de son médecin. Il vous signera une ordonnance. Il le faut, car s'il
arrivait un malheur, on ne manquerait pas de dire que vous avez voulu
empoisonner ce moribond.
--Est-ce que c'est du poison?
--Oui, si on prenait toute la fiole dans une tisane.
--A bon entendeur, salut! Mais allez-vous-en bien vite.»
On montait dans l'escalier. C'était une femme. Georges ne fut pas
peu surpris de reconnaître Valentine. Elle était préoccupée et ne
regardait pas; si bien qu'elle ne vit pas que c'était lui quand il lui
saisit la main.
«Vous!» s'écria-t-elle.
Elle faillit se trouver mal.
«Oui, je vous poursuivrai jusque chez votre mari. Je veux vous voir et
vous parler, ne fût-ce que pour la dernière fois.
--Georges! vous allez me perdre. Que dirait-on si on vous voyait ici?
--On dira ce qu'on voudra. J'ai le coeur brisé; j'ai la tête perdue.
--De grâce! laissez-moi, dit la comtesse en dégageant sa main. Vous
savez bien que tout est fini.
--Je sais que je veux vous voir encore, ne fût-ce qu'une heure, ne
fût-ce qu'un instant.
Georges avait ressaisi la main de Mme de Xaintrailles.
--Eh bien, dit-elle, subissant cette volonté plus forte que la sienne,
demain matin, à dix heures, j'irai vous voir à l'Hôtel du Louvre.
--Vous me le jurez?
--Je vous le jure!»
On se sépara. Je ne sais si le comte remarqua que sa femme était
très-émue en venant lui dire bonsoir. Il se plaignit d'être plus
malade que le matin. Son médecin avait eu peur d'un érysipèle; sa
névralgie était plus insupportable que jamais: «Quelle nuit je vais
passer!» dit-il.
La comtesse lui promit de venir le veiller le lendemain. Elle lui
proposa même de rester ce jour-là; mais M. de Xaintrailles lui dit
qu'elle était trop bien habillée pour cela. Le bruit de sa robe de
soie l'agaçait, tant il était énervé. Ils se dirent adieu, sans se
douter que ce fût le dernier adieu.
Le médecin revint vers onze heures; le comte dormait. La femme de
chambre dit qu'il fallait une potion pour que la nuit fût bonne, car
elle ne doutait pas que le comte ne se réveillât bientôt. Elle parla
d'eau de laurier-cerises, disant qu'un ami de M. de Xaintrailles lui
avait conseillé d'en prendre quelques gouttes dans du lait.
Le médecin ne fit aucune difficulté de signer une ordonnance d'eau de
laurier-cerise. Il était venu entre deux entr'actes des Italiens, en
se disant sans doute que cette visite payerait sa stalle. Il raffolait
de la Patti, qui chantait pour la dernière fois.
LIVRE III
LES MAINS PLEINES DE SANG
La mort n'est pas une porte qui se ferme, c'est une porte
qui s'ouvre. Mais la porte de l'Enfer s'ouvre sur le Paradis.
OCTAVE DE PARISIS.
Dieu a créé une peine pour chaque joie. La porte
du Paradis s'ouvre sur l'Enfer. Mais la porte de
l'Enfer s'ouvre sur le Paradis.
Mlle CLÉOPATRE.
L'amour qui perd son bien est comme Prométhée
sur son rocher. Il ne voit rien autour de lui, rien
que la mer, qui vient pleurer ses larmes trois fois
amères jusqu'à ses pieds meurtris. Il attend, mais
le vautour vient seul, qui, sous son bec affamé, lui
boit le coeur jusqu'à la dernière goutte de sang.
GEORGES DU QUESNOY.
Pleure pour te consoler. Meurs pour revivre.
MAHOMET.
I
LA TROISIÈME VISION
Georges du Quesnoy savait-il déjà la destinée de M. de Xaintrailles,
vers onze heures du soir, quand il se promenait sur le boulevard des
Italiens?
