et potelés d'une épouse aimante, c'était par une main sèche et
vigoureuse.
Et, à la place des mots: «Je t'aime!» il entendit une voix peu
caressante qui accentuait sur le ton de la menace:
--Tu es mort si tu résistes!
Résister! Le pouvait-il quand il avait déjà les mains liées par des
cordes qu'on achevait de nouer sur ses poignets?
Quand le garrottage fut achevé et parachevé, le policier lâcha le cou du
colosse, dont la gorge desserrée laissa passer un juron énergique.
Soulevé par les pieds et les bras, il fut tiré de sa cachette obscure et
apporté au milieu de la chambre.
Le jour était venu, pas encore bien clair, mais suffisant pour qu'on pût
se reconnaître.
--Eh! c'est ce très cher ami le Beau-François! s'écria Meuzelin
goguenard.
Le gredin n'était pas de ces imbéciles qui perdent imprudemment leur
salive à pousser dans le premier moment de surprise des exclamations
compromettantes. C'était un garçon qui savait que si la parole est
d'argent le silence est d'or. Mais s'il était résolu à ne pas desserrer
les dents, il se rattrapait sur les réflexions intimes.
--Où ai-je donc vu cet éléphant? se demanda-t-il en regardant Meuzelin.
Le policier lui rafraîchit la mémoire en continuant:
--S'est-on toujours bien porté, Beau-François, depuis certain soir où tu
as administré un si vigoureux coup de couteau dans mon dos, qui, par
bonheur, était cuirassé, lorsque je gagnais ma barque avec des avirons
sur l'épaule?
--Tiens! c'est le Saucisson-à-Pattes! se dit le colosse en se rappelant
celui qu'il ne connaissait que comme aubergiste de la _Biche-Blanche_.
Et dédaignant de répondre à pareil idiot, il détourna son regard pour le
reporter sur les voisins du gros homme, qui étaient Lambert et Fichet.
--Deux aides et rien de plus! pensa-t-il après un court examen des
soldats qui se tenaient plus raides que des piquets.
Mais il en fut tout autrement lorsque ses yeux virent le quatrième
compagnon. Celui-là était de ses connaissances et, même, de ses si pires
connaissances qu'à sa seule vue il eut une sueur froide.
--Le _cogne_ Vasseur! Je suis perdu! pensa-t-il en frissonnant au
souvenir de sa belle bande d'Orgères conduite à la guillotine ou au
bagne par le redoutable lieutenant.
Ce dernier, du reste, ne mit pas de mitaines pour entamer de nouvelles
relations avec lui, car, tout brutalement, il articula:
--Dans une heure, le Beau-François, je vais t'expédier, sous bonne
escorte à Chartres, où t'attend le bourreau à qui manquait ta tête quand
il a exécuté tes complices.
Le goût des voyages--et celui-là particulièrement--avait passé au géant.
S'il était une ville qu'il ne tenait pas à revoir, c'était Chartres,
surtout avec sa grande place ornée de certaine plate-forme qu'on aurait
dressée à son intention.
Aussitôt la langue lui démangea.
Lui qui ne voulait pas d'abord souffler mot, comprit la nécessité
urgente de déserrer les dents et, ma foi! il les desserra pour laisser
passer cette phrase qui ressemblait fort à un marché proposé:
--Si je vous faisais connaître quel est le gueux qu'on cherche et qui se
cache sous le sobriquet de Coupe-et-Tranche?
Mais il lui fallut s'avouer qu'il ne s'était pas levé assez matin, en
entendant Meuzelin s'écrier:
--Coupe-et-Tranche, le métayer Cardeuc, autrement dit le Marcassin...
C'est bien celui-là que tu nous proposes de nous faire connaître?...
Trop tard, mon garçon. Tu nous offres une souris quand elle est déjà
dans la souricière.
De quoi donc se mêlait ce stupide Saucisson-à-Pattes? Était-ce là chose
du ressort d'un aubergiste. Et le Beau-François s'en étonnait quand il
entendit le lieutenant reprendre:
--Oui, trop tard, Beau-François, comme vient de te le dire le citoyen
Meuzelin.
Ce nom entra comme un fer rouge dans l'oreille du colosse. S'il ne
connaissait pas le personnage, il n'ignorait pas le nom qui, depuis un
mois, se répétait avec terreur parmi les Chauffeurs, comme étant porté
par un de leurs ennemis les plus redoutables.
--Vasseur et Meuzelin, se dit-il avec effroi! je puis d'avance me
regarder comme guillotiné.
