Ce disant, le gamin, qui avait toujours tenu sa main dans sa poche, l'en

sortit, une lettre aux doigts, en disant:

--Et voilà ce que j'ai trouvé en déchirant la coiffe.

--Tonnerre de Dieu! c'est le message! s'écria le chef à la vue du large

cachet de cire rouge qui scellait le pli.

Mais, en même temps que Cardeuc, avait bondi le Notaire qui, avant que

le chef pût briser ce cachet de l'enveloppe, la lui retira de la main en

disant:

--Il peut arriver que nous ayons à nous servir de ce message. Donc il

faut respecter le cachet... Laissez-moi faire. Ouvrir et recacheter une

lettre sans qu'il y paraisse, ça me connaît de longue date... Je vais

dans ma chambre où j'ai tous les ustensiles voulus.

Car le notaire était à demeure chez le métayer. Celui-ci l'avait

présenté comme un vieux parent, recueilli par lui, à tous les

campagnards des environs, qui s'inclinaient, pleins d'un saint respect,

devant cette auguste tête à cheveux plus blancs que neige.

Pendant son absence, le Marcassin congédia le jeune Fend-l'Air.

Cinq minutes après, le vénérable patriarche rentrait avec l'enveloppe

ouverte et le cachet intact, ayant déjà pris connaissance de la teneur

de la lettre.

--Petite trouvaille, annonça-t-il en faisant une moue dédaigneuse. Ce

message ne fait que confirmer au général Labor un premier ordre qui doit

lui avoir été précédemment remis par l'agent Meuzelin.

Et, dépliant la lettre, le Notaire se mit à lire d'une voix posée:

«La présente est à seule fin de vous confirmer l'ordre, que doit vous

avoir transmis notre agent Meuzelin, concernant le comte de Méralec,

émigré rentrant qui vient rejoindre sa femme au château de la Brivière.

Pour cause de suspicion, ledit comte sera gardé à vue en son château que

vous ferez occuper militairement après l'avoir fait évacuer par son

nombreux personnel, sauf quatre domestiques dont le choix sera laissé au

comte et à la comtesse de Méralec.»

Puis suivaient d'autres instructions relatives aux besoins des troupes,

de nulle importance pour Coupe-et-Tranche.

Suzanne avait écouté en souriant la première partie de la lettre.

--C'est bien cela, dit-elle. Ainsi qu'il s'en est vanté à moi cette

nuit, Meuzelin, voulant jouer son rôle de comte de Méralec, a obtenu du

ministre, à son passage à Paris, ces deux ordres qui préparaient le

traquenard où, un instant, j'ai été prise.

Du moment que ce message, qui avait coûté la vie à son courrier, ne

faisait que confirmer des ordres déjà connus par Labor, il n'était

qu'une lettre morte entre les mains des Chauffeurs.

--Brûlez ce papier qui ne vaut rien pour nous, commanda Cardeuc au

Notaire.

Mais le patriarche agita vivement le doigt en s'écriant d'un ton presque

scandalisé:

--Qui ne vaut rien, dites-vous! Quel blasphème! Un papier qui porte la

signature du ministre, l'entête, les cachets et les timbres du ministère

ne rien valoir!!! Où avez-vous rêvé cela?

--À quoi peut-il servir? demanda Cardeuc.

Le Notaire, on le sait, avait été condamné au bagne, d'où il s'était

évadé, pour avoir altéré des actes publics. Il était donc expert pour

répondre:

--En laissant subsister signature ministérielle, timbres et cachets, je

puis si bien laver ce papier de son écriture qu'il n'en reste plus

qu'une simple feuille blanche sur laquelle, à notre tour, nous pourrions

écrire ce qui nous plairait.

--Tu ferais cela, Notaire? s'écria Coupe-et-Tranche, illuminé par une

idée subite.

--Quand il vous plaira.

--Tout de suite.

