--Dans le paquet du ministère que j'ai reçu ce matin, par vo

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EUGÈNE CHAVETTE

LE

Saucisson à Pattes

II

LE PLAN DE CARDEUC

PARIS

C. MARPON ET E. FLAMMARION

ÉDITEURS

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LE

SAUCISSON

À PATTES

PAR

EUGÈNE CHAVETTE

II

LE PLAN DE CARDEUC

PARIS

G. MARPON ET E. FLAMMARION, ÉDITEURS

RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON

Tous droits réservés.

LE SAUCISSON

À PATTES

DEUXIÈME PARTIE

LE PLAN DE CARDEUC

I

Qu'était devenu Fil-à-Beurre depuis le moment où il avait échappé au

général jusqu'à celui où il reparaissait, amenant deux escadrons de

hussards au château de Brivière?

Lorsque Labor, voulant quand même qu'il fût Meuzelin, l'avait emmené

avec lui afin de l'interroger loin de la comtesse, l'échalas l'avait

suivi d'assez bonne grâce. Mais, pendant que le général donnait ses

instructions à son cavalier d'ordonnance, qui allait porter aux

hussards, battant la plaine, l'ordre de marcher sur la ferme de la

Cornouailles, maître Barnabé avait pris ses jambes à son cou.--Et on

sait quelles jambes! Quand Labor s'était retourné, il avait vu son homme

déjà bien loin, lancé comme une flèche, dans la direction de la métairie

du Marcassin.

De cette fuite, avait été témoin le métayer qui, on s'en souvient, avait

quitté la comtesse, pour savoir ce qu'il allait advenir de celui à qui,

en mettant à profit l'entêtement du général à vouloir que l'échalas fût

Meuzelin, il avait conseillé d'accepter ce rôle.

En voyant le fuyard gagner sa métairie au pas de course, le Marcassin

avait souri en se disant:

--Pas trop bête, le maigriot! Le voici qui file chez moi, où il va

attendre que j'arrive pour le styler sur ce qu'il aura à faire.

Laissant donc le général s'égosiller inutilement à rappeler son fugitif,

le Marcassin avait piqué droit sur sa ferme où il avait retrouvé Barnabé

qui s'était écrié:

--Hein! As-tu vu ce général qui persiste à vouloir que je sois un nommé

Meuzelin? Toi aussi, du reste, et que le diable m'emporte si je devine

pourquoi!... Et, d'abord, qu'est-ce que ce Meuzelin?

--Un célèbre agent de police.

--Pouah! pouah! un état dans lequel je n'ai jamais travaillé! lâcha

Barnabé en faisant la moue.

Puis il poussa le «ouf!» de soulagement d'un homme qui croit en être

quitte et reprit:

--Si j'ai dit oui au général, c'était parce que cela paraissait te faire

plaisir. À présent que je me suis débarrassé de ce têtu à grosses

bottes, c'est fini. N'en parlons plus.

--Mais au contraire, mon garçon, parlons-en, car c'est loin d'être fini,

dit le Marcassin.

Barnabé tressauta. Ses yeux s'ouvrirent larges de surprise et tout

regimbant à la proposition:

--Ah! mais non, mais non, fit-il avec répugnance. Je ne tiens pas à

jouer le mouchard, moi. J'y serais trop inhabile! Là, vrai! je ne

saurais que dire et que faire.

--Puisque je te conseillerais, avança le Marcassin.

Fil-à-Beurre le regarda tout ahuri.

--Mais, dit-il, quel intérêt, citoyen Cardeuc, peux-tu donc avoir à ce

que je prenne la place de ce Meuzelin?

Le Marcassin s'attendait à la question et il avait préparé son thème

suivant ce que lui avait conté Barnabé à son arrivée, en lui ramenant sa

charrette et le pot, plein d'or, de Doublet.

--Oh! ce n'est pas mon intérêt que je consulte, dit-il, c'est le tien,

garçon.

--Le mien! fit Barnabé dont la voix eut un accent de surprise sincère.

--Oui. Est-ce que tu ne m'as pas parlé, tantôt, d'une jeune fille,

nommée Gervaise, disparue du village de Mégin où tu l'as connue et à

qui, m'as-tu dit, tu as voué l'attachement le plus profond?

--Pour elle je donnerais ma vie!

Croyant apprendre du neuf à Barnabé, Marcassin continua:

--Sache donc que cette fille est ma nièce. Je la ramenais du village de

Mégin quand tu m'as rencontré à l'auberge de la _Biche-Blanche_. Elle

est ici, ou plutôt au château de Brivière; car elle est attachée au

service de la comtesse.

Si quelqu'un avait bien vraiment l'air de tomber des nues, c'était

l'échalas, tant sa figure exprimait un joyeux étonnement en apprenant ce

qu'était devenue Gervaise. C'était à croire qu'il n'en savait rien de

rien.

--Tu aimes ma nièce, mon gars, poursuivit le métayer. Après l'acte de

probité de me rapporter mon or, je t'ai jugé digne de Gervaise, et je ne

demande pas mieux que de te la donner pour femme... Seulement, il faut

savoir la conquérir... ou, pour mieux dire, la défendre.

--La défendre contre qui?

--Contre le général qui en tient pour elle.

Son mensonge lancé, le Marcassin échafauda dessus les raisons qui

devaient faire accepter à Fil-à-Beurre le rôle de Meuzelin.

--Tu vois donc bien, reprit-il, que, sous le nom de ce policier, tu

auras tes entrées au château. Ainsi attaché à la personne de Labor par

ton rôle, il te sera facile de surveiller et, surtout, de déjouer les

menées amoureuses de ce gros plumet. Si tu aimes sincèrement Gervaise,

tu dois me comprendre.

Tout en écoutant, avec une figure assombrie par une jalousie feinte,

Barnabé était en train de se dire:

--Tiens! tiens! mais ce n'est pas trop maladroit ce qu'invente ce vilain

ours, pour me faire avaler son hameçon!

Puis, tout haut, en hésitant:

--Très bien! mais que j'accepte le rôle, j'en suis toujours pour ce que

j'ai dit; je ne saurais m'en tirer.

--Puisque, je le répète, je te conseillerai... Ainsi, par exemple,

veux-tu que je t'apprenne ce que tu devrais faire dans la circonstance

présente? proposa le métayer.

--Oui, dites.

--Je tâcherais de rejoindre les hussards qui vont cerner la ferme de la

Cornouailles et, après l'expédition finie, au lieu de leur laisser

regagner leurs postes sur la route de Laval où ils perdent leur temps à

surveiller la plaine, je ferais en sorte qu'ils rentrent dans le

cantonnement d'Ingrande.

