ministre me paraissait s'abuser étrangement et que, dans mon premier
rapport, j'aurais déshabillé de la belle manière si ce second ordre ne
m'avait prouvé que le ministre est enfin revenu de son engouement.
Et le général haussa les épaules, en lâchant:
--C'est étonnant, comme il se crée de fausses réputations! Une fois de
plus, j'en ai eu la preuve à propos de Meuzelin.
--L'agent de police? fit Meuzelin sincèrement ahuri en entendant son
nom.
--Lui-même, appuya Labor.
--On vante pourtant très fort son habileté, son audace, ses ruses...
Le général eut un sourire dédaigneux:
--On vante, ricana-t-il; mais reste à savoir si on a raison de vanter.
Moi, qui suis observateur, cinq minutes m'ont suffi pour percer à jour
cette fausse célébrité.
--Alors, selon vous, il est...
--Un parfait imbécile.
--En vérité?
--Aussi incapable qu'il est maigre!
--Diable! ce n'est pas peu dire!
--Un sot, un baudet, un dindon, un balourd, une vraie mâchoire!...
Croyez-en ce que je vous dis.
--Mais je vous crois, général. Vous êtes si fin, si sagace, si finaud,
répliqua Meuzelin, répondant par un compliment à chaque épithète
injurieuse que lui appliquait le général sans s'en douter.
Après avoir avalé doux comme miel tous ces éloges, Labor, avec une moue
de suffisance, continua:
--Aussi me proposais-je d'ouvrir les yeux du ministre sur ce type de
nullité quand, de lui-même, il a fini par voir clair.
N'était qu'il y avait, là-dessous, motif pour lui d'une inquiétude
sourde, Meuzelin se serait fort amusé de l'épaisse bêtise du soudard
posant au dénicheur de merles.
--Et vous dites que le ministre a fini par voir clair sur le compte de
son Meuzelin? reprit-il.
--Et, aussi, par lui rendre la seule justice qui lui était due, débita
Labor railleusement.
--Quelle justice lui a-t-il donc rendue?
--Il l'a bel et bien destitué.
--Pas possible! s'écria le policier stupéfait.
--Si possible, qu'il a aussitôt paré au danger qui devait résulter pour
moi du conseil qu'il m'avait primitivement donné de m'en rapporter aux
avis de cet inepte garçon.
--En quoi faisant a-t-il paré à ce danger?
--En lui nommant un successeur.
--Pas possible! répéta Meuzelin.
Mais, en pensant que c'était une sorte de démenti qu'il donnait aux
affirmations du général, il reprit vivement:
--Mon «pas possible» ne comprend nullement à ce que vous me faites
l'honneur de me dire. Il est l'expression de ma surprise en apprenant
que ce Meuzelin a abusé tant de gens... moi tout le premier... sur sa
prétendue capacité.
Puis en sonnant, il continua:
--Mon «pas possible» regarde, surtout, le ministre. N'en est-il pas des
hauts fonctionnaires comme des maris trompés qui, toujours, sont les
derniers à savoir la vérité. Aussi m'étonne-je que le ministère ait
destitué celui qu'il prenait pour un phénix et que vous appelez si
justement une vraie machine... Cette destitution me surpasse.
Labor tendit l'ordre en disant:
--Voyez plutôt, mon cher comte.
Un seul coup d'oeil suffit à Meuzelin pour constater que l'ordre n'était
pas de l'écriture qui avait été tracée sous ses yeux par l'employé du
ministère.
--Mon idiot s'est encore fait enfoncer. L'ordre est archifaux, se dit-il
sans que son visage trahît sa pensée.
Tout en lui mettant, d'une main, l'ordre sous les yeux, le général, de
l'autre, promena un doigt au bas du papier en disant:
--Non seulement, vous le voyez, le Meuzelin est dégommé, mais le
ministre me désigne, pour remplacer l'incapable, la personne à qui je
puis, pour tous les renseignements, me confier en toute assurance...
