Après cette tentative il s'aventura dans les eaux des fées voulant

retrouver les teintures vénitiennes. C'était encore chercher l'or.

Il retrouva le blond de Diane de Poitiers, le blond du Nord; mais il

comprit que le soleil seul donnait aux filles de Venise le chaud rayon

qui les auréole.

De là il passa dans les poisons. C'est lui qui inventa ou réinventa

le poison des Médicis, ou le poison des bagues et des perles. On se

souvient que, vers les dernières années de Napoléon III, beaucoup de

crevés, de journalistes, de chercheurs, de femmes déchues, de hautes

courtisanes, ne voulaient mourir que par ce poison doux et violent.

J'ai rencontré hier à la table d'une comédienne un prince et un homme

politique qui portent encore le poison de Georges du Quesnoy «pour

être maîtres de leur mort à travers les révolutions». Ils oublient

trop que le poison se dissout et perd sa vertu par la chaleur.

Par malheur pour Georges du Quesnoy, ce poison ne fit pas sa fortune,

n'étant pas à la portée de ceux et de celles qui n'ont ni bagues ni

perles. Il chercha d'autres inventions, mais il n'eut pas la main

heureuse, quoiqu'il eût le coup d'oeil subtil.

Il commençait pourtant à se faire un nom dans la science. Il faut lui

rendre cette justice qu'il aimait la science pour la science.

Jusqu'à Lavoisier, la chimie avait encore des airs de famille avec

l'alchimie; mais Lavoisier prit des balances pour peser l'or vrai et

l'or faux. Il marqua d'une vive lumière les agents invisibles, comme

les oxydes; il prouva les corps simples et ruina la théorie des

transmutations: c'était ruiner la pierre philosophale. Il décomposa

tout, pour tout recomposer. Il fonda la théorie atomique, prouvant que

la combinaison des différents corps provient de la juxtaposition des

atomes. Autour de la théorie atomique se groupèrent la théorie des

radicaux et celle des substitutions. On comprit enfin que les composés

chimiques étaient les pierres d'un monument, qu'on pouvait substituer

les unes aux autres sans changer la forme ni l'équilibre. Il y

eut encore la théorie des types, qui donne la clef de la méthode

universelle. Georges du Quesnoy admirait beaucoup les Dumas et les

Wurtz; il poursuivit la science moderne jusqu'à ses confins; mais il

était trop épris du merveilleux pour ne pas s'obstiner à voir autre

chose que la vérité. Il rencontra Claude Bernard et le contredit par

les paradoxes les plus inattendus. Il voulut lui prouver que toutes

les théories modernes étaient déjà dans La Bruyère, dans Fontenelle et

dans tous les malins du XVIIIe siècle. Il lui développa sa théorie à

lui, la théorie des affinités, qui ne voulait pas sacrifier l'alchimie

à la chimie, parce que tout est dans tout, et que c'est l'inconnu,

bien plus que le connu, qui fait marcher le monde.

Que Georges fût dans le vrai ou dans le faux, il n'en devint pas moins

un des sous-oracles de la science moderne; on citait son nom dans les

journaux scientifiques; on lut un mémoire de lui sur l'électricité

à l'Académie des sciences: c'était écrit à l'emporte-pièce, dans un

style imagé, qui égarait l'esprit bien plus qu'il ne l'éclairait. «Et

la conclusion?» demanda un membre de l'Académie après la lecture.

Georges était peut-être trop raisonnable pour conclure. Qui donc a dit

le dernier mot sur toutes choses, hormis le philosophe qui a écrit:

«Je sais que je ne sais rien?»

Je ne raconterai pas toutes les chutes de Georges du Quesnoy. Un seul

sentiment le relevait au-dessus de lui-même: c'était l'amour de la

patrie. L'orgie n'avait pu l'entamer par ce côté-là. La patrie a cela

de bon--comme la mère--qu'elle peut préserver un homme des dernières

chutes et le relever même sur les hauteurs d'où il était tombé.

Georges ne fut pourtant pas préservé, il tomba jusqu'au fond de

l'abîme--l'abîme sans fond. Comme Figaro, ne sachant plus que faire,

il avait pris une plume--entre deux femmes--pour fustiger cette

société bâtie sur l'argent, vivant pour l'argent, adorant l'argent.

On avait du premier coup d'oeil reconnu en lui un véhément satirique,

poétiquement inspiré dans ses patriotiques et sauvages colères.

Quelques journaux lui donnèrent de quoi fumer.