Sans doute sa conscience était inquiète, car il murmurait entre ses
dents:
«Je ne veux pas vivre sans cette femme. Ceinture dorée vaut mieux que
bonne renommée. Il y a des crimes qui sont de belles actions. Si cet
homme meurt; il délivre sa femme. C'est le bonheur de sa femme, par
contre-coup c'est mon bonheur. Et puis, qu'est-ce que tuer un homme
déjà penché sur le tombeau? C'est lui donner une chiquenaude. M. de
Xaintrailles est déjà mort à toutes les joies de la terre. Si je brise
ses chaînes corporelles, si je renverse les murs de sa prison, je lui
ouvre le ciel à deux battants, car un homme assassiné meurt en état de
grâce. Que ferait sur la terre cet homme qui n'a plus la force d'avoir
des passions? C'est le fourreau sans la lame, c'est la tige sans les
fleurs, c'est l'autel sans le dieu. M. de Xaintrailles, là-haut, aux
voûtes éthérées, me bénira des deux mains pour l'avoir frappé. Dans
onze mois, quand j'épouserai sa femme, il nous bénira tous les deux.
Onze mois! c'est la loi qui a marqué ce chiffre. Onze mois, quelle
ironie! puisqu'il y a onze mois que j'ai épousé Mme de Xaintrailles.»
Georges cherchait dans les fumées du vin de Champagne à jouer au grand
criminel et à tuer sa conscience, mais sa conscience était encore
debout.
Au moment où il se disait toutes ces belles choses, il coudoya sur le
boulevard une fille de joie qui lui jeta au nez un rire insolent. Il
faillit tomber à la renverse.
Il venait de reconnaître la jeune fille du Parc-aux-Grives, la
danseuse enragée de la Closerie des lilas, la bacchante saoûle du bal
de l'Opéra.
«C'est elle; c'est vous! C'est toi! O mon Dieu! Tant de beauté
radieuse! Je t'aurais payée de ma vie, et tu ne vaux pas une pièce de
cent sous!»
Elle restait devant lui, immobile et silencieuse comme une statue de
marbre, les yeux allumés, la bouche flétrie, les joues ravagées, sans
un battement de coeur.
«Non, ce n'est plus toi, je ne te reconnais plus,» dit Georges
effrayé.
Elle lui tourna le dos et s'en alla à un autre. Il suivit des yeux sa
robe soutachée, dont les couleurs criardes attiraient tous les yeux.
«Et pourtant, si j'allais à elle, si je l'entraînais chez moi, si
je l'interrogeais? Il faut que je sache toute l'histoire de cette
douloureuse décadence; mon coeur saigne devant une chute si profonde;
cette jeune fille n'avait donc pas de mère! Mais il reste toujours un
peu de place dans le coeur pour le repentir: Madeleine avait encore
des larmes pour laver les pieds de Jésus-Christ.»
Il rejoignit la fille de joie, qui, une seconde fois, s'arrêta
silencieuse devant lui. Elle lui montra un magnifique collier de
perles fines, un camée antique du plus haut prix, des bagues allumées
de diamants.
«O pauvre folle! dit Georges avec abattement, tu crois donc que la
beauté s'achète avec de l'or? Je t'ai connue plus belle il y a huit
ans dans le Parc-aux-Grives, quand tu n'avais que des marguerites pour
diamants.»
Elle sourit et pencha sa tête.
«Autres temps, autres moeurs, reprit-il. Du reste, ta beauté est
encore vivante et glorieuse. Quelle opulence de corsage!»
Georges avança la main sans façon. Le corsage se dégrafa, et un
poignard ensanglanté tomba à terre. La fille de joie le ramassa et
s'enfuit en toute hâte.
«La coquine, dit une de ses pareilles en passant, elle cache son
crime, mais elle sera guillotinée.»
Georges crut sentir passer sur son cou le froid du couteau.
«De quoi est-elle coupable? demanda-t-il à celle qui passait.
--Qui! quoi! que dites-vous? je ne comprends pas.
Georges ne comprenait pas lui-même. Il parla du poignard ensanglanté,
mais on lui rit au nez.