--C'est dit! s'écria Barnabé, avec un empressement qui témoignait de son

zèle à vouloir préserver Gervaise des entreprises amoureuses du général.

J'y vais!

À son troisième pas, il arrêta son élan pour dire, avec une sorte de

crainte:

--Ne va pas me laisser dans l'embarras! Il est bien convenu, n'est-ce

pas, que je puis compter sur tes conseils?

--Sois tranquille, promit Cardeuc.

Cette fois, le squelette partit à toute volée dans la direction

d'Ingrande, suivi des yeux par le Marcassin, qui, en souriant,

murmurait:

--Il a cru à Gervaise courtisée par le général. Grâce à cet imbécile, la

plaine va être délivrée des hussards. Cette nuit, les quatre cent mille

francs seront cachés ici.

Pendant que Cardeuc se donnait cette espérance, il ne se doutait guère

que celui qu'il traitait d'imbécile était, tout en courant, en train de

se dire:

--Ah! gredin, tu as voulu à toute force me faire entrer dans la peau de

Meuzelin! Eh bien, j'y suis, ours stupide, et tu verras avant peu qu'il

t'en cuira.

Et, tout guilleret, il ajouta:

--Meuzelin, tout de même, va être bien étonné quand il apprendra combien

j'ai eu peu de peine à endosser son personnage, puisque c'est, pour

ainsi dire, le général et le Marcassin qui me l'ont appliqué de force.

Puis en réfléchissant, mais sans rien perdre de sa vitesse:

--Oui, fit-il, mais il faut rendre à Meuzelin cette justice d'avouer que

si ma tâche a été facile avec le général, c'est grâce à son idée de me

faire écrire le billet sur Hercule et Omphale, qu'il a envoyé à cette

culotte de peau. La ressemblance d'écriture du billet et de l'ordre a

fait merveille.

Pendant qu'il était en veine de gaieté, l'échalas s'en donna à coeur

joie, car il poussa un énorme éclat de rire qu'il fit suivre de cette

réflexion:

--Ce n'est pas encore pour cette fois que je risque de me faire scier

entre deux planches, comme Meuzelin m'en a fait entrevoir la douce

espérance.

Quand Barnabé arriva au bac qui servait à traverser la Loire, il y

rejoignit l'ordonnance du général, porteur de l'ordre, qui, pour

franchir le fleuve, attendait qu'il plût au passeur, attardé dans un

cabaret sur l'autre rive, de ramener son bateau.

--Nous allons faire route ensemble, camarade, lui annonça Barnabé.

Le hussard le reconnut.

--C'est toi, citoyen, dit-il, qui, à mon départ, détalais si fort

pendant que le général gueulait pour te rappeler. Saperlotte! il avait

l'air de fièrement tenir à toi, le grand chef!

--Tant et si bien, camarade, que quand je suis revenu un peu plus tard,

il m'a chargé de te rejoindre pour aller surveiller l'expédition,

annonça Barnabé avec aplomb.

--Quand nous serons sur l'autre rive, je te prendrai en croupe, proposa

l'ordonnance.

--Sans refus, camarade.

Cinq heures plus tard, Fil-à-Beurre, à la tête de deux escadrons de

hussards, trompettes sonnant, reparaissait au domaine de la Brivière, et

quand Labor, en fureur, demandait qui avait ordonné aux soldats de venir

le retrouver au château, répondait:

--C'est moi.

Et tout aussitôt, il ajoutait:

--C'est que l'expédition, général, n'a pas donné le résultat que vous en

attendiez.

--La bande avait donc quitté la ferme de la Cornouaille? vous avez fait

chou blanc? supposa Labor.

--Pas tout à fait; car nous y avons surpris quatre hommes qui, du reste,

n'ont fait aucune résistance. Je vous amène ces prisonniers.

--La consigne est de ne pas faire de prisonniers; il fallait fusiller

ces sacripants, dit sévèrement le général.

--Oui, mais ils ne sont pas des sacripants. Leur chef m'a fait un récit

tellement embrouillé que j'ai cru bon de le conduire ici pour que vous

l'interrogiez.

Sur ce, Barnabé ouvrit la fenêtre sur la cour et cria:

--Faites monter les prisonniers.

Sans doute que ceux des hussards qui amenaient les prisonniers s'y

prenaient, à leur égard, un peu brutalement, car on entendit une voix

mécontente qui disait:

--Que c'est une futilité outrecuidante de me manipulationner comme un

paquet de linge sale!

Les prisonniers venaient de s'arrêter dans la pièce voisine où leur

escorte attendit l'ordre de les introduire. Depuis l'arrivée des

escadrons au château, Labor n'avait encore fait que jurer et rager; son

sang-froid, qui lui revint, lui fit comprendre le besoin de s'enquérir

un peu, au préalable, sur le compte de ceux qu'il allait interroger.

Donc, il s'adressa à celui qu'il persistait à prendre pour Meuzelin.

--Avant que je les fasse entrer...

Au lieu de continuer, il se tourna vers madame de Méralec, que la

curiosité avait fait rester en place.

--Mille pardons! comtesse, dit-il. Vous devez être déjà fort mécontente

de l'envahissement de votre château par mes soldats. Je n'y joindrai pas

l'ennui de vous faire assister à l'interrogatoire de ces hommes. Je vais

donc aller les questionner dans la pièce où ils viennent d'être

conduits.

Mais cela ne faisait pas l'affaire de la veuve, qui se hâta de dire,

avec l'accent d'un reproche amical:

--Ah! général, vous oubliez nos conventions! N'a-t-il pas été convenu

une fois pour toutes que, chez moi, vous vous regarderiez comme chez

vous?

À cette réponse, Labor crut bon de lâcher un nouveau «hélas!» qui

faisait allusion à la confidence que lui avait faite la veuve sur son

impossibilité de convoler en secondes noces.

Il revint à Fil-à-Beurre et reprit sa phrase commencée:

--Avant que je les fasse entrer, apprends-moi d'abord comment tu as fait

ces prisonniers?

--Ai-je dit prisonniers? demanda Barnabé d'un air étonné. En ce cas, la

langue m'a fourché. Je ne puis vraiment pas, en bonne conscience,

appeler prisonniers des gens qui, d'eux-mêmes, m'ont demandé à être

conduits au château de Brivière.