Un de ses amis était devenu secrétaire du ministre de l'intérieur. Ils

se rencontrèrent, ils se comprirent; Georges fut inscrit parmi les

honnêtes gens qui sont marqués au coeur de ces deux mots odieux:

_fonds secrets_. La veille il avait bafoué la royauté, le lendemain il

souffleta la France.

Ce ne fut pas son premier crime, ce crime de lèse-nation.

Quelles que fussent les déchéances de cet esprit malade, il gardait

avec religion le souvenir radieux de Valentine de Margival. C'était

une source pure où il retrempait son âme; c'était le rivage après

toutes les tempêtes; c'était le coin du ciel à travers les nuées les

plus sombres. Saint Augustin a dit: «Il n'est pas de pécheur si égaré

qui ne voie encore Dieu sur son chemin.» Georges ne voyait pas Dieu,

mais il voyait Valentine. Il se rappelait avec délices ces beaux jours

perdus où il vivait des joies les plus pures et les plus idéales de

l'amour. Il ouvrait encore les lèvres comme pour boire les fraîches

senteurs du Parc-aux-grives.

«Ah! Valentine! s'écria-t-il avec désespoir, vous avez tué en moi ce

qu'il y avait de beau et de bon. Vous avez tué ma force à ce point que

je n'ai même pas le courage de vous haïr.»

Il ne pouvait pas la haïr, parce qu'il l'aimait toujours.

«Et pourquoi? se demandait-il. C'est qu'aucune femme n'aura eu pour

moi, même celles qui m'ont aimé, la saveur de cette Valentine, que je

n'ai appuyée qu'une seule fois sur mon coeur.»

Un soir qu'il lisait la vie de Marie-Magdeleine, il fit cette

réflexion qu'aux femmes seules il est beaucoup pardonné si elles ont

beaucoup aimé; ce qui est une vertu chez la femme est considéré comme

une faiblesse chez l'homme. «Et pourtant, disait-il, combien qui ne

sont plus des hommes, parce qu'ils ont rencontré une femme sur leur

chemin!»

XI

LE MIRACLE DU JEU

Tout le monde a connu à Paris la misère à la mode: une femme du monde

déchue, toute ravagée, toute flétrie, toute dépenaillée, qu'on trouve

le soir et le matin accroupie à la porte, les mains dans les cheveux,

les yeux fixes, les joues pâles. Elle ne prie pas, elle ne pleure

pas. La fortune l'a trahie, mais n'a pas vaincu sa fierté. Si elle se

confesse ce n'est pas pour mendier, c'est parce qu'elle a trouvé une

âme sympathique. Çà et là elle se hasarde pourtant à tendre la main

discrètement, mais, presque toujours, elle aime mieux mourir de faim,

s'enveloppant dans le linceul de sa dignité.

Georges du Quesnoy connut bien cette misère-là. Vainement il la

chassait de son seuil par toutes les roueries d'un viveur qui trouve

de l'argent dans sa famille et chez ses amis, voire même chez ses

maîtresses. Mais ce jeu-là n'a qu'un temps. Comme a dit un vieux

jurisconsulte, l'argent mal recueilli ne germe point. Aussi Georges

du Quesnoy, après toutes ses escapades, se retrouvait-il plus pauvre

qu'auparavant. Trois fois déjà il avait changé de quartier pour

dépister ses créanciers, mais il avait beau se rouvrir de nouveaux

crédits sur la naïveté publique, il pressentait que Paris tout

grand qu'il soit lui serait bientôt impossible à habiter: on le

reconnaissait à sa tête hautaine et railleuse, partout où on lui avait

fait crédit.

En quelques années, il était parvenu à dévorer cent quatre-vingt mille

francs, dont moitié pris à son père. Il avait cent créanciers pour

l'autre moitié. Comment avait-il mangé tant d'argent? On pourrait se

demander pourquoi il n'en avait pas dépensé le triple, car il avait

joué, il avait soupé, il avait loué des avant-scène et des carrosses;

en un mot, sans mener à front découvert la grande vie des fils de

famille, il avait vécu à peu près comme eux.

Georges du Quesnoy avait des amitiés demi-célèbres; car il y a la

demi-célébrité comme le demi-monde, ou plutôt il y a la petite

célébrité et la grande célébrité, comme il y a la petite académie et

la grande académie. Dans la confusion des personnalités la plupart des

gens ne font pas de distinction entre les unes et les autres, mais il

y a toujours une élite qui met tout le monde à sa place.

