madame de Méralec; mais elle était aussi la femme furieuse qui, devant
Vasseur, lui avait lancé l'insulte de fille de guillotiné.
En retrouvant Suzanne devant elle, alors qu'elle revenait à la vie,
Gervaise fut saisie d'une telle horreur qu'elle reperdit aussitôt
connaissance.
Puis le silence et l'obscurité revinrent dans cette sorte de tombe où la
jeune fille allait mourir, torturée par l'épouvantable supplice de la
faim.
Cependant Suzanne, d'un pas sûr, s'était éloignée dans ce labyrinthe,
dont elle connaissait tous les détours. Quand elle parvint à l'étroit
conduit qui servait de sortie, elle tendit, avant de s'y engager, une
oreille prudente aux bruits du dehors. Rien ne vint lui donner l'alarme.
Alors elle se glissa dans le trou, et bientôt sa tête dépassa
l'ouverture. Une fois encore elle écouta.
La lune, qui brillait en son plein, éclairait la clairière du bois
silencieux.
À ce moment, bien doux, tout discret, se fit entendre un petit
sifflement qui semblait commander la prudence.
--C'est Cardeuc, il m'a vue, pensa Suzanne, qui connaissait ce signal.
Mais le sifflement était à ce point circonspect qu'elle ajouta:
--Ou pour lui ou pour moi, il y a danger.
Elle rentra aussitôt la tête.
Le sifflement se répéta.
--C'est lui qui est en danger et il m'appelle à l'aide, se dit-elle.
Et elle sortit du trou. Lentement, elle se releva et, alors, elle jeta
les yeux autour d'elle.
À la bordure de la clairière, elle aperçut Coupe-et-Tranche attaché à un
arbre. Il la regardait sans un mot d'appel, secouant doucement la tête.
Elle comprit aussitôt.
--Il est surveillé, se dit-elle.
Courbée, étouffant le bruit de ses pas, elle traversa la clairière,
atteignit Cardeuc et, se dressant le long du prisonnier, elle tendit
l'oreille à la hauteur de ses lèvres.
--Ils sont là trois qui dorment. Prends mon couteau dans ma poche et
coupe mes cordes, murmura-t-il.
En effet, à cinq pas, Suzanne pouvait entendre maintenant le souffle des
trois compagnons endormis. Au fait, pourquoi ces bons garçons ne se
seraient-ils pas régalé de sommeil? La nuit était douce; personne, à
cette heure, ne pouvait venir dans le bois et leur prisonnier était
solidement attaché. C'était donc le meilleur moyen de tuer le temps
jusqu'au retour du Beau-François.
Suzanne coupa les cordes.
--Bon! souffla Cardeuc devenu libre; à présent ne bouge pas. C'est mon
tour d'agir.
Il plaça son couteau entre ses dents, se coucha sur le sol et se mit à
ramper dans la direction des trois dormeurs. Ils disparut dans l'ombre
du bois.
Suzanne écouta. Rien ne vint l'avertir du drame qui s'accomplissait à
quelques pas.
Quand Cardeuc reparut, il n'avait pas eu à se servir de son couteau
qu'il serrait encore entre ses dents.
Il le retira pour dire, de sa voix rauque, qui ne trahissait aucune
émotion:
--J'ai préféré les étrangler. C'est meilleur pour empêcher les cris.
Cardeuc n'aimait probablement pas les comptes qui traînent; car, tout
aussitôt, en crispant son énorme poing sur le manche de son couteau, il
ajouta:
--À présent, au Beau-François.
Et il fit un pas dans la direction de l'entrée du souterrain. Il était
si pressé de régler sa dette avec le géant, qu'il ne pensait pas à
s'étonner de la présence de Suzanne, en plein bois, à cette heure de
nuit où elle aurait dû dormir dans le lit de la comtesse de Méralec.
--Laisse le Beau-François et écoute, dit-elle d'une voix brève.
Et elle lui conta tout. Le château gardé par les hussards, le général
Labor soustrait à son influence par Meuzelin se donnant pour comte de
Méralec et ayant découvert quelle était la femme assassinée à l'attaque
de la diligence et, enfin, comment elle s'était esquivée des mains dudit
Meuzelin.
--Mais celui-là, le vrai Meuzelin, et non pas ce grand escogriffe maigre
qui, tantôt, jouait le rôle de policier, dit-elle en appuyant.
Bref, elle lui narra par le menu tout ce qui concernait le policier;
mais de Vasseur et de Gervaise, elle ne souffla mot.
