m'aiderais à réaliser mes souhaits. Je me suis dit: «Le Marcassin, qui
ne doit pas aimer à être scié entre deux planches, ne demandera pas
mieux que de me faciliter le retour à l'honnêteté. Il a de l'or à ne
savoir qu'en faire et je suis certain qu'au premier mot de ma
confidence, il se hâtera d'écouter son bon coeur et de me dire: «J'ai,
la nuit dernière, enlevé quatre cent mille francs à l'État. Prends cette
somme, mon cher François, et contente tes goûts vertueux.» Voilà ce que
je m'étais dit. Tu vois que je ne souhaite pas l'impossible.
--Ouais! lâcha Cardeuc, et si je refuse?
--Alors je penserai que tu as une envie que j'étais loin de te supposer.
--Quelle envie?
--Celle d'être scié entre deux planches. Ça me désolera, mais, moi qui
suis bon camarade, je ne puis résister au plaisir d'aider un ami à se
passer une fantaisie.
Le Beau-François, sur cette menace, attendit un peu et comme Cardeuc ne
répondait pas, il demanda:
--Hein! c'est dit?
--Quoi?
--Tu m'offres les quatre cent mille francs qui assureront mon bonheur
futur.
Sans attendre la réponse, il crut, pour la rendre favorable, bon
d'appuyer sur la chanterelle en continuant:
--Note bien que tout en accomplissant une bonne action, tu feras en même
temps une excellente affaire. Tu t'imagines bien que je ne vais pas
emmener ma bande pour lui faire partager ma vie vertueuse. Voici donc
une trentaine de lurons décidés qui vont se trouver sur le pavé. Je te
les offre pour renforcer ta troupe. Hein! coup double pour toi, puisque,
tout à la fois, tu obliges un camarade et tu te débarrasses d'un
concurrent.
Sur ce, croyant avoir décidé son prisonnier, le Beau-François reprit en
riant:
--C'est bien dit, cette fois, n'est-ce pas? Je vais appeler mes trois
hommes et, sans te donner l'ennui d'être délivré de tes cordes, nous
t'emporterons jusqu'à l'endroit où tu caches ton or. Tu n'auras que la
peine de nous indiquer le chemin de ta cachette.
--François, tu es aussi stupide que tu es grand, si tu comptes que je te
dévoilerai ma cache, ricana le Marcassin.
--Oh! je suis certain que si on t'en priait en te mettant une mèche
allumée entre les doigts, tu bavarderais... Tiens! j'en ai justement une
dans ma poche, dit le Beau-François en montrant cet engin dont les
Chauffeurs se servaient pour faire parler leurs victimes.
--Essaye donc de ta mèche, répondit Cardeuc avec un accent de défi.
Mais au lieu de se mettre en mesure d'exécuter sa menace, le
Beau-François resta cloué en place par une idée qui venait de lui
traverser le cerveau.
Il éclata de rire en s'écriant:
--Parbleu! oui, je suis stupide de n'avoir pas deviné tout de suite où
tu enfouis ton trésor.
Il se retourna, montrant du doigt le trou béant d'où il avait tiré
Coupe-et-Tranche.
--Que faisais-tu donc là, mon vieux, le corps à moitié enfoui quand nous
t'avons cueilli par les pattes? Est-ce que tu n'allais pas compter tes
écus? La voici, ta cachette.
Il salua ironiquement Cardeuc:
--... Et je vais me donner le plaisir de la visiter... Tu permets?
acheva-t-il.
Il appela ses trois hommes qui se tenaient à l'écart, leur recommanda de
surveiller le prisonnier jusqu'à son retour, puis il marcha vers le
trou, s'étendit à terre et, en rampant, s'engagea dans cette sorte de
terrier.
Ce fut avec le sourire aux lèvres que Cardeuc le vit disparaître.
Après s'être un peu traîné dans l'étroit conduit, le Beau-François se
sentit les flancs dégagés des parois qui l'enserraient. Il leva la main
au-dessus de lui et trouva le vide. Alors il se dressa lentement de
toute sa taille sans que sa tête se heurtât. Puis ses bras s'étendirent
de droite et de gauche sans rencontrer un obstacle.
--Je suis dans un caveau, se dit-il.
