«Monsieur, lui dit-elle, il ne faut pas que madame sache que je vous

parle, mais je vous avertis que nous sommes tout à fait sans argent.

On fait crédit à madame sur sa bonne mine et sur son titre de

comtesse, mais les créanciers se fâcheront bientôt. Par exemple,

avant-hier, nous avons acheté des dentelles aux magasins du Louvre, je

les ai portées au Mont-de-Piété et je n'ai eu que 1,000 francs qui on

été éparpillés dans la journée, car madame devait ici avant d'aller au

couvent. Ce qui ne l'a pas empêchée de donner cinq louis à une pauvre

femme qui portait deux enfants dans ses bras. Or, aujourd'hui, on est

déjà venu deux fois des magasins du Louvre. Jugez donc si on savait

que nous avons mis les dentelles au Mont-de-Piété!

--Que vous ont-elles coûté?

--Je crois bien que c'est 2,400 francs.»

Georges du Quesnoy fouillait dans sa poche.

«Tenez, ma chère, voilà cinq louis, ne dites pas à la comtesse que

je vous les ai donnés; si on revient des magasins du Louvre, vous

enverrez chez moi; mais ne prenez pas la fièvre, ni vous ni votre

maîtresse: je veille sur vous.

--Voyez-vous, monsieur, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de se

débarrasser du mari.

--Vous en parlez bien à votre aise.

--Ayez encore un duel avec lui, cette fois vous ne le manquerez pas.»

Georges alluma un cigare sous les arcades de la rue de Rivoli.

«Cette fille a raison, dit-il, il faut se débarrasser du mari.»

Comme il disait ces mots, l'heure tintait à Saint-Germain-l'Auxerrois,

ce qui le ramena à ses impressions du monde invisible.

XVII

LA PRÉFACE DU CRIME

C'était un vendredi; M. de Nieuwerkerke recevait. La plupart des

invités étaient déjà partis, il ne restait plus chez lui que les

intimes, qui assistaient, tout en fumant, aux spirituelles caricatures

d'Eugène Giraud. Un peintre sortit, un ami de Georges du Quesnoy. Il

le reconnut dans la nuit.

«Bonsoir, Georges, que diable fais-tu là à cette heure occulte? Est-ce

que tu songes à aller coucher avec la Vénus de Milo?

--Non, je n'aime pas les femmes de marbre.

--Ni les antiques!

--Ah! que vous êtes heureux, vous autres artistes, vous vivez de rien

quand vous n'avez rien; vous ne vous éparpillez pas aux quatre coins

du monde. Vous êtes consolés de tout par la passion de l'art.

--Je te croyais l'homme du monde le plus heureux. Je t'ai rencontré

avec la plus belle femme que j'aie vue, et on m'a dit que tu faisais

de l'or.

--Allons donc! je fais de la chimie et point de l'alchimie. Cela

coûterait d'ailleurs plus cher à faire de l'or qu'à en acheter.

--Je ne suis pas en peine, tu es de ceux qui ne restent pas en chemin.

Quand on te voit, on juge que tu monteras haut. Adieu, je vais me

coucher.»

Resté seul, Georges murmura:

«Je monterai haut. Si j'étais superstitieux, je dirais que tout me

conduit à la guillotine.»

Il vit alors dans les parterres du Louvre une guillotine avec le

bourreau, le prêtre et le condamné.

Dans l'après-midi du lendemain, Émilie lui apporta cette lettre de sa

maîtresse:

_Mon ami,

Je suis désespérée; M. Dufaure, avocat de mon mari, est venu me voir

tout à l'heure. Il m'a dit les choses les plus éloquentes en me

parlant du devoir. Si tu ne viens pas tout de suite me voir, je

serai peut-être assez bête pour retourner avec le comte. Tu sais,

d'ailleurs, que je n'ai pas d'argent et que je ne veux pas que tu m'en

donnes.

Je t'attends.