Et sa sueur froide et son frissonnement le reprirent de plus belle.
Chez le policier, il était de principe qu'un criminel pris d'épouvante
doit se laisser mariner dans sa peur. Il abandonna donc le bandit pour
tirer Vasseur à l'écart et lui souffler:
--Il nous faut, avant de l'envoyer à Chartres, savoir pourquoi et
comment il se trouvait derrière cette porte dérobée.
--Peut-être a-t-il aidé à la fuite de Suzanne qui l'aura laissé de
planton pour apprendre ce qui suivrait sa fuite? avança le lieutenant.
--À creuser. À creuser, répéta le policier.
Ce disant, il guettait du coin de l'oeil la face effrayée du prisonnier.
--Oh! oh! fit-il, méfions-nous! Le scélérat vient de trouver une idée
dont il se réjouit.
En effet, non pas une idée, mais un souvenir était venu brusquement au
Beau-François et, en place de l'effroi qui la convulsait, il avait amené
une sorte de contentement sur la figure du géant, qui se disait:
--Je suis sauvé!
Puis, tout haut, un peu fanfaron:
--Partons-nous pour Chartres? demanda-t-il.
Il y avait un tel accent de défi railleur dans le ton du Beau-François,
paraissant si pressé d'être conduit à Chartres où, pourtant, il se
savait attendu par le bourreau, que Meuzelin, flairant un dessous de
cartes, demanda en affectant un air surpris:
--As-tu donc si grande hâte d'avoir la tête coupée, gros gourmand?
--Dame! fit le François d'un air résolu, puisqu'il faut que j'y passe,
mieux vaut le plus tôt possible. L'attente de la guillotine n'est pas
tellement agréable qu'on désire la prolonger.
--Vrai! appuya Meuzelin, il te tarde d'avoir sauté le pas?
--Autant en finir tout de suite, articula le colosse.
Le policier ne croyait pas un mot de tout cet empressement du bandit.
Bien évidemment, il tendait à un but qu'il fallait lui faire avouer.
Meuzelin eut l'air de céder à un bon mouvement, et il s'écria:
--Qu'il en soit donc comme tu le désires, mon Beau-François.
--Ah! je vais partir pour Chartres à l'instant, fit le colosse dont
l'oeil trahit l'inquiétude de voir son voeu si bien et si vite exaucé.
--À quoi bon t'envoyer à Chartres? Puisque tu désires en avoir terminé
promptement, pourquoi t'imposer la torture d'un lourd voyage? Un
jugement bien en règle t'a condamné à mort. Que ce soit à Chartres ou
ailleurs que tu passes de vie à trépas, qu'importe à la justice, pourvu
qu'elle obtienne satisfaction... En conséquence, pour contenter ta hâte
de payer ta dette, nous allons te descendre dans le parc où un peloton
de hussards va te fusiller au pied du mur.
Et, en lui faisant la risette:
--Hein! continua-t-il, tu vois que nous sommes gentils et que nous
tenons à te contenter. Dans cinq minutes, ton affaire sera bâclée.
S'adressant alors à Fichet et à Lambert:
--Allons! fit-il, du zèle, vous autres. Emportez-moi dans le parc ce
gros garçon si impatient d'avoir quitté ce bas monde.
Les deux soldats ramassèrent le bandit sur le parquet et le remirent sur
pied. Mais, dans cette position verticale, la figure du Beau-François
avait beaucoup perdu de son expression de fermeté. Est-ce que vraiment
on allait lui loger douze balles dans le torse? Il s'était plaint
d'avoir à avaler une soupe refroidie et vlan! voilà que, pour lui être
agréable, on la lui offrait trop brûlante. C'était donc le véritable
moment, ou jamais, de démasquer ses batteries cachées. En conséquence,
il poussa un soupir à décorner un boeuf.
--Est-ce que tu te regrettes déjà? demanda le policier d'un ton naïf.
Le colosse prit un air attendri et débita d'une voix émue:
--Ce n'est pas sur mon sort que je m'apitoie à cette heure.
--Alors sur le sort de qui donc?
Au lieu de répondre, le géant envoya un second soupir et, à mi-voix,
mais de façon à être entendu, il murmura:
--Pauvre Gervaise!
Le gredin s'était rappelé à temps un incident du commencement de la
nuit. Lorsqu'il était entré dans la serre en y apportant Gervaise qu'il
avait été ramasser sous la fenêtre d'où elle s'était précipitée,
n'avait-il pas entendu une voix de femme crier, de cette même fenêtre, à
Vasseur:
--Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit! et si tu la
retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs
amours.