Ce caveau était-il petit ou grand? La profonde obscurité qui régnait ne
lui permettait pas d'en juger. Mais le Beau-François avait remis en sa
poche la mèche que, tout à l'heure, il menaçait le Marcassin de lui
allumer entre les doigts pour le faire parler. Il battit donc le
briquet, et bientôt eut de la lumière. Alors, avec un cri de joie, il
promena ses regards autour de lui, s'attendant à trouver dans un coin le
trésor de Cardeuc. Mais le caveau n'offrit à ses yeux que des murailles
nues.
--Est-ce donc plus loin? se demanda-t-il à la vue d'un couloir qui
débouchait dans le caveau.
Il s'y engagea. Au bout de vingt pas, le couloir bifurquait en deux
galeries et, à tout hasard, le chercheur prit à droite.
Sa mèche ne lui donnait qu'une lueur de courte portée. Aussi le
Beau-François trébucha-t-il contre un obstacle qu'avait rencontré son
pied. Il baissa sa lumière et reconnut la première marche d'un escalier.
--Ouais! fit-il avec satisfaction, d'une pierre deux coups.
Il venait de se rendre compte de l'endroit où il se trouvait. À n'en pas
douter, c'était une des issues secrètes du château. Non seulement il
allait dénicher le trésor de Coupe-et-Tranche, mais encore, par cette
communication découverte, il pénétrerait, une belle nuit, dans le
château avec ses compagnons, et trouverait à y rafler un joli butin.
Voilà les deux coups qu'il comptait tirer d'une seule pierre.
À sa dixième marche montée, la tête du géant se heurta contre un
obstacle que sa mèche lui permit d'examiner. C'était une dalle en
pierre.
--À moins qu'elle ne soit chargée d'une montagne, j'arriverai bien à la
soulever, pensa-t-il.
Il monta encore une marche, ce qui le contraignit à se ramasser sur ses
jambes, appuya le haut de sa tête sous la dalle et, prenant ressort sur
ses jarrets repliés, il se redressa par un effort puissant.
La dalle se souleva de ses feuillures en le couvrant d'une pluie de
sable.
--Pas de chance! gronda le colosse, fort penaud quand, après avoir passé
par l'ouverture, il reconnut l'endroit dans lequel il avait pénétré.
Il se trouvait dans une petite serre dont le sol était couvert d'une
épaisse couche de sable qui, étendu sur la dalle, en cachait
l'existence.
Dame! oui, il était volé, le Beau-François qui, après avoir compté
déboucher dans une cave du château, n'était arrivé qu'à pénétrer dans le
parc dans lequel s'ouvrait la serre.
Mais sa mauvaise humeur se dissipa vite au souvenir que le couloir
souterrain bifurquait en deux galeries; il avait pris la mauvaise, voilà
tout. L'autre, par laquelle il allait tenter l'aventure, le conduirait
infailliblement à bon port, c'est-à-dire sous le château.
Il se dirigea donc vers le trou de la dalle pour redescendre. Au moment
de poser le pied sur la première marche, il songea à reconnaître en quel
endroit du parc s'élevait la serre; il se pouvait que, plus tard, il eût
besoin de ce renseignement.
Grâce à la devanture vitrée, l'examen des lieux lui fut facile. Devant
lui s'étalait un parterre et, sur sa gauche, se profilait la façade du
château dont, en ce moment, une fenêtre ouverte apparaissait éclairée.
--Bon! fit-il, content de son examen.
Il allait se retirer quand, tout à coup, dans l'encadrement lumineux de
la fenêtre, il vit apparaître, se détachant en noir, la silhouette d'une
femme qui se lança dans l'espace.
--Tiens! il pleut des femmes! se dit le colosse sans la plus petite
émotion en regardant le corps qui venait de tomber à dix pas de la
serre.
À ce moment, la lune se dégageant d'un nuage, éclaira le visage de la
femme étendue.
--Mille diables! c'est la Gervaise, se dit le géant. En une seconde, sa
pensée se rendit compte de la situation. Bien certainement il s'était
trompé en croyant qu'il allait trouver le trésor de Coupe-et-Tranche.
Quand il avait pincé son ennemi à demi entré dans le trou, ce dernier
allait faire ce que lui-même était en train d'accomplir, c'est-à-dire
une exploration de cette issue secrète du château, en vue de s'y
introduire plus tard avec ses compagnons pour le dévaliser. Devant cette
certitude d'avoir fait fiasco quant au trésor de Cardeuc, le colosse
s'offrit une espérance.
--Si la Gervaise ne s'est pas tuée et que je puisse la remettre sur
pied, elle me fournirait un bon moyen pour forcer son oncle, le
Marcassin, à me cracher ses écus.
