Les femmes veulent toujours qu'on leur parle d'elles, à moins qu'elles

n'en parlent elles-mêmes. La comtesse de Xaintrailles ne se fit pas

prier pour conter ses aventures à Georges, tout en ne disant que

ce qu'elle voulait dire, jouant à l'héroïne de roman, et voulant

convaincre son amoureux que toutes ces folies, elle ne les avait

faites que dans l'enivrement de sa passion pour lui. Ce qui était bien

un peu vrai.

«Je n'en crois pas un mot, dit Georges.

--C'est toute la vérité. Pourquoi n'êtes-vous pas venu à Rome?

--Pourquoi ne m'avez-vous pas appelé?

--Je vous ai envoyé mon portrait et je vous ai écrit: _Souvenez-vous

de l'oubliée_.

--Comment ne m'avez-vous pas fait signe à Bade?

--Vous étiez en trop mauvaise compagnie; mais d'ailleurs je ne vous ai

pas vu, sinon sur la route d'Ems.»

Valentine dit à Georges que, le voyant à Bade, elle s'était cachée.

«Voilà pourquoi j'ai voulu aller à Ems. Vous m'avez entrevue et vous

m'avez violemment séparée du marquis Panino. J'étais ravie de votre

belle action, mais je suis devenue furieuse en voyant que vous ne me

poursuiviez pas à Calsruhe. Le marquis m'a retrouvée plus folle que

jamais, mais je ne l'aimais plus du tout.

--Vous l'avez donc aimé?

--J'aimais l'amour, toujours à cause de vous.»

Georges expliqua à la comtesse qu'il n'avait pas poursuivi l'aventure

dans la peur du ridicule.

«C'est que vous ne m'aimiez plus.

--Peut-être. Et qu'avez-vous fait de votre marquis?

--J'ai failli le précipiter dans le Vésuve.

--Pour un autre?

--Non. Je revins à mon mari un jour de repentir en lisant une lettre

de mon père. Mais c'en était fait des joies conjugales. Un matin,

après une nuit orageuse, je courus à Civita-Vecchia, et je me jetai

dans le premier navire en partance pour Marseille, décidée à revoir

Paris,--je veux dire à vous revoir;--je suis arrivée

aujourd'hui même, et mon premier travail a été de vous écrire.»

Georges baisa la main droite de Valentine.

«Mais savez-vous mon malheur? C'est que monsieur mon mari est arrivé à

Paris avant moi. Voilà ce que vient de m'apprendre ma femme de chambre

en allant à son petit pied-à-terre, rue de Penthièvre. Le chemin de

fer va plus vite que le navire. Heureusement que je suis descendue

sous un nom de guerre: _Mme Duflot, rentière à Dijon_. Et puis je suis

à peine connue à Paris et je ne veux sortir que sous un triple voile.»

Toute cette histoire, Valentine la conta à Georges du Quesnoy avec une

désinvolture charmante, comme si elle eût parlé d'une autre.

«Oui, à travers toutes ces folies, je n'ai aimé que vous, dit-elle en

penchant son front vers Georges. Mais vous n'étiez pas là.

--J'y serai toujours maintenant.»

On voit que la comtesse de Xaintrailles en était arrivée à ne plus

vouloir que du masque de la vertu. Elle avait une fureur de gaieté,

de passion, de curiosité qui la jetait toute en dehors. Elle avait

endormi, sinon étouffé les plus adorables vertus de la femme. En six

mois de folies, elle s'était métamorphosée en demi-mondaine. «C'est la

faute de son sang, disait Cabarrus, son médecin, il ne faut pas lui en

vouloir.»

Et pendant que la comtesse Valentine de Xaintrailles dévoilait ainsi

les années de sa vie à son premier amoureux, Georges, penché au-dessus

d'elle, baisait avec passion ses cheveux rebelles et parfumés épars

au dehors de la baignoire. Il baisait aussi le cou, il baisait aussi

l'épaule. Mais Valentine, toute rieuse, lui jetait des poignées d'eau

à la figure. Il ne se tenait pas pour battu, il ripostait par des

baisers. C'était un jeu charmant.

