--Parce que, comme il me l'avait dit, il avait trouvé toutes portes

ouvertes. Parce que Suzanne savait qu'il allait venir, attendu que quand

nous sommes partis de Frascati, elle amoureusement pressée à mon bras,

me faisant marcher à petits pas sous prétexte de respirer un peu l'air

pur du matin avant de rentrer à son domicile, Suzanne était certaine que

nous étions suivis par le vicomte qui avait dû guetter notre sortie de

Frascati pour s'assurer si le reste de la nuit m'appartiendrait. Enfin

parce que, à notre arrivée, quand sa vieille camériste, qui était dans

le secret, lui avait demandé: «Est-ce fini?» et que Suzanne avait

répondu: «Non, pas encore, mais bientôt...» deux phrases que j'avais si

bêtement interprétées... cela voulait dire qu'une jalousie poignante

allait amener le vicomte, auquel il fallait réserver la torture de voir

la femme qu'il adorait s'abandonnant aux caresses d'un autre.--Et,

effectivement, alors que j'étais enfermé dans la chambre à coucher,

attendant qu'elle eût fait sa toilette de nuit, Suzanne avait donné à la

vieille l'ordre de tout ouvrir; puis elle était venue me rejoindre,

l'oreille tendue au bruit du pas de Biéleuze, qui lui indiquerait le

moment de se jeter dans mes bras et de s'y faire surprendre par le

malheureux, fou d'amour.

Cela dit, Vasseur demanda au policier.

--Tous mes «parce que» vous ont-ils enfin satisfait, mon cher ami?

--Oui et non, fit Meuzelin; car il me reste toujours à connaître le

motif qui poussait Suzanne à perdre et à faire souffrir le vicomte.

--La vengeance.

--Elle lui en voulait?

--Elle en voulait surtout au nom des Biéleuze, et sa haine remontait

plus haut que le vicomte.

Meuzelin prit un air de supplication comique, en disant:

--Au lieu de me tourner et retourner sur le gril de la curiosité, je

vous prie, achevez votre histoire.

Si le policier était avide de savoir le dénouement, il n'en était pas de

même du Beau-François qui, maintenant, n'écoutait plus. Le bandit

n'avait plus qu'un grave souci: celui de combattre le sommeil qui lui

arrivait impérieux. Il sentait la nécessité de marcher. Mais le

pouvait-il? À redescendre dans le souterrain, il allait infailliblement

se perdre encore dans les détours obscurs. Mieux valait ne pas

s'éloigner de cette porte qui lui offrait la chance de s'évader du

traquenard où il était pris.

--Tonnerre! Est-ce que je vais m'endormir? Ce n'est pas le moment, se

disait-il.

* * * * *

Le Lieutenant s'était remis à conter.

--À mesure que M. de Biéleuze m'avait détaillé ses souffrances, la

physionomie de Suzanne avait changé. La peur, que lui avait donnée la

menace du vicomte de lui brûler la cervelle, s'était peu à peu dissipée.

Une lueur de joie sinistre brillait dans le regard qu'elle attachait sur

sa victime et sur ses lèvres apparaissait un sourire de cruauté

satisfaite.

Ce sourire fut surpris par le jeune homme qui marcha vers elle.

--Depuis deux années que tu t'es livrée à moi, dit-il d'une voix

fébrile, quel but poursuivais-tu donc, créature maudite, en me donnant

cette fatale passion qui a fait de moi un voleur au jeu? Quand

j'obéissais à ton ordre, quand je te faisais le sacrifice de mon honneur

que tu avais exigé, quel infernal motif t'a poussée à rendre ma honte

publique?

Suzanne, à cette question, se redressa lentement et, d'une voix dont je

n'oublierai jamais l'intonation féroce:

--Je voulais voir le nom des Biéleuze tomber dans la boue,

répondit-elle.