Cette élite, Georges du Quesnoy en était par l'intelligence, mais sa

vie désordonnée, sans fortune et sans talent, ne lui avait pas permis

d'être du vrai monde de toutes les aristocraties: aristocratie de la

naissance, des lettres et des arts. Il y touchait, mais c'était tout.

Il fallait qu'il se contentât d'être en camaraderie avec une foule de

gens d'esprit qui sont toujours un peu sur le pavé, parce qu'il leur

manque deux choses: la dignité et le génie; fils de famille tombés,

gens de lettres et artistes qui n'ont pas signé une oeuvre pour

demain, journalistes, faméliques, admirant ou critiquant selon le

journal, s'imaginant qu'ils font l'opinion publique, parce qu'ils la

font fille publique. Comme Georges parlait haut et parlait bien dans

les brasseries politiques, littéraires, artistiques, qui sont des

académies comme les clubs sont des tribunes, on lui disait souvent de

se faire journaliste. Mais il était né pour parler et non pour écrire.

Toutefois il prit la plume et fit quelque bruit dans un journal

bruyant. Naturellement, il n'exprima pas une seule de ses opinions.

Il lui fallut prendre l'air connu de la maison. On lui donna, en

politique et en littérature, le nom des hommes à exalter et le nom

des hommes à fusiller à traits d'esprit. Il fit cela haut la main.

Quelques niais du journalisme s'imaginent volontiers que ce qu'ils

disent est toujours parole d'Évangile. Ils s'embusquent derrière un

pseudonyme et débitent leurs injures avec la conviction que les hommes

qu'ils attaquent ne s'en relèveront pas. C'est de la poudre aux

moineaux: la fumée retombe sur eux. Ce sont eux qui ne s'en relèvent

pas. Georges n'était pas si bête: il savait très-bien que, dans la

bataille de la vie, les blessures qui ne tuent pas sont des titres

de plus. Il avait trop le véritable orgueil pour tomber dans cette

puérile vanité du critique qui raisonne comme sa pantoufle: «Tout le

monde admire celui que j'attaque, je prouve que j'ai plus d'esprit que

lui, donc c'est moi qu'il faut admirer.» Georges n'avait pas l'esprit

si dépravé. Il admirait dans le journalisme cinq ou six hommes hors

ligne qui parlent haut parce qu'ils parlent bien; il aurait voulu

marcher à leur suite, mais ii s'était embourbé dans le mauvais chemin.

Aussi s'arrêta-t-il bientôt en route, disant que le véritable esprit

vit de considération, comme l'estomac vit de pain.

De là il tomba dans la passion du jeu. Il joua partout: au café, au

tripot, au cercle, jouant ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas.

Au cercle, son compte ne fut pas long à régler, car, au cercle, on ne

joue pas longtemps sur parole.

Mais il tomba du cercle dans le tripot. Là on trouve toujours de quoi

jouer. Là tout n'est jamais perdu, hormis l'honneur.

La fortune avait trahi Georges du Quesnoy au cercle, elle lui fut

bonne fille au tripot.

--C'est étonnant, se disait-il à lui-même, il y a là un voleur sur

deux joueurs; il me faut une fière veine pour avoir raison de tout le

monde.»

Non-seulement il avait de la veine, mais il avait des yeux. Il

empêchait les méridionaux en rupture de soleil de forcer la carte. Les

plus beaux escamoteurs le savaient décidé à tout, ils n'osaient trop

le braver.

Après avoir perdu vingt-cinq mille francs au cercle, les dernières

épaves de sa fortune patrimoniale, il gagna près de cinquante mille

francs dans les tripots, à petites journées. Il retourna au cercle,

armé de toutes pièces, voulant se venger.

A sa première rentrée de jeu, il gagna un peu plus de cinquante mille

francs. Il est vrai que cette nuit-là, celui qui perdait le plus lui

jeta les cartes à la figure en l'accusant d'avoir apporté des cartes.

Qu'y avait-il de vrai? Je ne veux pas me faire l'avocat d'office de

Georges du Quesnoy, je me contente de dire qu'il sauta à la figure de

celui qui l'outrageait en lui jetant ces mots qui ne prouvent rien:

--Et toi, quand tu m'as gagné il y a trois mois, avec quelles cartes

jouais-tu?

Les deux adversaires se battaient le lendemain au bois de Vincennes,

mais ils ne parurent plus au cercle ni l'un ni l'autre.

Or la moralité de ceci, c'est que Georges du Quesnoy soupa le soir

avec une comédienne à la mode qu'il afficha le lendemain pour

s'afficher avec elle.