«Maintenant, dit-elle tout à coup, vous allez me faire le plaisir de

passer dans le salon, parce que je vais sortir du bain.

--Puisque je suis un mythologue, lui dit-il, figurez-vous que vous

êtes une Diane ou une Vénus qui sort de la fontaine ou de la mer, sans

s'inquiéter des simples mortels.

--Je vous comprends, mais je ne suis pas de marbre.

--Je vous jure que je vous regarderai comme une statue, avec le

sentiment de l'art.

--C'est égal, allez vous-en par là.

--Eh bien, savez-vous le fond de ma pensée? c'est que si vous étiez

belle comme une déesse, vous ne vous cacheriez pas.

--J'y ai pensé, dit-elle, mais, tout bien considéré, j'ai encore de la

pudeur, même pour ceux que j'aime.

--La pudeur! simple question d'atmosphère.»

XV

PROMENADE AU BOIS

Je ne sais pas bien ce qui se passa ce jour-là entre l'amoureux et

l'amoureuse. Ce que je sais bien c'est que le lendemain, dans leur

joie d'être ensemble, ils étaient allés déjeuner à Versailles.

En débarquant à l'hôtel des Réservoirs, Georges avait signé au livre

des voyageurs: _Baron de Villafranca_. C'était son nom quand il

voyageait. Il avait encore un autre pseudonyme pour se cacher dans les

petites occasions: _Edmond Duclos_.

C'était au temps où Versailles n'avait pas encore reconquis la

dictature. On n'allait là que pour voir l'olympe de Louis XIV. Les

amoureux trouvaient leur compte dans cette solitude des solitudes,

hantée autrefois par toutes les passions et toutes les voluptés. Il

en reste bien encore quelque chose. Les Lavallière, les Fontange, les

Montespan répandent toujours dans les bosquets les douces senteurs de

leurs chevelures dénouées. Qui n'est pas amoureux à Versailles n'a

jamais été pris par les magies de l'amour.

Georges et Valentine amoureux à Paris furent amoureux à Versailles.

Avant le déjeuner, pour aiguiser la faim, ils s'égarèrent dans le

parc, elle, suspendue à son bras, lui, toujours penché pour lui baiser

le front. C'était un gracieux spectacle de les voir tous les deux,

ivres de jeunesse, sans souci du monde, oublieux du temps et cueillant

l'heure. Georges publiait même qu'il avait à peine de quoi payer

l'addition à l'hôtel des Réservoirs.

Il paraît que ce ne fut pas un gracieux spectacle pour tout le monde,

car un autre promeneur plus matinal encore faillit les heurter dans

l'Ile d'amour.

C'était le comte de Xaintrailles.

Comment était-il là? C'était bien simple: Mlle Émilie, la femme de

chambre de la comtesse, le trahissait et la trahissait pour se venger

de tous les deux.

Mlle Émilie était une de ces créatures qui fleurissent dans la fange

parisienne. Fille de couturière, elle avait eu des aspirations; mais

elle avait manqué de figure et de tenue pour prendre les premiers

rôles. Elle compta sur l'amour, mais elle eut d'abord à faire à un

drôle qui la roua de coups et la dépouilla, quoiqu'elle n'eût encore

rien. Elle se résigna à se faire femme de chambre, mais femme de

chambre de grande maison, en attendant qu'elle pût se faire servir

elle-même. C'était un caractère par la volonté; elle n'aimait rien que

l'argent. Elle était fort caressante avec Mme de Xaintrailles; mais

c'était les caresses du chat qui cache ses griffes. A l'époque où la

comtesse commençait à tourbillonner dans les galanteries romaines, le

comte, qui aimait les femmes pourvu que ce fussent des femmes, avait

fait deux doigts de cour à Mlle Émilie, en lui disant que c'était

en faveur des parisiennes. La femme de chambre fût charmée d'être

désagréable à sa maîtresse. Si bien qu'un jour Valentine trouva cette

fille en tête-à-tête avec le comte, qui voulut se sauver de là en

disant que c'était un quiproquo.