La surprise du vicomte le rendit muet. La courtisane put poursuivre:

--Oui, j'avais à me venger... non de toi, qui ne m'as jamais rien

fait... mais d'un autre que sa mort m'a empêché d'atteindre. Je m'en

suis prise au fils à défaut du père... de ton père, lui si fier de son

nom, qu'il en couvrait toutes ses infamies.

Elle éclata d'un rire strident qui vibrait de haine et s'écria:

--Que n'est-il là, ton père, pour ramasser son nom dans le ruisseau où

je l'ai fait tomber!

Sa voix se fit âpre et mordante pour continuer.

--Il se croyait tout permis, ce très haut seigneur de Biéleuze. Pour

lui, tout était jeu, quand il s'en prenait aux manants qui devaient

s'estimer fort honorés qu'il eût daigné violer leur fille, une innocente

enfant qu'il avait attirée en un guet-apens. Et quand sa victime vint

lui demander de réparer son crime, il se redressa de toute la hauteur de

son nom de Biéleuze, en riant de la naïveté de celle qui lui demandait

ce nom. Et cette prétention de la jeune fille déshonorée le mit en si

belle humeur qu'il ouvrit la porte de l'antichambre, où se tenaient ses

laquais, et qu'il poussa vers eux la malheureuse en leur criant: «Tenez!

amusez-vous!»

--Tu mens! Jamais mon père n'a pu commettre cette infamie! cria le

vicomte.

À ce démenti, Suzanne le regarda dans les yeux et répondit:

--Cette fille, dont M. de Biéleuze avait bien voulu s'amuser un instant,

était ma mère.

Après cet aveu, Suzanne continua d'un ton farouche:

--À ce nom de Biéleuze, que ton père trouvait si grand, si illustre,

qu'il refusait de l'avilir en le donnant à celle qu'il avait perdue, moi

j'avais juré une haine implacable. Je le voulais descendu si bas qu'il

fût devenu un terme de mépris. Mon arme de combat était ma beauté. À

défaut de ton père, c'est toi qui es venu t'offrir. Tu portais ce nombre

abhorré. Pendant deux longues années, je me suis efforcée à te sourire,

à t'enlacer dans mille liens, à te verser dans les veines cette passion

qui t'a fait mon esclave, a éteint ta volonté et endormi ton honneur.

Puis enfin le jour de mon triomphe est arrivé. Aujourd'hui, le beau nom

des Biéleuze ne sert plus qu'à désigner un voleur!

Quand elle lança ces derniers mots, Suzanne était d'une splendide

beauté, mais d'une beauté qui épouvante: la beauté fatale, qui porte

malheur.

J'aurais cru que tout amour avait disparu du coeur de M. de Biéleuze

après cette confession. Il n'en était rien; car, se rattachant encore à

une dernière espérance, il demanda d'une voix douce:

--Suzanne, veux-tu le porter, ce nom de Biéleuze refusé jadis à ta mère?

En descendant à ce dernier degré d'avilissement, l'insensé avait compté

sans la haine implacable de la courtisane, qui s'écria avec une

intonation de mépris:

--Le nom des Biéleuze, mais la dernière des mendiantes le refuserait à

cette heure!

Le vicomte chancela sous cette insulte suprême; mais il ne souffla mot.

Il marcha vers la porte pour s'en aller. Seulement, avant d'en franchir

le seuil, il se retourna et, d'un long regard désolé, il contempla une

dernière fois cette chambre à coucher où il avait, deux années durant,

vécu si heureux.

J'étais ému au plus profond de mes entrailles. Moi, militaire, auquel il

avait fait une insulte si grave, je ne me sentais pour lui que pitié et

pardon. Je n'y pus résister. Au moment où il allait sortir, je lui

tendis la main en disant:

--Monsieur le vicomte, tenez comme sans but la visite que vous fera ce

matin mon témoin, le marquis de Coméran.

Un sourire de tristesse parut sur ses lèvres, et il prononça à mi-voix,

semblant se parler:

--C'est vrai, j'avais aussi ce moyen d'en finir!