Donc, si Vasseur aimait Gervaise, la jeune fille était un atout dans le
jeu du Beau-François, qui pouvait rétablir sa partie compromise. Voilà
pourquoi, se sentant à toute extrémité, il venait de jeter le dit atout
sur le tapis.
L'effet du nom fut instantané sur Vasseur qui, tout tressaillant
d'émotion, s'écria:
--Gervaise! Tu as dit Gervaise?
--Oui, Gervaise, une pauvre jeune fille que, cette nuit, j'ai ramassée
mourante au pied du château.
--C'était donc toi! Où l'as-tu transportée? Vit-elle encore? demanda
Vasseur haletant d'angoisse.
À la vue du trouble du lieutenant, une lueur de satisfaction éclaira
l'oeil du Beau-François.
--L'animal sait qu'il nous tient et il va nous faire ses conditions.
Sacrebleu! il était de bonne prise! Quel malheur d'être forcé de le
lâcher, pensa Meuzelin qui avait surpris le regard du colosse.
--Réponds! réponds! répéta fébrilement Vasseur en secouant le
Beau-François qui, maintenant, jugeait utile de garder le silence.
Le brigand n'avait qu'une seule balle à jouer et il tenait à en tirer le
meilleur parti possible pour que sa tête lui restât sur les épaules où
il la trouvait cent fois mieux placée que dans le panier du bourreau.
Laissant Vasseur s'énerver dans son impatience douloureuse, il haussa
les épaules en homme résolu et lâcha:
--Bast! à défaut de moi un autre prendra soin de la jeune fille.
Ensuite, s'adressant à Meuzelin:
--Conduisez-moi à votre peloton de hussards, demanda-t-il.
Et il fit deux pas pour marcher à la fusillade.
--Que ne puis-je te prendre au mot, grand misérable! pensa Meuzelin tout
furieux d'avoir à lâcher sa proie pour que le lieutenant retrouvât sa
Gervaise.
Vasseur s'était jeté au-devant du géant.
--Écoute, dit-il. Apprends-moi où se trouve Gervaise et je te rends la
liberté.
Dire où était la jeune fille qu'il avait perdue dans le souterrain, le
Beau-François en était bien empêché; il répondit d'un ton railleur:
--Ah! ouiche! la liberté, ça se promet; mais une fois que j'aurai parlé,
on m'ajoutera une corde de plus. Ce sera tout ce que j'y aurai gagné.
Le lieutenant mit dans sa voix tout son accent persuasif pour répliquer:
--Dès que tu auras parlé, tu seras libre, je t'en donne ma parole
d'honneur!
--Oui, oui, gouailla le Chauffeur, libre de faire vingt pas, après
lesquels on me poursuivra pour me remettre la main sur le poil.
--Et je m'engage à t'accorder quarante-huit heures pour te laisser
prendre le large, ajouta Vasseur, croyant, par cette concession décider
son homme.
Mais lui hocha la tête et d'un petit ton tout dégoûté:
--À quoi bon, la liberté? fit-il. À aller trembler dans un coin de la
peur d'être repincé. À reprendre une vie coupable dont je suis las!
Le bon larron sur sa croix ne devait pas avoir l'air plus repentant que
François en prononçant ces derniers mots. Il paraissait si bien avoir
assez de sa vie criminelle, qu'on aurait pu se tromper au ton sincère
avec lequel il ajouta:
--Oui, j'accepterais la liberté si, en plus de l'engagement de me
laisser tranquille, on m'assurait les moyens d'aller me régénérer au
loin, bien au loin.
Meuzelin crevait de rage dans sa peau en voyant le Beau-François imposer
ses conditions au lieutenant. Mais il l'avait dit: le bandit les tenait!
Aussi quand Vasseur le consulta d'un coup d'oeil qui le suppliait en
faveur de Gervaise, il lui répondit par un regard qui disait:
Exécutons-nous, mon pauvre amoureux.
Fort de cette approbation de l'ami qui lui sacrifiait son devoir, le
lieutenant reprit:
--Je t'offre l'impunité et mille écus si tu veux dire où se trouve
Gervaise.
C'était là le grand _hic_ pour le géant. Bien difficile lui était de
dire où se trouvait la jeune fille. Il crut s'en tirer en reprenant:
--À ce prix-là, je veux bien consentir à vous ramener la gentille
enfant.