La comtesse, qui n'était pas sérieusement jalouse, avait pardonné à

Emilie, croyant se faire une créature. Mais la femme de chambre aimait

trop les trahisons et les catastrophes pour ne pas garder son libre

arbitre et pour ne pas tromper le mari et la femme. Elle y trouvait

d'ailleurs son compte et elle aimait beaucoup l'argent.

Voilà pourquoi M. de Xaintrailles avait été renseigné sur le voyage à

Versailles.

Que fit-il en les voyant dans l'Ile d'amour? Un contre deux: on

pouvait le jeter à l'eau. Il se détourna pour mieux jouir du tableau

de son malheur.

Jusque-là, quoique séparé de sa femme, non pas officiellement, mais

par les fugues perpétuelles de Valentine, il croyait encore à la vertu

de cette belle aventureuse. Il n'y avait plus à douter.

«C'est bien, dit-il, je me vengerai.»

Les jeunes gens étaient si éperdus dans leur bonheur, si aveuglés par

ce nuage de volupté dont Homère a couvert Mars et Vénus, qu'ils ne

virent pas le mari. Une heure après ils déjeunaient gaiement à l'hôtel

des Réservoirs, pendant que le mari déjeunait tristement à l'hôtel de

la Chasse. Pauvre mari! pourquoi ne pas dire: pauvres amants!

Le soir même, au café Anglais, Georges vit venir à lui deux hommes

qu'il ne connaissait pas. Le plus grave prit la parole:

«Vous êtes bien M. le baron de Villafranca?

--Oui, dit Georges, qui se rappelait avoir pris ce nom-là le matin à

l'hôtel des Réservoirs.

--Monsieur, le comte de Xaintrailles se trouve offensé par vous, il

veut avoir demain matin raison de cette offense, voulez-vous nous dire

les noms de vos témoins?»

Georges dînait avec trois amis; il les regarda tous les trois:

«Messieurs, leur dit-il, répondez.»

Deux des amis se levèrent et accompagnèrent tout de suite les

ambassadeurs de M. de Xaintrailles jusque sur le boulevard. Ils

revinrent bientôt et demandèrent à Georges s'il reconnaissait avoir

offensé le comte de Xaintrailles.

«Non-seulement je l'ai offensé, mais je veux l'offenser encore.

Puisque ce n'est plus un secret, je vous dirai que j'adore sa femme,

que ni lui ni ses témoins ne m'empêcheront de l'adorer aujourd'hui,

demain, toujours.»

On décida que le duel aurait lieu le lendemain à huit heures dans

les bois de Meudon. On se battrait au pistolet parce que M. de

Xaintrailles avait perdu l'habitude de faire des armes.

On dîna rapidement, après quoi Georges courut à l'hôtel du Louvre, où

Valentine l'attendait en lisant un journal du soir.

«Demain, lui dit-il, vous apprendrez quelque chose en lisant le

journal.»

Elle eut beau le questionner, il ne voulut pas dire un mot de plus.

Mais il avait beau vouloir refouler son inquiétude, une légère

expression de mélancolie passait sur sa figure. Il était brave, mais

il ne pouvait s'empêcher de penser à tout le bonheur qu'il perdrait

s'il était tué le lendemain.

Dans la soirée, Valentine parla de son mari; elle raconta à Georges

comment il la laissait sans le sou, sous prétexte de sauvegarder sa

dot, dont il ne voulait pas se désemparer. Par malheur, M. de Margival

avait généreusement donné à sa fille plus qu'il ne devait lui donner.

Elle ne pouvait donc plus compter sur lui.

«Comment faire, dit-elle, pour ressaisir ma dot dans les mains

crochues de cet avare?