Et tout en serrant ma main dans la sienne, moite d'une sueur glacée, il

me dit:

--Merci, monsieur, pour votre pardon généreux.

Puis, sans un mot, sans un regard pour celle qui l'avait perdu, il

quitta la chambre.

Suzanne et moi nous restâmes en présence, muets tous deux, écoutant le

bruit du pas lent du vicomte qui traversait l'appartement.

Il ne s'entendait déjà plus que nous n'avions pas encore retrouvé la

parole. Mes yeux étaient tournés vers Suzanne, mais je ne la voyais pas.

À mon regard apparaissait toujours ce jeune homme qui venait de me

quitter.

Tout à coup, une détonation retentit dans la rue, au pied de la maison.

Je courus à la fenêtre.

M. de Biéleuze venait de se tirer un coup de pistolet sous les croisées

de la courtisane.

Saisi d'horreur, je me retournai vers Suzanne, qui avait dû comprendre

la catastrophe, m'attendant à trouver sur son visage quelque marque de

remords et de commisération.

Jugez de ma surprise inouïe.

Elle venait de retirer son peignoir. Sous sa chemise de linon

transparent, elle se montrait à moi dans sa splendide nudité de la plus

belle des statues.

Elle me sourit et, en m'ouvrant ses bras elle me dit, d'une voix chaude

des plus luxurieuses promesses:

--Toi, je t'aime. Viens!

À la vue de cette fille sans coeur qui, pour ainsi dire, s'offrait à moi

sur le cadavre de son amant, je sentis mon coeur déborder d'un

insurmontable dégoût. Pour qu'elle comprît bien le sentiment qu'elle

m'inspirait, je bondis vers elle, et comme elle tendait son visage à mes

baisers, je lui rendis l'insulte que j'avais reçue du vicomte.

Je lui crachai à la face.

Puis je m'enfuis plein d'horreur pour cette épouvantable créature.

Quand j'arrivai dans la rue, des passants ramassaient le vicomte. La

blessure était mortelle, mais elle n'avait pas tué le jeune homme sur le

coup. Il lui restait encore quelques heures à vivre et il avait gardé sa

connaissance.

Il me reconnut quand je me penchai sur lui.

--Là, chez moi, au numéro 6, dans la rue, me souffla-t-il péniblement.

Nous le transportâmes à son domicile, dont la porte nous fut ouverte par

un domestique à la mine rusée et de très petite taille.

Au moment où nous retendions sur son lit, le blessé aperçut son

domestique qui s'empressait à nous aider.

--Il va falloir te chercher un autre maître, mon brave Croutot, lui

dit-il avec un sourire de mourant.

À ce nom de Croutot prononcé par le lieutenant, Meuzelin tressauta de

surprise.

--Croutot! Croutot! répéta-t-il vivement, et vous dites que cet homme

était de petite taille?

--Un vrai nabot.

--Eh! eh! ricana le policier en se frottant les mains, votre Croutot

doit être le mien... Comme ça se trouve!

En voyant Vasseur qui attendait une explication, il se hâta de dire:

--Continuez, cher ami, continuez. Tout vient à point. Moi aussi j'aurai

mon histoire à vous conter.

Et il se renversa sur son fauteuil en répétant:

--Continuez, continuez.

Soudainement, il se redressa, la face étonnée, l'oreille tendue.

--Avez-vous entendu? demanda-t-il.

--Qui donc?

--Je ne sais quel bruit sourd... Comme un ronflement.

--Sans doute un de mes soldats, Fichet ou Lambert, qui dort dans le

vestibule, avança le lieutenant.

--Tiens! c'est vrai! je les avais oubliés, vos deux braves, dit le

policier.

Et, s'en tenant à cette explication, il reprit sa pose allongée sur le

fauteuil en redisant: Continuez.