--Eh! eh! fit vivement Meuzelin, ne confondons pas, mon bel homme. Il ne
s'agit pas de nous ramener Gervaise. Nous ne t'en demandons pas tant.
Indique-nous seulement l'endroit, et quand nous y aurons retrouvé la
jeune fille, alors tu auras écus et liberté.
Le chenapan se redressa beau d'indignation en demandant d'une voix
sèche:
--Vous n'avez donc pas confiance en moi?
--Pas pour un sou! articula tout nettement le policier.
Douter de lui! il n'avait plus qu'à se draper dans sa dignité blessée et
à dire d'un ton froissé:
--Qu'on me conduise devant le peloton.
Et, bien persuadé que le lieutenant allait encore l'arrêter pour
accepter ses conditions, il marcha vers la porte.
Mais ce ne fut pas Vasseur qui suspendit sa marche, ce fut l'entrée
soudaine d'un grand diable maigre qui se précipita dans la chambre en
s'écriant:
--Je vous annonce la visite du général Labor. Toute la nuit j'ai su lui
tailler de la besogne; mais, depuis le point du jour, il ne tient plus
en place et veut, à toute force, venir prendre des nouvelles de madame
de Méralec.
--Mon brave Fil-à-Beurre, la prétendue comtesse nous a filé des mains. À
sa place, nous n'avons à lui présenter que le Beau-François, annonça le
policier en lui montrant le prisonnier.
--Toi, ton compte ne va pas traîner! dit l'échalas tout gentiment au
colosse dont les belles couleurs avaient disparu au nom du général
Labor, un brutal qui faisait fusiller les gens par douzaines, pour un
peu qu'ils lui fussent suspects. Et le Beau-François savait que son nom
le recommandait chaudement au prône. On pouvait juger par sa mine à
l'envers que, lui tout à l'heure si chaud à réclamer le peloton à
Vasseur, ne se souciait nullement d'adresser la même demande à Labor, un
expéditif numéro un, avec lequel il perdrait son latin en lui parlant de
Gervaise!
La peur qui lui crispait la face prouvait combien le géant estimait le
général une mauvaise connaissance à cultiver. De leur côté, Meuzelin et
Vasseur sentaient qu'à mettre le bandit en présence du général, ils
perdraient tout moyen de retrouver la jeune fille. Ce fut ce qui dicta
cette demande du policier:
--Tiens-tu beaucoup, mon garçon, à ce que nous introduisions le général
Labor en tiers dans notre conférence?
--Non, non, fit le colosse d'une voix étranglée par l'effroi.
--Alors, nous allons te reporter dans ta cachette et, après le départ du
général, nous reprendrons notre conversation.
Avec de nouvelles embrasses de rideaux, on augmenta les liens du
prisonnier, et bien et dûment ficelé à ne pouvoir faire aucun mouvement,
il fut reporté derrière l'issue secrète.
La porte dérobée venait de se refermer quand le général Labor apparut
dans la chambre.
VII
Il n'était pas très ferré sur les convenances à l'égard du beau sexe, ce
brave général qui se présentait chez une dame au point du jour. Il est
vrai qu'il avait pour excuse son inquiétude sur la santé de la comtesse,
qu'il avait vue, la veille, perdre connaissance sous le coup de
l'émotion, joyeuse ou désagréable, de se trouver tout à coup en présence
de son mari revenu.
Dès l'entrée de Labor, le policier avait repris son rôle de mari, en
affectant un petit air triste.
--Eh bien, monsieur de Méralec, comment va, ce matin, madame la
comtesse? demanda Labor.
--Mal! général, mal! soupira le policier d'un ton dolent; la nuit a été
agitée et sans sommeil... Enfin, depuis une heure, elle est endormie.
Et il débita tout apitoyé:
--La secousse d'hier a été violente. La joie de me revoir lui a porté un
coup trop fort. J'aurais dû annoncer mon retour, c'est évident, mais
pouvais-je savoir être autant adoré de ma femme?... car elle m'adore.
Vous avez pu le constater vous-même quand j'ai fait mon apparition.
Le général, qui tenait que nul homme au monde n'était plus irrésistible
que lui, fut scandalisé par la fatuité de ce gros homme, cette sorte de
monstre, qui prenait des airs penchés en se disant adoré par sa femme.
--Toi, je t'en ferai porter! se promit-il en comparant dans une glace sa
carrure d'athlète avec la tournure grotesque de celui qu'il croyait être
le comte de Méralec.
