C'était beaucoup pour se sauver, mais c'était trop peu. En un clin

d'oeil, la police avertit la police: on cerna l'hôtel du Louvre. On

décida qu'aucune chambre n'échapperait à la visite domiciliaire.

Georges du Quesnoy s'imagina pourtant qu'il ne serait pas repris. La

chambre où il était entré était occupée par une dame étrangère sortie

pour la messe à Saint-Roch. Il se nicha dans une montagne de robes qui

avaient été essayées le matin.

En effet, à première vue, on jugea qu'il n'y avait personne, car un

des agents de police après être entré, ressortit en disant: «Ce n'est

pas là.»

Ce fut la dame elle-même qui le perdit.

Elle revint de la messe cinq minutes après, pendant qu'on cherchait à

l'étage supérieur.

Un grand bruit s'était fait dans tout l'hôtel, elle s'imagina qu'on

poursuivait un voleur. Elle entra chez elle avec quelque inquiétude.

A ce moment, Georges, se croyant à demi sauvé, était sorti du lot de

chiffons pour tenter de gagner la rue. L'impatience est imprudente. La

dame poussa un cri en voyant Georges.

«Madame, de grâce, sauvez-moi; je ne suis pas un voleur, je suis un

amoureux.»

La dame était une provinciale pour qui un amoureux était bien plus

dangereux qu'un voleur. Elle s'imagina que l'amoureux était là pour

elle, et elle cria de plus belle.

Le jeune homme furieux faillit lui tirer un coup de revolver.

Elle finit par se calmer à moitié, mais il était trop tard: ses cris

avaient ramené un autre agent de police.

Celui-là passa, comme on dit, un mauvais quart d'heure, car Georges le

tint à distance par le revolver.

«Si tu dis un mot et si tu t'approches, je te tue comme un chien.»

L'agent de police se tint en respect, mais sans vouloir s'en aller.

«Va-t'en, lui dit Georges.

--A moi,» dit l'agent de police, en criant très-haut.

Ce cri fut couvert par une détonation. La petite balle du revolver qui

devait le frapper au coeur le frappa à l'épaule, parce qu'il fit un

mouvement rapide.

Georges renversa la provinciale, repoussa l'agent qui n'était pas

tombé et s'enfuit à tout hasard. Mais les cris de l'agent jetèrent

au-devant de Georges un autre agent et deux domestiques de l'hôtel.

Il tira un coup en l'air pour jeter l'épouvante, mais cet autre agent

se précipita dans ses jambes pour le jeter à terre.

Il passa outre, se croyant encore sauvé, mais cette fois il se jeta

à la tête du commissaire lui-même, qui avait avec lui toute une

escouade.

Puisqu'il avait engagé la lutte, il ne voulut pas se rendre; il fit

feu une troisième fois.

Il n'atteignit pas le commissaire, mais la balle blessa une curieuse

par ricochet.

Il eût fait feu une quatrième fois si on ne l'eût frappé d'un coup de

canne sur le bras.

Il comprit qu'il était perdu; le revolver venait de tomber; il se

jeta à terre, le ressaisit de sa main gauche et se tira à lui-même le

quatrième coup en pleine poitrine.

«Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est un homme mort,» dit le

commissaire.

IV

LA COUR D'ASSISES

On n'a pas encore oublié le bruit que fit cette arrestation; mais

comme les journaux ne donnèrent que les initiales ou les noms de

guerre des deux amants, M. Lebrun et Mme Duflot, on ne s'intéressa pas

beaucoup à leur cause. C'était un monsieur quelconque et une

femme adultère de plus. Bien plus, comme on disait que c'était

un empoisonneur, le roman de ces amours mal connues n'émut que

médiocrement.

Quoique la balle eût fait une lésion à la poitrine, Georges du Quesnoy

ne mourut point de sa blessure. A trois mois de là il comparaissait

devant le juge d'instruction.