Puis, laissant ce sujet pour en aborder un autre, l'échalas s'écria

vivement:

--Ah! d'abord, pour en finir avec les Chauffeurs que nous allions

surprendre, je dois vous dire qu'à notre arrivée à la Cornouailles, nous

avons trouvé la ferme complètement évacuée par les bandits.

--Ils ne perdront pas pour attendre! grogna le général.

--Vos soldats et moi, reprit Barnabé, nous allions quitter la

Cornouailles quand un paysan m'apprit que quatre hommes se trouvaient

réunis dans le cabaret du village. Le soupçon me vint que ce pouvait

être des retardaires de la bande. Je fis cerner le cabaret.

--Et tu les a surpris sur la défensive? demanda Labor, avançant ce motif

à faire fusiller les prisonniers.

--Euh! euh! fit Barnabé. Est-ce bien trouver les gens sur la défensive

que de les surprendre en train de manger du pain et du fromage et de

vider une potée de vin en braves voyageurs qui réparent leurs forces et

qui ont leurs papiers parfaitement en règle.

Le général tressauta de colère à cette réponse.

--Ah! ça! beugla-t-il, puisqu'il en était ainsi, pourquoi, paquet de

cornichons! les as-tu amenés ici?

--Attendez donc, général, attendez donc un petit brin.

--Abrège, bavard!

--Comme je lui rendais ses papiers, celui qui me paraissait être le chef

des autres, un gros et même un très gros, me demanda si la route était

encore longue jusqu'au château de la Brivière qui, disait-il, était le

but de son voyage.

Mollement renversée sur le dos de son siège, madame de Méralec avait

écouté en souriant. Aux derniers mots de Barnabé, elle se redressa

lentement, muette, mais attachant sur l'échalas un regard inquiet.

--Pourquoi ce gros homme vient-il au château? demanda le général.

--Telle a été ma question. C'est alors qu'il m'a fait je ne sais quelle

histoire.

--Comment, âne bâté, tu ne sais quelle histoire! Voyons! conte-la-moi en

deux mots, ordonna Labor d'un ton sec.

--Ma foi, non! fit carrément Barnabé. Qu'il vous la conte lui-même.

J'aime mieux, général, vous laisser tout le plaisir de la surprise.

Cela dit, Barnabé se tourna vers madame de Méralec, et ajouta:

--Et à vous aussi, madame la comtesse.

--À moi! dit la veuve.

L'accent de la voix de la jolie femme trahissait si bien la crainte, que

Fil-à-Beurre se hâta de s'écrier:

--Oh! rassurez-vous, madame, il ne s'agit, pour vous, que d'une émotion

douce, très douce.

Tout en parlant, Barnabé faisait une gentille petite risette à la veuve,

pour calmer son inquiétude.

Mais, pâle et avec un frisson à fleur de peau, comme si elle pressentait

un danger, madame de Méralec pensait à cette phrase de l'ami du

soupirant de Gervaise et se répétait:

--En maîtres! en maîtres!

Quant au général, il n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez, et

à ce nez monta la moutarde quand il s'écria, pour faire un peu sa cour à

la veuve:

--Alors, sextuple idiot! puisque ce voyageur est un ami de madame la

comtesse, pourquoi as-tu commis la maladresse de l'arrêter!!! Et quand

je pense que, pour une pareille ânerie, il t'a fallu deux escadrons de

hussards... Deux escadrons pour un homme!

--D'abord, général, ils sont quatre, allégua Barnabé pour sa défense. Il

est vrai que les trois autres ont tout l'air d'être au service du gros

citoyen.

--Deux escadrons pour un homme! Mille tonnerres! C'est pour arriver à ce

résultat que j'ai retiré mes hussards de la route de Laval où,

peut-être, ils auraient eu la chance de reconquérir les quatre cent

mille francs de l'État! gronda Labor qui se montait.

Le faux Meuzelin se révolta contre ce débordement de colère.

--Dame! écoutez donc, général. La prudence m'a guidé, articula-t-il d'un

ton sec. Admettons que ce que le gros m'a conté soit faux, que cet homme

soit quelque chef dangereux, Coupe-et-Tranche par exemple, qui cherche à

se glisser dans le château pour y introduire plus tard ses complices,

est-ce que je n'aurais pas été cent fois coupable en le laissant

échapper? Qui m'assure qu'en se voyant pincé tantôt, il ne m'a pas

inventé un conte pour n'être pas retenu? Moi, je l'ai pris au mot. «Tu

dis vouloir aller au château de la Brivière, mon gaillard, ai-je pensé;

eh bien! je vais t'y conduire, moi, et je l'ai amené ici.»

Puis avec un accent flatteur:

--Et, continua l'échalas, je me suis dit: Supposons que j'aie mis la

main sur Coupe-et-Tranche voulant ouvrir le château à ses bandits, le

général Labor, qui est si fin, si perspicace, si subtil, aura bien vite

fait de lever le masque du coquin, et non seulement il me félicitera sur

ma capture, mais encore il me remerciera de ma sage précaution d'avoir

amené ses soldats pour défendre le château en cas d'attaque de la bande

voulant délivrer son chef.

--C'est avec cette arrière-pensée que tu t'es fait suivre des deux

escadrons? demanda Labor calmé par les louanges.

--Pas dans un autre but.

--Et tu ne veux pas me répéter ce que t'a dit ce gros homme?

--Non, fit résolument Barnabé. Je vous le répète, je ne veux pas, si

l'homme a dit vrai, vous retirer le plaisir de la surprise ou le mérite

de l'avoir démasqué s'il m'a menti.

--Alors, Meuzelin, fais entrer ces quatre hommes, commanda Labor, tout

pressé de prouver cette fameuse perspicacité que lui prêtait l'échalas.

--Pourquoi les quatre? objecta Barnabé. Le gros seul est à interroger.

Les trois autres, j'en suis certain, sont sous ses ordres... ou des

serviteurs ou des bandits.

--Va donc chercher le gros, dit le général cédant au conseil.

--À vos ordres, fit l'échalas qui, gagnant la sortie, disparut après

avoir soigneusement refermé la porte derrière lui.

Mais si court qu'eût été le temps mis par Barnabé à ouvrir et clore la

porte, cette phrase put se faire entendre:

--Que nous allons toujours croquer le marmot en faisant le pied de grue

avec le bec dans l'eau comme l'oiseau sur la branche?

De plus en plus secouée par le frisson, la comtesse était pâle comme une

morte et son regard, sombre et anxieux, s'attachait sur cette porte par

laquelle un pressentiment lui disait qu'un danger redoutable allait

entrer.