Tenez, ici.
L'oeil de Meuzelin se porta curieusement au bout du doigt du général
pour y trouver le nom de son successeur.
--Croutot! lut-il sans broncher.
Et pendant que Labor remettait l'ordre dans sa poche, le policier se
demanda:
--Quelle satanée manigance ont-ils encore inventée pour berner cet oison
à plumet? Après la fausse comtesse de Méralec, voici le Croutot qui
arrive. Décidément, Coupe-et-Tranche est un gars d'imagination...
Attendons qu'il montre ses nouvelles cartes.
Avec tout autre, qui n'aurait pas eu la vanité stupidement épaisse du
général, Meuzelin aurait carrément tout avoué, c'est-à-dire que s'il
avait confié son personnage à jouer à un autre, c'était pour pouvoir,
sous le faux nom de Méralec, arriver à déjouer les plans de Suzanne,
cette espionne placée par Cardeuc près de Labor, pour lui arracher tous
les secrets de ses manoeuvres militaires. Mais aller confesser cela au
soudard tant infatué de son mérite et de ses capacités qu'il se posait
en homme hors ligne, c'était jouer un jeu vraiment trop dangereux. Venir
apprendre à ce dindon faisant la roue qu'il avait été la dupe d'une
courtisane et que c'était par sa propre faute que les quatre cent mille
francs de l'État avaient été volés, il ne pouvait qu'en cuire à qui
aurait révélé à Labor cette vérité.
Il ne fait pas bon plaisanter avec les sots vaniteux, et le général en
était un de première volée. À connaître qu'il avait été un jouet
ridicule, son énorme amour-propre froissé menacerait de le transformer
en une brute féroce qui rendrait les autres responsables de sa propre
bêtise. Or, au fond de cette province, le général commandait en maître
et Paris, où Meuzelin comptait ses protecteurs, était bien loin.
Voilà pourquoi Meuzelin, au lieu d'avouer, garda le silence.
Mais, à ne pas parler, c'était laisser Labor se risquer en de nouvelles
fautes qui coûteraient la vie à bon nombre de pauvres soldats qu'il
allait faire tomber dans quelque nouveau piège que lui tendait
Coupe-et-Tranche.
Devant l'impossibilité de prévenir franchement Labor, le policier tenta
de prendre un biais pour lui crier gare. À n'en pas douter, le courrier
qui apportait le second ordre avait été pris et tué par les bandits qui,
changeant la teneur de l'ordre, l'avaient fait remettre au général par
un des leurs, jouant le rôle du courrier.
En conséquence, Meuzelin se mit à secouer la tête d'une façon pleine de
défiance.
--Hum! hum! fit-il.
--Qu'avez-vous, mon cher comte? demanda le général, qui achevait de
remettre l'ordre en sa poche.
--À votre place, général, je me méfierais.
--À propos de quoi? fit le soldat en ouvrant des yeux étonnés.
--Les campagnes sont si peu sûres qu'il doit être bien rare qu'un
courrier parvienne à destination.
--Celui de ce matin est pourtant arrivé.
--Oui, mais êtes-vous bien certain que ce soit le véritable courrier du
ministère? L'avez-vous retenu cet homme, pour qu'il emporte à Paris
votre premier rapport?
--Non, car il avait un autre message du ministre à porter à Nantes.
Mais, à son retour, il repassera ici pour prendre ce rapport?
--Hum! hum! répéta Meuzelin en branlant la tête de plus belle.
Et après un petit temps, il lâcha avec une hésitation jouée:
--Si c'était un faux courrier?
Le général eut un sourire de pitié indulgente pour celui qui osait
avancer que lui, Labor, était un homme à se laisser abuser par un faux
courrier.
--Faux courrier, selon vous, supposerait faux message? avança-t-il d'un
ton moqueur.
--Vous en tirez vous-même la conséquence.