Depuis le commencement de l'hiver, il était courbé sur les tables

vertes, il n'avait jamais pris une heure pour relever la tête et

respirer la vie. Maintenant qu'il avait cent mille francs, il se

sentait le coeur léger. Une porte d'or s'ouvrait pour lui sur le

monde. Il allait dépouiller la misère et vivre de loisirs, en

attendant qu'il trouvât sa voie, car il se croyait toujours appelé à

de hautes destinées.

En plein mois de janvier, il retrouvait un printemps en lui. La neige

qui tombait sur le boulevard lui semblait douce, comme autrefois la

neige des pommiers du Soissonnais.

«O Valentine! s'écriait-il avec un renouveau d'enthousiasme; ô

Valentine! quel printemps virginal je retrouverais cette année si tu

venais me dire: «Me voilà!»

XII

LA BACCHANTE

Ce coup de dés fut le commencement d'une vraie veine. Georges joua

partout: dans le cercle, dans les tripots, à la Bourse, le tripot des

tripots. Il gagna partout; mais partout il fut quelque peu accusé de

faire sauter la carte, car à la Bourse il avait un partner qui jouait

le contre-coup et qui ne payait pas.

Il vivait à fond de train de l'argent du jeu, le prodiguant à toute

occasion, achetant des tableaux peints et des tableaux vivants, des

objets d'art et des vertus.

Un soir, vers minuit et demi, il rencontra un de ses amis qui

descendait en habit de bal d'une voiture de maître.

«D'où viens-tu?

--D'un bal de banquiers. Mais décidément l'or est trop triste, je vais

m'égayer un peu au bal de l'Opéra.»

Georges prit le bras à son ami.

«L'or n'est pas si triste que cela. Moi aussi; je vais au bal de

l'Opéra. Et si tu me promets d'être gai, je te payerai à souper avec

des drôlesses.

--Si tu me promets qu'elles seront drôles, je veux bien.»

On entra au bal. On fureta toutes les loges pour y trouver des amis,

on finit par s'établir dans une avant-scène louée par un prince

moldave que Georges avait rencontré chez ces demoiselles. Il y en

avait quelques-unes qui venaient faire galerie dans la loge.

Le prince trépignait de joie en voyant bondir les almées parisiennes.

«Quel peuple! disait-il, comme il a de l'esprit, quoi qu'il fasse!

Il n'y a que les femmes de Paris pour avoir de l'esprit au bout des

pieds.»

Sans doute il osait hasarder cette opinion parce qu'une chicarde de la

danse levait, à chaque mesure, le pied vers l'avant-scène, en criant

au prince qu'elle lui faisait des pieds de nez. En effet, plus d'une

fois elle avait failli le toucher au nez.

Georges du Quesnoy étonna d'abord toute l'avant-scène par ses menus

propos éblouissants. Mais ce ne fut qu'une fusée. Malgré les agaceries

des femmes, il se tourna vers le spectacle de la danse avec toute la

curiosité d'un habitué des premières représentations. Il était de ceux

qui s'écoutent parler, mais qui n'écoutent jamais les autres, si bien

que, presque toujours après avoir jeté son feu, il se recueillait dans

la rêverie ou la méditation, ne voulant causer qu'avec lui-même, tant

il était personnel.

Que méditait-il, ou à quoi rêvait-il? Il pensait toujours à ses

cent mille francs. C'était le point d'appui d'Archimède. Rien

ne l'arrêterait plus dans son ambition. Cent mille francs! du

savoir-vivre et du savoir-faire, de l'esprit, de la figure et «de la

blague», il faudrait ne pas vouloir faire un pas en avant pour ne pas

arriver à tout.

Mais Georges du Quesnoy n'avait pas seulement l'ambition de marcher

vers les grandeurs de ce monde. Il avait l'ambition d'arriver à

Valentine, aux joies inespérées de son amour, à cet idéal du coeur,

plus rayonnant que tous les mirages de l'esprit.

Le roman de sa première jeunesse se rouvrait à toute heure dans son

souvenir et répandait dans son âme toute la fraîcheur de l'aube et de

la rosée. Quels que fussent les orages de sa vie, il n'oubliait jamais

ce point de départ rayonnant, ce rêve irréalisé, cette promesse

miragée du bonheur.

Pendant que le prince voyait par les yeux du corps toutes les comiques

péripéties du champ de bataille de la danse, Georges se créait un

autre théâtre et voyait passer sur la scène de l'Opéra les bucoliques

de ses vingt ans. Il n'y a pas d'âme parmi les plus troublées qui ne

retourne aux sources vives.