Enfin la porte s'ouvrit, et, sur son seuil, apparut un homme d'un

embonpoint formidable. Après lui, entra Barnabé qui alla se placer

derrière le général.

À la vue de l'arrivant, l'effroi de la veuve se détendit brusquement et

un soupir de soulagement dégonfla sa poitrine oppressée.

Elle ne connaissait pas cet homme.

Mais son apaisement fut de courte durée. Sa terreur revint terrible, lui

figeant le sang dans les veines, lui faisant froid dans les moelles.

Pourtant rien ne justifiait cette épouvante.

L'inconnu arrivait à elle, lentement, doucement ému, l'oeil plein de

tendresse, un sourire de bonheur aux lèvres.

Quand il fut près d'elle, il lui prit brusquement la tête entre ses

mains et la couvrit de baisers frénétiques en disant avec l'accent d'une

joie immense:

--Clotilde! ma Clotilde bien-aimée!

Il fallait voir la mine archi-penaude du général à ce spectacle. Quoi?

il convoitait cette jolie femme et un autre la lui embrassait devant le

nez! Il n'y mettait pas de ménagements, cet embrasseur. Car, après la

première série de baisers, il en entama une seconde aussi ardente, aussi

passionnée, qu'il entrecoupait de ces mots prononcés d'une voix chaude

d'amour:

--Enfin je te revois, mon adorée Clotilde.

Décidément, Labor leur tenait la chandelle.

--Hum! hum! fit-il vigoureusement pour rappeler sa présence à

l'embrasseur.

Au bruit, le gros homme fit volte-face et, la main de la veuve dans la

sienne, il prononça en souriant de bonheur:

--Excusez-moi, général, mon nom vous apprendra tout: je suis le comte de

Mélarec.

Se tournant vers la comtesse, il demanda:

--Clotilde, veux-tu affirmer au général que je suis ton mari?

Pantelante de tout son être, madame de Méralec le fixa de ses yeux fous

de terreur et au prix d'un immense effort:

--Oui, dit-elle.

Et elle tomba évanouie.

--On a raison de prétendre que la joie fait peur; souffla Fil-à-Beurre

au général.

À la chute de la comtesse évanouie, Labor s'était élancé pour la

secourir; mais déjà elle avait été relevée par son mari qui la replaçait

sur son siège en disant:

--À présent que tout malentendu a cessé entre nous, permettez-vous,

général, que je dispose de mes gens, trois dévoués serviteurs que je

ramène de l'émigration?

La tête un peu perdue par ce coup de théâtre, Labor, sans parler, fit un

signe à Fil-à-Beurre qui, aussitôt, courant à la porte, l'ouvrit et

cria:

--Laissez libres les gens du comte de Méralec.

Et, en lui-même, l'échalas pensa:

--Enfoncé le général! Nous voici dans la place! Maintenant, nous allons

rire.

Derrière lui, trois hommes étaient entrés.

--Fichet et Lambert, ordonna le comte, soulevez doucement ce fauteuil et

transportez la malade dans ses appartements.

Mais, son ordre donné, il adressa au général et à Fil-à-Beurre un regard

qui demandait qu'on lui apprît, étranger qu'il était aux êtres du

château, où se trouvaient situés les appartements de sa femme.

Du doigt, le général lui indiqua une porte de dégagement, par laquelle

disparurent les quatre hommes emportant la comtesse.

Labor et Barnabé restèrent face à face, ce dernier souriant, l'autre

faisant un nez long de deux aunes en pensant à la dégringolade de ses

projets amoureux, causée par le retour de ce mari tant aimé de sa femme

qu'elle s'évanouissait de joie à sa vue. En cette occurrence, le général

n'était pas tenu à faire montre d'une énorme sympathie pour l'époux

reparu. Il le prouva en grommelant avec une humeur de dogue:

--Il n'est donc pas mort, ce marsouin-là? Trois coups de feu dans le

corps et il en revient!!!

--Il faut même croire que les blessures lui profitent, car il en est

revenu avec une bien belle santé, appuya sérieusement Barnabé.

--Il faut décamper d'ici! soupira Labor.

--Pourquoi, général? fit l'échalas affectant la surprise.

--Puisque le mari est de retour, lâcha le général, sans penser qu'il

avouait tout naïvement ses intentions de Lovelace.

Fil-à-Beurre croisa les mains, eut l'air de tomber des nues et répliqua

avec une sorte d'indignation:

--Oh! général! Vous, un si bel homme, céder le pas à une espèce

d'éléphant!... Ce serait à désespérer du bon goût des femmes!

--Crois-tu, Meuzelin? fit Labor dont la fatuité se réveilla.

--Ne renoncez pas.

--Tu as cependant vu qu'à l'aspect de son hippopotame, elle s'est

évanouie de joie.

--Euh! euh! qui vous dit que ce n'est pas plutôt de regret? On rêvait

bel homme et v'lan! il vous tombe un monstre. Le coup est assez dur pour

s'évanouir.

--Tu crois, Meuzelin? répéta le général, glissant sur la pente de sa

stupide suffisance.

Puis il hocha la tête, en ajoutant:

--Oui, mais je n'ai pas de prétexte pour demeurer au château.

Et, prenant son parti:

--Il ne me reste plus qu'à remonter à cheval en emmenant les deux

escadrons de hussards que tu as si niaisement conduits ici.

--Oh! oh! général, il y a vraiment cruauté de votre part à abandonner

cette pauvre femme. Est-ce sa faute si vous avez le don de plaire?

débita l'échalas d'un ton navré.

--Puisque je te répète que je manque d'un prétexte. Trouve-m'en un et tu

verras si je ne me cramponne pas au château.

--Et si je vous trouvais mieux qu'un prétexte, général?

--Quoi donc?

--Un ordre, fit carrément l'échalas.

Ce disant, il avait fouillé dans sa poche dont il tira un papier qu'il

tendit au général en disant:

--Dans le paquet du ministère que j'ai reçu ce matin, par voie secrète,

voici ce que j'ai cueilli pour vous.

Sur ce papier, revêtu de tous les timbres, signatures et signes de

reconnaissance qui en garantissaient l'authenticité, Labor lut ce qui

suit:

«Par l'entremise de Meuzelin, ordre est donné au général Labor de

surveiller en son château et de l'y tenir isolé de toutes communications

le comte de Méralec, émigré rentrant. On ne devra laisser près du

prisonnier que sa femme et quatre serviteurs dont le choix lui aura été

laissé.--_Le ministre de la police générale_: FOUCHÉ.»