Dès son premier interrogatoire, il déclara que s'il y avait un

coupable c'était lui seul, sans toutefois avouer qu'il fût coupable.

Il jura que la femme de chambre était inconsciente. Il lui avait en

effet conseillé l'eau de laurier-cerise pour calmer un malade qu'il ne

connaissait pas; mais si elle avait donné contre ses prescriptions le

remède à trop forte dose, c'est qu'elle ne savait pas sans doute que

ce remède eût quelque danger.

Comme cette déclaration s'accordait avec les dires de la femme de

chambre, on avait donné la liberté à cette fille, tout en la gardant à

vue jusqu'aux assises.

Aux assises, Georges du Quesnoy ne fut connu que sous le nom d'Edmond

Lebrun, chimiste à Londres. Le hasard le servit: un agent français à

Londres déclara qu'en effet un sieur Lebrun, fabricant de produits

chimiques, avait passé le détroit vers l'époque du crime. Les amis de

Georges ne devaient pas le reconnaître, non plus que les témoins du

comte dans son duel avec M. le comte de Xaintrailles. Il avait coupé

sa barbe et ses cheveux. Il s'était marqué le front et les joues par

cinq points de pierre infernale. Il avait achevé de se défigurer par

un clignement d'yeux et une grimace perpétuelle.

Il n'avait pas même dit son nom à son avocat, par respect pour son

père, quoique son père l'eût depuis longtemps abandonné.

Sa grande préoccupation aux assises ne fut ni l'éloquence de son

avocat,--c'était Me Lachaud,--ni l'idée de la condamnation, ni la

curiosité publique, c'était le vague espoir de voir apparaître dans la

foule, ne fût-ce qu'un instant, cette femme qu'il avait adorée et pour

laquelle il allait mourir.

Elle ne vint pas.

Pendant les trois jours que dura l'affaire, ce fut en vain qu'il la

chercha dans toutes les curieuses; Mme de Xaintrailles ne voulut point

se hasarder jusque-là, quoiqu'elle eût tout donné pour le revoir. Elle

espérait d'ailleurs qu'il ne serait pas condamné.

Condamné, il le fut, et sans circonstances atténuantes.

On le déclara coupable d'avoir empoisonné le comte de Xaintrailles,

et, par aggravation, d'avoir, pour échapper à la justice, blessé un

homme et une femme de deux coups de revolver.

Pendant tout le procès, il avait fait bonne contenance, dédaignant

de répondre aux questions trop précises, jouant quelquefois trop au

désillusionné qui se moque de la vie; s'écoutant avec complaisance

dans quelque période éloquente; jetant çà et là un mot de raillerie à

travers la gravité des débats.

Il remercia Me Lachaud d'avoir si bien plaidé une si mauvaise cause.

«Je vous donne tout ce que j'ai,» lui dit-il en lui passant au doigt

un petit camée antique, représentant plus ou moins Démosthène.

Pour les condamnés à mort, le moment le plus terrible n'est pas la

condamnation, c'est l'entrée à la Roquette. La Roquette! un tombeau où

l'on vit, d'où l'on ne sortira que pour monter sur l'échafaud. Le jour

où on entre à la Roquette est plus triste que le jour où l'on en sort.

«Et pourtant, dit Georges du Quesnoy en franchissant le seuil, Dante

n'écrirait pas ici ses mortelles paroles: Moi je n'y attends pas la

vie, mais j'y attends encore un rayon d'amour.»

Il ne doutait pas que Valentine ne lui écrivît. Qui sait? Peut-être

même viendrait-elle; l'amour a des inspirations sublimes: pourquoi ne

se dirait-elle pas sa soeur pour avoir le droit de venir le voir?

V

LA ROQUETTE

Dès qu'il fut dans sa cellule, Georges appela un prêtre. Un prêtre,

c'est le dernier ami sérieux de ceux qui vont mourir, condamnés ou

non.

Le prêtre--c'était l'abbé----, le prêtre des condamnés à mort--vint le

jour même.