En se faisant ce raisonnement, le Beau-François était demeuré le regard
fixé sur le visage de la jeune fille, dont la lune éclairait les traits
immobiles, de sorte qu'il n'avait pu voir les deux têtes effarées de
Meuzelin et de Vasseur, qui s'étaient avancées en dehors de la fenêtre
pour juger du résultat de la chute.
Quand le Beau-François releva les yeux vers la fenêtre, personne n'y
apparaissait. Il s'expliqua l'acte de désespoir par un suicide, dont il
ne se donna pas la peine de chercher la cause.
--La donzelle a profité de ce qu'elle était seule pour se casser la
margoulette, se dit-il.
Et il sortit de la serre, sans se douter qu'à dix pas de lui, deux
hommes s'épuisaient en efforts pour enfoncer une porte et courir au
secours de Gervaise.
Il se pencha sur le corps et l'enleva de terre entre ses bras robustes
en disant:
--Si tu en reviens, la mijaurée, il n'en sera pas comme la première
fois. Je jure bien que je ne te laisserai plus m'échapper.
Chargé de son fardeau, qui ne pesait guère à sa force, il regagna la
serre sans s'être aperçu, lorsqu'il avait soulevé Gervaise, qu'une tête
de femme s'était montrée à la fenêtre et l'avait vu emportant sa proie.
Sitôt dans la serre, le Beau-François avait appliqué son oreille sur la
poitrine de la jeune fille.
--Elle vit! se dit-il en entendant battre le coeur. Elle est de la
nature des jeunes chats. Une chute ne leur est jamais mortelle.
Et, emportant Gervaise, il gagna le trou de la dalle et s'engagea sur
l'escalier qui descendait à la galerie souterraine. Il n'était encore
entré que jusqu'aux épaules quand un craquement se fit entendre.
--Qu'est-ce cela? se demanda-t-il en arrêtant sa descente.
C'étaient Vasseur et Meuzelin qui, après avoir enfoncé la porte,
s'élançaient pour secourir Gervaise.
Ayant la tête au niveau du sol, le Beau-François ne pouvait plus voir ce
qui se passait au dehors de la serre, mais il pouvait encore entendre.
Alors arriva à ses oreilles une voix de femme, mordante et railleuse,
qui disait:
--Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit! et si tu la
retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs
amours.
Puis la voix de femme ajouta:
--Au revoir, Meuzelin!
La première pensée qui vint à l'esprit du Beau-François, après avoir
écouté, fut celle-ci:
--Cette femme m'a vu emporter la pimbêche, mais elle n'a pas dit par où
j'ai filé. J'ai le temps de décamper.
Il acheva de descendre.
Arrivé dans la galerie, il voulut rallumer sa mèche et, après avoir
étendu sur le sol le corps de Gervaise, il prit son briquet. Au moment
de faire jaillir l'étincelle, sa main resta en l'air et le colosse
demeura pétrifié sur place. C'était que, tout foudroyant, le nom de
Vasseur, prononcé par la femme, venait de se dresser dans sa mémoire.
--Il n'a donc pas été tué dans l'explosion de la Saunerie? se
demanda-t-il.
Comme si un pressentiment l'avertissait que cet ennemi ressuscité lui
serait funeste, le bandit, en pensant à Vasseur, se sentit secoué par un
frisson de peur.
--Qu'est-ce que ce Meuzelin? se dit-il ensuite. Il interrogea ses
souvenirs.
--Connais pas, finit-il par murmurer sans se douter que celui qui
portait ce nom, ennemi tout aussi redoutable pour lui que Vasseur, était
le grotesque personnage qu'il avait connu sous le nom de
Saucisson-à-Pattes, le mari de la Saute.
Ne s'arrêtant donc pas sur le nom de Meuzelin, le Beau-François, effaré,
se répétait celui de Vasseur, tout en tâtant ses poches pour retrouver
sa mèche qu'il voulait rallumer.
Mais elle était introuvable.
Il était bien certain de l'avoir éteinte sous son pied à son entrée dans
la serre et de l'avoir remise en sa poche. Il fallait donc qu'il l'eût
perdue. Où? Peut-être que son mouvement violent pour enlever Gervaise
avait fait tomber la mèche de la poche de sa veste.
--Bah! je me retrouverai bien dans l'obscurité, pensa le colosse qui ne
se souciait pas d'aller chercher sa mèche là où il supposait l'avoir
perdue.
Tenant d'un seul bras le corps serré contre lui, il partit, tâtant de sa
main libre la muraille de la galerie. Il arriva ainsi à la bifurcation.