Puis, elle demanda:
--L'individu que j'ai rencontré dans le souterrain est donc le
Beau-François?
Et, après que Cardeuc lui eut fait le récit du guet-apens où l'avait
pris le géant, elle lui apprit l'attaque, qu'elle avait évitée, du
Beau-François qui, en ce moment, perdu dans l'obscurité et les détours
du souterrain, était en passe d'y mourir de faim.
Mais de Gervaise, elle n'ouvrit pas encore la bouche.
Ensuite, revenant à sujet plus sérieux:
--Ton plan, à propos de Labor, ensorcelé par moi, est à vau-l'eau. Il va
te poursuivre l'épée dans les reins. Mieux vaudrait passer dans un autre
département, avança-t-elle.
À cette proposition, Cardeuc haussa les épaules en disant:
--Le général Labor n'en est pas quitte. À défaut de toi, j'ai un autre
personnage à mettre en avant.
--Qui donc? fit Suzanne curieuse.
--Croutot, dit laconiquement le Marcassin.
Et, immédiatement:
--Nous avons encore trois heures de nuit. Viens, le temps presse,
ajouta-t-il.
Elle avait été prise un peu de court par Meuzelin, la jolie fausse
comtesse qui avait été forcée de fuir en pantoufles. Ses pieds mignons
allaient se mal trouver de suivre Coupe-et-Tranche.
--Je te porterai, offrit-il.
Elle ne pesait pas plus qu'une plume aux bras vigoureux de Cardeuc, qui
partit au pas de course.
Ils n'étaient pas à plus de cent toises de la métairie quand le
Marcassin la sentit tressaillir.
--Qu'as-tu? demanda-t-il.
--Rien. Un peu de fatigue.
Elle venait de s'apercevoir qu'elle n'avait plus ce petit coffret qui
avait fait que le Beau-François, lorsqu'il l'avait vu, s'était demandé
si c'était là dedans qu'elle mettait ses boucles d'oreilles de rechange.
--Je l'ai laissé à terre, dans le cachot de Gervaise, se rappela-t-elle.
VI
Cependant Vasseur, sans se douter qu'il était entendu par le
Beau-François, aux écoutes derrière la porte dérobée, avait commencé,
pour Meuzelin, le récit de son passé où avait pris place la belle
Suzanne.
--Il y a deux ans, commença-t-il, j'avais obtenu de passer des hussards
dans la gendarmerie. De la Vendée, j'avais à me rendre au pays
chartrain, où m'appelaient mes nouvelles fonctions. Mais, avant de
rejoindre, il m'avait été accordé un congé de huit jours que j'avais
résolu d'employer à Paris. Quand j'arrivai dans la capitale, le soir
même je me rendis à Frascati.
--Oh! oh! interrompit Meuzelin sincèrement étonné, vous à Frascati,
lieutenant!!! Vous, un homme sage, vous alliez en ce lieu de débauche
qui s'appelle Frascati!!!
--Je voulais connaître cet établissement fameux dont la réputation
scandaleuse était venue éveiller ma curiosité au fin fond de la
province, répondit Vasseur pour s'excuser.
--Je vous écoute, fit Meuzelin, l'invitant à reprendre son récit.
--Je venais de monter le grand escalier qui conduit au vestibule sur
lequel s'ouvre, à droite, le vestiaire où les joueurs trouvent à louer
masques et dominos.
Comme je franchissais la dernière marche, une femme sortait de ce
vestiaire, revêtue d'un domino, le visage caché sous un masque qui,
privé de sa barbe de dentelle, laissait à découvert une bouche petite,
meublée de vraies perles.
Rien qu'à la bouche, au menton et au cou potelé dont le domino, encore
mal fermé, laissait voir la peau blanche et fraîche, n'eût pas été grand
devin qui aurait affirmé que cette femme était jeune.
En m'apercevant, elle vint vivement à ma rencontre, et d'une voix au
timbre mélodieux, elle s'écria:
--Comment, c'est toi!
C'était la première fois que je venais à Paris, où je ne connaissais
aucune femme. Fort évidemment, elle se trompait en m'abordant de la
sorte.
--Je crois bien, citoyenne, que tu fais erreur, lui dis-je.
En même temps qu'elle secouait la tête, un sourire charmant apparut sur
ses lèvres, puis elle passa sous mon bras sa mignonne main et m'attira
en répliquant:
--Et moi, je suis sûre de mon fait. Allons, conduis-moi dans les salons.