--Là! voici vos deux escadrons logés au château! articula gaiement

Fil-à-Beurre quand le général eut quitté des yeux cet ordre qui lui

arrivait, on peut le dire, comme marée en carême.

L'envie qu'avait Labor de posséder madame de Méralec ne put que bien

imparfaitement apaiser l'amour-propre du général, froissé de recevoir

cet ordre par l'entremise d'un policier auquel il semblait être

subordonné.

--Vous recevrez confirmation de cet ordre par votre prochain courrier.

Libre à vous d'en suspendre l'exécution jusqu'à ce moment, annonça

Barnabé qui, tout en pansant la vanité blessée du soldat, donnait un

coup d'éperon à son zèle.

--Ouais! fit Labor, suspendre l'exécution de l'ordre pour laisser au

Méralec le loisir de filer... Oh! que non pas!

Il se remit à lire l'ordre en disant:

--Quatre serviteurs à son choix... À coup sûr, il choisira les trois

hommes qu'il a amenés. Quel sera le quatrième?

--Ça regarde le comte, répondit Barnabé avec indifférence.

Mais, brusquement, il se frappa le front.

--J'y pense! s'écria-t-il. Du moment que la comtesse reste auprès de son

mari, il faut au moins une femme pour la servir. Notre quatrième se

prendra dans le personnel féminin du château.

Le souvenir revint au général de la jolie jeune fille blonde qu'il avait

vue dans la journée près de madame de Méralec, et son idée de courir

deux lièvres à la fois lui chatouilla plus fort l'imagination.

--La comtesse a une femme de chambre à laquelle, tantôt, elle m'a paru

tenir... une nommée Gervaise, je crois, répondit-il.

--Va donc pour cette Gervaise, dit Barnabé d'un ton dénotant qu'il se

souciait peu que ce fût cette femme de chambre ou une autre qui eût la

place.

Dans sa hâte de tenir les deux femmes sous sa coupe, le général avança

cette proposition:

--Si tu allais, Meuzelin, communiquer l'ordre au comte et lui demander

de faire le choix en question?

--Y pensez-vous? quand il est en train de soigner sa femme! Attendons un

peu, proposa Barnabé.

Mais Labor tint bon.

--C'est que, vois-tu, un ordre ne se donne pas sans un motif. Le mieux

est de l'exécuter au plus vite. Aussi me tarde-t-il de faire déguerpir

le personnel du château, de fermer les portes et d'installer mes

soldats. Une fois le local clos, personne, je te le jure, n'y entrera ou

n'en sortira.

--Pas même les deux femmes, gouailla Fil-à-Beurre.

Labor redressa son torse, cligna de l'oeil, frisa sa moustache et

répondit avec un sourire vainqueur:

--Oh! les femmes, j'aime à croire qu'il ne faudra pas user de violence

pour les retenir.

À cette énormité, Barnabé parut transporté d'admiration.

--Général, s'écria-t-il, voulez-vous me permettre, à moi qui ne suis pas

flatteur de ma nature, de confesser une vérité qui m'étouffe?

--Confesse, Meuzelin.

--Eh bien, si j'étais femme, je serais folle de vous... archi-folle!

Vous appelez aussi invinciblement l'amour que le printemps appelle la

verdure!

Labor répondit avec un petit ton de modestie effarouchée:

--Tu exagères, mon bon Meuzelin. Tu exagères. À te croire, je

deviendrais presque fat.

Ensuite, revenant à son idée:

--Va donc trouver M. de Méralec, pour lui faire connaître l'ordre et

savoir son choix.

--J'obéis, dit Fil-à-Beurre.

Cinq minutes après, il était de retour.

--La comtesse a repris connaissance, annonça-t-il. J'ai trouvé le mari

causant auprès du lit de repos de sa femme. Quand je lui ai fait part de

la mesure qui le concerne, il a fait laide grimace. Notre homme doit

être rentré en France pour manigancer quelque complot royaliste contre

la République. J'ai deviné ça tout de suite et je me suis expliqué la

mesure qui va le tenir ici comme dans une souricière.

--Après sa grimace, il n'a rien soufflé?

--Si, il a dit que si quelque chose pouvait le consoler de la marque de

méfiance dont il était l'objet, c'était d'avoir à jouir de la société du

général Labor, que la comtesse lui avait annoncé être le plus séduisant

des hommes.

--Séduisant! la comtesse lui a dit séduisant? fit Labor en se

rengorgeant.

--Parbleu! encore une que la vérité étouffe. Il faut que ça lui parte!

affirma Barnabé, superbe d'aplomb.

--A-t-il fait son choix?

--Ah! vous avez un rude nez, général, et vous flairez juste...

laissez-moi vous le dire sans basse flagornerie... il a précisément

choisi ceux que vous aviez devinés. Les trois serviteurs venus avec lui

et la Gervaise.

--Alors je puis expulser du château tout le reste du personnel?

--Quand vous voudrez.

Une heure après, le château de la Brivière était sous la garde des

hussards. Ils en avaient fait sortir les nombreux domestiques qui, à

l'arrivée de madame de Méralec, avaient été choisis par son fidèle

métayer.

Au moment où ceux-ci s'éloignaient par la grande porte du château, le

Marcassin se présentait à une poterne de service qui lui était

habituelle.

--Au large! lui cria le hussard démonté, qui était de faction à cette

issue.

Cardeuc s'arrêta net sur place sans rien demander, son regard sombre et

cruel fixé sur le soldat. Puis, devinant qu'à toute porte où il se

présenterait il trouverait pareil accueil, il s'éloigna de son pas lent

et lourd en murmurant:

--Labor a-t-il éventé la mèche?

II

Transportée par Lambert et Fichet sur le fauteuil où elle était

évanouie, la comtesse avait été couchée, dans le boudoir, sur un long

sopha, servant de lit de repos.

En plus de la porte ouvrant sur un large vestibule, le boudoir était

desservi par une autre porte que le comte de Méralec se hâta d'aller

ouvrir. Elle donnait sur une chambre, entourée d'armoires, qui servait

de lingerie. Une chaise et une petite table à ouvrage, placées près

d'une fenêtre, attestaient que c'était là que, tout en se livrant à des

travaux d'aiguille, la dame de compagnie de la comtesse devait se tenir

aux ordres de sa maîtresse.

Son inspection faite, le comte revint à Lambert et Fichet en leur

disant:

--J'ai à causer avec la chère comtesse; vous allez donc, mes braves,

vous installer dans le vestibule, avec la consigne de ne laisser entrer

personne, sauf l'ami Fil-à-Beurre. Si quelqu'un, le général Labor par

exemple, se présentait, vous répondriez que la comtesse, remise de son

émotion, a demandé qu'on la laissât un peu reposer... Vous me comprenez?