Le général regarda le policier avec la satisfaction maligne d'un homme
qui va mettre son contradicteur au pied du mur:
--Alors, lâcha-t-il, pour être toujours logique dans vos conséquences,
Meuzelin serait donc un faux Meuzelin?
Une seconde, le policier eut le soupçon que Labor s'était aperçu de la
substitution. Mais la face du général lui prouva qu'il chassait un autre
lièvre. Sur cette certitude, il répondit:
--Pourquoi me dites-vous cela?
--Parce que, hier, Meuzelin, m'a remis un ordre que me confirme le
second message. Or, si le porteur de ce matin est un faux courrier qui
m'a remis un faux message, il s'ensuit, comme il confirme l'ordre d'hier
que c'était un faux ordre présenté par un faux Meuzelin.
Et, satisfait au possible de sa déduction, le soldat éclata de son gros
rire, en s'écriant:
--Il n'y a pas à sortir de là!
Meuzelin eut l'air de se rendre.
--Oh! alors, fit-il, si les deux ordres se confirment de point en point.
--Non, non, permettez! Je n'ai pas dit de point en point... puisqu'il y
a la modification qui vous regarde, c'est-à-dire la prison remplaçant la
liberté relative dans le château, et qu'à la fin il est question de la
mise à pied de Meuzelin... Mais j'ai voulu dire que le second message
complète si bien, en le répétant à peu près, celui d'hier, que tout
homme de bon sens qui accepte le premier doit accepter le second... Et
je ne crois nullement me flatter en disant que je suis un homme de bon
sens; j'ajouterai même du plus rare bon sens.
Après cet éloge qu'il s'octroyait, Labor, en se rengorgeant, quitta son
siège.
--Oui, continua-t-il, je tiens le second ordre pour si authentique que,
devant vous, je vais me donner le plaisir d'annoncer au Meuzelin sa
destitution.
--Le pauvre garçon! fit le policier en ayant l'air de s'apitoyer.
--Ta! ta! gouailla le général, ne plaignez donc pas ce maroufle
incapable.
Le policier se reprit à hocher la tête en disant:
--Moi, si j'étais à votre place, général...
--Que feriez-vous?
--C'est que je ne prétends pas vous donner un conseil, croyez-le.
--Dites toujours.
--Si nul que soit le Meuzelin, il ne doit pas être sans certains
renseignements dont un homme adroit et fin comme vous l'êtes, saurait
profiter. Si vous lui annoncez qu'il n'a plus que faire ici, tout
naturellement il va partir... À votre place, je tiendrais à le garder
sous la main.
--C'est une idée! approuva Labor.
--Alors, poursuivit Meuzelin, ménagez-le. Au lieu de le casser net aux
gages, changez-le de service. Inventez-lui un emploi qui l'empêche de
s'éloigner.
Le général pointa le bout de son nez en l'air en homme qui cherche.
--Un emploi... Oui, mais quel emploi?
--Dame! trouvez-le.
Mais Labor était loin d'être un trouveur. Pour cacher son peu
d'ingéniosité, il articula d'un ton méprisant:
--De quel emploi, si minime qu'il soit, ce bélître-là peut-il bien être
capable?
--Un rien, une inutilité, mais qui soit un prétexte pour qu'il ne détale
pas à Paris.
Labor aurait cherché bien longtemps, si, tout à coup, Meuzelin ne
s'était écrié:
--Tiens, j'y pense!
Le général le regarda de ses gros yeux qui l'interrogeaient sur son
exclamation.
--Au lieu de m'enfermer dans un cachot, comme il vous a été enjoint,
vous avez bien voulu vous contenter de ma parole de ne pas quitter le
château.
--Oui. Eh bien?
--Eh bien, feignez de n'avoir pas confiance en ma parole et chargez
Meuzelin de me surveiller adroitement.
--Mais ce n'est pas flatteur pour vous, mon cher monsieur de Méralec.
--Puisque c'est pour vous être agréable.