«Vous voulez que je vous parle de Dieu, mon enfant.

---Non, mon père, je veux que vous me parliez _d'elle_.»

Et dès ce jour-là Georges fit toute sa confession. Ce fut avec un

allégement de coeur qui le rasséréna. Un ami était entré dans la

cellule, ce fut un frère qui en sortit. Le prêtre comprit que ce

condamné à mort n'était pas le premier venu. Il allait mourir de sa

passion, dans le crime et le repentir de sa passion, mais non pas dans

les terreurs d'un criminel vulgaire.

Le premier coupable, n'était-ce pas cette femme trop aimée qui avait

sacrifié son coeur à son orgueil? Si Valentine eût obéi résolument à

sa première inspiration, elle eût décidé son père à la donner pour

femme à Georges du Quesnoy; c'eût été un mariage d'amour qui fût

devenu un mariage de raison, car chez lui comme chez elle il y avait

un coeur et une âme.

Combien de fois le mariage n'est-il pas la préface du crime! combien

de fois, l'enfer du mariage a-t-il conduit dans l'autre!

Le prêtre de la Roquette prit Georges en grande sympathie, parce que

le condamné se confessa en toute abondance de coeur, comme un chrétien

qui dépouille l'orgueil du _Moi_, qui foule aux pieds les vanités

humaines et ne reconnaît plus que Dieu sur la terre. Aussi Georges

pria l'abbé---- de lui accorder tous les jours une demi-heure de

son temps; ce que fit l'abbé avec une bonne grâce évangélique.

Naturellement le sujet de la conversation était l'immortalité de

l'âme. La grâce n'avait pas encore touché Georges. C'était donc par la

raison et non par la foi qu'il voulait voir Dieu. Il ne doutait pas

d'ailleurs du réveil de son âme dans la mort, mais il ne croyait pas

au pardon. Selon lui, tout crime devait s'expier, non pas seulement

par les larmes du repentir, mais par la punition du lendemain. Chaque

pas que faisait vers lui le curé de la Roquette le rapprochait

d'ailleurs du catholicisme.

«Voyons, lui disait l'abbé----, puisque vous avez cru naguère aux

esprits, puisque vous avez cru au diable, pourquoi refuser de croire

à ce miracle suprême qui a fait de Jésus le fils de Dieu? Et si vous

croyez à l'Évangile, pourquoi ne pas entrer dans l'Église, qui est la

porte du ciel?

--Pourquoi? là est le grand mot. Il m'est impossible de croire que

parce que je me serai humilié à vos pieds en m'accusant de mon crime,

je serai pardonné par Dieu. A quoi servirait la Vertu, si le dernier

des coquins peut aller s'asseoir à côté d'elle au paradis, après avoir

été absous sur la terre? Dieu ne vous a pas donné le droit de faire

grâce.»

Le prêtre lui répliquait:

«Vous soulevez des questions résolues depuis longtemps. Si vous étiez

plus savant en théologie, vous verriez que les plus grands esprits de

l'Église ont tous fini par soumettre la raison à la foi, parce que la

foi c'est la lumière. Abandonnez-moi votre âme rebelle pendant toute

une semaine, et le dimanche, à la messe, vous sentirez que Dieu est

là. Vous comprendrez que ce n'est pas le prêtre qui pardonne, que

c'est Dieu lui-même; car il est le très-humble serviteur de Dieu, et

c'est Dieu qui parle par sa bouche. Mais ne croyez pas pourtant que

quand je vous aurai pardonné au nom de Dieu, vous entrerez au paradis

avec la quiétude des blanches âmes qui n'ont connu sur la terre que le

devoir, le sacrifice, la vertu! Non; vous ne passerez pas par l'enfer,

puisque vous aurez cru à la miséricorde de Dieu, et que Dieu ne trahit

pas ceux qui espèrent en lui; mais vous emporterez vous-même votre

enfer en paradis. Vous serez admis parmi les élus, mais vous

souffrirez longtemps encore de votre indignité. Votre âme ne s'épurera

peu à peu qu'aux flammes de l'amour divin.»

