il ferma les yeux et attendit.
Au lieu de parler, la femme se leva doucement. Mais elle avait compté
sans le bruissement de sa robe, qui arriva aux oreilles du policier.
Sans faire un mouvement pour la retenir, sans ouvrir les yeux, il se
contenta de dire tranquillement:
--Ah! je dois te prévenir, la belle, que, s'il te prenait la fantaisie
de décamper, les deux portes sont gardées. Il y a surtout dans le
vestibule un nommé Fichet, dont les nerfs sont tellement agacés, qu'il
serait capable de t'étrangler.
Comme le même bruissement d'étoffe lui prouva que la femme, tenant
compte de son avis, venait de se rasseoir, il reprit:
--Voyons, ma fille, un peu de courage à la langue; dis-moi qui tu es.
La fausse comtesse gardant le silence, il continua en appuyant:
--Note bien que si j'insiste, c'est pour te laisser le mérite de la
franchise, attendu que rien ne m'est plus facile que de savoir ton
individualité.
Ce disant, il avait rouvert les yeux, ce qui lui permit de voir poindre
sur les lèvres de la femme un sourire qui semblait le défier de prouver
son dire.
Il se redressa lentement et quand il se fut remis d'aplomb sur son
siège, il continua:
--Oui, rien ne me serait plus facile, car il y a ici, pas bien loin,
quelqu'un qui te connaît.
La fausse comtesse crut à une ruse.
--Alors fais venir ce quelqu'un, dit-elle d'un ton bref.
--Bah! bah! fit Meuzelin avec insouciance, à quoi bon déranger un brave
garçon qui, en ce moment, je le gagerais, doit être agréablement occupé
à compter fleurette à une jolie fille que le ciel lui aura envoyée pour
charmer sa faction... Et puis, je te l'ai dit, je veux te laisser le
mérite de la franchise.
--M'as-tu dis, toi, qui tu es? ricana la femme qui, devant ce refus de
faire venir l'individu en question croyait avoir déjà remporté une
victoire.
Meuzelin eut un tressaut d'étonnement honteux.
--Ma foi! c'est vrai, fit-il d'une voix piteuse; j'ai manqué à la règle
de la galanterie exigeant qu'un homme, qui veut savoir le nom d'une
femme, se soit nommé le premier. Donc, je vais te dire mon nom.
Au moment de se nommer, il s'arrêta:
--Tiens-tu bien à le savoir? insista-t-il. Tu sais, il y a quelquefois
des noms qui portent sur les nerfs, débita le policier d'un ton tout
amicalement craintif.
Sans comprendre qu'il s'amusait avec elle comme le chat joue avec la
souris avant de lui faire sentir les dents, la femme prit cette
hésitation feinte pour une reculade et éclata d'un rire de bravade
insolente.
--Eh bien, ma fille, je me nomme Meuzelin, déclara l'agent.
Puis, sans lui laisser le temps de prononcer un seul mot, il continua:
--Oui, oui, je sais ce que tu vas dire. Pour toi, Meuzelin est ce grand
maigriot qui était ici tout à l'heure. Grosse erreur de ta part, ma
belle. Il est Meuzelin comme tu es comtesse de Méralec. C'est un joyeux
gars qui, avec ma permission, a joué le rôle que je lui avais commandé
pour pouvoir m'introduire en ce château... Mais le vrai Meuzelin, c'est
moi.
Alors se dressant de sa hauteur, il lui posa sa main sur la tête en
disant d'une voix dure:
--Le Meuzelin qui te fera couper le cou. Entends-tu bien, la gueuse, toi
la complice de Coupe-et-Tranche, toi qui a pris la place de celle qu'on
a assassinée?
À ces paroles et, surtout, au contact de cette main qui lui pesait sur
la tête comme pour lui faire comprendre que, bientôt, elle serait
remplacée par celle du bourreau, un immense frissonnement secoua la
femme qui ne douta plus.
--Oui, continua le policier, je te tiens sous ma griffe qui ne te
lâchera plus qu'au pied de l'échafaud, si tu refuses de faire ce que je
vais te commander.
La terreur étranglait trop la misérable, pour qu'elle pût parler; mais,
aux derniers mots de l'agent qui lui offraient une espérance de pouvoir
échapper à la guillotine, son oeil s'attacha sur Meuzelin, semblant
demander ce qu'il exigeait d'elle.