--Que je n'ai pas la compréhension obstruée, répliqua Fichet, qui s'en

alla suivi de Lambert.

Le comte, alors, s'adressant au troisième de ses compagnons:

--Vous, mon cher lieutenant, dit-il, soyez assez bon pour vous établir

dans la lingerie. Si la faction doit être longue, j'espère qu'elle ne

vous sera pas désagréable, car certaine petite table que je viens de

voir dans cette pièce, me prouve que vous ne tarderez pas à y recevoir

une gentille visite.

Ce disant, le comte, dont les yeux étaient fixés sur sa femme, guettant

si elle reprenait ses sens, avait pris le bras du lieutenant pour le

pousser doucement vers la lingerie. En sentant une résistance à sa

pression, il leva la vue sur son compagnon.

--Qu'avez-vous donc, Vasseur? Vous êtes pâle comme un mort! dit-il

vivement.

En effet, Vasseur, le regard braqué sur la comtesse évanouie, les traits

contractés, les lèvres frémissantes, était en proie à une violente

émotion.

--Meuzelin, balbutia-t-il avec effort, je connais cette femme. Sa vue

évoque en moi de bien terribles souvenirs.

--Chut! chut! souffla Meuzelin; alors, c'est une raison pour qu'elle ne

vous voie pas devant elle quand elle retrouvera ses sens. Tout vient à

point, lieutenant. Plus tard, vous me conterez votre histoire.

Tout en conduisant Vasseur vers la porte de la lingerie, il continua:

--Il est important que je me trouve seul avec madame de Méralec. Vous

n'apparaîtrez qu'à mon appel.

Quand il eut refermé la porte sur le lieutenant, Meuzelin vint s'asseoir

auprès du lit de repos et, bien tranquillement, il attendit que la

comtesse eût retrouvé ses esprits.

L'attente, du reste, ne fut pas longue. Bientôt un faible mouvement

annonça le retour de la comtesse à la vie. Deux minutes après, elle se

releva péniblement sur son séant. En même temps qu'elle cherchait à

rassembler ses idées indécises, elle promena autour d'elle un regard

encore vague.

Alors ses yeux s'emplirent brusquement d'épouvante lorsqu'ils

s'arrêtèrent sur le gros homme assis près d'elle, dont la vue lui

rappela ce qui s'était passé.

--Eh bien, ma chère Clotilde, vous vous trouvez donc mieux? dit la voix

railleuse de Meuzelin.

Les dents claquantes, frissonnante de tout son corps, elle resta muette,

anéantie par la terreur.

--Tudieu! reprit Meuzelin toujours gouailleur, savez-vous, douce amie,

que vous faites très piteux accueil à votre mari bien-aimé?

Cette voix mordante et ironique galvanisa la femme terrifiée, qui bégaya

péniblement:

--Vous n'êtes pas mon mari!

--Alors, ma toute belle, pourquoi m'avez-vous donc, devant cette brute

de Labor, reconnu pour le comte de Méralec?

--Non, vous n'êtes pas le comte de Méralec! prononça la comtesse avec

une sorte de rage.

--Parce que? fit Meuzelin.

--Vous le savez bien.

--Dites toujours, ma bonne Clotilde.

Elle hésita et, enfin, exaspérée par un ricanement sardonique du gros

homme, elle répondit:

--Vous n'êtes pas M. de Méralec, puisque vous me reconnaissez pour votre

femme.

--Oh! oh! lâcha Meuzelin; savez-vous, ma charmante, que vous avez l'air

d'avouer tout bonnement que vous n'êtes pas plus comtesse que je ne suis

comte?

Après un petit silence pendant lequel il attendit inutilement que

Clotilde répondît, le policier reprit:

--Alors que suis-je donc? Pouvez-vous me l'apprendre?

Elle remua négativement la tête.

--Voulez-vous que je vous aide à trouver? proposa Meuzelin. J'ai, pour

donner des idées aux gens, un procédé infaillible et bien simple. Je

leur conte une histoire.

Semblable à la bête faute qui, prise dans un piège, cesse de rugir pour

ne pas attirer l'ennemi, madame de Méralec garda le silence, semblant

guetter un mot qui lui donnât barre sur le personnage qui la persiflait.

--Qui ne dit mot consent. Je vois que vous avez envie d'entendre mon

histoire. Alors, je m'exécute, dit le policier.

Et, aussitôt il commença:

--Il y avait un jour un scélérat cruel et impitoyable qui se faisait

surnommer Coupe-et-Tranche...

Il s'arrêta et, se ravisant:

--Non, non, dit-il, je débute mal dans mon récit. Je mets, comme on dit,

la charrue devant les boeufs.

Il parut se recueillir pour mieux préparer le commencement de sa

narration, puis il reprit:

--Il y avait une fois un général idiot, sorte de Lovelace de bas étage,

en arrêt devant tous les jupons de femmes, dont la fatuité pyramidale

faisait un splendide gobe-mouche, qui... que...

Une seconde fois, Meuzelin interrompit sa phrase pour s'écrier:

--Non, non, je me trompe encore. Mon nouveau début manque d'intérêt.

Il se cacha le visage dans ses mains en homme qui cherche à coordonner

ses idées.

--Ah! ah! fit-il, enfin j'ai mon vrai point de départ! Écoutez-moi ça,

comtesse.

Et, d'une voix posée, il poursuivit:

--Il y avait une fois un métayer nommé Cardeuc, à qui son extérieur, des

moins séduisants, avait valu le sobriquet de Marcassin.

Elle était déjà bien pâle, la jolie dame de Méralec. Au nom de Cardeuc,

sa pâleur s'accentua pourtant encore. Sans paraître avoir remarqué

l'effet produit, Meuzelin avait continué:

--Depuis deux cents ans, de père en fils, les Cardeuc avaient été les

métayers des seigneurs de Brivière. Quand le dernier marquis du nom s'en

alla en émigration, rejoindre sa jeune fille qui l'avait précédé en

Allemagne, c'était le Cardeuc, le Marcassin, qui exploitait la métairie.

Aimait-il beaucoup ses maîtres, ce descendant de tant de dévoués

serviteurs des Brivière? La suite nous le dira.

Peu à peu la comtesse s'était relevée de dessus sa couche et,

maintenant, assise au bord de sopha, elle écoutait, immobile comme une

statue, son regard fixe et plein d'angoisse, dardé sur le conteur.