Georges du Quesnoy n'était toujours pas convaincu.

«Vous ne croyez pas ma parole, reprenait le prêtre, parce que vous ne

m'écoutez qu'à demi.

--C'est vrai, mon père, vous voulez m'entraîner au ciel, mais mon

coeur bat toujours pour la terre. Cette femme que j'ai adorée, je

l'aime toujours. Ah! que ne donnerais-je pas pour la revoir avant de

mourir!»

Un jour, l'abbé---- dit à Georges du Quesnoy:

«Mon enfant, ce que je n'ai pu faire pour votre salut, puisque votre

esprit est toujours rebelle à votre foi, la femme que vous avez tant

aimée le fera mieux que moi. J'ai appris hier qu'elle allait entrer en

religion; j'ai couru à elle, je l'ai décidée à un adieu suprême.

--Elle viendra! s'écria Georges transporté.

--Oui, mon enfant, elle viendra.»

Le condamné embrassa le prêtre avec une effusion filiale et

religieuse.

«O mon père! O mon ami! elle viendra!»

VI

LA CONFESSION

Dans les conversations de la dernière heure, Georges du Quesnoy

demanda à l'abbé---- s'il était décidément indispensable que le mal

fût imposé à la terre pour la plus grande gloire de Dieu?

Il lui parla de son frère. Dans ses plus mauvais jours, il n'avait

pas oublié cet enfant tué en duel, qu'il aimait de toute l'amitié des

vingt ans. Il répétait souvent que, si Pierre avait vécu, il se fût

mieux contenu dans le devoir, car Pierre était un esprit mieux trempé

que le sien, qui ne devait pas bifurquer pour aboutir à toutes les

déchéances.

Georges avait déjà raconté au curé de la Roquette les étranges

prédictions de Mlle de Lamarre.

«Je ne puis nier, avait dit l'abbé----, que c'étaient là des

avertissements du ciel. Puisque cette dame vous prédisait la mort

violente à tous les deux, il fallait réagir, lutter et vaincre le

démon. Mlle de Lamarre fut une voyante qui se mit en sentinelle pour

vous défendre vous et votre frère. Il fallait écouter le cri de la

sentinelle et ne pas vous laisser surprendre.

--Pourquoi Dieu jette-t-il au coeur de chacun de ses enfants la

semence du mal? Le mal, comme les mauvaises herbes, envahit le bon

grain et l'étouffe le plus souvent. Le sage et le juste sont toujours

vaincus sur la terre.

--C'est une vallée de larmes, parce que les hommes sont méchants.

--Pourquoi ce jeu cruel du Créateur?

--C'est que pour aimer le bien, il faut connaître le mal. Il y a des

berceaux dorés et couverts de guipure; il y a des berceaux d'osier et

couverts d'étoupe. Des deux côtés c'est la même âme. Celui-là qui vit

dans le travail comme, celui-là qui vit dans l'oisiveté auront un jour

le même juge. Mais déjà, sur la terre, ils ont le même ange gardien

qui s'appelle la Conscience.»

Une vague idée traversa l'esprit de Georges, mais dans la pénombre

elle ne put se faire lumineuse. Il parla des inquiétudes de sa

conscience, tout en voulant la nier.

«C'est peut-être une image, dit-il, mais c'est peut-être un mot.»

Et, sans se rendre bien compte de la logique des sentiments, des

réflexions et des rêveries, il en vint à parler de cette jeune fille

qui lui était apparue trois fois dans les trois périodes de sa vie.

«Figurez-vous, mon père, qu'il y a cinq ou six ans, comme je sortais

à peine du collège, je vis dans le parc de Margival, dont je vous

ai souvent parlé, apparaître une jeune fille mystérieuse, avec des

marguerites dans les cheveux, robe blanche toute flottante, yeux

couleur du temps, effeuillant des roses avec un sourire angélique.