VALENTINE._

«Oh monsieur! dit la femme de chambre, c'est moi qui suis au

désespoir. Nous voyez-vous rentrer avec monsieur? Il paraît qu'il nous

emmènera à Rio de Janeiro. C'est à se jeter à l'eau. Vous n'êtes pas

un homme a ne pas trouver un truc pour nous tirer de là. Du reste, moi

je m'en moque, parce que moi je ne partirai pas. Chacun a ses affaires

à Paris.

--Je comprends, vous ne voulez pas emmener votre amant au delà des

mers? Vous figurez-vous que je vais laisser partir Valentine? Jamais!

--Comment ferez-vous?

--Ah! si vous vouliez être de moitié dans l'aventure, ce serait

bientôt fait.

--Voyons, parlez.»

Georges ne parla pas si vite.

«Non, dit-il. C'est tenter le diable:

Souvent femme varie,

Bien fol qui s'y fie.

--Vous ne me connaissez pas! je ne suis pas une grue, ni une éventée.

--Qu'est-ce que votre amant?

--Mon amant? J'en avais deux, un surnuméraire à la Banque et....

--Et?....

--Le comte de Xaintrailles!

--Quoi! vous trahissiez la comtesse?

--Non, je trahissais le comte: il n'avait pas de secret pour moi et je

n'avais pas de secret pour madame.

--O temps! ô moeurs! s'écria Georges, qui ne pouvait s'empêcher de

«blaguer», même dans les moments les plus critiques.

--Oui, mais maintenant, n-i ni, c'est fini.

--Vous ne pourriez pas le réacpincer, cet Othello?

--Oh! il ne faudrait pas me mettre en quatre pour cela.

--Eh bien, allez-y gaiement, je vous dirai pourquoi.

--Non, dites-le-moi d'abord.

--C'est que quand vous serez redevenue sa maîtresse, nous serons

maîtres de lui.

--J'y vais de ce pas.

--Allons donc!

--Comme je vous le dis! Voici une lettre que madame vient de me donner

pour le comte; au lieu de la mettre à la poste, je cours la lui

porter.»

Et Émilie partit du pied gauche pour aller trouver le comte qu'elle

ne voyait plus, tandis que Georges du Quesnoy partait pour l'hôtel du

Louvre.

Il la rappela dans l'escalier:

«Pas un mot au surnuméraire.

--Êtes-vous bête!

--Je connais du monde à la Banque, je vous réponds qu'il fera son

chemin.

--J'en accepte l'augure.»

Quand Georges du Quesnoy fut avec Mme de Xaintrailles, il s'aperçut

que l'avocat du comte avait bouleversé ce jeune esprit ardent à tout,

même au bien. Elle avait déjà tempéré sa passion. Elle comprenait

qu'une femme bien née doit être prête à tous les sacrifices. On lui

pardonnerait ses folies, qui n'étaient que des folies d'une heure, si

elle redevenait loyalement la comtesse de Xaintrailles. Au contraire,

que ferait-elle en se maintenant dans sa révolte? Le comte, justement

blessé, la punirait en s'opposant à une séparation de corps. Il

continuerait à retenir ses biens. Son père menaçait de ne plus la

recevoir. Elle n'avait pas à Paris une seule amie qui lui tendît la

main.

«Tant pis, mon cher, dit-elle à Georges. C'est l'heure de la

résignation.

--Ah! si j'avais tué votre mari en duel!

--Oui, vous avez manqué l'occasion ce jour-là de faire notre bonheur à

tous les trois.»

Et quoiqu'elle eût bien envie de pleurer, Valentine se mit à rire.

Georges du Quesnoy était au paroxysme de la passion. En la voyant si

belle, en la voyant si près de lui échapper, il jura qu'elle ne serait

plus au comte.

Le soir, il eut une seconde conférence avec la femme de chambre.

Émilie lui conta qu'elle avait été fort mal reçue par M. de

Xaintrailles. Il était malade. Elle avait pénétré jusqu'à son lit,

mais il s'était écrié qu'il ne la voulait plus voir tout en lui

montrant la porte.

«Alors, vous ne le verrez plus?