--Ah! pardieu! s'écria Georges, qu'il ne se trouve jamais sur mon

chemin, car je le provoque et je le tue en duel.

--Je ne lui veux pas de mal, dit Valentine, mais vous me feriez là une

belle grâce.»

Il y eut un silence expressif. Elle continua:

«Mais c'est surtout à lui que vous feriez une belle grâce. Il a la

goutte, il a la pierre, il a déjà la mort dans le coeur. Quand je

pense que je suis allée m'enchaîner à ce tombeau, quand je pouvais me

jeter dans vos bras et faire un mariage d'amour.»

Valentine se jeta dans les bras de Georges toute éplorée et toute

éperdue.

«Ah! Georges, je vous aimais et je vous aime, tandis que cet homme je

ne l'aimais pas et je le hais. Pourquoi Dieu a-t-il permis ce mariage

sacrilège, quand il m'avait promise à vous?»

Valentine eut tout un quart d'heure d'éloquence. Georges eut tout un

quart d'heure de passion.

«Ah! si je pouvais tuer demain M. de Xaintrailles!» se disait-il à

lui-même.

Ils ne se tuèrent ni l'un ni l'autre.

M. de Xaintrailles tira le premier à vingt pas. Georges du Quesnoy se

croyait sûr de son coup, mais il ne fit que défriser son adversaire.

M. de Xaintrailles voulut recommencer. Les témoins de Georges

obtinrent que les deux adversaires partiraient de vingt-cinq pas et

tireraient quand ils voudraient.

Georges impatient tira le premier, toujours sûr de lui. Quand M. de

Xaintrailles fut à dix pas, les témoins de Georges lui crièrent:

«Tirez donc!»

Il tirai mais n'atteignit pas non plus son rival. Tous les deux

demandèrent à recommencer, mais les témoins se récusèrent, en disant

que c'était déjà trop.

Georges n'en revenait pas d'avoir cassé tant de poupées et de n'avoir

pu toucher un homme, car c'était la première fois qu'il se battait au

pistolet.

Quand il raconta son duel à Valentine, il lui dit:

«J'espérais vous apporter un extrait mortuaire, mais c'est à peine si

j'ai coupé une mèche de cheveux à votre mari.»

XVI

QUE LE BONHEUR EST UN RÊVE QUAND ON N'A PAS D'ARGENT

«Enfin, se disait Georges du Quesnoy, je tiens donc le bonheur sous la

main. Mon idéal c'était Valentine: j'ai fini par atteindre mon idéal.»

Ce n'était pas encore le bonheur, Valentine n'aimait pas comme lui.

C'était la curieuse et l'affamée. Elle se jetait à travers la vie

pour toucher à tout et pour mordre à tout. Mais elle avait trop

d'aspirations pour se contenter des joies de l'amour caché.

«Tu es trop belle pour m'aimer bien, disait Georges. Il faut que tu

montres ta beauté à tout le monde. Tu aimes encore mieux l'admiration

que l'amour.

--Peut-être, disait-elle. Je suis comme la vigne: j'éclate dans ma

sève, je brise mon corset. Mon coeur m'emporte au triple galop à

toutes les sensations. J'aime tout ce qui est beau: les robes et

les chevaux, la fleur dans l'hiver, la neige dans l'été, le soleil

partout. Mon esprit a toujours soif et toujours faim.»

Georges lui disait souvent:

«Vois-tu, ton amour est charmant, mais il a des entr'actes. Tu

m'embrasses bien, mais tes lèvres sont distraites. Quand tu me

regardes, c'est divin, mais tu vois plus loin que moi. Ah! Valentine,

ce n'est pas là le véritable amour. Si tu m'aimais comme je t'aime, tu

viendrais vers moi sans détourner la tête et sans regarder au-delà.

--O mon Dieu, oui! répondait gaiement Valentine. Tu voudrais me

comparer à la louve affamée, qui court chercher la pâture de ses

louveteaux, sans rien voir sur son chemin. Tu veux que je te serve mon

coeur sans qu’une seule pensée étrangère l'agite et le fasse battre.