Dans son épouvante, il marcha d'un pas rapide vers l'hôtel du Louvre.
Il se coucha, mais il eut toutes les peines du monde à s'endormir.
«Que se passera-t-il donc demain? se demandait-il. Est-ce que ma
destinée veille et travaille cette nuit? Après tout, si le comte est
empoisonné, c'est la fatalité qui aura versé le poison.»
II
LE LENDEMAIN
Quand Georges se réveilla, huit heures sonnaient à
Saint-Germain-l'Auxerrois.
«Un beau jour,» dit-il, en voyant jouer gaiement un rayon de soleil.
Il pensa au comte et à la comtesse de Xaintrailles,--à l'eau de
laurier-cerise et au rendez-vous.
Un beau jour, en effet, car à la même heure il y avait du nouveau rue
de la Pépinière, chez le comte de Xaintrailles. Le docteur Tardieu
avait été appelé au point du jour. Je ne puis mieux faire que de
donner mot à mot son procès-verbal, que je trouve dans la _Gazette
médicale_:
«J'arrivai à cinq heures du matin chez le comte de Xaintrailles qui
venait d'être empoisonné.
«Le comte avait bu à peu près soixante grammes d'eau de
laurier-cerise, si j'ai bien jugé par la fiole qui était sur la table
de nuit.
«Il tomba tout de suite saisi de vertige, selon le rapport de la femme
de chambre.
«Déjà le médecin du malade avait voulu agir par les contre-poisons.
Mais il venait de s'éloigner pour une visite forcée. Je prodiguai au
comte les soins les plus rapides. Il bégaya et me regarda d'un air
étrange, quoiqu'il me connût bien. Je le fis porter sur son canapé, en
pleine lumière. Il ne pouvait plus se tenir assis. Sa tête pendait en
avant; il me fallait me baisser pour lui regarder la figure, qui avait
déjà la pâleur mortelle. Déjà aussi, il était froid. J'essayai de
combattre la paralysie générale du mouvement; mais quand je vis les
pupilles dilatées, quand je sentis le pouls lent, mou et régulier, je
compris qu'il était trop tard.
«Survinrent alors deux docteurs amis de la maison. Il semblait nous
reconnaître, mais déjà les mots étaient brouillés dans son cerveau. On
ne pouvait savoir, d'ailleurs, si la raison l'avait ou non abandonné,
puisque le malade ne pouvait parler, ni montrer sa langue, ni donner
la main, ni faire aucun geste. De cinq minutes en cinq minutes, il
subissait des convulsions internes qui altéraient encore sa figure,
déjà frappée de l'effroi de la mort. Les dents étaient serrées avec
une telle force qu'il nous fut impossible de lui faire rien prendre.
Nous ne pûmes agir que par les médicaments externes.
«L'agonie dura cinq heures, mais quand il mourut, il y avait déjà cinq
heures qu'il n'existait plus.
«Vingt-quatre heures après, nous fîmes la dissection, par ordre du
parquet; il s'exhala, au premier coup de scalpel, une odeur d'amandes
amères qui se répandit jusque dans le salon voisin. Le sang était
foncé et liquide; le coeur droit était hypérémique; le diaphragme
était coloré en noir; la langue était blanche et l'épithélium se
détachait facilement; le pharynx et l'oesophage étaient gris, mais
encore fermes.»
C'en est assez, ne suivons pas la science jusqu'au bout.
Voici l'interrogatoire de la femme de chambre, par M. Macé, le futur
commissaire aux délégations judiciaires des drames parisiens:
«D'où vient que cette eau de laurier-cerise a été donnée au malade?
--Le comte avait demandé une potion pour dormir, car il avait de
cruelles insomnies; il passait la nuit à se retourner par-ci par-là,
sans jamais se trouver bien; il avait même demandé un masque
chloroformé; mais le docteur s'était récrié, parce qu'on en a vu plus
d'un s'endormir pour tout de bon.
--Mais qui a eu l'idée du laurier-cerise?