Cependant Meuzelin avait continué:
--La comtesse sera sincèrement flattée quand, à son réveil, je lui
apprendrai l'intérêt que vous avez témoigné pour sa santé.
Puis, comme il avait hâte de voir Labor lui tourner les talons afin de
reprendre l'entretien avec le Beau-François, Meuzelin se leva pour
reconduire le visiteur.
Mais le général ne comprit pas cette façon de mettre fin à sa visite.
Loin de penser à sortir, il demeura sur place, en disant:
--En plus du plaisir de voir madame de Méralec rétablie, un autre motif
me faisait désirer d'être reçu par elle.
--Puis-je être votre interprète près de ma femme? Est-ce chose si
importante qu'il me faille l'éveiller? demanda Meuzelin se sentant
inquiet.
Tout désireux de tirer les vers du nez de Labor, il fit d'un clin d'oeil
signe à Vasseur et à Fil-à-Beurre de le laisser seul en allant rejoindre
dans le vestibule Fichet et Lambert, déjà retournés à leur poste.
--De quoi s'agit-il? reprit le policier après la sortie de ses deux
compagnons.
--Oh! ce n'est pas pressé. J'attendrai que votre charmante femme puisse
me répondre, dit le général.
--Répondre! Est-ce donc un interrogatoire que vous avez à lui faire
subir? avança le policier en affectant de sourire.
--Du tout, du tout, fit le général. Je vous l'ai dit, j'attendrai. Il
s'agit d'un simple renseignement à obtenir de madame de Méralec.
--Et que je ne puis vous donner?
--Nullement... attendu que vous, nouveau venu, ne connaissez pas
l'individu.
--Bah! qui sait? lâcha Meuzelin, que la curiosité démangeait.
Et revenant à l'assaut:
--Peut-être quand la comtesse se réveillera, ne sera-t-elle pas en état
de vous recevoir. Ne puis-je être votre intermédiaire? J'irais vous
porter sa réponse sur l'individu en question. Veuillez me dire son nom.
--C'est un nommé Croutot, dit le général.
Le policier maîtrisa un mouvement de surprise à ce nom, et d'une voix
qu'il s'efforçait de rendre indifférente, il demanda:
--Et vous lui voulez, à ce Croutot?
Labor prit son air fin.
--Ceci est mon affaire, répondit-il avec un sourire qui raillait la
curiosité du questionneur.
Si ce dernier n'en témoigna aucun mécontentement c'est qu'il fut
subitement pris d'une violente quinte de toux dont il assourdit le
général, tout en disant:
--Ah çà! le Beau-François veut-il vraiment se faire fusiller? Qu'a-t-il
donc à se remuer ainsi dans son trou; il est perdu si Labor l'entend.
Quand Meuzelin cessa de tousser, nul bruit ne se faisait plus entendre
dans la cachette, et l'oreille du général lui avait faute en cette
occasion.
Meuzelin avait compté que le général, devant l'impossibilité de voir la
comtesse, qu'on lui disait endormie, allait se retirer, quitte à
renouveler sa visite quelques heures plus tard.
Il n'en fut rien. Labor s'installa dans un fauteuil en homme qui se
campe pour un bout de temps.
--Pourvu que le Beau-François, dans son trou, ne recommence pas son
bruit de tout à l'heure, pensa le policier en voyant le général prendre
racine dans le boudoir.
La supposition lui vint que Labor avait l'intention d'attendre, sans
bouger de son siège, le réveil de la comtesse. En conséquence, il reprit
à titre d'avis:
--Vous ai-je dit, général, que ma femme vient seulement de s'endormir.
Vouloir vous demander de patienter ici jusqu'à la fin de son sommeil,
n'est-ce pas disposer d'un temps qui vous est précieux?
Mais cette façon polie d'inviter le monde à montrer ses talons demeura
stérile avec le soldat qui répondit:
--À défaut de la comtesse, je suis enchanté de vous avoir trouvé,
monsieur de Méralec, car j'ai aussi affaire à vous.
Et, sans laisser le policier parler, il continua:
--Le gouvernement, en vous permettant, à vous émigré, de rentrer en
France, a cru devoir prendre à votre égard certaines mesures de
surveillance. Vous soupçonne-t-on d'être revenu pour comploter quelque
coup royaliste contre la République? Cela ne me regarde pas. Mais j'ai
reçu l'ordre de vous garder prisonnier dans le château en ne vous
réservant que quatre personnes pour votre service.