Jouissant de son triomphe, le policier la tint un moment palpitante sous
son regard menaçant. Il s'ensuivit un silence. Et pendant ce silence,
contraste étrange avec la scène terrible qui se passait, on entendit,
bien faible, le bruit d'un baiser dans la pièce voisine.
Meuzelin reprit:
--Ton rôle t'avait été tracé par Coupe-et-Tranche. Asservissant sous ta
beauté fatale Labor, que tu aurais laissé languir après tes faveurs, tu
te serais faite l'espionne des mécréants qui, avertis par toi de tous
les projets du général, auraient échappé à la destruction qui les
menace. Est-ce bien là le rôle que tu avais à remplir?
La femme, encore incapable de parler, inclina affirmativement la tête.
--Écoute donc, continua le policier. Labor, quand il a la visière nette
de tout jupon, est un bon et habile soldat; il en aura vite fini avec
tous les brigands qui infestent le pays... surtout si tu lui facilites
la tâche par des avis mensongers que tu feras parvenir à
Coupe-et-Tranche.
La fausse comtesse parut hésiter.
Pour la décider, Meuzelin continua:
--Abandonne Coupe-et-Tranche, ma fille, c'est un bon conseil que je te
donne, car il est perdu. Sans toi, si tu refuses de nous aider, le
général, qui ne t'aura plus à ses côtés pour le trahir, en viendra tout
de même à bout. Ce ne sera qu'une affaire de temps... C'est ce temps que
tu peux abréger en nous servant. On réussira sans toi. On réussira plus
vite avec toi, voilà la seule différence. C'est ce temps économisé qui
sauvera ta tête.
Et Meuzelin, après une petite pause pour laisser la femme se décider,
répéta:
--Crois-moi, abandonne Coupe-et-Tranche, car il est perdu.
Le chef de bande la tenait-il par la peur, ou la reconnaissance, ou
quelque autre sentiment qui liait son dévouement? C'était à supposer,
car elle hésita toujours.
Meuzelin revint à l'assaut.
--Ce qui faisait l'impunité de Coupe-et-Tranche, c'était qu'on ignorait
quel individu s'abritait sous ce surnom et qu'on ne savait où aller le
prendre. Aujourd'hui, Cardeuc est découvert, et rien n'est plus facile
que le livrer à la justice. Si on n'arrête pas le chenapan, c'est qu'il
y aurait inhabileté à le faire, car on veut la destruction du
brigandage. Privés de leurs chefs, les bandits, à la vérité, ne sauront
plus que faire; mais il est à craindre qu'ils s'éparpillent pour aller
renforcer les bandes des départements voisins. En leur laissant leur
chef, on peut arriver à les rassembler en masse pour en finir avec eux
d'un seul coup.
Il s'arrêta, fit encore une pause et, croyant avoir persuadé la femme,
demanda:
--Veux-tu, par tes avis, amener toute la bande sous la main du général?
Elle garda son mutisme. Devant cette obstination, l'impatience gagna
l'agent.
--Ta résistance vient-elle de ce que j'ignore qui tu es, ribaude? Prends
garde! Je t'ai dis que je pouvais te faire arracher ton masque par
quelqu'un qui te connaît, gronda-t-il.
Il montra du doigt la porte de la lingerie.
--Il est là. Veux-tu que je l'appelle?
Tout à l'heure, quand le policier lui avait parlé d'un individu qui la
connaissait, elle avait cru à une invention de son ennemi. Devant ce
geste, qui lui indiquait la lingerie, elle dut s'avouer que cette pièce
n'était pas déserte, puisque le bruit d'un baiser s'y était fait
entendre.
Et, en même temps que le souvenir du baiser, lui revint aussi en mémoire
la phrase de Meuzelin lui annonçant que le personnage en question devait
être agréablement occupé à conter fleurette à une jolie fille.
Cependant le policier lui répétait:
--Veux-tu que je l'appelle? Il te connaît, te dis-je... Et peut-être
aussi le connais-tu? Je puis te le nommer.
D'un regard elle le défia de citer le nom.
--Vasseur, prononça Meuzelin.
L'effet de ce nom fut pareil à celui d'un coup de foudre. Elle fut d'un
bond sur pied, convulsive, menaçante, le visage contracté par une
jalousie terrible. Elle poussa un cri de tigresse et, avant que Meuzelin
pût l'arrêter, elle s'élança vers la porte, l'ouvrit et se précipita
dans la lingerie.
Agenouillé devant Gervaise, le lieutenant était en train de couvrir de
baisers brûlants les mains de la jeune fille, tout en murmurant:
--Je t'aime, Gervaise, je t'aime!