--Je ne suis pas fille à obéir quand on me dit de m'en aller. J'ai si

bien fait mon compte, qu'une demi-heure après j'étais encore au chevet

de M. Xaintrailles, lui rappelant les beaux jours de Rome et de

Tivoli, quand il me disait que plus je l'aimais, plus il aimait

sa femme. En un mot, j'ai triomphé à ce point qu'il m'a priée de

retourner demain. Il a fini par me dire: «Tu as bien fait de venir

me demander ton pardon, sans quoi je ne t'aurais pas gardée quand la

comtesse va revenir chez moi.»

--Quoi! s'écria Georges, il en est si sûr que cela?

--Oui, son avocat n'en doute pas.

--Eh bien, il était temps de se mettre en travers.

Georges du Quesnoy demanda à Emilie quelle était la maladie du comte.

Elle lui répondit que c'était une névralgie qui lui faisait souffrir

mille morts. Il souffrait en outre de la goutte et de la pierre, mais

son médecin, qui était venu ce jour-là, lui promettait que dans huit

jours il serait debout.

--Eh bien, je vous réponds que dans huit jours il ne sera pas debout,

dit Georges en se mordant les lèvres.

Vers minuit il alla se jeter encore aux pieds de la comtesse de

Xaintrailles, pour lui dire tout son désespoir, à la seule idée de la

voir retourner avec son mari.

Elle parut bien peu touchée; elle semblait n'écouter que son devoir,

ou plutôt elle était toute soumise encore aux conseils de M. Dufaure.

Le célèbre jurisconsulte lui avait montré le néant de toutes ces

passions bâties, sur un volcan, qui n'enfantent que la douleur et le

remords.

«Non, se disait-elle, quand on porte mon nom, on n'a pas le droit de

trahir la société. Je veux reconquérir la considération; le bonheur

que vous me donnez m'épouvante. Je vous aime encore, mais je sens que

je vous haïrais bientôt. Je vais quitter cet hôtel de malheur....

--Pouvez-vous dire cela? Valentine.

--Cet hôtel de bonheur, si vous voulez. J'ai déjà envoyé ma femme de

chambre au comte pour le soigner. Moi, je vais retourner au couvent

pour faire quarantaine.»

Georges eut toutes les éloquences, toutes les caresses, toutes les

colères.

«Quoi! lui dit-il, je vous avais presque oubliée; c'est vous qui

m'avez appelé, et c'est vous qui me rejetez. Que voulez-vous que je

fasse dans ce désespoir? Ce sera le coup mortel.

--Vous vivrez de souvenirs, comme moi. Ou plutôt, comme vous êtes un

homme, vous oublierez et vous aimerez une autre femme. Pour moi, je

vous jure que je n'aurai aimé que vous. Votre souvenir sera ma seule

joie.

--J'étais déjà perdu à moitié, reprit Georges en marchant à grands

pas, vous me précipitez au fond de l'abîme, au lieu de me sauver.

--Mon ami, ne dites pas cela. Vous savez que si je le puis, je vous

tendrai les bras. Jusqu'ici vous avez perdu votre temps, mais vous

êtes si jeune que vous vous relèverez de toutes vos folies. Je connais

trois ministres, voulez-vous que j'aille les trouver pour vous? Je

n'ai pas encore perdu mon crédit, voulez-vous être magistrat, consul,

sous-préfet?

--C'est cela; vous voulez m'exiler.

--Vous êtes fou! je veux vous emprisonner dans un devoir rigoureux,

comme je veux m'emprisonner moi-même dans la maison de mon mari.»

Georges prit la main de Valentine. «Eh bien, non, c'est au delà de mes

forces. J'aime mieux mourir que de vous perdre.»

Et, se penchant pour l'embrasser: «Tu ne sais donc pas comme je

t'aime?»

La comtesse leva ses beaux yeux sur son amant. «Tu ne sais donc pas

comme je t'aime aussi?» dit-elle.

Il retomba à ses pieds et il pleura.

Elle pleura aussi.

Il croyait l'avoir reconquise, mais elle se releva de cette rechute.

«Non, mon ami, lui dit-elle, je ne serai plus votre maîtresse. Vous

êtes cruel de me décourager. Redevenez un homme et non un enfant.