--Bon! alors je retourne encore dans ma chambre où j'ai mes produits

chimiques, annonça le beau vieillard dont la chambre, paraît-il, était

un arsenal contenant tout ce qui concernait son métier.

Une joie sauvage éclairait les yeux du métayer quand, après le départ du

Notaire, il vint se camper en face de Suzanne pour lui demander:

--Avec ce papier blanchi, sais-tu, ma fille, ce que nous allons pouvoir

faire?

--Quoi donc?

--Prendre notre revanche en enfermant Meuzelin dans son propre piège...

Ah! il a voulu être comte de Méralec! Eh bien, il lui en cuira!

Suzanne pouvait parler par expérience, puisqu'elle s'était trouvée aux

prises avec le policier.

--Euh! euh! fit-elle sur le ton du doute, Meuzelin est bien adroit, bien

retors! il s'en tirera, sois en certain.

--Pas avec un niais de la force de Labor qui ne lui pardonnera pas de

l'avoir berné.

--Du moment qu'il se trouvera mal à l'aise dans son rôle de comte de

Méralec, Meuzelin se fera connaître alors sous son vrai nom au général.

--Oui, mais sans profit.

--Parce que?

--Parce qu'il n'aura plus d'autorité, attendu qu'il sera destitué et

remplacé.

--Par qui?

--Par Croutot.

Avant que Suzanne pût se faire expliquer le rôle destiné à ce Croutot,

le pas du patriarche, qui revenait, se fit entendre. Cardeuc se hâta de

dire:

--Le Notaire est une vieille canaille d'excellent conseil.

Consultons-le.

Tout triomphant, le vieillard entra, tenant à la main l'ordre qu'il mit

sous les yeux du Marcassin en demandant:

--Dites-moi si ne voilà pas une belle page bien blanche sur laquelle,

quand le papier sera sec, on pourra, au-dessus de la signature du

ministre que j'ai conservée, écrire ce qu'on voudra?

Cardeuc posa le papier à sécher sur une table, et dit au Notaire en lui

montrant Suzanne:

--Écoute ce qu'elle va te conter.

La courtisane fit le récit de tout ce qui s'était passé entre elle et

Meuzelin, qui s'était donné, devant le général, pour le comte de

Méralec.

Et quand Suzanne eut fini, le métayer détailla son idée, d'employer la

feuille blanche en faisant écrire par le Notaire un ordre qui, tout en

rappelant celui de la veille, ferait mettre le comte de Méralec sous les

verrous et destituerait Meuzelin... double moyen d'annuler le policier.

Le vieillard, en approuvant de la tête, avait écouté jusqu'à la fin.

--Pas mal! pas mal! fit-il... Mais il y a mieux encore... Que

diriez-vous, par exemple, de faire fusiller Meuzelin par le général

Labor... Une idée à moi!!!

Cardeuc et Suzanne se regardèrent ébahis de surprise. En annonçant à la

courtisane que le Notaire était une vieille canaille de bon conseil, le

métayer ne s'attendait pas à le trouver d'une telle force.

--Tu prétends que tu arriverais à faire fusiller Meuzelin par le général

Labor! finit par s'écrier le Marcassin, ayant besoin, pour y croire, que

la chose lui fût répétée.

--Ni plus ni moins que si c'était vous, affirma le vieux.

Ensuite, avec un sourire, il ajouta en pesant:

--... Vous surtout.

--Oh! moi, fit Coupe-et-Tranche, si le général me tenait, mon affaire ne

traînerait pas.

--Alors l'affaire du mouchard ne traînera pas davantage, appuya le

patriarche avec une intention marquée.

--Et comment t'y prendras-tu? reprit vivement Cardeuc.

--Ça, c'est mon petit plan qu'il me faut d'abord mûrir avant de vous en

faire part, dit le Notaire refusant de rien préciser encore.

--Et ton plan, une fois fait, tu te chargeras de le mettre tout seul à

exécution? insista le Marcassin.

--Non, non, car j'ai besoin d'une personne qui m'est indispensable.

--De qui donc?