--Ce n'est pas encore bien intéressant, comtesse; mais attendez, la

suite vous dédommagera, dit Meuzelin, feignant de prendre son attitude

pour une pose d'ennui.

Et il continua:

--Les années se passèrent sans que Cardeuc fît montre du dévouement

profond qu'il avait gardé à ses anciens maîtres dont il ignorait le

sort. Enfin, un jour, il leva le masque. Il venait de recevoir

d'Allemagne une lettre qui lui apprit ce qu'il était advenu des de

Brivière. La fille seule survivait et son isolement était double, car,

après s'être mariée, elle était devenue veuve du comte de Méralec, tué

au pont de Constance.

Tout souriant, Meuzelin s'interrompit encore pour demander:

--C'est bien là votre histoire que je vous conte, n'est-ce pas,

comtesse? Dans votre lettre à Cardeuc, vous lui annonciez qu'ayant

obtenu votre radiation de la liste des émigrés, vous alliez rentrer sous

le toit de vos pères.

Vous dire quelle fut la joie du brave Marcassin me serait impossible.

Son ravissement fut plein d'un égoïsme remarquable, car, oubliant que le

pays était ravagé par des bandes de Chauffeurs, il alla faire éclater sa

joie bruyante partout, s'étonnant qu'elle ne fût pas partagée par tous

ces malheureux qui avaient un bien autre martel en tête, car ils

mouraient de peur.

Une seconde lettre arriva qui précisait à Cardeuc le jour et l'heure où

le château de la Brivière recevrait la survivante de la famille. Ce

retour que le Marcassin alla encore trompeter à tous venants, fut appris

avec moins d'indifférence par les habitants, à qui une bonne nouvelle,

venue en même temps, avait rendu un peu de tranquillité d'esprit. On

affirmait que le gouvernement avait enfin résolu d'en finir avec les

bandits, et on ajoutait que le général Labor allait se transporter de

Nantes à Ingrande, pour diriger d'un point plus central l'expédition qui

devait purger la contrée de Coupe-et-Tranche et de sa bande.

Il advint en tout comme il avait été dit. Lorsque le général Labor

arriva à Ingrande, il apprit que depuis trois semaines le château de la

Brivière était habité par une fort jolie châtelaine.

À ce point, Meuzelin fit une pause en regardant la comtesse.

--Seulement, dit-il en traînant ses mots, seulement la gracieuse et

jolie châtelaine n'était pas madame de Méralec, attendu que la vraie

comtesse, le jour même de son arrivée au pays, avait été assassinée par

les bandits de Coupe-et-Tranche, qui avaient fait disparaître la tête de

leur victime pour que rien ne pût révéler la substitution qui allait

résulter de ce meurtre.

Et Meuzelin, venant se mettre en face de celle qui l'écoutait, articula

d'une voix grave:

--J'ai tenu dans mes mains la tête de la vraie comtesse de Méralec.

Le paroxysme de l'épouvante triompha du mutisme obstiné de la comtesse.

Elle se dressa debout en s'écriant:

--Vous mentez! Je suis madame de Méralec!

À ce démenti, Meuzelin opposa une moue moqueuse.

--En êtes-vous bien certaine? ricana-t-il.

--Alors, qui suis-je? fit-elle d'un ton d'arrogance.

--Ça, dit le policier en haussant les épaules, je n'en sais absolument

rien.

Puis, en la regardant dans les yeux, et d'un ton sec:

--Mais, articula-t-il, ce dont je puis pleinement répondre; c'est que tu

es la dernière des misérables.

D'un geste impérieux il lui fit signe de se rasseoir en disant:

--Écoute la suite, ma fille.

Et il continua:

--Devant cette tête coupée un soupçon étrange m'était venu à l'esprit.

Il devint une certitude quand j'eus entendu l'aveu du maréchal de

Monciel, un des quatre assassins de la victime. J'acquis la preuve qu'il

m'avait dit la vérité, à Angers, au bureau de poste, où n'avait pas été

inscrite, sur le livre des départs, la femme qui, à ce relai, avait pris

place, dans le coupé, à côté de l'autre voyageuse qui s'y trouvait

depuis Paris.

Avec mes compagnons, je suis parti pour l'Allemagne pendant que tu

trônais ici en comtesse. Nous avons, trois semaines durant, battu le

pays, relevant à la trace les différents endroits que madame de Méralec

avait successivement habités. Enfin, à Vienne, dans une famille où elle

l'avait laissé pour se rappeler au souvenir d'amis qu'elle avait

quittés, j'ai retrouvé son portrait. C'était bien le même visage que

celui de la tête coupée.

La voix de Meuzelin, qui s'était émue aux dernières phrases, retrouva

son accent ironique et mordant pour reprendre:

--Tu me demandais tout à l'heure de te dire qui tu es. Je puis te

répondre en partie, fausse comtesse. Tu es l'instrument et la complice

de Coupe-et-Tranche, ou, pour mieux dire, de Cardeuc-le-Marcassin, ce

métayer qui a fait assassiner sa maîtresse pour te faire endosser son

personnage. De connivence avec le maître de poste d'Angers, un affilié

de la bande, qui ne t'a pas inscrite sur son livre pour dérouter ta

piste, tu es montée dans le coupé à Angers, à côté de celle qui, tu le

savais, allait bientôt mourir. L'assassinat accompli, tu n'as eu qu'à

laisser faire Cardeuc, qui, deux lieues plus loin, avec d'autres paysans

de bonne foi, attendait, au passage, la diligence qui lui amenait sa

bonne maîtresse, la dame de Méralec. Devant tous, il t'a reconnue et ces

braves gens qui, dans la femme faite, ne pouvaient se retracer la

bambine partie jadis, ont cru aux transports de Cardeuc et t'ont fait

cortège jusqu'au château de la Brivière.

Et Meuzelin, regardant encore en face celle qu'il venait de démasquer,

ajouta:

--Ose me démentir!

Elle haussa les épaules et d'une voix dédaigneuse:

--Puisque tu es en train d'inventer, dit-elle, il te faudrait, en même

temps, imaginer le motif de cette substitution. Ce gros drame de ton

imagination manque par la base.

Le policier fit entendre son rire gouailleur.

--Diable! reprit-il, je vois, ma fille, qu'il est besoin de te mettre

les points sur les _i_. Allons, soit! ne parlons pas de la fortune de la

défunte que, tôt ou tard, Cardeuc avait l'intention d'accaparer...

après, je suppose, t'en avoir adjugé ta part. Laissons cette fortune de

côté pour ne nous occuper que du présent, car c'est ce présent, qui le

menace, que Coupe-et-Tranche a voulu conjurer.