--Si je vous décourage, c'est parce que je sais bien que vous voulez

jouer un rôle qui n'est pas le vôtre. Les femmes ne se repentent

jamais si jeunes.

--Je m'appelle Valentine, mais je m'appelle aussi Madeleine.

--Madeleine ne s'est repentie que parce qu'elle a aimé Dieu lui-même.

Mais ce n'est jamais avec M. de Xaintrailles que vous vous repentirez.

Vous aller tenter l'impossible; aussi, dans six mois, vous aurez

planté là votre mari pour la troisième fois; car ne m'avez-vous

pas dit vous-même que vous aviez voulu vous repentir avec M. de

Xaintrailles de votre aventure avec le marquis Panino?

--Eh bien, si je n'ai pas la force du devoir, j'aurai la force de

l'amour: je viendrai me jeter encore dans vos bras. Mais, pour

aujourd'hui, ne perdez pas votre temps; je vous jure que vous ne

gagnerez rien.

--Vous me donnerez un quart d'heure de grâce?

--Je vous offrirai à dîner, si vous voulez, à la condition que vous me

donnerez de l'appétit.»

Ils dînèrent ensemble dans le petit salon, comme ils avaient souvent

dîné aux meilleurs jours de leur passion. Georges voulait encore se

faire illusion, tout en s'avouant que c'était lui qui avait toujours

été dominé. Elle avait eu beau s'abandonner avec les voluptueuses

lâchetés de l'esclave, il n'était jamais parvenu à se rendre maître

de cet esprit rebelle. La raison, ce n'est pas seulement sa timidité

presque enfantine dans le Parc-aux-Grives; c'était qu'il l'aimait

trop. Pour Valentine, quand elle était devant lui, il y avait toujours

une société, une famille, un Dieu. Pour lui, il n'y avait plus rien

que Valentine.

Après le dîner, il aurait bien voulu rester encore--rester

toujours,--mais Valentine lui dit qu'elle avait promis à M. de

Xaintrailles d'aller passer une heure avec lui, et que, pour rien

au monde, elle ne manquerait à cette promesse. «Songez donc, lui

dit-elle, il est si malade que ce serait un homicide.»

Il fallut bien que Georges se résignât. «A demain, dit-il à Valentine.

--Qui sait!» répondit-elle.

Mais elle le vit si triste, qu'elle se hâta d'ajouter un de ces _oui_

charmants que les femmes savent si bien dire.

Georges eût peut-être, d'ailleurs, insisté davantage, s'il n'eût été

attendu à une table de jeu, car le bonheur ne lui avait pas fait

perdre ses bonnes habitudes des jours malheureux.

Le lendemain, quand il vint pour voir la comtesse, elle n'y était pas.

Il vint jusqu'à trois fois sans la trouver. Il revint le surlendemain.

Cette fois, on lui donna ce mot:

«Adieu! nous ne nous verrons plus. Si vous m'aimez encore, ne cherchez

pas à me rencontrer.»

Georges devint pâle. Il eut froid au coeur; il lui sembla qu'il allait

mourir.

Il questionna, et on lui apprit que la comtesse avait quitté l'hôtel

pour n'y pas revenir. Elle était retournée au couvent de Sainte-Marie.

Il courut au couvent, mais ne fut pas reçu. On lui apprit que la

comtesse était toute seule, même sans sa femme de chambre. Il écrivit,

mais on ne lui répondit pas.

Il était si désespéré qu'il en devint presque fou. Cette fois c'en

était fait. Valentine mariée n'était pas si loin que ne le devenait

Valentine repentie. Il ne la verrait donc plus! Il ne rallumerait pas

cette belle passion qui le tuait dans les délires et les délices! Il

fallait donc tenter l'impossible pour arracher cette pécheresse à son

repentir! Pour la ramener dans ses bras, plus égarée que jamais, pour

lui prouver que la vie c'était l'amour!

Mais il aurait beau faire, c'était tenter l'impossible, à moins que le

comte ne mourût.

«C'est moi qui suis mort!» s'écriait Georges.