Puisqu'elle persistait à s'entêter dans son erreur, il eût été niais de
ma part de n'en pas profiter. Je me laissai donc entraîner par elle.
--Ah! mon gaillard! fit Meuzelin avec un sourire de félicitation
moqueuse.
Vasseur secoua tristement la tête et répondit d'un ton grave:
--Attendez la fin, mon ami. Au plus acharné de mes ennemis, je ne
souhaiterais pas une bonne fortune de ce genre-là!
Derrière la porte qui le cachait, le Beau-François s'était tout
doucement assis sur la dernière marche de l'escalier. Au fond, il se
souciait peu de l'histoire et n'avait qu'un but:
--Quand ces deux bavards auront fini, il est probable qu'ils quitteront
la chambre. Alors je tenterai de sortir par cette porte, se
promettait-il.
Vasseur avait continué:
--Quand nous arrivâmes dans le premier salon, la foule était énorme. On
piétinait sur place. Malgré cette presque impossibilité d'avancer, il me
sembla que ma compagne m'entraînait dans un sens déterminé. Enfin, elle
s'arrêta. Le hasard nous avait amenés derrière un jeune homme de
vingt-cinq à Vingt-huit ans qui, appuyé contre le chambranle d'une
porte, regardait dans l'autre salon.
Alors je m'aperçus que, de la personne de cette femme, se dégageait une
senteur d'eau de Hongrie, le parfum à la mode, que la chaleur de la
salle rendait plus subtil. L'odorat du jeune homme en fut sans doute
frappé, car, comme s'il eût compris qu'une femme était derrière lui, il
se retourna vivement pour lui céder le passage.
À la vue de ma compagne, dont l'absence de dentelle au bas du masque
laissait à découvert la partie inférieure du visage, il me sembla lire
sur les traits du jeune homme une brusque surprise, mêlée pourtant
d'hésitation, comme si un doute combattait sa certitude de connaître la
femme.
Ma compagne me sembla ne faire aucune attention au jeune homme. Elle
appuya sa petite main sur mon bras en me disant d'une voix qui, à mon
grand étonnement, se fit caressante au possible:
--Retournons sur nos pas, veux-tu, cher ami?
Nous nous dégageâmes de la foule sans qu'elle eût remarqué le jeune
homme qu'il m'avait semblé voir, au son de la voix de la femme,
tressaillir soudainement.
Nous allions sortir du salon quand une mauvaise curiosité me fit tourner
la tête. À son tour, le jeune homme s'était tiré de la foule et, fixé
sur place, pâle comme un mort, il nous regardait nous éloigner. Alors je
crus avoir conscience du rôle que j'avais joué. J'avais servi à une
vengeance féminine. Amant de paille, on m'avait offert à la jalousie
d'un amant véritable.
Cependant nous étions revenus dans le vestibule où mon inconnue me
demanda:
--Es-tu joueur?
Au lieu de répondre, je protestai encore.
--Je ne te connais pas, dis-je.
--En tout cas, je suis bonne à connaître. Tiens! regarde,
répliqua-t-elle.
Ce disant, elle avait porté la main à son masque qu'elle arracha pour me
montrer son visage. Je demeurai émerveillé de sa beauté splendide. Mais
je n'en avais pas moins raison. Cette superbe créature m'étais
complètement inconnue. Elle comprit, que j'allais encore me récuser.
Tout en rattachant son masque, elle reprit railleusement:
--Est-ce que, pour se connaître, il est nécessaire, à Frascati, d'avoir
été présenté par les grands-parents?
Elle disait vrai. N'étais-je pas à Frascati, ce lieu des amours faciles
où la morale n'avait rien à voir, le temple où se nouaient les liaisons
d'un jour? J'étais donc ridicule à vouloir faire mon Joseph. J'avais
vingt six ans et une jolie femme s'offrait à moi pour charmer les
quelques jours de mon congé à Paris. J'aurais été cent fois stupide en
refusant la charmante aubaine qui m'était offerte.
Donc, tout enthousiasmé par le visage qui m'avait été démasqué, je me
hâtai de répondre cette banalité galante:
--Mais je ne demande pas mieux que de faire connaissance.
--À la bonne heure! dit-elle en riant.
Puis elle me répéta:
--Es-tu joueur?
--Je l'ignore absolument, pour cette excellente raison que je n'ai
jamais joué, répondis-je.
--Il faut savoir à quoi t'en tenir.
À cette invite à tenter la chance, je tapai sur mes poches en demandant
gaiement:
--Avec quoi? J'ai tout juste de quoi t'offrir à souper.