Vasseur poursuivit:

--Dès qu'il était sorti de Frascati, le vicomte avait résolu son

suicide, et il était rentré directement chez lui. Là, il avait écrit les

quelques lettres d'adieu ou d'affaires que je voyais posées sur une

petite table de la chambre à coucher.

Au moment de se tuer, il avait voulu revoir encore une dernière fois

celle qui l'avait conduit au suicide, et il était reparti pour aller

guetter, à la porte de Frascati, la sortie de Suzanne. En la voyant

rentrer chez elle à mon bras, la jalousie avait poussé le fou à pénétrer

chez la courtisane d'où je le rapportais mourant.

--Croutot, laisse-nous, commanda-t-il à son domestique.

Le valet obéit, mais avec une visible hésitation que j'attribuai à son

chagrin de ne pouvoir rester pour prodiguer ses soins au blessé.

Pour adoucir la peine que, comme moi, il supposait causer par cet ordre

à son valet, M. de Biéleuze lui dit quand il s'éloignait:

--J'ai pensé à toi, Croutot.

À cette affirmation d'une générosité posthume, le petit homme jeta

involontairement un regard sur la table où étaient placés des lettres,

puis il se cacha la tête dans ses mains pour pleurer et, après un sourd

sanglot, il quitta la chambre.

--Oui, j'ai pensé à lui... et à d'autres, que cette femme m'a fait trop

longtemps oublier, prononça-t-il d'une voix triste en tournant les yeux

vers les lettres.

Et de ses lèvres que sa mort prochaine blêmissait déjà, j'entendis

sortir ces deux mots:

--Pauvre Julie!

Puis revenant à moi, il reprit:

--Vous êtes bon, monsieur. À cette heure, je me rends compte du

sentiment qui, au creps, lorsque j'étais sous le coup du mépris général,

vous a fait retirer votre masque. Vous avez voulu me montrer un visage

ami.

Peu à peu, sa voix s'était affaiblie et lui était devenue difficile,

saccadée qu'elle était par les premiers hoquets de l'agonie.

Il rassembla ses forces pour continuer:

--C'est donc à votre bonté que je m'adresse pour vous prier d'être en

quelque sorte mon exécuteur testamentaire, en faisant parvenir en mains

propres ces lettres que vous voyez.

Il s'arrêta. Le sang l'étouffait; il attendit un peu pour reprendre son

souffle, puis, bien faiblement, il ajouta:

--Je vous recommande surtout la lettre que je laisse pour Julie...

Il allait prononcer le nom de famille, quand la porte fut ouverte par

Croutot qui amenait le médecin qu'à tout hasard on avait été chercher

dans le voisinage.

Distrait par cette apparition du docteur, je fus tout à l'arrêt qu'il

allait prononcer. Croutot, à quelques pas derrière moi, était resté pour

l'entendre.

--Dans cinq minutes il sera mort, me souffla le médecin.

L'agonie était commencée quand, tout à coup, le vicomte ouvrit ses yeux

grands qu'il fixa sur moi. Il me sembla qu'il demandait à me faire une

recommandation dernière et je me penchai sur sa couche.

À peine perceptible, sa voix prononça:

--Surtout la lettre à Julie...

Je ne devais pas apprendre de lui ce nom de famille, car le vicomte se

raidit en une dernière convulsion.

--C'est fini annonça le docteur qui repartit aussitôt, reconduit par

Croutot.

Resté seul, je ramassai les lettres dont je me mis à lire les

suscriptions avant de les renfermer dans mon portefeuille, voulant

mettre à part celle adressée à cette Julie dont j'allais apprendre le

nom de la famille.

Il n'en était aucune au nom de Julie!!!

Peut-être cette lettre était-elle tombée à terre. Je regardai sous la

table et sous les meubles voisins. Rien! Je soulevai des papiers et des

livres placés sur la table dans l'espoir qu'ils recouvriraient la lettre

adressée à Julie l'inconnue. Toujours rien! Le vicomte m'avait si fort

recommandé cette missive que la pensée me vint qu'il avait pu la

distraire des autres. Je fouillai sous l'oreiller du mort. Pas de

lettre!