C'était une bénédiction de la voir si belle, si fraîche, si pure: un

ange descendu et non un ange tombé. Quand j'ai voulu m'approcher de

cette jeune fille, elle s'est évanouie comme une vision. Je ne l'ai

jamais retrouvée ni dans le parc ni dans le voisinage; on m'a traité

de visionnaire, mais pourtant je l'ai bien vue.»

Le prêtre écoutait sans mot dire.

«Ce n'est pas tout, reprit le condamné, trois ans après, j'avais jeté

ma jeunesse à tous les vents, j'avais trahi tous mes devoirs: devoirs

de fils, devoirs de citoyen; l'orgueil du corps avait tué l'orgueil de

l'âme; je courais les filles, j'étais ruiné par l'argent qui était

à moi et par l'argent qui était aux autres. Ne vous l'ai-je pas dit

déjà, j'étais un fanfaron de vices et je n'avais pas de honte de vivre

dans le monde des filles galantes sans payer ma part du festin! Je ne

saurais trop confesser ces hontes douloureuses aujourd'hui, mais dont

je riais en ces mauvais jours. Eh bien, un soir, cette jeune fille du

parc de Margival m'apparut dans un mauvais lieu, où toutes les

filles plus ou moins à la mode, vont perdre une heure dans leur

désoeuvrement. On appelle cela la _Closerie des lilas_ ou le champ

de bataille de la danse. Eh bien, là, je l'ai revue; mais la figure

angélique s'était changée en tête de bacchante. C'était la même

créature, mais avec tous les signes des mauvaises passions. Elle

valsait éperdument, les yeux égarés par la débauche. Elle jetait des

roses fanées et des poignées d'argent. Je courus à elle pour lui

demander raison de cette chute profonde; mais, comme la première fois,

elle s'évanouit dès que je voulus lui saisir la main. Une autre fois

encore je l'ai revue au bal de l'Opéra, plus folle que jamais, et

jetant l'or à pleines mains. Ce fut la même vision plus accentuée et

plus réelle encore.»

Le prêtre gardait toujours le silence.

«Et la troisième vision? demanda-t-il à Georges.

--Oh! la troisième vision, c'est horrible à dire. C'était la nuit du

crime; j'errais sur le boulevard. J'avais dîné gaiement; les fumées

du vin de Champagne me couronnaient la tête. Je me croyais maître du

monde, parce que je défiais la société. Je pressentais mon crime du

lendemain, et je le regardais en face sans broncher. Je me voyais déjà

épousant la femme et la fortune du comte de Xaintrailles. Voilà

que tout à coup une fille de joie, une courtisane à sa dernière

incarnation, passe devant moi dans toute l'insolence de la femme qui

brave la femme elle-même. Or, dans cette dernière des filles, je

reconnus très-distinctement la figure du parc de Margival et de la

Closerie des lilas. C'était la même femme, mais elle n'avait plus rien

de la femme, sinon le masque, avec tous les stigmates des passions qui

se cachent. Elle les montrait sans honte au grand jour, car il ne fait

jamais nuit sur le boulevard des Italiens. Que lui importait à elle,

qui ne rougissait plus? J'allai à elle, frappé au coeur, effrayé de

cette déchéance. «Comment! lui dis-je, c'est toi, encore toi, toujours

toi!» Elle leva la tête avec arrogance, elle éclata de rire et

frappa de sa main sur son coeur. Sa robe se dégrafa, et un poignard

ensanglanté tomba à ses pieds. Je n'étais plus maître de moi; la peur

me prit, je m'enfuis à l'hôtel du Louvre.»

Le prêtre avait écouté ces trois histoires avec un vif intérêt.

«Vous n'avez pas compris? dit-il à Georges.

--Vous comprenez donc vous-même?»

Le prêtre s'était levé.

«Peut-être,» dit-il en serrant la main du condamné.