--Vous allez avoir toujours ce croquant sur vos talons, songez-y bien?
--Qu'importe! Pendant qu'il m'épiera, il ne pensera pas à son remplaçant
Croutot que le ministre Fouché vous recommande d'employer.
--Oh! me recommande! lâcha dédaigneusement Labor, reste à savoir si je
tiendrai compte de la recommandation. De moi-même et sans aide, je
prétends débarrasser le pays des bandes qui le ravagent. Avant quinze
jours, ce sera fini.
Le général, en suite de cette promesse, articula avec une superbe
dédaigneuse:
--Je tiens à prouver au ministre et à ses séides, que j'ai su me passer
des deux phénomènes sans lesquels on affirmait que je ne saurais venir à
bout du brigandage.
--Deux phénomènes? lesquels?
--D'abord l'idiot Meuzelin.
--Bon!... et l'autre?
--L'autre, c'est l'introuvable Vasseur, un lieutenant de gendarmerie...
Quelque nullité sans doute dans le genre du Meuzelin.
Et le général, avant de se retirer, tendit la main au policier en
continuant gaiement:
--Puisque, malgré votre parole, mon cher monsieur de Méralec, vous
m'autorisez à vous mettre Meuzelin aux trousses, je vais en donner la
consigne à ce drôle.
--Vous le trouverez, je crois, dans le vestibule, guettant votre sortie,
dit le policier accompagnant jusqu'à la porte le général qui partait en
disant:
--En attendant que je puisse lui présenter mes respects, veuillez me
rappeler au souvenir de madame la comtesse.
Cinq minutes après le départ du général, Fil-à-Beurre, suivi de Vasseur,
faisait sa rentrée dans le boudoir.
--Savez-vous, Meuzelin, ce que le plumet vient de me recommander?
demanda-t-il avec un fou rire qui secouait sa maigre carcasse.
--Oui, c'est sur mon conseil, dit le policier qui, devenant sérieux,
continua en regardant ses deux amis: Ça se corse pour nous! Nous n'avons
jamais été si près d'être sciés entre deux planches... Écoutez ce qui
nous arrive.
Pour l'amoureux lieutenant, le plus pressé était de retrouver Gervaise.
Il montra la porte secrète en disant:
--Occupons-nous d'abord du Beau-François.
--C'est vrai, fit Meuzelin, j'avais oublié le gredin qui nous attend,
tout ficelé, dans la cachette.
Et tous trois marchèrent vers l'issue dérobée.
VIII
À cette heure même de la nuit où Vasseur était en train de raconter à
Meuzelin l'histoire tragique des amours de Suzanne et du malheureux
vicomte de Biéleuze, on doit se souvenir que, détaché de son arbre par
Suzanne sortant du souterrain, le Marcassin, après avoir étranglé les
trois compagnons du Beau-François qui dormaient au lieu de le
surveiller, avait regagné sa métairie avec la fausse comtesse de
Méralec.
Sombre et tout rêveur, le chef des Chauffeurs avait écouté Suzanne lui
racontant par le menu la scène qui s'était passée entre elle et
Meuzelin, mais, comme précédemment, elle n'avait soufflé mot de
Gervaise.
--Prends garde, Coupe-et-Tranche, disait-elle, Meuzelin est un ennemi
redoutable qui sait tout. Il a découvert l'assassinat de la comtesse
dont j'avais pris la place. Il sait que c'est toi qui te caches sous le
sobriquet de Coupe-et-Tranche... Prends garde, te dis-je!... À présent
que je ne vais plus être là pour enjôler le général, cette lourde
baderne va bien vite ne plus entendre que par le policier, qui se
dépouillera de son personnage de comte de Méralec pour reprendre son nom
de Meuzelin qu'il avait prêté à un autre.
--Il faut faire disparaître le mouchard, gronda Cardeuc en serrant ses
énormes poings.
--Oui, mais comment? dit Suzanne.