--De madame, dit le patriarche en faisant à Suzanne une de ces

révérences qu'il devait exécuter au temps jadis, quand il recevait des

clientes en son étude.

Après quoi, en montrant le papier lavé, il ajouta:

--Le meilleur moyen d'abattre un lièvre est encore de le tirer au

gîte... Qu'on le laisse courir, on a moins de chances pour rouler

l'animal. Donc, puisque Meuzelin est notre lièvre, il faut faire en

sorte qu'il ne puisse quitter le gîte.

Ce disant, il avait pris plume et encrier posés sur la table et avait

mis devant lui le papier devenu sec.

--En conséquence, reprit-il, je vais écrire pour le général Labor un

ordre qui, tout en rappelant celui d'hier... ce qui endormira toute

défiance du soldat... contiendra l'injonction de claquemurer le comte de

Méralec.

Et, s'adressant au métayer:

--C'est bien là votre intention, Cardeuc? demanda-t-il.

--Oui, c'était mon idée première; mais du moment que tu as trouvé mieux,

objecta le métayer...

--Toujours faut-il, en tout cas, que le Meuzelin soit coffré. Vous ou

moi, nous saurons où aller le prendre, répliqua le Notaire.

De sa plus belle écriture, il écrivit la première moitié de l'ordre. Il

s'arrêta pour demander:

--Nous disons donc, Cardeuc, qu'il nous faut dégommer le Meuzelin?

--Oui, pour que s'il se dépouille du personnage de comte de Méralec, il

ne puisse retomber sur ses pattes dans le rôle de policier.

--Voilà qui est fait, annonça le patriarche après avoir tracé quatre

nouvelles lignes.

--Désigne à présent son successeur, dit Coupe-et-Tranche.

--Qui ça? demanda le Notaire, reprenant la plume.

--Croutot, prononça le Marcassin.

Au lieu de tracer ce nom, le Notaire fit une grimace et lâcha un «hum!»

plein de méfiance.

--Croutot te déplaît-il? demanda le métayer en riant.

--Je ne confierais pas même ma bourse vide à ce garçon-là, avoua le

vieillard.

Puis, s'ébahissant tout à coup, il s'écria:

--Mais, au fait, j'y pense, ce Croutot n'est pas des nôtres.

--Bah: qu'en sais-tu? ricana Coupe-et-Tranche avec assurance.

À la bande se rattachaient tant de _francs_ (auxiliaires) qui aidaient

le chef dont, seul, ils étaient connus, que le Notaire accepta le dire

du Marcassin. Il se contenta de demander:

--Obéira-t-il?

--Je le rendrai plus souple qu'un gant.

--Hum! hum! répéta le patriarche en branlant sa tête vénérable.

--Ah çà, fit Cardeuc étonné, tu le connais donc bien à fond et depuis

longtemps, ce Croutot, qui m'a l'air de te puer au nez?

--Oui. Cela date d'une histoire qui s'est passée, il y a deux ans, alors

que j'étais encore notaire à Paris, à la suite du suicide d'un certain

vicomte de Biéleuze.

--Biéleuze! répéta Suzanne en tressaillant au souvenir de son ancien

amant.

Le vieillard se trompa sur le sens de l'intonation de la courtisane. Il

attribua l'exclamation à une curiosité féminine.

--S'il vous plaît de savoir cette histoire, je vous la conterai au

premier moment, dit-il à Suzanne.

Il revint à son écrit. Mais, bien décidément, il lui répugnait de tracer

le nom de Croutot: car il demanda encore:

--Est-il prévenu de ce qu'il devra faire?

--Non; mais je vais lui faire dire de venir me parler.

Croutot, membre conseiller de la section de Beaupréau, bourgeois riche

de la localité, était un si important personnage, que le Notaire ne put

croire à l'obéissance que Cardeuc se vantait d'obtenir d'un tel gros

bonnet.

--Oui, lâcha le vieillard incrédule; mais viendra-t-il?