En promenant son regard railleur sur toute la personne de la femme,

Meuzelin continua:

--Ah! il s'y entend, maître Coupe-et-Tranche, quand il s'agit d'engluer

un ardent coureur de femmes de la force du général Labor. Il sait

choisir la proie à offrir aux appétits de luxure d'un pareil

fouailleur... car, ma fille, tu es une bien appétissante créature, une

magnifique Circé à laquelle Labor ne pouvait résister, lui, aussi bête

que libertin. Donc, Coupe-et-Tranche avait parfaitement raisonné quand

il s'était dit que le général, venu pour combattre les bandits, une fois

qu'il serait tombé sous ton joug, n'aurait plus de secrets pour toi...

Ton début à jouer du général a été heureux, ma fille, et je t'en

félicite. Les dix mots qu'il t'a dits hier, ont suffi pour voler, la

nuit dernière, quatre cent mille francs à l'État.

Et, tout moqueur, il répéta:

--Je t'en félicite. Tu tiens vraiment le général sous ta coupe; il ne

voit plus que par toi.

En entendant son ennemi prôner l'empire qu'elle avait sur le général, le

courage revint à la femme qui releva la tête et accentua sur un ton de

défi:

--Le général, qui ne croira pas tes calomnies, saura me débarrasser de

toi.

Meuzelin prit un air des plus étonnés.

--Que tu es bête, ma fille, ricana-t-il. À quoi bon irais-je faire des

confidences à cette culotte de peau, quand, si tu le veux, nous pouvons,

entre nous, si bien nous entendre.

L'effet produit par ces mots fut immédiat. La peur qui anéantissait la

fausse comtesse disparut aussitôt. Celui devant qui elle tremblait

depuis une heure n'était donc, ses paroles le prouvaient, qu'un hardi

fripon qui, instruit de son secret, venait lui demander sa part du

gâteau?

Aussi, emportée par une satisfaction qui l'empêcha de réfléchir, elle

joua cartes sur table.

--Quelle somme veux-tu? demanda-t-elle en venant au policier.

Mais lui secoua la tête et répliqua d'un ton amicalement grondeur:

--Tu verses du mauvais côté, ma belle. Je vois que nous ne nous

entendons pas le moins du monde. Je ne veux pas de ton argent.

Un autre espoir se présenta brusquement à l'esprit de la fausse

comtesse. Ne lui avait-il pas dit, tout à l'heure, qu'elle était une

bien appétissante créature? Était-ce la femme qu'il désirait?

Au sourire voluptueux qui apparut sur ses lèvres, Meuzelin comprit sa

pensée. Il se remit à hocher la tête en disant:

--Nous nous entendons de moins en moins, ma jolie Putiphar. Je suis un

vrai Joseph. Tu perds ton temps. Je vais bien t'expliquer ta situation.

Ta peur première t'a fait commettre une faute, celle de me reconnaître

pour ton mari devant Labor. Après cet aveu, que peux-tu aller lui conter

sur moi sans exciter sa défiance? Et puis, moi, est-ce que je n'ai pas

aussi une langue pour dévider mon petit chapelet... avec preuves à

l'appui?

En prononçant avec lenteur il répéta:

--Oui, ma fille, avec preuves à l'appui.

Un nuage passa sur le front de la fausse comtesse en entendant ces mots

menaçants. Quelles étaient ces preuves?

--Ah! à propos, fit Meuzelin, j'ai une demande à t'adresser. En prenant

la place de madame de Méralec, tu as aussi pris ses malles, coffres et

caisses. En as-tu fait le compte, ma fille? As-tu tout le bagage au

grand complet?

Cette question rappela à la châtelaine la visite que, quelques heures

auparavant, lui avait faite Croutot pour la prévenir qu'une caisse avait

disparu du bureau de poste d'Angers.

Cependant Meuzelin avait continué:

--Si, par hasard, tu t'étais aperçue qu'il te manque une caisse, je

pourrais t'en donner des nouvelles. Elle renfermait de bien précieux

papiers de la comtesse défunte... Une vraie mine de ce que j'appelle des

preuves à l'appui.

Cela dit, et sans même voir l'effet produit, Meuzelin poursuivit:

--Revenons au général. Il ne faut pas beaucoup compter sur lui, et je te

conseille même de le faire sortir de ton jeu, car il branle dans le

manche. En revenant de Vienne, j'ai passé par Paris où j'ai prévenu qui

de droit des boulettes que son coeur tendre peut faire commettre à ce

guerrier doué de trop de tempérament... Donc, ma belle, je te le répète,

sors le général de ton jeu et ne fais aucun fonds sur lui pour te

délivrer de moi.

Après une pause il ajouta:

--Reste Coupe-et-Tranche...

Il fit une moue, en continuant:

--Ne compte pas non plus trop sur lui.

Au nom du bandit redoutable, une lueur d'espoir avait brillé dans l'oeil

de la femme en même temps que, sur ses lèvres, un sourire de dédain

semblait ne pas prendre au sérieux ce qui lui était dit sur son

complice.

Le policier comprit le sourire.

--Tiens, fit-il vivement, à propos de Cardeuc... non du Marcassin...

non, de Coupe-et-Tranche, car je m'embrouille dans tous les noms de ce

coquin, je m'aperçois que j'ai oublié de te faire part d'un changement

qui s'est opéré dans le château pendant ton évanouissement... Tous tes

domestiques, qui n'étaient autres qu'une collection de ses chenapans,

que Cardeuc avait mis en garnison ici pour te défendre, ont été expulsés

et remplacés par des hussards, qui font bonne garde pour le cas où il

plairait à Coupe-et-Tranche de venir, avec sa bande, t'enlever à mon

aimable compagnie.

À ces mots, qui lui retiraient sa dernière espérance, la femme eut un

tressaillement de rage.

L'agent s'installa dans un fauteuil devant elle, se renversa sur le

dossier, allongea ses jambes, posa ses mains sur son ventre en homme qui

prend ses aises pour passer un bon quart d'heure, puis, tout gaiement,

il prononça:

--J'écoute.

Elle resta muette.

--Est-ce que tu ne m'as pas compris, ma brune? reprit le policier.

J'avais toujours entendu dire qu'une politesse en vaut une autre. Je

t'ai conté ma petite histoire. À ton tour de me narrer la tienne...

Tiens! je ferme les yeux pour mieux écouter.

Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc · 第 1 / 21 段