Tu veux l'amour dans toute sa fureur et dans tout son aveuglement. Il

y a peut-être des femmes qui donnent cet amour-là; va les chercher.»

Et, se reprenant:

«Non, prends-moi comme je suis. Vois-tu, mon cher Georges, tu ne seras

jamais heureux, parce que tu cherches l'absolu.

--Ah! tu sais bien qu'il n'y a point d'absolu.»

Si Georges n'était pas heureux, même dans son bonheur, c'est qu'il

pressentait déjà que Valentine lui échapperait comme un beau rêve.

Ce qui l'empêchait aussi d'être heureux, c'est qu'il n'avait pas

d'argent et qu'il n'y a point d'amour sans argent--dans le beau monde.

C'était aussi le malheur de Valentine dans son bonheur. Quand le

marquis Panino l'avait enlevée, il ne lui avait pas donné d'argent,

mais il lui avait donné une vie fastueuse, à Bade, à Ems et ailleurs.

Elle n'avait eu qu'à parler pour être obéie dans tous ses caprices de

grande dame et de grande prodigue. Le marquis Panino n'avait, pas jeté

moins de cent mille francs dans ce voyage d'agrément s'il en fut.

C'était même pour cela qu'il l'avait «plantée là», comme on dit clans

le beau monde. Il avait sans doute compris qu'avec de si belles dents

elle lui croquerait sa fortune en quelques saisons. Rien n'est plus

difficile, en amour, que de compter avec les femmes, ou plutôt de leur

apprendre à compter, surtout quand on a commencé par prendre des airs

de prince. Elles ne s'inquiètent pas de la question d'argent, ou

plutôt elles ne veulent pas s'en inquiéter. Est-ce qu'on marchande

l'eau aux fleurs et le millet aux oiseaux? Une femme est une fleur et

un oiseau.

La comtesse de Xaintrailles était venue échouer sans un sou à l'hôtel

du Louvre, poursuivie par son mari qui l'adorait, mais se cachant

de lui. Si elle avait choisi cet hôtel de provinciaux de

l'arrière-province, c'est qu'elle savait bien que le comte n'irait pas

la chercher là.

Mais cela ne lui donnait pas d'argent. Une femme ne se fait jamais

enlever sans ses diamants; mais la comtesse n'avait pas emporté sa

parure des grands jours. A son arrivée à Paris, elle ne put mettre en

gage qu'une broche et deux bagues. Les pendants d'oreilles étaient

pour elle deux lumières pour sa beauté: elle ne voulait pas les

éteindre. Aussi ne fut-elle pas longtemps sans crier misère à sa femme

de chambre.

On sait que Mlle Émilie n'était pas la première venue. Ancienne femme

de chambre d'une actrice, c'était une fille de ressources, pareille

à ces anciens valets de comédie qui se mettaient en campagne pour

trouver de l'argent à leur maître.

La comtesse s'était attachée à sa femme de chambre, et n'avait pu s'en

séparer depuis son mariage, quoiqu'elle la trouvât trop familière avec

le comte. Mais, dans sa fierté, Valentine avait dit devant les plus

belles Romaines qu'elle mettrait sur son blason: «Jalouse ne daigne.»

Ce n'était pas pour s'inquiéter des yeux noirs de sa femme de chambre,

d'autant plus qu'elle se gardait bien de mettre le comte sous clef.

Moins il était avec elle, plus il s'en trouvait bien.

Les femmes ne sont pas prévoyantes quand elles ont une fortune sous

la main. Mais quand elles sont sans argent, elles se tournent vers le

lendemain avec inquiétude.

Valentine se disait vaguement qu'elle avait encore sa dot, s'imaginant

que deux cent mille francs sont un capital aujourd'hui. Mais comment

reprendre sa dot? La femme de chambre lui amena un matin une marchande

à la toilette de ses connaissances, qui lui prêta sur cette dot cinq

mille francs, comme si c'était par amitié; d'autant plus que, ce

jour-là, elle ne lui offrit rien de sa boutique.