--C'est à droite, se dit-il.
Et il prit à droite. À son soixantième pas, il s'arrêta. La sortie ne
pouvait pas être si éloignée. Il avait dû se tromper. Il revint sur ses
pas. Il sentit un tournant. Celui de la bifurcation assurément. Cette
fois il prit à gauche et il marcha devant lui.
--Mille potences! je me suis perdu! jura-t-il en s'arrêtant au bout de
cent pas, en pleine obscurité.
Soudain, il tendit l'oreille. Un bruit de pas se faisait entendre au
bout de la galerie en même temps qu'un point lumineux piquetait au loin
dans les ténèbres. Peu à peu la lumière s'approcha. Alors le
Beau-François put reconnaître une femme qui arrivait, portant une
lanterne qu'elle tenait élevée à la hauteur de son front pour s'éclairer
de plus loin. La lueur de la lanterne lui donnait en plein visage.
--Tonnerre de Dieu! la jolie femme! pensa le bandit émerveillé.
De fait, elle était resplendissante de beauté, cette Suzanne, fausse
comtesse de Méralec, qui arrivait, offrant à l'admiration du bandit,
sous la lumière de sa lanterne, son visage un peu pâle, dont les grands
yeux noirs brillaient de la fièvre que lui avait donnée le danger auquel
elle venait d'échapper en disparaissant, comme l'avait pensé Meuzelin,
par une issue secrète de l'appartement.
Mais, après la beauté de la femme, un détail attira aussi l'attention du
Beau-François. C'étaient deux points lumineux qui, de chaque côté de la
tête de Suzanne, étincelaient de feux à couleurs changeantes.
--Oh! oh! la gaillarde porte de bien chères sonnettes aux oreilles,
pensa le Chauffeur qui, ne détestant pas que l'utile se joignît à
l'agréable, venait de reconnaître avec satisfaction que l'arrivante
avait de magnifiques diamants aux oreilles.
Avant l'utile et l'agréable, le Beau-François faisait d'abord passer
l'indispensable. Or, pour lui, dans la situation présente,
l'indispensable était cette lanterne dont s'éclairait Suzanne. Que la
lumière s'éteignît ou que la femme la soufflât, le coquin se
retrouverait dans une obscurité où il continuerait à s'égarer dans les
méandres des souterrains du château.
Encore une fois, il déposa sur le sol le corps de Gervaise toujours
inanimée et, se plaquant à la muraille, il attendit la main en l'air
pour saisir la lanterne au passage de la femme.
--Une fois sa lumière confisquée, nous causerons, se dit-il.
En étendant à terre le corps de Gervaise, il avait sans doute fait
quelque bruit qui avait dû éveiller la défiance de Suzanne, car elle
s'arrêta sur place, alors qu'elle n'était plus qu'à vingt pas du bandit.
La lumière ne pouvait dissiper les ténèbres à la distance où le
Chauffeur se tenait immobile.
--Est-ce toi Cardeuc? demanda-t-elle, attendant une réponse avant
d'aller plus loin.
--Tiens! elle connaît Cardeuc, la particulière aux diamants, pensa le
Beau-François étonné.
Comme ne pas bouger ne l'empêchait pas d'être tout yeux, il remarqua que
la femme tenait de sa main libre un petit coffret.
--Est-ce qu'elle met là dedans ses boucles d'oreilles de rechange? se
demanda-t-il.
Retenant sa respiration, il guetta sa proie, avide et plein d'impatience
en se disant:
--Approche donc, la belle femelle!
Après avoir attendu une réponse, Suzanne fut rassurée par le silence
profond. Elle crut s'être trompée et avoir, à faux, pris l'éveil. Elle
fit un mouvement pour se remettre en marche; mais, à son premier pas, un
gémissement se fit entendre.
C'était Gervaise qui revenait à la vie.
--Satanée pécore! hurla le Beau-François, pris d'une colère qui lui fit
oublier la prudence.
Et, dans son transport de rage, il leva un pied pour écraser sous sa
lourde chaussure ferrée la tête de Gervaise étendue devant lui.
Ce qui l'empêcha d'achever fut que l'obscurité se fit subitement.
Suzanne venait de souffler sa lumière.
Immédiatement, le Beau-François oublia la jeune fille pour ne plus
penser qu'à l'autre femme devenue invisible et, insensé de colère, il se
lança dans les ténèbres pour fondre sur elle.