Et souriant avec mélancolie:

«La suite à demain,» ajouta-t-il de sa voix douce.

Quand Georges fut seul, il pensa qu'il ne pourrait plus dire

longtemps: _la suite à demain_.

VII

L'ADIEU

Valentine vint le surlendemain. Le prêtre avait vaincu tous les

obstacles. La comtesse de Xaintrailles n'était pas encore vêtue en

religieuse, mais elle était accompagnée d'une soeur de charité.

Georges du Quesnoy avait été averti la veille. Aussi ce jour-là fut un

jour de fête.

L'horrible cellule fut remplie de fleurs.

Le matin, le condamné salua le soleil comme il ne l'avait jamais fait.

Il demanda un miroir, comme s'il eût eu peur d'être devenu trop laid

pour paraître devant Valentine.

Il se trouva plus beau que jamais, parce que sa figure avait pris

plus de caractère dans la gravité. Il y avait maintenant en lui

du religieux, du cénobite, de l'ascète. Toute la tête s'était

spiritualisée. Il pouvait sourire encore à sa maîtresse, puisqu'il

avait la blancheur des dents et la flamme humide des yeux.

Valentine arriva à midi.

Que de choses ils se dirent avant de se parler dans ces premières

larmes et ces premiers soupirs qui arrêtèrent les mots de leurs

lèvres!

Et, d'ailleurs, que pouvaient-ils se dire qu'ils ne sussent déjà?

Mme de Xaintrailles n'avait-elle pas compris toutes les douleurs de

celui qui n'avait accompli un crime qu'à force d'amour? Georges du

Quesnoy n'avait-il pas compris que puisque Mme de Xaintrailles allait

prendre le voile, c'est que son coeur mourait pour lui pour ne revivre

qu'en Dieu?

La première parole de Georges fut celle-ci:

«Madame, donnez-moi une heure; puisque vous devenez soeur de charité,

regardez-moi comme un malade qui va mourir. Vos mains pieuses me

feront l'oreiller plus doux.»

Il saisit les deux mains de Valentine.

Le prêtre, la soeur de charité et le geôlier se mirent à chuchoter

ensemble comme pour ne pas entendre et pour ne pas voir.

Georges, en regardant Valentine, tout détaché qu'il fût des biens

périssables, ne put s'empêcher de penser à cette beauté souveraine,

tout épanouie hier, s'effaçant déjà aujourd'hui dans la prière et le

repentir. Quoi! ces beaux cheveux odorants, il ne les baiserait plus!

ces épaules somptueuses, il n'y cacherait plus son front tout enivré

des altières voluptés! ces beaux bras aux étreintes passionnées ne se

fermeraient plus sur lui! Mais quelle joie déjà pour son amour jaloux,

de penser que ces beautés corporelles seraient perdues pour le

monde! Nul ne viendrait s'abreuver à cette source de délices, nul

n'imprimerait ses lèvres sur cette chair de pêche, de lis et de roses.

Cette voix timbrée à l'or ne résonnerait plus pour les confidences

amoureuses. Valentine ne partait pas avec lui, mais elle faisait un

pas sur le même chemin. Elle ne mourait pas, mais elle fuyait le

monde.

Que se dirent-ils?

Elle pleurait et il pleurait.

Ils évoquèrent le passé; ils rappelèrent les jours coupables, mais

charmants, les ivresses, les éperduments, les abîmes roses où ils

s'étaient précipités sans voir le fond dans le vertige des vertiges.

Dieu les séparait violemment, mais n'avaient-ils pas pendant toute une

année escaladé vingt fois le septième ciel?

Georges parla à Valentine de leur première rencontre au château

de Sancy, de la marguerite effeuillée devant l'église, de leurs

promenades dans le parc de Margival. Ce n'étaient que les aubes

déjà lumineuses de leur amour. La passion était venue dans toute sa

luxuriance quand Georges s'était jeté dans les bras de Valentine

à l'hôtel du Louvre. Quels divins battements de coeur! C'était le

paradis retrouvé. Ils avaient bu à pleine coupe toutes les délices?