J'achevais ma recherche quand le bruit de la porte qui s'ouvrait me fit

lever les yeux dans cette direction. C'était le domestique Croutot qui

venait de reconduire le docteur.

Était-ce la préoccupation de cette lettre disparue qui me tenait par

trop, mais il me sembla que le premier regard de l'avorton, en entrant,

était tombé sur la table, où tout à l'heure étaient les lettres,

actuellement dans mon portefeuille.

Ce regard, pourtant, n'eut que la durée de l'éclair. Il se dirigea

aussitôt sur le cadavre du vicomte. Je vis alors des larmes briller dans

les yeux du valet qui gémit d'un ton désolé:

--Mon pauvre maître!

Éclatant en sanglots, il vint au lit, et, pieusement, prit le soin, que

j'avais omis, de fermer les yeux du défunt.

Malgré cette affection profonde témoignée par le nabot, le soupçon me

vint que c'était lui qui, peut-être, avait fait disparaître la lettre de

Julie. La crainte, en me trompant, de froisser le dévouement de celui

que M. de Biéleuze m'avait paru estimer comme un fidèle serviteur, me

fit prendre un biais pour arriver à mon but.

--Il faudrait, pour l'enterrement, prévenir la famille, dis-je au

domestique.

--La famille? répéta-t-il. Était-ce qu'une indigne liaison faisait

négliger sa famille à M. le vicomte? ou était-ce que sa famille le

repoussait à cause de cette même liaison? Je l'ignore. Mais le fait est

que, depuis bientôt deux ans que je suis entré à son service, je n'ai

jamais vu entrer ici quelqu'un se disant de sa famille.

--D'où était le vicomte?

--Des environs de Beaupréau, en Loire. Toutes ses terres, qu'il a

vendues à la file, confinaient au domaine d'un de ses oncles, le marquis

de Brivière, parti en émigration.

--La succession de cet oncle ne pouvait-elle pas lui revenir un jour?

--Non, car le marquis de Brivière avait une fille. Il n'y a pas même

longtemps que j'ai entendu dire à mon défunt maître que cette fille, sa

cousine, s'était mariée à l'étranger, où elle a épousé un émigré, le

comte de Méralec.

Et Croutot se résuma en disant:

--Bref, je le répète, je n'ai jamais vu venir ici un parent de M. le

vicomte. Jamais personne n'est arrivé de Beaupréau pour lui rendre

visite.

Il se ravisa vivement pour s'écrier:

--Ah! si, si, je me trompe. Il s'est présenté quelqu'un... mais ce

quelqu'un n'était nullement de sa famille... C'était un pays, tanneur à

Beaupréau, qui avait fait le voyage pour venir consulter un médecin

célèbre de Paris au sujet d'une bien extraordinaire maladie dont il

souffrait... Figurez-vous que ce Pitard, c'est son nom, était affligé

d'une faim d'ogre que rien ne pouvait rassasier. Tout le temps qu'il a

passé à Paris, il s'est assis à la table de mon maître qui riait comme

un fou de le voir dévorer.

L'idée me vint de rattacher Julie l'inconnue à l'existence de ce vorace

Pitard.

--Est-ce qu'il n'était pas venu à Paris avec sa fille? demandai-je.

--Une fille? fit Croutot surpris, quelle fille?

--N'avait-il pas une fille nommée Julie?

--Pas le moins du monde, attendu qu'il était célibataire.

Je regardai l'avorton bien en face pour étudier son visage et je lui

demandai:

--Fille de Pitard ou non, tu n'as jamais vu entrer chez ton maître une

femme portant le prénom de Julie?

--Jamais! affirma Croutot dont la figure exprima l'ignorance la plus

sincère.