Ici, nous avons remarqué qu'avant de répondre, la femme de chambre
avait regardé le comte comme si elle craignait d'être démentie.
Toutefois ce fut d'une voix ferme qu'elle répondit:
--C'est monsieur!
--Comment le comte a-t-il pu avoir l'idée de boire de l'eau de
laurier-cerise?
--C'est parce que l'eau de pavot ne réussissait plus. Le médecin avait
parlé d'opium, mais monsieur disait que l'opium le réveillait au lieu
de l'endormir. Demandez plutôt au valet de chambre.
Le valet de chambre appelé a répondu qu'il n'était pas là, mais que le
comte avait horreur de l'opium.
--Et dans quelle boisson avez-vous versé l'eau de laurier-cerise?
--Dans du lait; monsieur ne buvait que du lait.
Le docteur vous avait dit combien vous en pouviez mettre de gouttes?
--Oui, quelques gouttes.
--D'où vient que la fiole est vide?
--C'est monsieur lui-même qui, à la seconde fois, voulant à toute
force dormir, a versé le reste de la fiole dans une tasse de lait;
mais il ne buvait qu'une gorgée de temps en temps. Aussi a-t-il bu à
peine la moitié de la seconde tasse. Voyez plutôt: il a renversé le
reste sur le lit.
--Il ne vous a rien dit?
--Non! il s'est endormi, mais en s'agitant beaucoup comme s'il avait
le délire. Il a appelé la comtesse à voix haute; j'ai pris peur et
j'ai crié au valet de chambre de venir.
Le valet de chambre interrogé a dit que le comte semblait dormir,
quoiqu'il eût les yeux entr'ouverts et quoiqu'il parlât tout haut. La
femme de chambre ajouta que c'était le cauchemar.
Cette fille en était là de sa déposition quand arriva le docteur ***,
médecin ordinaire de M. de Xaintrailles.
Le docteur dit qu'il avait ordonné de l'eau de laurier-cerise, mais
demanda l'ordonnance et la fiole.
La fille Émilie donna la fiole qui était sur la table de nuit et
sembla chercher l'ordonnance. Puis, indiquant la cheminée:
--J'ai peut-être jeté cela au feu.
On trouva du verre cassé dans les cendres.
--Pourquoi avez-vous fait cela?
--C'est que monsieur lui-même jetait tout cela au feu.
La femme de chambre s'est troublée, en disant que cette ordonnance
était sans doute restée chez le pharmacien.
--Mais qui a porté l'ordonnance?
--Je ne sais pas. C'est la cuisinière ou le valet de chambre.
On appela la cuisinière. Cette femme venait de sortir.
Le valet de chambre déclara que ce n'était pas lui.
--Peut-être bien, a dit cet homme, en regardant du coin de l'oeil la
femme de chambre, que l'eau de laurier-cerise aura été ordonnée par un
monsieur qui a fait une visite à Mlle Émilie, car j'ai entendu qu'ils
parlaient entre eux de l'eau de laurier-cerise.
--Quel est ce monsieur?
Après un silence la femme de chambre s'est décidée à dire que c'était
un ami du comte, un de ses anciens médecins, lequel avait en effet
conseillé de l'eau de laurier-cerise pour la nuit si le malade ne
pouvait pas dormir.
--Mais le nom de ce médecin?
--Ah! ni moi non plus. Je ne connais pas par leur nom tous les amis
de monsieur, surtout depuis le séjour à Rome. Mais qu'est-ce que cela
fait, puisque c'est le médecin du comte qui a signé l'ordonnance?
--Mais encore une fois, s'il a signé cette ordonnance, elle doit se
retrouver.
Je l'ai remise à la cuisinière.
--Qui a ouvert la porte à l'autre médecin?
Le valet de chambre a répondu que c'était lui.
--Aviez-vous déjà vu ce médecin?
--Oui, mais je ne lui ai pas parlé. Il a demandé Mlle Émilie.
--C'est donc son médecin?
Ici la femme de chambre prit la parole.