--Rien qu'avec une seule phrase, je lui ferai mettre ses jambes à son

cou, dit Cardeuc gaiement.

Sur ce, il appela:

--Sans-Pouce!

Le bandit, qui se tenait dans la pièce précédente, apparut sur le seuil

à cet appel.

--Fend-l'Air est-il toujours là? demanda le métayer.

--Il dort dans l'étable.

--Envoie-le ici.

Le gamin, les yeux encore gros de sommeil, les cheveux pleins de débris

de paille, fit bientôt son entrée.

--Connais-tu, à Beaupréau, le citoyen Croutot? demanda le chef.

--Oui, un cadet si petit qu'il pourrait se loger à l'aise dans une niche

à chien.

--Tu vas aller lui dire qu'il vienne tout de suite me parler à la

métairie.

--Bien! fit le mioche, qui prit son élan pour partir.

Mais Cardeuc l'arrêta au vol.

--Attends donc! dit-il. Si, par hasard, tu voyais Croutot hésiter le

moindrement, tu lui diras, en évitant bien d'être écouté par un autre

que lui, que tu viens de la part de «cette pauvre Julie qui aimait tant

à aller sur l'eau».

--Tiens! fit brusquement Suzanne en entendant ce nom.

--Ah! bah! lâcha le Notaire surpris.

--Qu'est-ce qui vous prend? demanda le métayer, après avoir refermé la

porte derrière le gamin parti.

Suzanne venait de se rappeler combien, avec cette même phrase, elle

avait rendu le nabot obéissant lorsqu'il refusait d'être le troisième

témoin à signer son constat d'identité de comtesse de Méralec.

Elle répondit donc en riant:

--Parmi les notes que tu m'avais remises, Cardeuc, sur les individus que

j'étais appelée à voir en jouant mon rôle de comtesse, se trouvait cette

phrase concernant Croutot. Je l'ai employée sans en comprendre un seul

mot. L'effet a été magique.

--Il a obéi, n'est-ce pas?

--Il est devenu un vrai toutou, dit Suzanne.

Puis, en montrant le Notaire, elle ajouta:

--Mais lui aussi me paraît connaître la phrase, si j'en crois

l'étonnement qu'il vient de montrer.

--La phrase, non je ne la connais pas, dit le patriarche; mais cette

Julie qu'elle concerne, oui. Il me souvient de cette fille. C'est à

cause d'elle que je me suis trouvé en rapport avec Croutot, lors de

cette histoire dont je vous parlais tout à l'heure, arrivée il y a deux

ans, quand j'étais encore notaire à Paris, à la suite du suicide de M.

de Biéleuze.

Et le vieillard, qui aimait à jouer de la langue, demanda:

--Voulez-vous que je vous la conte?

Mais Cardeuc lui montra le jour qui commençait à poindre:

--Plus tard, dit-il. Au plus pressé, mon vieux. Achève ton message pour

le général, auquel nous le ferons porter par Sans-Pouce, sur le cheval

du courrier.

Le Notaire ne devait pas avoir abjuré toute méfiance à l'égard du nain,

car il y eut un accent de résignation dans sa voix quand il reprit la

plume, en disant:

--Va pour Croutot, puisque vous y tenez tant.

Et, à la suite de la nomination de Croutot, en remplacement de Meuzelin,

il ajouta les diverses instructions qu'avait contenues la dépêche lavée

et qui, par leur caractère tout particulier, devaient donner pleine

confiance à Labor sur l'authenticité de la missive.

Un quart d'heure après, Sans-Pouce, sur le cheval du malheureux

courrier, s'en allait, porteur de la lettre remise dans l'enveloppe dont

le large cachet de cire rouge, par les soins du notaire, apparaissait

intact.

--Avant une heure, Meuzelin fera laide grimace entre les quatre murs où

va l'enfermer le général, s'écria Coupe-et-Tranche éclatant de rire.

Cette certitude n'était pas partagée par Suzanne, qui répéta son appel à

la prudence.