--Ne t'inquiète de rien, dit-elle.
Et elle me poussa vers le vestiaire en continuant:
--Commence par mettre le domino et le masque exigés par le règlement de
Frascati pour tout joueur.
Je me laissai faire, tout heureux que j'étais d'obéir à une si jolie
femme. En ce moment, je ne pensais plus du tout au jeune homme que
j'avais vu pâlir au son de voix de ma compagne... J'étais pris!
Pendant que j'endossais mon domino, elle avait changé son masque contre
un autre dont le bas, garni d'un épais satin noir, non seulement lui
couvrait la bouche, mais encore cachait son cou gracieux et blanc.
Elle m'entraîna vers la salle de jeu, qui s'ouvrait à gauche du
vestiaire. Au moment d'en franchir le seuil, elle s'arrêta et me glissa
une bourse dans la main, en me disant:
--Écoute... Je suis superstitieuse. Pour moi, le jeu est une façon de
consulter le destin. J'ai un projet en tête, mais j'hésite. La chance du
jeu dictera ma résolution. Tu vas jouer pour moi.
Je faisais, en l'écoutant, fort piteuse mine. Ainsi donc le but de
toutes ces prévenances était de me transformer en machine à jouer. Mon
amour-propre froissé se rebiffait devant ce rôle. Elle lut ma déconvenue
sur mon visage et partit d'un petit rire mélodieux et argentin en
ajoutant:
--Je joue à qui perd gagne, répondit-elle.
--S'il en est ainsi, tu peux être assurée d'une décision favorable, car
mon inexpérience à tous les jeux me fera perdre jusqu'au dernier écu de
ta bourse... C'est bien cela que tu souhaites, n'est-ce pas?
--Tu feras mon bonheur.
--Et moi? demandai-je en la regardant d'un air suppliant.
Elle n'y alla pas par quatre chemins.
--Toi, fit-elle, tu passeras par-dessus le marché.
--Foi de qui? insistai-je.
--Foi de Suzanne! dit-elle.
Notre dialogue s'était tenu dans le vestibule, à la porte du salon de
jeu. Comme je relevais mes yeux tout ravi de la promesse qui venait de
m'être faite, j'aperçus, sortant du vestiaire et revêtu d'un domino, le
jeune homme de tout à l'heure.
Toujours pâle, le visage morne, il traversa le vestibule, étirant les
cordons du masque qu'il allait s'appliquer sur la figure. Derrière le
groupe qui nous abritait, il ne pouvait nous voir et, du reste, nous
eût-il vus, il n'aurait su nous reconnaître, moi masqué et costumé
maintenant, Suzanne cachée sous le nouveau masque qui ne laissait rien
voir de son visage.
--Entrons! commanda Suzanne qui me parut n'avoir pas remarqué
l'arrivant.
Nous marchâmes pour ainsi dire sur les talons du jeune homme, qui avait
achevé de se masquer.
Il fit quelques pas dans la salle de jeu, cherchant à quelle table il se
placerait. Puis il alla s'asseoir devant un tapis vert où, en ce moment,
n'était attablé qu'un seul joueur. Il prit un siège et attendit.
Aussitôt la voix d'un surveillant des jeux, cria:
--Un troisième au creps!
C'était un appel à tout joueur qui voudrait prendre part à la partie qui
allait s'engager.
--Joue à cette table, me souffla aussitôt Suzanne.
Du creps, je ne savais qu'une chose, c'était que ce jeu, sévèrement
prohibé partout ailleurs qu'à Frascati, se jouait à l'aide de trois dés
et d'un cornet. Ce n'était donc pas la mer à boire pour moi, du moment
que je n'avais qu'à perdre.
J'allai donc m'asseoir en face du jeune homme.
L'appel du croupier avait fait accourir d'autres amateurs de creps, qui
prirent place autour du tapis. Puis, en un instant, la table fut
entourée d'un cercle épais de curieux, hommes et femmes, debout,
surveillant les coups. Au milieu de tous ces spectateurs en domino et
masqués, il m'était impossible maintenant de reconnaître Suzanne.
Après que le croupier eut pris dans sa main, examiné et soupesé les dés,
il les présenta au premier joueur arrivé. Celui-ci tira pour avoir le dé
à jouer, et, de son coup de cornet, jeta impair. Il ramassa les dés et
les présenta au jeune homme, qui les versa dans son cornet.