Il s'était si bien habitué au savoureux parfum de Valentine, qu'il

voulut habiter la chambre même quelle occupait à l'hôtel du Louvre.

Aucun voyageur n'y était encore entré; il s'y précipita et s'y enferma

avec une sombre volupté. Il se jeta sur le lit, il baisa l'oreiller,

il s'enroula dans les couvertures. Il aurait voulu rattraper de chez

la blanchisseuse les draps de la comtesse.

«Ici, se disait-il, au moins je ne suis pas aussi loin d'elle! je la

sens partout! Cette pendule-là parlait de moi.»

Et il portait ses lèvres partout et sur toutes choses, ne comprenant

pas lui-même que la folie humaine puisse égarer ainsi un homme.

«Oh! Valentine, Valentine! comme je vous aime!» dit-il en tombant

agenouillé devant le lit.

Quoiqu'il n'eût pas beaucoup d'argent, il paya huit jours d'avance

pour être bien sûr qu'on ne lui enlèverait pas la chambre de

Valentine.

Dans l'aveuglement de sa passion, il se hasarda rue de Penthièvre,

jusqu'à l'appartement du comte. Ce fut Émilie qui vint lui ouvrir.

«Pourquoi avez-vous quitté la comtesse?

--Je ne l'ai pas quittée pour longtemps, puisqu'elle doit venir ici la

semaine prochaine. D'ailleurs, vous savez bien que je suis devenue la

garde malade du comte.

--Comment va-t-il?

--Vous êtes bien bon! ni bien ni mal. Mais il a trop de maladies à la

fois pour en avoir une bonne.

--Il faut que je voie la comtesse.

--Ah! si madame a dit non, c'est non! Je la connais encore mieux que

vous; quand vous verrez madame, c'est que madame voudra vous voir.

--Elle vient ici?

--Oui! elle est venue hier, elle reviendra demain. Mais je suppose que

vous ne songez pas à lui donner ici un rendez-vous. D'ailleurs, elle

ne vient pas seule; elle est accompagnée de Mme de Fromentel, une

autre femme romanesque, qui, depuis la mort tragique de votre frère,

passe la moitié de sa vie à pleurer au couvent de Sainte-Marie.

--Il faut pourtant que je voie Valentine. Je lui ai écrit, elle ne

me répond pas. Si vous la voyez demain, dites-lui bien que tout ceci

finira mal.»

Cette petite conversation se passait, moitié dans l'antichambre,

moitié sur le palier; car ni Georges ni Emilie n'avaient franchi le

seuil.

La femme de chambre baissa la voix pour murmurer: «Tout ça finirait

bien, si le comte aimait assez sa femme pour en mourir.»

XIX

LE CRIME

Cependant Georges n'était plus maître de sa passion ni de son

désespoir. Il souffrait les mille morts de l'amour. Il ne dormait pas,

il ne mangeait pas, il ne vivait pas. Il subissait tous les tourments

et toutes les angoisses. Cette femme attendue si longtemps! Cette

femme retrouvée et reperdue, Dieu la lui rendrait-il?

«Mais il n'y a pas de Dieu, dit-il avec colère. Il n'y a pas de Dieu,

puisque le bonheur est impossible, puisque la vie est trahie à chaque

pas, puisque les rêves ne sont pas des rêves, puisque notre pain

quotidien est la douleur, puisqu'une heure de joie se paye par une

éternité de larmes!»

Et quand Georges eut bien déclamé ces imprécations, il s'écria: «Si

Dieu n'existe pas, c'est aux hommes forts à faire la justice. Pourquoi

ne tuerais-je pas le comte de Xaintrailles, puisque c'est lui qui m'a

volé mon bonheur?»

Il s'enhardit dans cette belle idée, en appelant à lui tous les

docteurs de l'athéisme. Qu'est-ce qu'un homme inutile de plus ou de

moins? César, Napoléon, ne passent pas pour des homicides, quoiqu'ils

aient tué des millions d'hommes.