--Prends garde, Cardeuc! Je te l'ai dit: Meuzelin est bien adroit, bien

retors... Prends garde!

Le patriarche appuya en ajoutant:

--Il faudra en arriver à ma gentille idée de faire fusiller Meuzelin par

l'ordre du général. Avec douze bonnes balles dans le ventre, ce

garçon-là finirait par nous laisser tranquilles...

Agacé par cette sorte de contradiction, Coupe-et-Tranche s'écria:

--Et comment t'y prendrais-tu pour arriver à faire fusiller l'agent par

Labor?

--Oh! d'une façon bien simple. Le général, n'est-ce pas, est un fort

mordeur à la grappe?

--Oui, quand la grappe lui est présentée par une jolie femme.

--Une jolie femme comme madame? dit le Notaire en adressant son plus

aimable sourire à Suzanne.

--Sans l'arrivée du policier maudit, j'eusse mené loin ce vaniteux

auquel il suffit de se regarder dans une glace pour se donner les

violons, dit la courtisane.

--Vous êtes bien certaine que vous auriez un tel empire?

Pour toute réponse, Suzanne se redressa, faisant saillir toutes les

richesses de son buste et tenant haut son beau visage auquel ses yeux

amoureusement alanguis donnaient un charme irrésistible.

--Bigre! lâcha le Notaire émerveillé. Alors, écoutez mon petit plan.

Il allait parler, quand apparut le gamin Fend-l'Air qui annonça:

--Le Croutot s'est fait d'abord tirer, un peu l'oreille, mais quand j'ai

eu débagoulé la fameuse phrase, il m'a dit qu'il serait ici un quart

d'heure après moi.

--Bien, décampe! ordonna Cardeuc, congédiant le môme.

Et on attendit.

Mais, au bout de trois heures, Croutot n'avait pas encore paru.

Ce qui rendait difficile cette destruction du brigandage, dont la tâche

avait été confiée au général Labor, c'était que, le jour venu, on ne

trouvait plus à qui s'attaquer. Un peu avant chaque aurore, les

Chauffeurs dont, à de bien rares exceptions, toutes les expéditions

étaient nocturnes, s'éparpillaient pour devenir, jusqu'à la nuit

prochaine, de bons et naïfs campagnards auxquels on eût donné, comme on

le dit, le bon Dieu sans confession.

À cette heure, la métairie, débarrassée des gens qui l'entouraient

pendant la nuit, avait retrouvé son apparence tranquille. Sauf les gens

employés à l'exploitation, tous bandits du reste, au nombre desquels

comptaient Sans-Pouce et Fend-l'Air, on n'eût trouvé à l'intérieur et

autour de la ferme aucun visage suspect.

D'une des fenêtres de la salle basse où se tenaient Cardeuc, Suzanne et

le Notaire, on apercevait, se déroulant au loin, la route menant de

Beaupréau à la Loire, sur laquelle venait se brancher l'avenue, bordée

d'ormes séculaires, conduisant au château de la Brivière.

Les trois heures de retard de Croutot faisaient triompher le Notaire,

qui n'avait pas caché la méfiance que lui inspirait le nabot.

--N'empêche que votre avorton ne montre pas le bout de son nez, dit-il

en riant après un dernier regard jeté sur la route, où ne se voyait

poindre au loin nul voyageur arrivant de Beaupréau.

L'impatience rongeait Cardeuc qui courut à la porte de la cour sur

laquelle, à gauche, ouvrait un vaste hangar où Sans-Pouce, devenu à la

lumière du soleil, un honnête batteur en grange, jouait du fléau à tour

de bras.

À la voix de son maître, le coquin quitta son travail et vint rejoindre

le métayer.

--Tu as bien remis la dépêche au général?

--En mains propres. Après quoi j'ai filé sans demander mon reste, en

disant qu'à mon retour de Nantes, où j'avais aussi une dépêche à porter,

je repasserais par la Brivière pour prendre le rapport que le général

veut envoyer à Paris.