--Dieu merci! je n'ai pas besoin de médecin pour mon mal de dents.
--Enfin, celui-là venait-il pour vous ou pour le comte?
--Cette question! il venait pour le comte. Seulement le comte ne
voulait pas que son médecin ordinaire apprît que celui-là fût venu.
Vous savez, tous les malades ont leurs lubies.
--Mademoiselle, puisque vous ne retrouvez pas l'ordonnance, on va vous
tenir en état d'arrestation.
La femme de chambre perdit un peu de son aplomb. Elle s'écria d'un air
indigné:
--Me prenez-vous pour une empoisonneuse?
--Si vous n'êtes pour rien dans tout ceci, soyez sans inquiétude: la
lumière se fera.
--On n'a toujours pas le droit de m'arrêter!
--Où demeure le médecin en question?
--Ah! ma foi, il ne m'a pas donné son numéro.
La cuisinière rentra à cet instant. Elle déclara avoir remis
l'ordonnance et la fiole dans les mains de Mlle Émilie.
--Vous voyez bien, mademoiselle, que vous aviez l'ordonnance.
--J'en ai eu bien d'autres dans les mains. Je ne pouvais pourtant pas
les garder comme des billets de banque.
--C'est bien! tout à l'heure quand viendra le médecin, on saura à quoi
s'en tenir.
--Et si le médecin ne vient pas, est-ce qu'on a la prétention de me
retenir prisonnière bien longtemps?
--Oui! bien longtemps, si le médecin ne vient pas.
--C'est une rude injustice! S'il fallait rechercher tous les amis de
monsieur, on n'y parviendrait pas.
--Oui, mais cet ami de monsieur paraît être de vos amis, puisque c'est
vous qu'il a demandé.
--Il a demandé la garde-malade, pour ne pas déranger monsieur, si
monsieur dormait.
--Vous vous défendez trop bien.
--Faut-il donc que je me laisse faire sans rien dire?
Pendant tout cet interrogatoire, M. de Xaintrailles ne fit que les
mouvements d'un convulsionnaire. Quoiqu'on parlât haut et qu'on fût
tourné de son côté, il ne dormait pas, signe d'intelligence. Le
cerveau avait été atteint avant tout le reste.
Il expira à dix heures.
On se mit en campagne pour trouver le docteur introuvable. La femme de
chambre, gardée à vue dans l'appartement, faisait bonne contenance.
Mais, quand on l'avertit qu'elle allait partir pour la Conciergerie,
elle éclata comme une tempête, et jura qu'elle attendait celui qui
avait conseillé l'eau de laurier-cerise.
Le commissaire de police voulut qu'elle le conduisît à l'instant même
chez cet homme. Elle refusa en disant qu'elle ne savait pas où il
demeurait; mais elle était bien sûre qu'il viendrait le jour même,
parce qu'il l'avait promis au comte.
Dès que la femme de chambre se crut libre de ses mouvements, elle
écrivit à Georges du Quesnoy, qui, on le sait, n'était connu à l'Hôtel
du Louvre que sous le nom d'Edmond Lebrun.
Voici la lettre:
_Je dirai à M. Edmond Lebrun que monsieur le comte s'est fort mal
trouvé de l'eau de laurier-cerise. On m'a mise en état d'arrestation,
venez bien vite prouver que ce n'est pas ma faute, ni la vôtre non
plus._ _ÉMILIE._
On ne pouvait pas écrire une lettre plus habile, car, tout en disant à
Georges de venir, elle le mettait sur ses gardes.
Mais cette lettre fut saisie au moment même où Émilie la voulait
mettre à la poste.
III
LE DÉJEUNER AUX FRAISES
On se souvient que Valentine avait promis de venir ce jour-là dire
adieu une dernière fois à son amant, à l'hôtel du Louvre, dans cette
chambre où ils s'étaient tant aimés.
On avait servi à Georges un déjeuner frugal: une aile de poulet, des
fraises et du thé. Il n'avait pu se résigner à se mettre à table dans
l'anxiété de l'attente.