XVII

LE MARI ET L'AMANT

Georges du Quesnoy s'imaginait qu'il était débarrassé du mari, mais

il comptait sans le mari. M. de Xaintrailles avait commencé par le

commencement, c'est-à-dire par le duel, voulant se donner les airs

d'un galant homme, mais il voulait finir par les tribunaux.

Voilà pourquoi un beau matin, le commissaire de police vint sonner à

la porte de la comtesse, au n° 17 de l'hôtel du Louvre.

La femme de chambre, qui trahissait toujours le mari et la femme,

poussa un cri et tomba en syncope; comme si elle n'eût pas été

prévenue de cette visite inopportune.

Mme de Xaintrailles, qui entendit ce cri, pressentit un malheur: elle

se jeta hors du lit pour aller fermer le verrou de sa chambre; mais il

était déjà trop tard.

Le commissaire de police parut sur le seuil. Il n'était pas seul: M.

de Xaintrailles se montra presque aussitôt. Le flagrant délit fut

constaté, car la comtesse non plus n'était pas seule. La comtesse se

jeta au-devant de son mari:

«Quoi! lui dit-elle, furieuse, échevelée, menaçante, vous n'avez pas

honte de venir ainsi chez moi!

--Chez vous! madame, dit M. de Xaintrailles, je suis chez moi.

--Vous êtes chez moi!» lui cria Georges du Quesnoy, qui venait

d'arracher le rideau du lit pour se draper dedans.

Ce fut une vraie tragi-comédie.

Georges du Quesnoy voulut avoir raison du commissaire et du mari, mais

il n'était pas assez habillé pour cela. Pourtant il les secoua si

rudement tous les deux que le commissaire de police appela deux agents

qui attendaient dans le salon. La force représentait la loi, la loi

représentait la force.

Valentine finit par demander grâce à son mari.

«Monsieur, je vous abandonne ma dot, mais laissez-moi libre.»

Le mari n'avait plus d'oreilles pour sa femme.

Le soir, elle couchait au couvent des Dames-Sainte-Marie. Georges du

Quesnoy couchait à la Conciergerie, non pour le flagrant délit, mais

pour coups et blessures.

Il avait pu parler un instant à la femme de chambre en quittant le

Grand-Hôtel.

«Je ferai votre fortune, lui dit-il, mais répondez toujours que vous

ne savez pas qui je suis.»

En arrivant au greffe de la Conciergerie, il avait pu s'entendre avec

Mme de Xaintrailles.

Comme quelques aventureux qui sont un peu aventuriers, Georges avait

dans sa poche des cartes toutes faites pour les deux pseudonymes qui

lui servaient souvent:

EDMOND LEBRUN

CHIMISTE.

Regent street, 93.

Et celle-là:

BARON DE VILLAFRANCA

Hôtel du Louvre.

Lorsque le commissaire de police l'interrogea, il s'empressa de

répondre qu'il se nommait Edmond Lebrun, chimiste, né à Turin,

domicilié à Londres, habitant l'hôtel du Louvre pendant son passage à

Paris.

Quand le juge d'instruction l'interrogea le lendemain, il le serra de

près par ses questions. Mais il était homme à tenir tête à tous les

juges d'instruction. Il lui fagota une histoire si vraisemblable, que

celui-ci n'y vit que la vérité.

«Mais pourtant, monsieur, on ne vous connaît pas au Grand-Hôtel

d'autre appartement que celui de Mme de Xaintrailles.

--Je suis venu de Londres tout exprès pour la voir.

--Vous la connaissiez donc?

--Je l'ai connue à Rome, à Nice, à Bade.

--Pourquoi ce nom de Villafranca quand vous vous êtes battu avec le

comte?