--Es-tu revenu directement ici?

--Non pas. À bonne distance du château, je me suis posté en observation.

Sans-Pouce venait de lui-même au but que se proposait le métayer,

c'est-à-dire de savoir si le général, après lecture de l'ordre, n'avait

pas immédiatement envoyé chercher Croutot. S'il en était ainsi, le

retard de l'avorton à se rendre à la métairie était expliqué.

--De ton affût as-tu vu sortir quelqu'un du château?

--Une demi-heure après, j'ai vu un hussard qui, au galop, se dirigeait

vers Beaupréau.

--C'est cela. Labor envoyait chercher Croutot, pensa le Marcassin.

--Et puis? reprit-il tout haut.

--Et puis, une heure plus tard, j'ai vu revenir le hussard dont le

cheval, blanc d'écume, attestait qu'il avait fait diligence.

--Il revenait seul?

--Tout seul.

--Ensuite? fit Cardeuc impatient.

--Alors, comme il faisait grand jour et qu'il y aurait eu imprudence de

ma part à rester là plus longtemps, je suis parti après avoir cédé ma

place à Fend-l'Air, qui venait d'arriver, menant paître ses moutons. Il

a aussitôt installé son troupeau dans un communal voisin et à continué

mon guet.

--Fais-lui le signal de revenir, commanda Coupe-et-Tranche.

Ce signal consistait à attacher sur la route, devant la porte de la

métairie, une vache qui semblait attendre qu'on la menât aux champs. Dix

minutes après, Fend-l'Air rentrait avec ses moutons.

--Ce Croutot, que tu as été prévenir à la fin de la nuit de venir à la

métairie, l'as-tu vu entrer au château depuis que tu as remplacé

Sans-Pouce? demanda le chef.

--Non, affirma l'affreux gamin.

Alors qu'était donc devenu Croutot, s'il n'était pas au château? Que

signifiait ce retard de trois heures quand la fameuse phrase «sur Julie»

aurait dû lui donner des ailes?

--Voyons, reprit le métayer inquiet, rappelle tes souvenirs, môme. Il

faisait encore pleine nuit quand tu as réveillé Croutot, n'est-ce pas?

--Pleine nuit, oui. Réveillé, non. Attendu que le nain, qui est venu

m'ouvrir immédiatement à mon signal, n'aurait pas eu le temps de se

vêtir et que je l'ai trouvé habillé de la tête aux pieds.

--À une pareille heure!

--Ou il rentrait ou il allait sortir. J'ai dû le surprendre. La preuve

en est qu'il a fait un nez long d'une aune, lorsque je lui ai transmis

votre ordre. Ça le contrariait fort, et c'est en sentant qu'il allait

regimber que je lui ai débité votre phrase qui, aussitôt, a versé de

l'huile sur sa raideur. Il a un peu pâli, puis après une bien courte

hésitation, il m'a dit de venir annoncer qu'il me suivait.

Cardeuc avait paisiblement écouté en cherchant à découvrir ce qui en

était. Est-ce que le nabot, avant de se rendre à la métairie, ne serait

pas d'abord allé à cet endroit inconnu pour lequel, de si bon matin, il

allait partir quand la visite de Fend-l'Air l'avait surpris?

Quel était cet endroit?

Croutot avait-il été s'y cacher pour ne pas obéir à l'ordre? Ou bien,

une fois entré en cet endroit, quelque cause imprévue l'avait-elle

empêché d'en sortir? Un fait était bien évident. C'était que, derrière

le gamin, Croutot avait quitté son domicile où le hussard expédié par le

général Labor, avait trouvé visage de bois.

--Retourne à ton pâturage et guette bien si notre homme n'arrive pas au

château. Vite, tu viendras m'en avertir, commanda Coupe-et-Tranche au

jeune vaurien.

--Ah! à propos, fit le gamin, il se passe du nouveau au château.

--Quoi donc?