Toutefois la réalité s'accusait trop bruyamment pour que Georges

effaçât le spectacle des danses emportées qui tourbillonnaient sous

ses yeux. Si bien qu'il mêlait le présent au passé, la vérité à

l'imagination, comme lorsqu'un rêve nous prend dans le demi-sommeil.

«Voyez-vous? dit-il tout à coup au prince.

--Je vois tout et je ne vois rien.

--Comment, vous ne voyez pas, dominant toutes les danseuses, cette

bacchante toute couronnée de pampres qui jette des louis à pleines

mains?

--Je crois que vous devenez fou.

--Regardez bien! c'est une pluie d'or.

--Si c'est une pluie d'or, je n'en suis pas ébloui du tout. Vous savez

bien, d'ailleurs, que toutes ces filles qui sont là ne trouveraient

pas dans leur porte-monnaie de quoi faire une poignée d'or. Il n'y a

que Jupiter qui fasse ces miraclespour Danaé....»

Mais le prince parlait seul; Georges du Quesnoy s'était élancé hors de

la loge pour se précipiter vers la bacchante.

Comme à la Closerie des lilas, il avait reconnu la jeune fille qui lui

était apparue toute blanche dans le Parc-aux-Grives.

Mais quelle métamorphose! La virginale figure, couronnée de

marguerites, était ce soir-là tout allumée et toute couperosée par les

orgies nocturnes. Au lieu de ce regard timide qui se dérobait, c'était

un coup d'oeil insolent qui jetait l'ivresse et la luxure. Au lieu

de cette bouche candide, qui souriait sous la rêverie et qui n'avait

baisé que des roses, c'était une bouche gourmande et inassouvie qui

avait dévoré les sept péchés capitaux, lèvres à jamais flétries et

toutes barbouillées de rouge.

«Pourquoi cette fille jette-t-elle de l'or à pleines mains?» demanda

Georges en s'approchant d'elle.

Celui à qui il s'adressait était un pierrot, qui se contenta de

l'appeler polichinelle en habit noir.

Georges fit un pas de plus, mais on avait commencé la quatrième figure

du quadrille _d'Orphée aux Enfers_. Ce fut une vraie bourrasque. Il

fut jeté de côté et ne retrouva pas la bacchante.

XIII

LA DESTINÉE

Cependant le jeu le trahit. Il reperdit en quelques nuits de baccarat

et en une seule liquidation de Bourse ce qui lui restait de son gain

et bien au delà. Il se retrouva donc plus pauvre que jamais.

Il avait tenté plus d'une fois de s'arracher au désoeuvrement qui

rongeait son âme comme la rouille ronge le fer. Tout en se prenant aux

voluptés énervantes des débauches parisiennes, il aspirait à l'air vif

des sommets. Il se disait sans cesse qu'il n'était pas né pour vivre

sous cette atmosphère. Un jour il eut le courage--il croyait qu'il

fallait du courage pour cela--de s'arracher aux mille toiles

d'araignée qui l'emprisonnaient. Il courut chez sa soeur, à Rouen; il

se jeta dans ses bras, il la pria de le sauver de lui-même.

«Quoi! lui dit-elle, tu es un homme, et c'est à une femme que tu

demandes de te sauver?»

Il resta quelques jours avec sa soeur. Il s'attendrit au tableau de

famille, tout épanoui d'enfants.

«Hors de là, dit-il, point de salut.

--Eh bien, mon cher Georges, lui dit sa soeur, qui t'empêche de

prendre une femme et d'avoir des enfants?

--Une femme! murmura-t-il amèrement, je n'en connais qu'une au monde.

Dieu me l'a montrée comme une raillerie: c'est Valentine de Margival.

--Pourquoi s'obstiner à celle-là, puisqu'elle est mariée?

--Elle est mariée, mais elle a pris mon coeur, elle a pris mon âme. Je

la sens toujours qui tue ma vie. Vous me condamnez tous, mais vous ne

savez pas comme je suis esclave de cette femme, même loin d'elle.

Elle m'a rendu tout impossible. Je ne me sauverai d'elle que si j'en

triomphe un jour. Jusque-là je l'aimerai, je la haïrai, je ne serai

bon à rien.»

Il en était arrivé à désespérer de tout, sinon de lui-même.