Il amena pair, ce qui lui accordait le dé à jouer, c'est-à-dire la tenue
contre les autres joueurs.
--Donnez le point de chance! prononça le croupier.
--Neuf! dit le jeune homme.
Sans savoir pourquoi, je me sentis pris d'intérêt pour ce jeune homme. À
présent que je n'étais plus fasciné par la voix et les beaux yeux de
Suzanne, le sang-froid me revint et, avec lui, le souvenir. Je le revis
la face pâle, regardant avec des yeux désespérés Suzanne s'éloignant à
mon bras, et je ne sais quel pressentiment lugubre m'avertit que j'étais
entré dans la vie de ce pauvre garçon qui, la conviction m'en vint,
devait souffrir d'une cruelle torture morale.
Quand, après avoir versé ses dés dans le cornet, il l'agita, je crus
voir sa main trembler. Tout en secouant le cornet, son regard se
promenait autour de la table sur la haie de curieux, comme si, sous tous
ces masques, il cherchait à reconnaître certain visage. À travers les
trous de son masque, ses yeux brillaient fiévreux et égarés.
Enfin il jeta les dés.
--Dix-huit! accusa le croupier à haute voix. Dix-huit, c'est-à-dire un
composé de neuf qui était le point de chance. Le joueur avait donc
gagné!
Je me rappelais les traits du jeune homme. Sa figure, quand je l'avais
vue sans masque, affirmait une nature droite, fière, loyale, exempte de
bas et vils instincts. Aussi fus-je profondément étonné quand, après son
coup gagné, je le vis ramasser l'enjeu des joueurs. Sa main se crispait
fébrilement sur les pièces d'or et les attirait devant lui avec un
empressement rapace.
--Au tapis! articula le croupier, suivant la formule de Frascati pour
inviter les joueurs à verser une mise nouvelle.
Les louis d'or plurent devant le jeune homme qui, ayant gagné, devait,
suivant l'usage, toujours tenir le dé.
Il agita son cornet à nouveau et, cette fois encore, j'observai son
maintien. Je le vis jeter autour de lui ce même coup d'oeil plein d'une
angoisse désespérée. C'était à croire qu'il implorait une grâce, tant
son regard exprimait une supplication.
Et toujours aussi sa main, agitant le cornet, tremblait à ce point que
mon voisin de tapis, un vieux joueur endurci, me murmura en souriant:
--Voici un particulier qui doit en être à ses débuts de jeu, car il ne
sait pas encore commander à son émotion. J'ai été comme cela, mais il y
a longtemps.
Le jeune homme, après son regard, se raidit pour maîtriser son trouble
et lança les dés.
--Vingt-sept, annonça le croupier.
Ce chiffre, un composé de neuf, le point de chance, faisait encore
gagner le trembleur.
Il montra le même empressement cupide à ramasser son gain. Nous étions
au grand creps, c'est-à-dire que, des trois tables où se jouait ce jeu,
la nôtre était celle où, d'habitude, s'engageaient les plus fortes
parties. En ces deux coups heureux, le jeune homme venait de gagner une
dizaine de mille francs.
--Au tapis! répéta le croupier.
Les enjeux, par cela que les perdants voulaient rattraper leur argent,
montèrent à une très forte somme.
Étant donnée la rapacité dont le jeune homme avait fait preuve, il
semblait que la vue de ce gain à conquérir aurait dû exciter sa
convoitise. Bien au contraire, il sembla pris d'un ardent désir de
quitter la partie. Mais la règle du jeu était là pour lui défendre la
retraite. Il devait tenir le dé tant qu'il n'aurait pas perdu.
Je vois encore le mouvement nerveux de sa main quand elle remit les dés
dans le cornet pour ce troisième coup.
D'un coup sec, il vida le cornet.
--Encore dix-huit! cria le croupier.
Une sorte de délire d'avidité alluma le cerveau du gagnant. Ce gain, qui
s'offrait à nouveau, avait brusquement fait disparaître son hésitation
de tout à l'heure.
De droite et de gauche, il étendit brusquement la main pour faire rafle
des enjeux.
Mais, avant qu'il eût achevé son mouvement, se fit entendre, claire et
vibrante, une voix de femme qui criait:
--Cet homme est un voleur! Qu'on saisisse les dés dont il se sert. Ils
sont pipés!
À cette accusation terrible, il y eut, parmi les assistants, un silence
de stupeur.
Moi, en écoutant ces mots, j'avais senti un frisson me courir dans le
dos, car j'avais reconnu la voix qui les avait prononcés. C'était celle
de Suzanne.