Georges du Quesnoy se rejetait aveuglément dans le passé, mais

Valentine le rappela malgré lui aux douleurs du présent.

«Je vous ai promis une heure, lui dit-elle, nous avons dévoré trois

quarts d'heure. Ne parlons plus de nous, parlons de Dieu. Ne parlons

plus d'hier ni d'aujourd'hui, parlons de demain.

--Demain, dit Georges, je mourrai en vous, parce que je mourrai en

Dieu.

--Et moi, dit Valentine, je ne veux vivre que pour prier pour vous;

mais jurez-moi de passer vos derniers jours humilié dans les grandeurs

de la religion. Si vous saviez comme c'est bon de se tourner vers

Dieu! Le jour où vous m'avez quittée j'ai voulu mourir. Un rayon du

ciel a traversé mon âme. C'était la grâce. Je me suis agenouillée,

j'ai pleuré, j'ai prié. Quand je me suis relevée, mon désespoir

s'était fait héroïsme. Je me suis vue dans la psyché et j'ai condamné

ma beauté à disparaître. Dès ce jour-là, j'ai juré que je mourrais

soeur de charité. Certes, je suis fière de mon sacrifice, puisque

toute ma fortune, sinon celle de M. de Xaintrailles, me revenait

par sa mort. Eh bien, je donnerai ma fortune aux pauvres, comme je

donnerai ma beauté à la cellule. Si j'ai attendu pour entrer en

religion, c'est que je voulais vous revoir. L'abbé---- est un saint

homme; il a compris que je vous apporterais l'amour de Dieu, voilà

pourquoi je suis venue.

--C'est irrévocable? dit Georges en mesurant toute la grandeur du

sacrifice.

--Oui, maintenant que je vous ai vu, je n'attends plus que le jour

terrible....

--Je comprends, dit Georges.

--Oui, vous avez compris, mon ami. Ce jour-là, à l'heure où Dieu vous

recevra, je me jetterai au pied de l'autel, et je ne retournerai plus

la tête.

Georges et Valentine s'embrassèrent dans les sanglots.

La soeur prit Valentine et l'entraîna, le prêtre prit le condamné et

lui montra le crucifix.

Mais la passion était encore la plus forte: Georges ne baisa pas le

crucifix, il se précipita comme un lion vers Valentine.

Elle-même s'était retournée.

Ils se jetèrent éperdument dans les bras l'un de l'autre, comme s'ils

cherchaient la mort dans cette dernière et solennelle étreinte.

VIII

LA GUILLOTINE.

Je ne sais si le pressentiment avait frappé, l'esprit de Georges:

trois jours après cette visite, quand on alla le prendre pour la mort,

on le trouva tout éveillé qui crayonnait quelques pages. On s'imagina

que c'était une lettre: c'était les feuillets volants d'un manuscrit

sur le _Libre Arbitre_.

«Tenez, mon père, dit-il, en embrassant le prêtre des condamnés; vous

lirez ceci en souvenir de moi. Ce n'est pas très-orthodoxe, mais,

rassurez-vous, je vais mourir en Dieu.»

Et après un silence:

«Quand vous reverrez Mme de Xaintrailles, remettez-lui ces fleurs

fanées; cueillies avec elle dans le Parc-aux-Grives. Je les ai brûlées

sur mon coeur, je les ai sanctifiées par mes larmes et par mes

prières.»

Georges se confessa et communia.

Dans sa confession il dit au prêtre:

«Vous n'imaginez pas comme j'ai passé une bonne nuit! J'étais libre

et je courais comme un enfant les sentiers de mon pays. Mais je ne

pouvais franchir le saut-de-loup du Parc-aux-Grives.»

Pendant la «toilette des condamnés», l'abbé---- lut la première page

volante crayonnée par Georges:

Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang · 第 12 / 13 段