Il confirma son dire en continuant d'un ton désolé:

--Mon pauvre maître, malheureusement pour lui, était trop accaparé par

certaine gourgandine pour penser à recevoir une autre femme.

En somme, je ne pouvais insister. Ce qui concernait cette Julie était le

secret du vicomte, secret qu'il avait malheureusement emporté dans la

tombe, et, à en vouloir trop parler, je risquais de donner l'éveil au

valet.

--Va déclarer le décès à la section, commandai-je au nabot, qui partit

sans hésitation.

Pendant son absence, je fouillai meubles et armoires, non pour retrouver

la lettre disparue, mais avec l'espérance de découvrir dans les papiers

du mort quelque note qui me renseignât sur cette mystérieuse Julie.

Ils n'étaient pas nombreux, les papiers de l'infortuné Biéleuze. Des

actes de procureur attestant la vente successive de toutes les

propriétés dont le prix avait été jeté aux caprices de Suzanne; une

trentaine de lettres de cette fille; puis quelques papiers de famille.

Comme je feuilletais ces derniers, un carré de papier détaché m'apparut

au milieu d'une liasse de titres et, en haut de ce papier, je lus, écrit

en grosses lettres, le nom de Julie.

Mais, hélas! ma trouvaille ne pouvait m'être d'aucune utilité, car elle

s'offrait à moi comme une énigme indéchiffrable. Au-dessous du nom, se

voyait une série de traits se bifurquant en zigzags, s'entremêlant et,

de droite et de gauche, divisés en branchements, au bout desquels se

montraient de petits carrés. De ces carrés, il en était un pointé d'une

croix. À coup sûr, c'était un plan; mais, pour s'en servir, il fallait

d'abord connaître sa raison d'être.

À tout hasard, je glissai ce papier dans mon portefeuille.

Une heure après, avec Croutot, qui fondait en larmes, je suivis les

porteurs qui, le brancard sur l'épaule, emportaient le corps du vicomte

au cimetière.

Après un court silence, Vasseur reprit:

Le soir, la curiosité de revoir l'endroit où avait commencé le drame me

ramena à Frascati. La première femme que j'y rencontrai fut Suzanne, qui

devait guetter mon arrivée. Elle vint à moi, plus splendidement belle

que jamais, et, d'une voix émue:

--Je t'aime, me dit-elle, veux-tu de moi?

--Non, je te méprise.

Elle pâlit à cette réponse et, certaine de sa condamnation, elle partit

d'un pas chancelant. Par quel étrange retour du sort, cette femme qui

exécrait le vicomte fou d'elle, s'était-elle éprise de moi qui

n'éprouvais, à sa vue, qu'un dégoût profond?

Trois jours après, je quittai Paris.

--Et vous n'avez jamais pu découvrir ce qu'était Julie? demanda

Meuzelin.

--Jamais! mais j'ai toujours gardé cette espèce de plan qui porte son

nom.

Et en secouant la tête, Vasseur ajouta:

--J'ai toujours eu le doute que Croutot avait volé la lettre pendant que

j'étais distrait par le docteur qu'il avait amené près du mourant.

Meuzelin eut un sourire en répliquant:

--Votre doute peut, sans crainte, se transformer en certitude, car

c'était bien le nabot qui avait fait le vol. C'est un rude gredin que ce

Croutot! Je vous ai dit que je sais son histoire... Écoutez-moi, je vais

vous la conter.

Mais au lieu de conter, le policier se leva vite et sans bruit et

souffla au lieutenant:

--Cette fois, j'en suis certain, c'est bien un ronflement que

j'entends... et il ne vient pas du vestibule où sont Lambert et

Fichet... Tenez, c'est de là!

Ce disant, Meuzelin indiquait une paroi de la chambre.

Les deux hommes gardèrent le silence.

Alors se fit entendre une sorte de roulement à intermittences de calme,

sur la nature duquel il était impossible de se tromper. C'était bel et

bien un ronflement. Sur la pointe du pied, Meuzelin avait gagné la paroi

de la chambre d'où, selon lui, partait le bruit, et il y avait appliqué

l'oreille.