À ce moment, le silence de la nuit fut troublé par le bruit, très
lointain, d'un cri de chat-huant qui fit tendre l'oreille à Cardeuc.
--Il y a du nouveau en plaine, annonça-t-il en se levant pour gagner la
porte.
Deux fois le cri se renouvela, mais toujours plus fort, car il était
répété par des vedettes espacées entre la métairie et la Loire.
Un bandit apparut au seuil de la chambre qui attendit qu'on
l'interrogeât.
--Qu'est-ce donc, Sans-Pouce? demanda le chef.
--Depuis sa sortie d'Ingrande, les nôtres signalent l'approche d'un
homme.
--Un soldat?
--Non, une sorte de paysan.
--Piéton ou cavalier?
--Il est à cheval... et c'est sa bête qui a donné l'éveil, car c'est un
animal de prix. Il doit venir de loin, vu qu'il est épuisé... ce qui a
permis à Fend-l'Air de devancer le cavalier et sa monture. Il est là,
dans la cour. Voulez-vous le voir?
--Appelle-le.
Un coup de sifflet de Sans-Pouce fit venir un tout jeune gars d'une
quinzaine d'années, à la figure hardie et rusée.
--Tu as bien vu ce cavalier? demanda Coupe-et-Tranche.
--J'étais à la porte d'Ingrande quand il en est sorti, accompagné d'un
officier, qui est rentré en ville après lui avoir indiqué sa route...
Alors j'ai pris l'avance sur l'homme que j'ai laissé appelant le passeur
du bac. Moi, j'ai traversé la Loire dans la barque du Grand-Boiteux.
--Quel est ce cavalier? demanda Cardeuc.
--J'ai comme une idée qu'il a affaire au général Labor qu'il comptait
trouver à Ingrande. Alors on l'a mis sur la route du château de
Brivière, où il va le rejoindre. Ce doit être un courrier, car son
cheval n'en peut plus, dit Fend-l'Air.
Cardeuc se tourna vers Sans-Pouce.
--Prends quatre hommes et allez me cueillir ce cavalier à sa descente du
bac. Vous l'amènerez ici, commanda-t-il.
Sans-Pouce partit avec Fend-l'Air.
--Vas-tu le faire tuer? demanda Suzanne au métayer quand ils furent
seuls.
--Ça dépendra de lui, dit en souriant le chef. Cinq minutes après, la
porte se rouvrait pour donner passage à un homme, les bras liés,
qu'amenaient les bandits.
Le prisonnier, dans la lutte, avait perdu son chapeau, ce qui permettait
de mieux juger de sa figure, un peu pâle mais empreinte d'une
remarquable énergie.
--Où allais-tu? demanda Cardeuc après avoir dévisagé en silence
l'arrivant.
--Si ça doit dépendre de lui, cet homme-là est mort, pensa Suzanne après
avoir vu la froide résolution du prisonnier.
--Où allais-tu? répéta Cardeuc.
--Droit devant moi, dit l'homme.
--Pour t'arrêter où?
--Où il m'aurait plu de ne pas continuer ma route.
--Oh! oh! ricana cruellement le métayer, il paraît, garçon, que tu aimes
à rire. Tu es bien tombé avec nous qui inventons des amusements à faire
rire aux larmes.
Puis, brusquement:
--Tu es courrier et tu allais rejoindre le général Labor.
--Labor? connais pas, fit le captif.
--Tu lui portes un message, insista Cardeuc.
--Je ne sais ce que tu veux dire.
--Fouillez-le, ordonna le chef à ses compagnons.
Toutes les poches furent visitées sans qu'on découvrît la plus petite
lettre. Alors le prisonnier fut entièrement dépouillé de ses vêtements
qu'on déchira en pièces pour chercher si une doublure ne recelait pas
quelque écrit.
Aucun papier ne fut trouvé.
Coupe-et-Tranche eut une idée.
--Qu'on visite la selle du cheval, dit-il.