Quand deux heures sonnèrent, il désespérait de la voir venir, mais
elle entra bientôt, tout de noir habillée, comme si elle portait déjà
le deuil de son mari.
«Tu vois, dit-elle à son amant qui s'était jeté dans ses bras et qui
soulevait son double voile, tu vois que je porte le deuil de mon
bonheur.
--De mon bonheur! dit Georges. C'est moi seul qui serai malheureux.
--Pourquoi dire cela? Je souffrirai plus que toi, mais j'ai déjà
appris la résignation.
Ils s'embrassèrent avec des sanglots étouffés.
--Je n'aurai pas le courage de vivre une heure si tu me quittes, dit
Georges.
--Est-ce que tu aurais le courage de mourir?»
Georges montra son revolver.
«Mon ami, dit Valentine, je n'aime pas ces raisons-là.»
Elle saisit le revolver et le mit dans sa poche.
«Et toi, aurais-tu le courage de mourir?
--Non. Je t'aime, mais j'ai horreur de la nuit.
--Tu es trop belle pour mourir.
--Peut-être. Et puis, j'ai soif de vivre.
--Si tu m'aimais encore, tu ne dirais pas cela; moi, je n'ai que la
soif de ton amour.
--Ne me parlez pas ainsi, Georges, dit tristement Valentine. Je
ne veux plus de cette vie impossible où il faut se cacher. Je n'y
retomberai pas.»
Georges l'attaqua par l'esprit comme par le coeur. Il lui dit qu'il
n'était pas un héros de roman, mais que jamais ces amoureux transis
qui s'appellent Saint-Preux et Werther, ces amoureux affolés qui
s'appellent des Grieux et Ravensvood n'aimaient pas comme lui d'un
amour profond, mystérieux, invincible et fatal.
«Des rêveries,» dit Valentine voulant cacher son coeur.
Elle prit une fraise, et la mangea.
«Oh! les admirables dents de crocodile, murmura son amant.
--Tu veux dire que je me nourris de tes larmes. Je te jure que j'aime
mieux tes fraises.
La comtesse prit une seconde fraise, puis une autre encore.
--Tu vois qu'il y a de bonnes choses sur la terre.
--O sublime gourmande!»
Et Georges présenta lui-même une fraise aux lèvres de Valentine.
«Ta bouche n'est pas assez grande.»
Madame de Xaintrailles coupa sa fraise en deux.
«Pour toi,» dit-elle.
Georges le comprenait ainsi.
«Et tu aurais le coeur, dit-il, de manger désormais des fraises sans
moi?
--Oh! mon Dieu, oui. Je vais devenir plus gourmande que jamais pour me
consoler. Mais tu sais que je n'ai qu'une heure à te donner: l'heure
du diable. Nous avons déjà perdu une demi-heure.»
Les deux amants étaient redevenus presque gais.
Ni l'un ni l'autre ne pouvait croire que c'était là leur rendez-vous
d'adieu. Georges espérait vaguement que le comte n'en reviendrait pas,
et Valentine, toujours légère, ne s'imaginait pas que la séparation
serait éternelle, quoiqu'elle fût de bonne foi dans son repentir.
«Georges, dit-elle tout à coup, vous n'êtes pas sérieux; vous voulez
me perdre encore; mais j'ai un ami qui me sauvera.
--Un ami?
--Oui, Dieu.»
Georges tressaillit. Il ne croyait plus à Dieu; mais à ce seul mot, un
grand trouble se fit en lui.
«Dieu, c'est mon ennemi!» dit-il.
On sonna sur ce mot.
«N'ouvre pas!» dit la comtesse.
Un pressentiment l'empêcha de mordre la fraise qu'elle avait aux
lèvres.
On sonna encore.
«Cache-toi,» dit Georges à Valentine en lui montrant le balcon.
On sonna une troisième fois.
«Est-ce que mon mari recommencerait déjà sa comédie?
--Passe sur le balcon, je vais ouvrir.»
«Au nom de la loi, ouvrez la porte,» dit une voix ferme.