Ce fut en vain que son imagination--ou sa conscience--lui montrait à

l'horizon la guillotine, que la chiromancienne lui avait prédite; il

était décidé à tout braver, étouffant en lui toute prescience et

toute divination; niant les mystères de l'inconnu, après les avoir

expliqués.

«Mais comment me débarrasser de cet homme?» se demandait Georges.

On s'habitue au crime comme au poison.

A la première idée, on se révolte; la conscience ferme la porte, c'est

à peine si on ose regarder le crime par la fenêtre.

C'est aussi l'histoire de la femme qui s'effraye d'abord de prendre un

amant. Quand elle s'abandonne à cette pensée, elle croit encore que

c'est un rêve irréalisable. Quand elle savoure par avance les voluptés

de l'amour, elle ne peut pas s'imaginer qu'elle franchira jamais le

Rubicon.

La minute qui précède le crime ou la chute semble l'éternité: on n'y

arrivera jamais.

Georges était bien né; il appartenait à ce monde chrétien qui se

résigne et qui ne se révolte pas. Il avait vécu sa première jeunesse

dans toutes les soumissions aux lois de l'Évangile, ce code des codes.

Le paradoxe avait hanté ses lèvres sans descendre dans son coeur; il

sentait Dieu en lui. L'amour de la famille le sauvegardait, comme

l'amour des lettres, car il avait trouvé dans l'histoire une seconde

famille. Tous ceux que le génie a doués étaient des siens, depuis

Hésiode jusqu'à Lamartine, depuis Achille jusqu'à Napoléon, depuis

Apelle jusqu'à Delacroix.

Si, au temps de ses études; quand il prenait la plume pour expliquer

les maîtres de toutes les langues, on lui eût dit: «Cette main-là

frappera du poignard, ou versera le poison,» il se fût noblement

indigné, en s'écriant: «Je me nomme Georges du Quesnoy, du nom de mon

père.» Et il eût pris à témoin toutes les figures qui lui étaient

sympathiques, tous ses amis d'élection dans le monde ancien et dans le

monde moderne.

Ce qui l'eût indigné alors l'indigna encore, même après ses déchéances

morales, quand le désoeuvrement eut couvert cette intelligence d'élite

dont on pouvait tout espérer; mais l'homme avait trop abdiqué pour

que la passion ne fût pas plus forte que son coeur. Il n'était plus

capable que de faire un sacrifice à lui-même, l'homme périssable, au

lieu de le faire à sa conscience, l'âme immortelle.

En quelques jours, Georges s'habitua donc au crime. Mais comment

pratiquer le crime? S'il eût obéi à son tempérament, il eût pris le

poignard, car il gardait une haine violente à cet homme qui l'avait

jeté en prison, pour ce qu'il appelait un délit de droit commun; mais

il choisit le poison, pour pouvoir cacher son crime à tout le monde,

surtout à Valentine.

Il pensa d'abord au poison des Indiens. Il irait trouver le comte de

Xaintrailles; il lui demanderait raison de ses nuits blanches à la

Conciergerie, de sa fièvre de prisonnier; dans sa colère, il lui

saisirait le bras et ferait pénétrer le poison dans la chair, par les

angles d'une bague imbibée. Tout le monde sait que ce poison est le

plus violent et le plus rapide.

Ou bien encore, il verserait dans un des breuvages du malade son

fameux poison des Médicis, soit celui qui tue à l'instant même, soit

celui qui tue lentement. Grâce à la femme de chambre, consciente ou

inconsciente, cela n'était pas bien difficile.

Ou bien encore, il porterait à Émilie, pour tenir compagnie au comte,

le cerf-volant du charnier qui donne le charbon.

Et l'aconit, ce capuchon de Vénus, avec ses jolies fleurs blanches et

violettes qui vous endorment dans l'éternité!

Mais, comme depuis quelque temps il avait étudié les effets inouis

de l'eau de laurier-cerise, il se décida à se servir de ce poison,

peut-être parce que c'était le plus nouveau.

Il était, d'ailleurs, armé de toutes pièces. A partir du jour où il

conçut le crime, quoiqu'il ne fût pas bien décidé à le commettre, il

portait toujours sur lui trois ou quatre poisons, sans parler d'un

revolver américain, un bijou s'il en fut.