--Quand je voyage, je prends un titré qui appartient à ma famille, je

suis baron de Villafranca, mais le nom de mon père comme le mien est

tout simplement Lebrun. Je me nomme Edmond Lebrun.»

Malgré les coups et blessures, Georges, grâce à son père, finit par

obtenir sa liberté jusqu'au jour où il devrait répondre à l'accusation

d'adultère.

La prévention fut longue, comme toujours; mais le matin même où lé

procès fut appelé, aucun accusé ne répondit à l'appel.

Les curieux en furent pour leur curiosité, car l'affaire ne vint pas.

M. de Xaintrailles, pour l'honneur de son nom, avait enfin compris

qu'il était indigne de lui de faire ce procès. On rendit une

ordonnance de non-lieu.

Il espérait que Georges du Quesnoy, à cause des coups et blessures, ne

reparaîtrait pas de sitôt. Aussi chercha-t-il à se rapprocher de sa

femme par toute une comédie sentimentale. Mais Valentine avait mis sur

son blason: JE N'OUBLIE PAS. Non-seulement elle n'oubliait pas, mais

elle voulait se venger.

Elle refusa de recevoir M. de Xaintrailles, quelles que fussent les

prières de ses billets doux. Elle demanda une séparation de corps,

voulant enfin disposer de sa fortune. Mais M. de Xaintrailles lui fit

croire que la justice n'avait que suspendu son action; si Valentine

refusait de se remettre avec lui, il finirait par la faire condamner

comme adultère. Il la menaça d'ailleurs de lui envoyer les gendarmes

pour la réintégrer au domicile conjugal.

La comtesse était désespérée; elle se penchait à toute heure à sa

fenêtre de l'hôtel du Louvre, où elle était retournée, comme si elle

dût voir revenir Georges du Quesnoy.

Elle avait repris sa femme de chambre, qui s'était juré à elle-même

de ne plus trahir sa maîtresse, parce que le comte ne l'avait pas

récompensée.

Huit jours se passèrent sans que la comtesse vît venir son amant.

Enfin, un soir, vers minuit, on sonna à sa porte. Elle savait bien que

ce n'était pas son mari. Elle ouvrit elle-même, la femme de chambre

étant déjà endormie.

«C'est toi!

--Enfin!».

Et des étreintes à perdre l'âme.

«J'ai deviné que tu reviendrais ici, voilà pourquoi j'y suis revenue.

Que m'importe l'opinion des gens de cet hôtel! L'opinion, c'est toi:

si tu es content, je suis contente.»

On se conta les ennuis et les anxiétés de la prison et du couvent; on

avait pu s'écrire, mais on n'avait pas tout dit; la haine contre M. de

Xaintrailles s'était accrue de toutes les douleurs subies depuis trois

mois.

«Je me vengerai, dit Valentine.

--Je te vengerai, dit Georges.

--Songe qu'il tient ma fortune et qu'il me laisse sans argent.

Georges était désespéré de ne pouvoir mettre une fortune aux pieds de

Valentine.

«Combien a-t-il à toi?.

--200,000 francs! toute ma dot. Il n'a pas pu la manger, puisque je

suis mariée sous le régime dotal.

--Que dit ton père?

--Mon père lui donne tort, mais il me donne tort aussi. Il est

d'ailleurs malade à Margival. Il ne veut pas encore revenir à Paris.

Mes deux avocats, Me Allou et Me Carraby, me disent que je ne puis

demander la séparation de corps si je ne suis d'accord avec mon mari.

Et, d'ailleurs, même si on me donne raison contre lui, ce sera bien

long. Le comte veut que je revienne chez lui. Que vais-je faire? que

vais-je devenir?

--Comptez sur moi, dit Georges.»

Mais il ne pouvait pas même compter sur lui.

Vers une heure du matin, comme Georges allait sortir de l'hôtel du

Louvre, il fut rappelé par une voix de femme. C'était la femme de

chambre de la comtesse.

Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang · 第 9 / 13 段