À la vue de ce spectacle et, surtout, en entendant ces mots d'amour, la
femme fut prise d'une folie furieuse qui lui fit oublier qu'elle n'était
plus comtesse de Méralec et que, partant, elle n'avait plus le droit de
commander.
Elle s'élança vers Gervaise en grinçant d'une voix brisée par la rage:
--Va-t'en, fille de guillotiné!!!
III
Meuzelin avait deviné juste quand, après avoir visité la lingerie, il y
avait fait entrer Vasseur en lui disant que certaine petite table à
ouvrage annonçait qu'il lui serait bientôt fait une gentille visite.
Tout d'abord, Vasseur, seul dans la lingerie où il était mis de planton,
avait pensé à cette femme évanouie qu'il venait de voir et que, en proie
à une émotion violente, il avait révélé à Meuzelin avoir connue jadis.
Il fallait que cette évocation de son passé, où cette créature avait
joué un rôle, lui rappelât des souvenirs bien pénibles, car il était
tombé en une sombre rêverie.
Un petit cri, bien doux, bien timide, l'arracha subitement à sa
méditation. Ce cri avait été poussé par Gervaise qui, plus rouge qu'une
pivoine et n'osant avancer ni reculer, lui apparaissait sur le seuil de
la lingerie, ouvrant sur un escalier de service.
Elle avait bien raison d'être grandement émue, la gracieuse enfant qui,
de façon si inattendue, se trouvait tout à coup en présence de celui
dont la pensée faisait battre doucement son coeur.
Gervaise avait obtenu, dans un coin du parc, un petit carré de terrain
où elle avait planté des fleurs. C'était son petit jardin à elle et
dont, seule, elle avait prétendu prendre soin. Le matin, alors que sa
maîtresse dormait encore, et le soir, après le dîner, elle venait
soigner son jardinet. Après l'une et l'autre de ces visites, elle
montait à la lingerie pour y attendre, suivant l'heure, que la comtesse
l'appelât ou pour l'aider à sortir du lit ou pour assister à son
coucher.
Le parterre de Gervaise était fort éloigné du château. La jeune fille en
revenait donc sans avoir nulle connaissance des événements qui s'étaient
produits à la Brivière pendant qu'elle arrosait ses fleurs à l'autre
bout du parc. Suivant son habitude, elle avait, par l'escalier de
service, gagné la lingerie.
Et voilà qu'elle se trouvait en présence de celui qu'elle aimait! Il y
avait vraiment motif, on le voit, à pousser ce petit cri
d'effarouchement qui avait tiré le lieutenant de sa préoccupation
lugubre.
Vasseur alla à elle, lui prit la main, sans parler, de peur de la voir
s'enfuir et, bien doucement, les yeux dans les yeux, il l'attira vers la
chaise placée près de la fenêtre ouverte.
Il y eut bien un peu de résistance, mais si peu, si peu!... et quand
Gervaise, après la première surprise, eut la velléité, contre laquelle
protestait son coeur, de s'enfuir au plus vite, il était trop tard. La
retraite lui était coupée par Vasseur qui, tout suppliant qu'elle
restât, venait de se mettre à ses genoux.
Que se dirent-ils? Ils se récitèrent le catéchisme des amoureux, cet
éternel livret des niaiseries charmantes que, sans l'avoir appris, se
répètent ceux qui s'aiment.
En dix minutes, Gervaise sut le nom et l'état de celui dont la voix
chaude et caressante lui promettait toute une vie de dévouement et
d'affection profonde. À toutes ces promesses d'avenir heureux, elle
répondait en inclinant sa tête charmante, car elle était palpitante
d'une émotion qui, tout à la fois, la rendait muette et paralysait sa
volonté à ce point qu'elle ne songeait pas à soustraire ses mains aux
baisers dont les couvrait le jeune homme.
Devant sa gracieuse Gervaise, qu'il avait enfin retrouvée, Vasseur avait
totalement oublié la femme dont, tout à l'heure, la vue l'avait fait
frémir.
Et c'était au milieu de cette extase ravissante que, tout à coup,
semblable à une furie, était apparue celle qui avait crié à la jeune
fille:
--Va-t'en, fille de guillotiné!
En une seconde, Vasseur fut sur pied, frémissant de peur à cette
terrible révélation qui allait foudroyer sa bien-aimée.