Georges avait traversé plus d'une aventure périlleuse. Il disait que

rien ne préserve de la mort comme la mort elle-même. Il ne sortait

donc jamais sans elle.

Il ne hâta pas les choses, espérant encore que M. de Xaintrailles

mourrait de sa belle mort. Le lendemain, il retourna rue de

Penthièvre, espérant toujours voir Mme de Xaintrailles; mais ce

jour-là elle ne vint pas. Il retourna le surlendemain. A le voir errer

par la rue, avec l'inquiétude peinte sur sa figure de plus en plus

pâlissante, les sergents de ville commençaient à se confier qu'il

méditait sans doute un mauvais coup, à moins qu'il ne méditât tout

simplement d'enlever une des dames du quartier.

A force d'aller et de venir ce jour-là sans voir arriver Valentine,

Georges se décida pour la seconde fois à monter chez M. de

Xaintrailles. Ce fut la cuisinière qui lui ouvrit. Il ne voulut pas

entrer, disant qu'il ne voulait parler qu'à la femme de chambre. La

cuisinière alla avertir Émilie, qui vint sur le palier, à moitié

endormie, parce qu'elle ne s'était pas couchée la dernière nuit.

«Ce n'est pas moi que vous voulez voir, dit la femme de chambre à

Georges, mais je vous avertis que vous ne verrez plus madame; elle

est venue ce matin avec son père; la réconciliation a été des plus

touchantes. Je ne dis pas que cela amuse beaucoup madame, mais elle

s'y résigne. Dans quelques jours, elle partira pour le Brésil ou pour

la Perse, car on ne sait pas encore où monsieur sera nommé ministre.

--Le comte va donc mieux?

--Hélas! oui. Pourtant, selon moi, il a encore une patte dans la

tombe; les nuits sont très-mauvaises; la fièvre le fait divaguer comme

un fou; pour moi, je suis au bout de mes forces.

--Jetez-lui donc sur le nez un mouchoir imbibé de chloroforme, pour le

calmer un peu.

--Oui, mais je n'ai pas de chloroforme. Justement je voulais en

demander au médecin parce que j'ai mal aux dents.»

Georges donna à Émilie une petite fiole, fermée à l'émeri, pleine

d'extrait de laurier-cerise.

«Qu'à cela ne tienne, dit-il, voilà qui vaut mieux que du chloroforme.

Si vous buviez tout cela, vous n'auriez plus jamais mal aux dents.

Mais vous avez trop d'esprit pour faire une bêtise, surtout quand je

pense à votre fortune. Bonsoir.»

Georges n'ajouta pas un mot. Dès qu'il fut sorti, il alla droit au

café de la Paix pour écrire à Mme de Xaintrailles; mais il eut beau

donner cent sous à l'Auvergnat qui porta la lettre, cet homme ne

rapporta pas de réponse.

«Oui, dit-il, c'est bien fini, à moins que le comte ne s'en relève

pas.»

Et après avoir pensé à sa fiole d'extrait de laurier-cerise:

--Si Émilie me comprenait! murmura-t-il. Mais je ne me suis pas assez

bien expliqué pour me faire comprendre.

Le soir, quoiqu'il n'eût pas trop l'espérance de rencontrer Valentine

rue de Penthièvre, il y retourna aussitôt son dîner; un dîner sommaire

s'il en fut, car depuis quelques jours il n'avait pas faim.

Après avoir dépêché une fruitière à la femme de chambre, comme cette

fille refusait de descendre, il monta pour lui parler.

Cette fois ce fut le valet de chambre, qui lui ouvrit. La femme de

chambre vint bientôt et lui dit qu'il était fou de se montrer dans la

maison.

«Heureusement, ajouta-t-elle, que j'ai dit que vous étiez médecin;

mais, je vous en prie, ne venez plus, si vous voulez que tout aille

bien.

--L'eau de laurier-cerise a-t-elle calmé votre mal de dents?

--Je crois bien! à la première goutte, je dormais debout.

Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang · 第 10 / 13 段