La furie lui avait si bien fait perdre la raison, qu'il ne calcula pas
la distance. Ce ne fut qu'à son cinquantième pas dans le vide qu'il
s'arrêta.
--Je l'ai dépassée. Elle a dû se plaquer contre la muraille à mon
passage, se dit-il.
Alors, étendant les bras en croix pour toucher de ses mains chaque paroi
du conduit souterrain, il revint vivement sur ses pas avec l'espoir que,
d'un côté ou de l'autre, il happerait la femme collée au mur.
Au bout d'une certaine distance parcourue, la crainte le figea sur
place. Après le chemin qu'il venait de suivre au retour, il aurait dû,
sinon retrouver la femme qui avait pu s'éloigner, tout au moins
rencontrer sous ses pas le corps de Gervaise.
Une petite sueur froide mouilla les tempes du chenapan stupéfait.
--Quand je me suis retourné pour revenir, j'aurai mal exécuté mon
demi-tour et je me suis lancé encore dans une autre galerie, se dit-il.
Puis, repris d'un nouvel accès de colère, il gronda en serrant les
poings:
--Ah çà! est-ce que je vais crever de faim dans ce terrier de malheur où
je suis perdu?
Et le Beau-François sentit la sueur froide, qui, d'abord, n'avait fait
que lui humecter les tempes, lui ruisseler maintenant en plein dos.
Et il s'arracha les cheveux en se voyant pris dans ce traquenard où,
bêtement, il était entré.
Pourtant un espoir lui vint.
Dans sa hâte de fuir, la femme, loin de secourir Gervaise, avait dû
l'abandonner. Peut-être même, dans les ténèbres où elle décampait, son
pied n'avait-il pas heurté le corps gisant à terre. Alors, elle était
partie sans même se douter que son assaillant n'était pas seul.
Quand il s'était arrêté à attendre la femme aux diamants, il était déjà
perdu, mais il n'était pas encore fort avancé dans les détours du
souterrain. S'il pouvait se retrouver à cette même place, il aurait
peut-être quelque chance de regagner l'entrée.
--Sans le gémissement qu'a poussé cette poupée, j'étais sauvé, pensa le
Beau-François. C'était son retour à la vie. Pourquoi ne gémit-elle plus?
Cela me guiderait pour regagner l'endroit où je l'ai laissée.
Il tendit l'oreille pour saisir quelque plainte que la souffrance
arracherait à la jeune fille.
Mais le silence demeura profond.
--La chienne est crevée sur place, se dit le gredin, après une longue et
inutile attente.
Alors, il se sentit devenir fou.
Avec de sourds rauquements, il se lança éperdu dans cette obscurité, se
heurtant aux murailles qui, tout à coup, lui barraient la route,
revenant sur ses pas, s'engageant dans toutes les issues qui s'ouvraient
sous ses mains tâtant les murs, ayant conscience qu'il s'égarait de plus
en plus, ou qu'il reprenait une piste déjà suivie; mais marchant
toujours, marchant quand même, poussé par la démence de l'épouvante.
Soudain, il s'arrêta haletant d'une joie immense. Son pied venait de
heurter une marche.
--Me voici revenu à l'escalier de la serre, pensa-t-il en retrouvant son
sang-froid.
Il allait remonter dans la serre, il entrerait dans le parc et, là, ce
ne serait plus que l'affaire d'un mur à escalader.--Il était sauvé!!!
Avant de s'engager sur l'escalier, il leva la tête pour voir, par le
trou de la dalle retirée, les étoiles scintillant au-dessus du vitrage
de la serre.
L'obscurité était toujours aussi opaque.
--La femme a filé par cette sortie, et elle a replacé la dalle,
s'expliqua-t-il.
Il en serait quitte pour soulever une seconde fois la pierre. Mais comme
il se pouvait que la femme n'eût pas quitté la serre et qu'il tenait à
la surprendre, le Beau-François retira ses souliers, les laissa sur la
première marche, où il comptait revenir bientôt les prendre et pieds
nus, c'est-à-dire sans bruit, il monta l'escalier, une main en l'air à
la rencontre de la dalle.
--Oh! oh! me suis-je trompé? se dit-il brusquement alarmé.
Il lui semblait que les marches qu'il venait de gravir étaient beaucoup
plus nombreuses que celles de l'escalier de la serre. Néanmoins, il
continua son ascension en redoublant de prudence. Son pied, qui
cherchait une marche, trouva le vide. Il était arrivé au haut de
l'escalier.