Il y eut d'abord un moment de stupeur indicible chez Gervaise en
entendant l'insulte. Ses yeux, tout égarés d'étonnement, s'arrêtèrent
sur Vasseur, semblant solliciter de lui l'explication des mots «fille de
guillotiné». Puis, avant que le lieutenant pût dire un mot, la vérité se
dévoila brusquement à son esprit. En une seconde, elle pensa à son père
si subitement disparu et dont pas une nouvelle, pas une lettre n'était
venu révéler qu'il vécût encore.
Elle comprit l'horrible vérité!
Comment son père avait-il mérité l'échafaud? Gervaise ne songea pas à se
le demander. Elle n'eut qu'une seule pensée, pensée de honte et de
désespoir, c'est que la mort ignominieuse de son père venait de lui être
reprochée devant celui qu'elle aimait, et elle ne se dit pas que,
peut-être, Vasseur, sachant tout, l'avait aimée quand même.
Alors, affolée par une désespérance suprême, Gervaise vit, grande
ouverte, la fenêtre près de laquelle elle était assise, et avant que
Meuzelin, arrivé derrière la femme, et Vasseur pussent prévenir son
dessein, elle se précipita dans le vide.
Vasseur s'élança trop tard, pour la retenir. Quand il arriva à la
fenêtre, il vit le corps s'abattre sur le sol et le bruit du coup sourd
de la chute monta jusqu'à lui.
Gervaise gisait, immobile, brisée.
Il s'élança vers l'escalier, suivi par Meuzelin, si bien terrifié par
l'épouvantable catastrophe, qu'il oublia la créature dont les paroles
avaient tué Gervaise.
Suivant une habitude de chaque soir, la jeune fille, quand elle revenait
du parc par l'escalier de service, refermait la porte dont elle gardait
la clef dans sa poche jusqu'au lendemain à l'heure où elle allait faire
sa visite matinale à son jardinet.
En arrivant à cette porte, les deux hommes la trouvèrent donc fermée à
double tour.
--Enfonçons-la, dit Meuzelin qui venait de remarquer qu'elle développait
en dehors.
Adossés au bois, ils se raidirent sur leurs jambes.
La porte était solide. Elle résista à cette pesée.
Le désir ardent de secourir Gervaise, si elle ne s'était pas tuée sur le
coup, décuplait leurs forces.
Enfin la porte céda, mais, à l'enfoncer, ils avaient perdu cinq minutes.
Alors ils coururent vers l'endroit où ils savaient trouver la jeune
fille étendue sur le sol.
Ils poussèrent un cri de surprise immense!
Il n'y avait plus rien à terre! Le corps avait disparu.
Tandis que, muets de stupéfaction, les deux hommes se regardaient,
au-dessus d'eux éclata un rire strident, moqueur, vibrant d'une joie
sauvage, qui leur fit relever les yeux. La fausse comtesse était à la
fenêtre d'où s'était élancée Gervaise. Elle cria au lieutenant d'une
voix haineuse:
--Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit, et si tu la
retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs
amours.
Ensuite, s'adressant au policier:
--Au revoir, Meuzelin! dit-elle.
Et elle disparut de la fenêtre.
--Tonnerre de Dieu! je l'avais oubliée, cette gueuse-là! jura le
policier qui s'élança vers l'escalier pour regagner la lingerie.
Il était bien certain de la rejoindre là-haut. L'appartement n'avait que
deux issues. Elle ne pouvait fuir par l'escalier qu'il était en train de
remonter. Quant au vestibule, Fichet et Lambert y faisaient bonne garde.
Dans la lingerie, personne!
Personne non plus dans le boudoir.
--Je vais la trouver dans le vestibule, parlementant avec Fichet qui lui
barre le passage, pensa-t-il.
Brusquement, il ouvrit la porte qui séparait le boudoir du vestibule et
un homme, les quatre fers en l'air, lui déboula immédiatement entre les
jambes.
--Que c'est donc un frémissement de terre ou une astuce de plaisanterie
qui m'a trébuché! gronda l'homme qui se ramassait.
C'était Fichet. Pour qu'on ne pût sortir à son insu du boudoir, le
soldat avait renversé le dossier de la chaise sur laquelle il était
assis et l'avait appuyée, ne portant plus que sur deux pieds, contre la
porte. L'idée était bonne, mais elle avait un mauvais côté que Fichet
venait de reconnaître par expérience.
L'accident du soldat prouvait amplement à Meuzelin que la fugitive
n'était pas sortie par le vestibule. Il demanda néanmoins:
--La femme? Où est la femme?