--C'est ce que le Notaire est en train de faire, annonça Sans-Pouce.
Il finissait quand entra un vieillard grassouillet, à la mine souriante
et rose. C'était lui qui répondait à l'étrange sobriquet du Notaire. En
somme, ce surnom lui convenait mieux qu'à personne, car cet homme était
un ancien notaire, évadé du bagne de Toulon où l'avait envoyé, pour
vingt années, le crime d'avoir altéré des actes déposés entre ses mains.
--Je n'ai pas laissé une poignée de crin sans la visiter. Il n'y a pas
le plus petit papier dans la selle, annonça le notaire.
Un mince sourire apparut sur les lèvres du prisonnier à cette déconvenue
des bandits.
--À défaut d'un écrit, tu étais chargé d'un message de vive voix, dit le
Marcassin.
--Décidément, tu y tiens, gros entêté! gouailla l'homme en éclatant de
rire au nez de Cardeuc.
--Veux-tu avouer? demanda le métayer dont une rage sourde envahissait
déjà le cerveau.
--Avouer quoi?
--Me dire le message de vive voix dont tu es chargé pour le général
Labor.
Le prisonnier haussa les épaules.
--Ah! tu m'embêtes, avec ton idée fixe!
--Songe qu'il est des moyens de te délier la langue! gronda
Coupe-et-Tranche, dont l'oeil brillait de férocité!
--Heu! heu! J'en doute! fit l'homme en se redressant, brave et fier
devant la menace.
Le Marcassin se tourna vers ses bandits.
--Qu'on le flambe! ordonna-t-il.
Pendant qu'un d'eux courait au fournil pour y chercher une brassée de
sarments, les autres couchèrent le prisonnier sur le sol, ses pieds nus
tournés vers l'âtre de la cheminée.
Les sarments apportés, on alluma le feu.
--Quel est ton message? demanda le Marcassin au moment où la flamme
claire commençait à lécher la plante des pieds du malheureux.
À la première morsure du feu, tout le corps du courrier avait été secoué
par un frissonnement de souffrance. Mais son énergie eut raison de
l'épouvantable torture, et Cardeuc, au lieu de la réponse attendue,
l'entendit qui chantait:
Veux-tu, me dit un jour Lubin,
Connaître le plus court chemin,
Pour aller à l'église?
--Ah çà! vous endormez-vous, les gars? C'est un feu de pauvre que vous
lui offrez. Encore du bois! cria le Marcassin pris de rage devant
l'impassibilité du torturé.
On entendait grésiller la chair qui se fendait sous l'atteinte du feu.
Mais le courrier continua:
Il me mène au bois j'ignore où,
Mais, par malheur, j'y trouve un loup
Par qui je fus, hou! hou!
Par qui je fus surprise.
Coupe-et-Tranche écumait de colère. Ses mains se tendaient crispées vers
le courrier pour l'étrangler. Mais il les retirait vivement, car il lui
fallait faire parler sa victime.
--La fourchette! commanda-t-il d'une voix brisée par la fureur.
Les Chauffeurs avaient inventé cette nouvelle torture, ajoutée à
l'autre, de larder avec les dents d'une fourchette la plante des pieds
du patient.
--Oh! oh! je n'en connais pas encore auquel ce jeu-là n'ait arraché les
paroles du ventre, dit en souriant le doux Notaire qui surveillait le
supplice en amateur.
D'une voix qui s'affaiblissait, le courrier, l'oeil toujours plein
d'énergie, continua:
Ma mère, qui nous aperçut.
Vint nous surprendre, il me fallut
Confesser ma méprise.
«Ce chemin-là, je le connais,
Jadis, je l'appris de Gervais,»
Me dit-elle, et hou! hou!
Je fus aussi surprise.
--De l'huile! grinça Coupe-et-Tranche affolé par une indicible
exaspération.
On versa de l'huile sur les chairs corrodées et se détachant déjà des
os.