--Où suis-je? se demanda-t-il, immobile, toujours en pleine obscurité.
Les mains tendues en avant, il fit un pas en avant pour continuer sa
route à tâtons.
Il s'arrêta tout à coup.
Il venait d'entendre, tout proche, une voix qui disait:
--Pour tuer le temps jusqu'à demain matin, si vous me contiez l'histoire
de votre Suzanne?
Et une autre voix répondit:
--Écoutez-la donc.
Le hasard avait amené le Beau-François de l'autre côté de la porte
secrète par laquelle la fausse comtesse s'était soustraite à la griffe
de Meuzelin.
V
Quand, après sa lumière éteinte, Suzanne avait échappé au Beau-François,
qui avait bondi à sa rencontre dans la galerie souterraine, c'était à
l'aide d'une ruse bien simple. Au moment où elle soufflait sa lanterne,
elle avait pu voir qu'à l'endroit précis du couloir où elle s'était
arrêtée, s'ouvrait à sa droite l'entrée d'une autre galerie. Elle
n'avait eu qu'à faire deux pas de côté pour éviter son ennemi qui
courait dans l'ombre.
Elle l'entendit passer à trois pieds d'elle, frôlant son refuge, quand
il la croyait toujours devant lui.
Immobile, elle avait écouté le pas toujours s'affaiblissant au loin du
Beau-François, qui en croyant revenir sur sa route, était en train de se
perdre dans le dédale obscur.
Alors, certaine que son ennemi ne pourrait la retrouver elle avait battu
le briquet dont elle était munie, avait rallumé sa lanterne et était
rentrée dans la galerie, qu'elle suivait quand elle avait rencontré le
Beau-François.
À peine en marche, un nouveau gémissement, qui se fit entendre à ses
pieds, l'arrêta.
--La Gervaise! murmura-t-elle avec une joie haineuse, lorsqu'à la clarté
de sa lanterne abaissée, elle eut reconnu la jeune fille qui reprenait
ses sens.
Un hasard heureux avait voulu que, dans sa chute, Gervaise ne se brisât
aucun membre. La force du coup l'avait fait s'évanouir, et elle revenait
à elle, courbattue dans tout son être, mais sauve de toute fracture.
--Je te tiens donc en mon pouvoir, chipie exécrée qui m'as volé l'amour
de Vasseur, murmura-t-elle avec un sourire de férocité implacable.
Elle s'était agenouillée près du corps, le courant de son regard
impitoyable.
--Qu'il vienne donc te sauver maintenant, ton beau vainqueur,
continua-t-elle. Ah! tu étais ma rivale aimée! «Je t'aime! je t'aime!»
te répétait-il tout à l'heure quand je l'ai surpris à tes genoux. Ces
paroles sont ta condamnation à mort, car je vais t'achever.
Étendant les mains, elle saisit le cou de Gervaise entre ses doigts pour
l'étrangler.
Mais sa haine ne pouvait se contenter d'une aussi prompte vengeance.
--Non, dit-elle, non, tu ne souffrirais pas assez. Je veux que ta mort
soit lente, terrible, désespérée.
Quand Cardeuc avait donné à Suzanne son rôle de comtesse de Méralec, en
même temps qu'il lui avait fourni tout un cahier de notes et de
renseignements sur les personnes qui devaient entrer dans sa vie, il
s'était dit qu'en cas d'insuccès, il fallait aussi penser à la fuite. En
conséquence, il lui avait remis un plan détaillé de la partie
souterraine du château, avec ses entrées et ses sorties. Suzanne, ce
plan en main, était venue, pendant deux nuits, en vérifier l'exactitude.
Elle connaissait donc bien à fond tous les détours de ces galeries sur
lesquelles s'ouvraient une série de caveaux qui, jadis, avaient servi,
ou de prisons aux victimes des sires de Méralec, ou de dépôts pour des
provisions de toutes sortes, en vue d'un siège.
Suzanne souleva Gervaise dans ses bras et n'eut que quelques pas à faire
pour trouver un de ces caveaux, dans lequel elle coucha la jeune fille à
terre.
--Maintenant, tu peux penser tout à l'aise à ton Vasseur, cela te
tiendra lieu de repas, dit-elle avec un ricanement sinistre.
Elle refermait la porte qu'allait assujettir un énorme verrou, quand
Gervaise ouvrit les yeux. La lumière de la lanterne lui permit, par la
porte encore entre-bâillée, de reconnaître celle qui l'abandonnait:
--La comtesse, murmura-t-elle.