--Pas plus que dans mon oeil, affirma Fichet.
Meuzelin referma la porte et revint dans la lingerie où, à son tour, le
lieutenant arrivait par le petit escalier. Le pauvre Vasseur était
livide, le désespoir lui convulsait la face, il flageolait sur ses
jambes; mais, dans ses yeux, brillait une colère qui annonçait
l'intention arrêtée, dût-il employer la torture, de faire avouer à la
femme, que Meuzelin devait avoir retrouvée, ce qu'était devenu le corps
de la malheureuse Gervaise.
L'agent devina et prévint la question qu'il allait lui adresser.
--La tarpiaude m'a glissé entre les doigts, annonça-t-il. À coup sûr,
cet appartement possède une issue secrète par laquelle la mâtine a gagné
le large.
--Pendant que nous enfoncions la porte, elle, de la fenêtre, a dû voir
emporter le corps de Gervaise. Il faut, à toute force, que nous la
rattrapions, dit le lieutenant d'une voix fébrile.
--Heu! heu! fit le policier. En pleine nuit, c'est impossible. Mieux
vaut attendre à demain. Au jour, nous relèverons probablement quelques
traces dans le parc et je vous jure que tout ce dont je suis capable, je
le tenterai pour vous.
Le lieutenant, résigné à attendre, se laissa tomber sur une chaise, en
disant d'une voix brisée:
--En admettant que Gervaise vive encore, elle est perdue si elle est
rejointe par Suzanne.
--Tiens! fit le policier, la catin s'appelle Suzanne? Puis, après un
petit silence, il demanda:
--Pour tuer le temps, jusqu'à demain matin, si vous me contiez
l'histoire de votre Suzanne?
--Écoutez-la donc, dit le lieutenant.
IV
--Le général a-t-il éventé la mèche? s'était demandé Cardeuc, on doit
s'en souvenir, quand, venu pour entrer au château de la Brivière, il
l'avait trouvé gardé par les hussards qui lui avaient crié de passer au
large.
Il était parti de son pas lourd et traînant. Mais si, chez lui, l'allure
était paisible, il n'en était pas de même du moral. Une rage froide
s'était emparée du métayer. Un plan si bien combiné avait-il échoué? Le
général Labor, qu'il croyait fasciné par la sirène qu'il avait mise à la
place de la vraie comtesse de Méralec, s'était-il donc dépêtré du charme
qui devait l'asservir?
Le début, pourtant, avait été heureux. Les quatre cent mille livres de
l'État, pillées sur la route de Laval, le prouvaient et, la nuit
prochaine, elles allaient lui être apportées par ses hommes, qu'il avait
su délivrer des hussards qui, dans la journée, leur barraient la plaine.
Quand le Marcassin s'était présenté à la porte du château, la nuit
arrivait. Elle s'était faite profonde depuis qu'il s'était remis en
marche.
Curieux de savoir si, sur tous les points, le château était gardé, le
métayer suivait le chemin de ronde qui, en grande partie à travers bois,
contournait extérieurement le parc de la Brivière. De l'autre côté du
mur se faisait entendre le pas des factionnaires qui veillaient pour
prévenir une escalade.
Cette vigilance fit hausser les épaules à Cardeuc, qui murmura avec un
sourire de dédain.
--Malgré vous, j'entrerai dans le château quand il me plaira.
Il continua sa marche sous bois jusqu'à ce qu'il fût arrivé à un point
d'où se découvrait une des façades du château, en ce moment éclairé par
la lune.
Soudain il s'arrêta.
Son oreille, exercée au plus minime bruit par cette guerre de ruse et
d'ambuscade qu'il menait depuis des années, avait pris l'éveil à un
certain craquement de branche morte qu'il croyait avoir entendu derrière
lui.
--Est-ce qu'on me suit? se demanda-t-il.
Aussitôt, plaqué au tronc d'un gros arbre, immobile comme une statue, il
se tint aux écoutes. Il avait dû se tromper, car le bruit qui l'avait
inquiété ne se répéta pas. Tout en écoutant ainsi sans bouger, sa pensée
n'en agissait pas moins.
--Qu'est devenue Suzanne? Est-elle compromise dans ce qui est arrivé au
château? se demandait-il.
Puis, en se rassurant:
--Une fine mouche qui en remontrerait au diable. Elle aura su s'en
tirer, ajouta-t-il.
Mais si grande que fût sa confiance en l'habileté de Suzanne, il finit
par se sentir pris d'une anxiété curieuse.
