de l'enfer, parce qu'elles ne sont détachées ni du bien ni du mal, ont
été condamnées à représenter l'esprit de Dieu et l'esprit de Satan
devant les âmes de la terre.
«Nous sommes tous les jouets de ces âmes en peine. Nous avons chacun
la nôtre.
«On s'imagine qu'on vit en liberté et qu'on fait ce qu'on veut; mais
on obéit sans le savoir--et sans le vouloir--à cette âme en peine qui
a veillé sur notre berceau et qui nous conduira jusqu'à la tombe.»
Le prêtre dit à Georges:
«Ce que vous avez écrit, c'est la légende du Mal dominant le Bien.
Mais il n'y a sur la terre qu'une volonté: c'est celle de Dieu. Tout
homme qui marche dans l'esprit de Dieu est maître de ses passions.»
Ce jour-là, quoiqu'on n'eût pas annoncé la veille le spectacle, il y
avait foule pour la tragédie devant la place de la Roquette, quand
cinq heures sonnèrent à Sainte-Marguerite. C'était l'heure. Les
premières représentations sont presque toujours en retard. Le théâtre
était disposé avec ses décors funèbres, mais les acteurs n'arrivaient
pas. Les gamins grimpés sur les murs, sur les arbres, jusque sur les
toits, commençaient à siffler.
«La toile! ou mes six sous! dit un gavroche.
--Patience, cria un de ses camarades, voilà le gaz allumé.»
Le soleil venait de jeter sur la guillotine son premier baiser du
matin.
Une grande rumeur s'éleva: la porte de la Roquette venait de s'ouvrir.
On vit s'avancer, pâle, mais fier, mais ferme, un jeune homme qui
regarda sans émotion visible l'horrible machine de mort.
«Dieu est au delà,» lui dit un prêtre plus pâle encore.
--Je le crois, mon père, dit le condamné; quand j'aurai monté ces
degrés, je n'aurai plus qu'un pas à faire.
Georges du Quesnoy embrassa l'abbé---- et sourit au bourreau.
M. de Paris s'inclina devant lui pour passer le premier.
«Faites, monsieur, vous êtes chez vous, dit le condamné.»
Le prêtre mit un pied sur la première marche comme pour montrer le
chemin au condamné, qui devança l'abbé---- et monta deux marches sans
chanceler.
«Adieu, mon père. Voyez souvent Mme de Xaintrailles. Dites-lui bien
que c'est elle qui m'a fait croire à Dieu.
Avant de monter sur le dernier théâtre de sa vie, il pencha la tête
vers le crucifix que lui présentait l'abbé----. Il y appuya ses lèvres
avec onction. Deux larmes de foi et de repentir tombèrent de ses yeux.
Quand Georges fut sur la seconde marche, il jeta un regard autour de
lui, comme pour dire adieu au ciel et aux hommes.
Il vit passer dans la foule,--dans l'horrible foule en haillons,--qui
la veille s'était enivrée de vin et qui allait s'enivrer de sang, une
figure qu'il connaissait bien.
«Valentine!» cria-t-il.
Mais, en regardant mieux, il vit bien que ce n'était pas la comtesse
de Xaintrailles.
C'était une jeune fille vêtue de blanc, les pieds nus, les bras levés,
les mains jointes, la chevelure flottante, ceinte d'un cercle d'or,
dans l'attitude de la prière.
Georges du Quesnoy se retourna vers le prêtre:
«Voyez-vous? lui dit-il d'une voix étouffée.
--Que voulez-vous dire, mon enfant? dit le prêtre en montant sur la
première marche.
--Ne voyez-vous pas là-bas celle dont je vous ai si souvent parlé,
là-bas, dans ce groupe noir, toute blanche?....»
A cet instant le bourreau fit un signe d'impatience.
«Le bourreau a failli attendre! dit le condamné. Une seconde encore,
monsieur de Paris, et je suis à vous.»
Et penchant la tête vers le groupe qu'il avait indiqué à l'abbé.
«Voyez, c'est elle, toujours elle. Mais quelle étrange métamorphose!
Il semble qu'elle ait perdu jusqu'au souvenir de ses mauvaises
passions. Elle a repris comme par miracle sa robe d'innocence et sa
candeur de seize ans. Voyez! elle vient de me sourire avec la bouche
d'un ange!»
Cette fois le condamné se sentit chanceler.
«Finissons-en, dit le bourreau,» avec une grâce onctueuse.
Mais le condamné voulait voir encore.
«Regardez bien! dit-il à l'abbé----, la voilà qui monte ... qui monte
... qui monte encore ... Elle s'est envolée au ciel.
--Mon enfant, dans un instant vous la retrouverez. Vous avez compris,
n'est-ce pas, que celle que vous avez vue aux quatre époques de votre
vie,
Celle qui a été belle, pure, suave, divine,
Celle qui a été folle de son corps,
Celle qui a vendu son âme et qui a trempé ses mains dans le sang,
Celle qui s'est repentie et s'est envolée toute blanche au ciel:
C'est votre _âme_ qui vous est apparue!»
IX
LE DERNIER RENDEZ-VOUS
Ce fut un horrible frisson dans la foule, quand on vit cette belle
tête couronnée d'un rayon de suprême intelligence, couchée sous le
couteau et tombant dans le panier.
Les spectateurs se souviennent encore que l'horrible coupe-tête mal
machinée ce jour-là résista cinq secondes au bourreau, ce qui donna le
temps au condamné de tourner à demi la tête par curiosité. Cette fois
il aurait pu dire à monsieur de Paris: «J'ai failli attendre!»
A la même heure, puisque cinq heures sonnaient à la chapelle des
Missions-Étrangères, la comtesse de Xaintrailles se jeta le front sur
les marches de l'autel, pour s'abîmer dans la prière, en attendant
l'heure d'entrer en religion.
«Mon Dieu! mon Dieu! dit Valentine tout en larmes, c'est moi qui l'ai
tué.»
FIN
TABLE
A Madame----
Les nouveaux romans d'Arsène Houssaye, par Jules Janin
LIVRE PREMIER
LES MAINS PLEINES DE ROSES
I. La Vision du château de Margival
II. Tout et rien
III. Il était une fois
IV. Mlle Valentine de Margival
V. Le Monde des esprits
VI. Les Bucoliques
VII. Point du tout
VIII. Les Étoiles
IX. Daphnis et Chloé
X. L'Amour qui raisonne
XI. Desesperanza
XII. Qu'il ne faut pas toujours aller à la messe
XIII. Le dernier Coup de minuit
XIV. La Lune de miel
LIVRE II
LES MAINS PLEINES D'OR
I. Le Portrait fatal
II. Comment Georges du Quesnoy étudia le droit
III. Le Coeur maître de l'Esprit
IV. Vision à la Closerie des lilas
V. Comment Pierre du Quesnoy mourut de mort violente
VI. La Voyante
VII. Les Déchéances
VIII. Le _Miserere_ du piano
IX. Voyage sentimental
X. La Chimie et l'Alchimie
XI. Le Miracle du jeu
XII. La Bacchante
XIII. La Destinée
XIV. La Baigneuse
XV. Promenade au bois
XVI. Que le bonheur est un rêve quand on n'a pas d'argent
XVII. Le Mari et l'Amant
XVIII. La Préface du crime
XIX. Le Crime
LIVRE III
LES MAINS PLEINES DE SANG
I. La troisième Vision
II. Le Lendemain
III. Le Déjeuner aux fraises
IV. La Cour d'assises
V. La Roquette
VI. La Confession
VII. L'Adieu
VIII. La Guillotine
IX. Le dernier Rendez-vous