--Tout à l'heure, quand vous m'avez rappelé, j'ai vu par la grille

d'honneur, tous les hussards rassemblés dans la grande cour, en selle et

sabre au poing.

--Sans doute qu'ils allaient passer l'inspection du général, supposa

Cardeuc, qui se préoccupait surtout de la disparition de Croutot.

Et il rentra dans la salle où il ne trouva plus que le Notaire. Suzanne,

excédée de fatigue, avait été se jeter sur le lit d'une chambre voisine.

--Eh bien, ce Croutot? demanda le patriarche toujours narquois.

--Il a dû lui arriver quelque fâcheuse aventure à laquelle il ne

s'attendait pas, expliqua Cardeuc.

Croire que l'absence de l'avorton était involontaire n'était pas le fait

du patriarche, qui le flairait véreux en diable.

--Avec votre idée d'employer ce polichinelle, j'ai bien peur, Cardeuc,

que notre affaire s'en aille en brouet d'andouille.

Il devait y avoir une vieille rancune qui couvait dans le cerveau du

patriarche, car il ajouta avec un rire méchant:

--Il a pourtant son prix, ce Croutot!

--Enfin! tu lui rends donc justice! s'écria Cardeuc, se trompant au sens

de la phrase.

--Oh! fit le vieillard railleur, je n'ai jamais refusé d'avouer que le

nain vaut ses cent mille écus au bas mot.

Pour Cardeuc, le nabot était un garçon qui vivait chichement de quelques

économies faites au temps où il était en condition et qui l'auraient

laissé quelque peu sur la paille, s'il n'avait complété ses ressources

avec ce que lui rapportait son affiliation à la bande à laquelle, en sa

qualité de _franc_, il avait indiqué de bons coups.

Le chef haussa donc les épaules.

--Croutot valant ses cent mille écus! Où vas-tu pêcher cela? fit-il en

riant.

--Oui, cent mille écus, appuya le Notaire, et je ne jurerais pas qu'avec

un bon feu sous les pieds et en employant ce jeu de la fourchette dont

cette nuit, on s'est servi avec le courrier, Croutot n'arriverait point

à augmenter le chiffre de quarante à cinquante mille livres.

--Tu radotes, vieux! fit Coupe-et-Tranche toujours incrédule.

Le Notaire regarda le métayer et quand il se fut assuré de sa sincérité,

il demanda avec surprise:

--Ah çà! qu'entendez-vous donc avec votre histoire de la Julie «qui

aimait tant à aller sur l'eau», avec laquelle vous prétendez faire

marcher Croutot?

--Ne m'as-tu pas affirmé la connaître du temps où tu étais notaire?

--Oui, oui, mais dites toujours.

--Julie était la maîtresse de Croutot, commença Cardeuc.

--Première erreur, dit le patriarche en remuant la tête. Jamais Julie

n'a appartenu à ce singe manqué... Mais admettons-le. Après?

--Un beau jour, il s'en est débarrassé en la jetant à l'eau, parce qu'il

en avait assez.

Le patriarche avait toujours branlé la tête avec un sourire moqueur.

--Et ensuite? insista-t-il.

--C'est tout... Trouves-tu donc que ce passé de Croutot, que je connais,

ne soit pas suffisant pour le faire obéir?

Le vieillard se renversa sur son siège en se pâmant de rire. Au milieu

des spasmes de cette gaieté il parvint à bégayer:

--Et dire que voilà comment on écrit l'histoire! Enfin, redevenu

sérieux:

--Vous ignorez donc ce que cette noyade a rapporté à Croutot?

Avant que Cardeuc pût lui répondre, il reprit:

--Je vais vous conter la véritable histoire de Julie, car, comme je vous

l'ai dit, elle date du temps où j'étais notaire.

Mais il était écrit que le patriarche ne conterait rien. À cet instant

éclata une sonnerie militaire qui, avec Cardeuc, le fit courir à la

fenêtre.

Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc · 第 9 / 21 段