--Il me faut savoir ce qui s'est passé au château, pensa-t-il.
Rassuré, par le profond silence, contre la présence d'un ennemi le
surveillant, Cardeuc quitta son affût et reprit sa marche. Cent pas plus
loin, il s'arrêta devant un petit massif de rochers, comme il s'en
trouvait de semblables en de nombreux points du bois. Avec sa force
herculéenne, le métayer déplaça un des rochers de la base du massif, et,
devant lui, s'ouvrit l'entrée d'un trou, en étroit boyau, qui s'enfonça
en terre.
La Brivière, vieille construction féodale qui datait de plusieurs
siècles, était bâtie sur le modèle de tous les châteaux du moyen âge
qui, par de longs souterrains, avaient des issues secrètes, quelquefois
bien loin dans la campagne, par où, en cas de siège, se ravitaillaient
ou s'enfuyaient les assiégés.
Avant de s'engager dans l'ouverture où il allait pénétrer en rampant,
Coupe-et-Tranche écouta encore. Il était bien seul et pouvait se risquer
dans ce passage que les Cardeuc, vieux serviteurs du château, avaient,
de tout temps, été toujours les seuls du pays à connaître.
Il se coucha donc à terre et, les bras en avant, il se glissa dans ce
boyau, dont l'étroitesse allait enserrer son torse énorme.
Cardeuc n'était encore entré qu'à mi-corps quand, tout à coup, il se
sentit saisi aux jambes. Malgré sa vigueur extraordinaire, pris qu'il
était dans le trou, la résistance lui était impossible. Immédiatement,
ses jambes furent garrottées aux pieds et aux genoux, puis on le tira en
arrière et, incapable de se relever pour tenter la lutte, en une
seconde, il eut les bras liés.
Quatre hommes étaient devant lui. L'obscurité l'empêchait de les
reconnaître, mais la voix de l'un d'eux lui apprit à qui il avait
affaire.
--Eh! eh! Marcassin, ricanait la voix, je prends ma revanche du jour où
tu m'as jeté dans la cave de l'auberge de la _Biche-Blanche_.
C'était le Beau-François.
Cardeuc se sentait aux mains d'un ennemi implacable, qui allait lui
faire payer cher l'affront qu'il rappelait; il attendit sans mot dire.
Cependant le Beau-François s'était adressé à ses trois hommes:
--Avec mon cher ami le Marcassin, dit-il, le luxe de précautions n'est
pas inutile. Si bien ficelé qu'il soit, vous allez encore l'attacher par
la ceinture à un arbre, puis vous vous éloignerez pour nous laisser
faire la causette.
Quand ils eurent obéi, le Beau-François, resté seul en face de Cardeuc,
prit un petit air dolent, poussa un gros soupir et lâcha sur le ton de
la confidence:
--Pendant que nous somme seuls, mon excellent ami, avouons que nous
menons une existence bien triste. Toujours traqués, sans cesse sur le
qui-vive, jamais sûrs du lendemain et, tout cela, pour arriver, tôt ou
tard, à se faire faucher le cou! Quelle vie! Pour ma part, j'en ai
par-dessus les yeux, débita-t-il.
Si quelqu'un ne s'attendait pas à un pareil début, c'était le Marcassin.
Était-ce donc pour lui réciter de telles inepties que son ennemi l'avait
fait si solidement garrotter. Mais il connaissait trop son homme pour ne
pas savoir qu'il y avait sous roche quelque anguille qui ne tarderait
pas à montrer sa tête.
Le Beau-François avait continué:
--Au lieu de cette vie d'alarmes perpétuelles, qu'il serait donc doux de
filer des jours paisibles dans une maisonnette à soi, près d'une
compagne fidèle, entouré d'enfants pour qui vous seriez un modèle de
toutes les vertus, sans souci du lendemain dont le pain serait assuré.
--Dis donc tout de suite ce que tu veux exiger de moi, au lieu de me
conter tes absurdités, interrompit Cardeuc.
--Absurdités! fit François d'un ton tout navré; alors, si tu traites
d'absurdités ces espérances d'une existence de repentir, je vois qu'il
me faut renoncer au beau rêve que j'avais fait en pensant à toi.
L'anguille allait montrer sa tête. Le Marcassin n'en pouvait douter. Si
grand détour qu'il eût pris pour y arriver, le Beau-François avait
atteint le but qu'il se proposait.
--Ah! tu as pensé à moi? fit Cardeuc, et à quel propos?