Georges alla ouvrir la porte sans bien savoir ce qu'il faisait.
Un commissaire de police entra, suivi de deux agents. C'était celui
qui avait arrêté la femme de chambre.
«Vous êtes monsieur Edmond Lebrun?
--Oui, monsieur.
--Monsieur, reprit le commissaire à brûle-pourpoint, vous avez
empoisonné M. le comte de Xaintrailles.»
Georges du Quesnoy subit le choc avec fermeté.
«Monsieur, je ne vous donne pas le droit de venir m'accuser ici.
--Monsieur, je vous accuse au nom de la justice.
--Monsieur, pas un mot de plus.»
Jusque-là, Georges n'avait pas vu les agents de police, il se sentait
de taille a lutter avec le commissaire.
Mais dès qu'il vit ces deux hommes s'approcher, il pâlit et perdit sa
force de résistance.
Le commissaire avait vu flotter sur le balcon la robe de Valentine.
Pendant que Georges s'était retourné vers la cheminée croyant trouver
son revolver, car il oubliait déjà que la comtesse le lui avait pris,
le commissaire courut au balcon et ramena la comtesse au salon.
Mme de Xaintrailles, tout épouvantée, tomba anéantie sur un fauteuil.
«Ne craignez rien, dit Georges en lui prenant la main, il y a là un
fatal malentendu, à moins que ce ne soit une mauvaise plaisanterie.
--Monsieur, reprit le commissaire de police, si vous n'êtes pas
coupable, la vérité se fera bien vite dans votre confrontation avec la
femme de chambre de Mme la comtesse de Xaintrailles, car cette fille a
été arrêtée aussitôt la mort du comte.
--M. de Xaintrailles est mort!» s'écria la comtesse.
Un cri de surprise et d'épouvante!
Il était trop tard pour jeter un cri de délivrance.
Elle fut abîmée dans son désespoir.
«La chose a été mal faite,» murmura Georges.
Il fit semblant de suivre le commissaire sans plus opposer la moindre
résistance, mais bien décidé à s'échapper en route s'il le pouvait. Il
se rappela tout à coup que Valentine avait mis son revolver dans sa
poche.
«Monsieur, dit-il avec douceur au commissaire, permettez-moi de dire
adieu à madame pour le cas, peu probable d'ailleurs, où je serais
retenu en prévention.
--Faites, monsieur, répondit le commissaire, mais je ne puis vous
laisser seul avec madame.»
Georges vit bien qu'il ne gagnerait rien par ses prières.
Il se contenta de s'approcher de Mme de Xaintrailles, tout en lui
cachant la figure par la sienne.
«Je n'y comprends pas un mot, lui dit-il. De grâce, donnez-moi mon
petit revolver.»
La comtesse pria le commissaire de police de permettre à Georges
d'écrire un mot.
«Un mot que vous lirez,» se hâta de dire le jeune homme.
Ceci permit à la comtesse de passer son mouchoir à son amant.
Le commissaire tendit la main pour le saisir, mais déjà Georges avait
pris le revolver avec la dextérité d'un prestidigitateur, quoiqu'il
fût très-agité.
Pour mieux cacher cette action, il se mit à écrire sans bien savoir à
qui il écrirait et ce qu'il écrirait.
«Après tout, dit-il tout à coup, il est impossible que je sois arrêté,
ce n'est pas la peine d'écrire.»
Et se rapprochant une dernière fois de la comtesse:
«Adieu, Valentine, lui dit-il en l'embrassant, aimez-moi jusqu'à la
fin.»
Mme de Xaintrailles se croyait dans un rêve. Elle ne voulait pas voir
la réalité.
Enfin Georges du Quesnoy sortit, suivi de près par le commissaire.
Après avoir descendu un étage, comme il passait devant le grand
corridor, il s'y précipita avec la rapidité du vertige. Les deux
hommes de la police couraient bien, mais il parvint à se jeter dans
une chambre entr'ouverte dont il eut le temps de refermer la porte
avant qu'on ne le vit entrer.