Il songeait à se retremper dans une vie nouvelle en partant pour

l'Amérique, la patrie hospitalière des esprits aventureux, quand il

reçut un petit billet tout parfumé, écrit sur papier whatman par une

main qui n'était pas anglaise du tout:

«_Vous avez peut-être oublié Valentine de Marginal; si oui,

_requiescat in pace; _si non, venez continuer une conversation

interrompue dans le Parc-aux-Grives_.»

«VALENTINE.»

On ne saurait dire avec quelle joie Georges lut ces quelques lignes!

Sa jeunesse déjà mourante se releva, en lui avec toute sa force et

toute sa sève. Ce fut une renaissance soudaine.

«Valentine, murmura-t-il, mon rêve, ma vie, mon âme!»

Était-ce l'amour ou la destinée qui avait dicté cette lettre? là est

le mystère de i'inconnu.

Georges du Quesnoy ne se fit pas attendre longtemps à l'hôtel du

Louvre. Il lut la lettre deux fois, il baisa la signature, il prit un

coupé et se présenta un quart d'heure après au numéro 17.

Une femme de chambre vint ouvrir qui lui dit que Mme la comtesse

prenait un bain, dans sa chambre à coucher.

Georges ne doutait pas que Valentine elle-même n'eût grande hâte de le

revoir.

«Donnez-lui ma carte et dites-lui que je n'ai que cinq minutes.»

Il voulait brusquer les choses, il espérait que la comtesse le

recevrait devant la baignoire.

En effet, elle fit d'abord quelques façons, mais elle finit par lui

faire dire d'entrer dans sa chambre à coucher, quoique tout y fût sens

dessus dessous.

Il se précipita.

Elle lui tendit sa main toute mouillée, en lui disant de l'air du

monde le plus simple:

«Vous voyez que je vous reçois toute nue.

--Pas si nue que ça, dit Georges qui voulait cacher sa surprise d'un

tel accueil: vous me recevez comme Vénus avant de sortir des ondes.

--Quel langage! vous êtes démodé, mon cher. Vénus s'habille chez

Worth.

--Je le sais trop, hélas!

--Est-ce que vous payez beaucoup de factures par là?

--Pas précisément: je n'ai payé chez Worth qu'une robe d'indienne

qui m'a coûté dix-huit cents francs. Les femmes que j'ai l'honneur

d'habiller ne vont pas encore là.

--Et les femmes que vous n'habillez pas?

--Ah! c'est autre chose, celles-là vont toutes chez Worth.

--Eh bien, dit la comtesse en se soulevant un peu, nous avons là une

jolie conversation pour commencer. Mais aujourd'hui il n'y a plus que

les femmes honnêtes qui parlent mal et qui ne soient pas des grues.

Georges avait admiré les épaules de Valentine. Il l'avait aimée jeune

fille svelte et légère comme un cygne; il la retrouvait dans toute la

luxuriance de la femme, nourrie de chair, comme on disait des figures

de Rubens.

XIV

LA BAIGNEUSE

Georges du Quesnoy, qui s'était assis à une distance respectueuse

de la baignoire, s'approcha tout contre, en disant avec passion, au

risque d'être entendu de la femme de chambre qui venait de passer dans

le cabinet de toilette:

«O Valentine, comme je vous aime!»

Ils étaient loin tous les deux de ces fraîches promenades dans le parc

de Margival où ils ne s'aimaient que par le coeur et par l'âme; où

l'amour ne songeait pas encore à la passion; où ils jetaient sur leurs

rêveries les chastes écharpes de la candeur.

Quel chemin ils avaient fait tous les deux en descendant!

Georges dévorait des yeux Valentine:

«En vérité, vous êtes plus belle que jamais.

--Si je n'étais pas plus belle que jamais, je ne vous eusse pas dit de

venir me voir.

--Vous êtes donc bien heureuse, comtesse, pour vous porter si bien?

--Ah! oui, parlons-en: je suis si heureuse, si heureuse, si heureuse

que je voudrais mourir.

--Vous êtes encore en pleine lune de miel.»

La comtesse prit une expression de sauvage tristesse.

C'était une question insidieuse. Georges ne voulait pas accuser

Valentine, mais il ne pouvait vaincre sa jalousie, non pas sa jalousie

contre le mari, mais contre les amants. Il faillit même éclater en

reproches, mais il se contint.

«Voyez-vous, Georges, je suis la femme la plus malheureuse du monde.

--Pourquoi?

--Vous ne le devinez pas?» dit Valentine en veloutant ses yeux.

Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang · 第 8 / 13 段