Et Labor, cela dit, glissa la main sous son uniforme en ajoutant:
--Je vais vous donner lecture de cet ordre.
Or, Meuzelin connaissait l'ordre à fond puisque c'était lui qui l'avait
obtenu du ministre de la police afin de pouvoir garder sous sa main la
fausse comtesse de Méralec et, au moyen de la garnison de hussards,
d'empêcher Coupe-et-Tranche et sa bande de délivrer leur complice.
Mais Suzanne lui avait échappé et, maintenant, il se trouvait pris dans
le piège qu'il avait dressé à une autre. Pour pouvoir endosser le
personnage du comte de Méralec, il avait cru utile de faire jouer sa
propre personnalité à Fil-à-Beurre qui, actuellement, était pour Labor
le vrai et seul Meuzelin.
--Comment sortir du pétrin où je me suis fourré? se demandait-il pendant
que le général dépliait le papier dont il voulait donner lecture.
Son ordre tout ouvert à la main, Labor, avant de le lire, reprit en
guise de préambule:
--Hier, l'ordre de vous tenir prisonnier m'a été remis par l'agent
Meuzelin... un grand sec que vous avez pu voir... mais c'était un ordre
d'urgence dont il m'était annoncé confirmation par le courrier qui
devait m'être directement adressé.
Meuzelin savait de source que, mot pour mot, le second ordre était la
répétition du premier, attendu qu'il avait été au ministère copié sous
ses yeux. Aussi, bien certain d'une réponse affirmative, il demanda:
--Et ce second ordre vous a confirmé le premier? À sa grande surprise,
le général secoua la tête en répondant:
--Pas tout à fait.
--Vraiment! fit le policier qui maîtrisa son étonnement.
--Non pas, reprit le général, que le changement porte sur ce qui vous
regarde, car il répète la recommandation de vous tenir prisonnier... à
une modification près.
--Ah! il y a une modification! fit Meuzelin dont la surprise croissait.
--Oui, appuya Labor. Le premier ordre m'enjoignait de vous laisser libre
d'aller dans le château, tandis que le second m'ordonne de vous tenir
sous clef.
--Dans un cachot? s'écria Meuzelin en tressautant.
--Ni plus ni moins, affirma Labor.
Le policier n'en revenait pas. Comment se pouvait-il que le nouvel ordre
contînt cette recommandation?
--Est-ce que, par hasard, mon imbécile a reçu un faux ordre? se
demanda-t-il.
Labor avait continué d'un ton aimable:
--Mais, comme on dit, il est avec le ciel des accommodements. On se doit
des égards entre galants hommes... Le ministre, j'en suis certain, ne
m'en voudra pas d'avoir quelque peu enfreint ses recommandations.
Sur ce, il fit une pause et reprit d'un ton grave:
--Le cachot est inutile, du moment, monsieur le comte de Méralec, que
vous m'aurez donné votre parole de gentilhomme de ne pas sortir de
l'enceinte du château de la Brivière.
Meuzelin n'était pas plus gentilhomme que ses bottes. Mais il lui
fallait, avant tout, éviter d'être mis sous clef. Il se redressa aussi
majestueux que possible, avança la main et articula ce serment qui, en
somme, ne l'engageait guère:
--Aussi vrai que je suis comte de Méralec, je vous en donne ma parole.
Sa prison ainsi esquivée, Meuzelin n'en restait pas moins sous le coup
de la surprise qui le tenait à propos du changement introduit. Il y
avait là-dessous un coup de Jarnac dont il voulait avoir le mot et qu'il
ne pouvait obtenir qu'en lisant l'ordre. Il croyait voir encore
l'employé du ministère écrivant sous ses yeux et sa mémoire avait gardé
le souvenir de la grosse écriture du bureaucrate. Ce fut pour parvenir à
ce que le général lui montrât la lettre qu'il reprit en souriant:
--Savez-vous, général, que dans votre confiance, j'aurais été fort marri
de ce cachot que me réservait ce que vous avez appelé une modification
de vos premières instructions. Vous aviez grandement raison, quand vous
m'annonciez que le second ordre ne confirmait «pas tout à fait» le
premier... Tudieu! il s'en faut de beaucoup.
Labor hocha la tête à nouveau, et répliqua:
--Mais, très cher comte, mon «pas tout à fait» ne s'appliquait nullement
à ce qui vous concerne. Il avait rapport à une autre personne...
--Une autre personne, répéta Meuzelin à tout hasard.