Le courrier mourait lentement, tué par la souffrance, mais, de sa voix
qui s'éteignait, il murmura encore:
Ma grand'mère nous entendit,
Voulut tout savoir et l'apprit.
La vieille, avec franchise,
Dit: «Ce sentier est bien charmant,
Trente fois j'y suivis Clément.»
Comme vous deux, hou! hou!
J'en fus pour ma surprise.
En voyant qu'il n'obtiendrait rien de sa victime, la fureur transporta
le Marcassin. Il y avait dans un angle de la cheminée une hachette. Il
la saisit et en fendit le crâne du courrier.
Le geste avait été plus prompt que la pensée, obscurcie par la colère,
chez le Marcassin. Qui sait si cette délivrance par la mort n'était pas
venue au moment où le courrier, vaincu par la torture, allait parler?
--Il faut toujours se méfier de son premier mouvement, débita le Notaire
en branlant sa vieille tête dont les cheveux blancs lui donnaient l'air
d'un vénérable patriarche.
--Jetez cette charogne à la Loire, commanda Cardeuc aux siens en
montrant le cadavre.
Il revint à Suzanne qui, sans la moindre émotion, avait assisté à cette
scène épouvantable.
Emportant le corps, les Chauffeurs allaient sortir de la chambre quand
la porte fut ouverte par quelqu'un qui arrivait du dehors.
C'était le gamin Fend-l'Air.
Il se rangea pour laisser passer le cadavre et, en montrant le mort, il
demanda à Sans-Pouce, le premier des porteurs:
--Eh bien?
--Pas bavard du tout, le particulier. Les paroles lui sont restées dans
le ventre, dit Sans-Pouce.
--De celui-là, on peut vraiment dire que c'était un dur à cuire! ajouta
facétieusement le Notaire, qui ne dédaignait pas le petit mot pour rire.
Et il referma la porte derrière le groupe qui s'éloignait et alla
s'asseoir dans un coin de la salle.
Cependant le gamin Fend-l'Air s'était approché de Coupe-et-Tranche.
--Pour lors, on n'a pas fait ses frais avec le messager, dit-il d'un ton
railleur.
D'un de ses poings redoutables, le Marcassin, encore furibond, allait
aplatir le môme, si ce dernier, bien à temps, ne s'était avisé
d'ajouter:
--On ne pense jamais à tout.
--À quoi ai-je donc oublié de penser? dit le métayer arrêtant la
descente de son poing.
--Avez-vous songé à vous demander, quand on vous a amené l'homme,
pourquoi il arrivait la tête nue? débita lentement le gamin.
--C'est vrai! il est entré tête nue! fit Cardeuc en rappelant ce détail.
Puis, en s'expliquant le fait:
--Quand on a arrêté le courrier, il s'est défendu et, dans la violence
de la lutte, son chapeau lui est tombé de la tête.
--Comme vous dites, patron. Seulement, lorsque l'attaque est arrivée, le
joli chérubin qui est dans ma peau se trouvait là et, comme il ne
mettait pas la main à la pâte, il a pu, tout à son aise, faire une
petite remarque. Quand l'homme à cheval s'est vu tout à coup entouré par
nos gars, il a compris tout de suite de quoi il allait retourner pour
lui... Il devait avoir prévu le cas et préparé d'avance son petit plan.
Alors, d'un violent coup de tête, il s'est fait sauter le chapeau de la
tête, puis il a enfoncé ses éperons dans les flancs de sa bête, qui a
exécuté des cabrioles d'où il a résulté un tohu-bohu qui a fait que nos
hommes, tout ardents à désarçonner le courrier, n'ont pas pensé le moins
du monde au chapeau qu'ils ont laissé à terre en emportant le
prisonnier. J'ai ramassé ce chapeau et je l'ai essayé pour voir s'il
m'allait... il m'était trop petit. L'idée m'est venue qu'en arrachant le
cuir de la coiffe, j'élargirais le tour.