Elle venait de perdre cet homme froidement, sans s'exposer en rien, car,
au milieu de tout ce monde masqué, il était impossible de préciser qui
avait lancé l'accusation, surtout après le tohu-bohu qui s'était produit
dans la foule. En quelques pas, elle avait pu se confondre dans la masse
des femmes masquées, toutes vêtues d'un domino pareil.
Ainsi je n'avais pas été trompé par le pressentiment que j'allais me
trouver mêlé au sort de ce jeune homme. Je le sentais, mon rôle ne
faisait encore que commencer.
Cependant le croupier s'était avancé jusqu'à la table, ayant le sourire
d'un homme bien persuadé d'une fausse accusation et qui croit devoir en
donner la preuve à la galerie. Au début de partie, n'avait-il pas,
suivant l'usage, examiné les dés avant de les remettre aux joueurs? Il
était donc bien certain qu'ils n'étaient nullement pipés.
Il étendit la main et prit les dés.
Au premier contact, la figure du croupier révéla un étonnement profond.
--C'est la vérité! avoua-t-il.
Le voleur s'était dressé debout, tout convulsif et, soit qu'il étouffât,
soit qu'il voulût braver la foule, il avait brusquement arraché son
masque. Son visage apparaissait livide, contracté par un désespoir
incommensurable. Ses deux grands yeux, à demi fous, fixaient le vide
comme s'il eût mesuré la profondeur du gouffre d'infamie qui s'ouvrait
devant lui.
Je ne pouvais me nier que ce malheureux eût triché; mais j'avais la
conviction qu'il était la victime d'une de ces terribles machinations
qu'on appelle vengeance de femme. À n'en pas douter, il savait d'où lui
venait le coup qui lui coûtait l'honneur. Mais c'était une femme et il
dédaignait de se venger. Du reste, le flagrant délit n'était-il pas là
pour lui interdire toute parole de défense.
À la vue de cet homme foudroyé par une fatalité contre laquelle, j'en
étais convaincu, il avait dû combattre énergiquement avant de succomber,
je sentis naître en mon coeur une profonde pitié pour le malheureux.
Alors j'eus la folie d'une idée généreuse.
Parmi tous ces spectateurs que le masque lui faisaient inconnus et qui
allaient répandre par la ville la nouvelle de son ignominie, je voulus
lui prouver qu'il comptait, sinon un ami, tout au moins un juge
indulgent.
Je retirai mon masque.
Par malheur, il en fut autrement que je l'avais espéré, et j'eus la
preuve que c'était bien Suzanne qu'il rendait responsable de son
malheur. En voyant mon visage, il me reconnut pour l'homme au bras
duquel, il y avait vingt minutes, s'appuyait la jolie femme.
Il crut à une bravade de ma part. Mon action généreuse lui sembla une
sorte d'avis, par moi donné, que, devant la femme, il y avait un homme
qui saurait la défendre contre toutes représailles.
Il poussa un bref cri de joie en trouvant à qui s'attaquer. Alors, il se
pencha sur la table pour se rapprocher de moi, et il me cracha à la
face.
Son insulte excita un tumulte d'indignation dans la salle. En un clin
d'oeil, il fut saisi, enlevé et jeté à la porte.
À Frascati, les tricheries au jeu étaient trop fréquentes pour qu'on en
tourmentât la police qui ne demandait qu'à fermer les yeux et ouvrir la
main. On se contentait donc d'expulser les escrocs.
Dans ma fureur, à l'affront reçu, j'avais voulu m'élancer à sa
poursuite. Je fus contenu par les spectateurs dont bon nombre qui
connaissaient mon insulteur, avaient mis son nom sur son visage quand il
avait retiré son masque. Parmi eux était le vieux joueur, mon voisin de
tapis vert.
--J'aime à croire que vous ne vous battrez pas avec un voleur, me
dit-il.
Puis en secouant la tête de façon triste:
--Voilà où conduit la débauche... la passion immodérée des femmes. On
commence par dévorer une grande fortune. Après quoi, pour se procurer
des ressources, on vole au jeu. C'est l'histoire du vicomte de Biéleuze.
J'étais trop en colère pour prêter grande attention à ces réflexions du
vieux joueur, mais je m'accrochai au nom qu'il venait de prononcer.
--Où retrouverai-je ce Biéleuze? demandai-je les dents serrées.
J'étais tombé sur un amateur de plaies et bosses, grand curieux des
querelles des autres.