Il fit signe à Vasseur de venir bien doucement le rejoindre, et quand il

l'eut tout proche, il lui souffla:

--À n'en pas douter, c'est là que se trouve la porte par laquelle notre

Suzanne nous a brûlé la politesse.

--Alors cette porte ouvre sur une cachette sans issue, puisque la fausse

comtesse s'y est endormie, avança le lieutenant.

--Oh! fit le policier en souriant, en ce cas, elle aurait de rudes

poumons, la gaillarde... Non, c'est un homme et là est le point

mystérieux de la chose. Comment se fait-il qu'au lieu d'une femme, ce

soit un homme qui se trouve, à cette heure, de l'autre côté de la porte?

Sans doute Meuzelin pensait-il que le meilleur moyen d'avoir la solution

de ce problème était de s'adresser au ronfleur lui-même, car il souffla

au lieutenant:

--Allez-donc appeler Fichet et Lambert pendant que je vais chercher le

secret qui ouvre cette porte.

Quand Vasseur pénétra dans le vestibule où se tenaient ses soldats,

Fichet, mécontent de cette longue veillée, exprimait nettement à Lambert

sa façon de penser sur les nuits blanches.

--Qu'une nuit sans sommeil, quand on n'a pas la compagnie du sexe

enchanteur, elle peut se comparutionner avec un mât de cocagne quant à

sa longueur.

Sur un geste de Vasseur qui leur recommandait le silence, les deux

soldats suivirent leur chef.

Meuzelin s'était éloigné de la cloison pour pouvoir causer avec les

arrivants, qu'il attendait à l'autre bout de la chambre.

Le ronflement grondait toujours, sourd et continu.

À ce bruit, qui se faisait entendre dans une chambre où il ne voyait que

Meuzelin parfaitement éveillé, Fichet, qui tombait de sommeil, fut pris

d'un soupçon:

--Que serait-ce moi qui ronflerait sans en avoir la doutance? se

demanda-t-il.

Cependant Meuzelin disait à l'oreille du lieutenant:

--J'ai découvert le mécanisme. Simple comme bonjour. À appuyer du pied

sur une feuille du parquet. Dites à vos hommes de détacher les embrasses

des rideaux. Faute de mieux, notre ronfleur nous pardonnera de l'avoir

garrotté avec des tresses en soie. À la guerre comme à la guerre.

Cela débité en souriant, il retourna à la cloison, tout prêt à faire

jouer le ressort sous son pied dès que Fichet et Lambert seraient en

mesure d'attacher le ronfleur, à qui on préparait ce réveil désagréable.

En un clin d'oeil, les embrasses furent aux mains des gendarmes qui,

avec Vasseur, se rapprochèrent du policier.

--Attention! sembla commander Meuzelin du regard.

Quand, d'un signe de tête chacun eut répondu à cette invite muette, il

leva le pied pour le poser sur le ressort.

Le Beau-François, juste à cette minute, faisait un bien agréable rêve.

Grâce aux quatre cent mille francs arrachés à Cardeuc, il se voyait, par

avance, dans la maisonnette rêvée. Pendant qu'on guillotinait ses

complices, lui, bien tranquille, n'avait d'autre souci que de rentrer

ses foins. Quelle existence heureuse! Bonne table! bon vin! Adoré de sa

ménagère qui l'engraissait, le dorlotait, le peignait, l'habillait! Pour

un rien, elle lui sautait au cou et lui faisait un collier de ses deux

bras en lui murmurant: Je t'aime!

En ce moment même de son rêve, le Beau-François sentait sa femme pendue

à son cou et elle le serrait si fort tendrement, que cet excès de

tendresse, qui menaçait de l'étrangler, réveilla l'heureux époux en

sursaut.

Ce réveil fut loin de continuer son rêve.

Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc · 第 6 / 21 段