le cuisinier du château!!!
Après un pareil malheur, Pitard frémissait de la crainte qu'on ne
déjeunât pas!
Cependant Lambert et Fichet, la carabine au poing, avaient gagné le
taillis, dans lequel ils entrèrent. Les trois compagnons attendirent,
silencieux, à la fenêtre, le retour des soldats. Ceux-ci reparurent
bientôt indiquant, par leurs gestes, qu'ils avaient, par prudence,
renoncé à poursuivre leur recherche trop avant sous le couvert du bois,
qui pouvait cacher de nombreux ennemis à l'affût.
Quand ils eurent rejoint les amis, Lambert annonça avoir trouvé, à
l'endroit indiqué, des feuilles mortes maculées de sang; mais de blessé
ou de mort, point.
À quoi Fichet ajouta:
--Que, sans dubitation, l'incognito il aurait été écorné assez
amicalement par la balle pour qu'il saurait pu se substerfuger avec
céléritude sans qu'il aurait sollicité son reste.
Il fallait promptement prendre un parti.
Sa parole de «comte de Méralec» de ne pas quitter le château, donnée au
général, n'engageait guère Meuzelin. Mais, après être sorti du château,
où irait-on, en plein jour, en rase campagne, et rien qu'à cinq... car
Pitard ne pouvait compter. L'espion qu'on avait blessé devait avoir
prévenu ses complices et en admettant que la bande reculât, suivant son
habitude, devant une attaque en plein jour, les environs devaient être
surveillés. Derrière chaque haie et chaque talus, il était à craindre
que fussent embusqués des bandits dont le coup de fusil, un à un, les
abattrait tous les cinq.
Quant à rester sur place et, à cinq, défendre l'immense château, il n'y
fallait pas prétendre.
Le mieux était donc d'attendre la nuit dont l'obscurité faciliterait une
évasion; mais l'attendre sur le qui-vive et en position de le défendre
avec quelque succès si Coupe-et-Tranche se risquait à attaquer en plein
jour.
Où trouveraient-ils ce poste, ou plutôt cette tanière, dans laquelle ils
se tiendraient tapis jusqu'à la nuit? Ils allaient la chercher dans les
communs du château, voire le pigeonnier dont la tour permettait au
regard une surveillance circulaire. De là on pouvait faire feu autour de
soi.