Depuis quelques jours, M. Home refusait aux plus belles étrangères en

villégiature à Bade, de se remettre en communication avec les esprits

frappeurs ou tourbillonnants. On parlait beaucoup alors de sa célèbre

séance chez l'impératrice des Français, où il avait convaincu les plus

incrédules de ses obsessions démoniaques. C'en était assez pour sa

gloire éphémère. Pour lui, les grands de la terre étaient ceux qui,

comme le père Ravignan, travaillaient à la rédemption des âmes. Il

jouait le dédain du monde périssable.

Georges du Quesnoy fut donc bien mal venu à demander des miracles.

Mais un soir qu'ils se promenaient tous les deux dans l'avenue de

Lichenthal, M. Home lui dit:

«Voyez comme je suis malheureux! ce que j'aimerais c'est la solitude,

pour rêver à toutes les merveilles du monde, mais je ne connais pas

la solitude; dès que je suis seul, les esprits reviennent à moi plus

furieux que jamais.»

Quoique ce fût avant le coucher du soleil, Georges regarda de

très-près M. Home. Il était pâle et effaré.

«Ne me quittez pas ce soir, ne me quittez pas ce soir,» disait-il avec

une inquiétude, qui ne semblait pas jouée.

Georges jugea que c'était une bonne fortune pour lui que cette

soudaine reprise des esprits. Il allait enfin savoir! M. Home lui dit

qu'il ne voulait pas rentrer à l'hôtel de Russie, où il avait pris

pied depuis quelques jours. Il décida qu'il irait à l'hôtel Victoria,

où était descendu Georges.

«C'est un hôtel plus vivant et plus gai; les esprits ne franchiront

peut-être pas le seuil, surtout si vous leur tenez tête.»

Ce n'était pas l'affaire de Georges. Aussi il n'eut garde de faire le

sceptique. Bien au contraire, il appela lui-même les esprits avec la

douceur des oiseleurs qui appellent les oiseaux.

Les voilà entrés. M. Home demanda une simple chambre; il n'y en avait

pas une seule qui fût libre. On lui proposa l'appartement d'une des

grandes-duchesses de Russie, qu'on attendait toujours et qui ne venait

jamais.

«Il faut bien l'accepter,» dit Home, qui ne regardait pas à l'argent.

En passant dans le salon, il fut fâché de voir un piano.

«Pourvu qu'ils ne me fassent pas de musique,» dit-il avec

tressaillement.

Georges se disait: «Il y a là un charlatan, un fou ou un voyant;

peut-être y a-t-il de tout cela.»

Ils allèrent jusqu'à la chambre à coucher.

«Je suis brisé,» dit M. Home.

Il se jeta sur son lit et fit signe à Georges de s'asseoir en face de

lui sur le canapé.

«Ne vous en allez qu'après minuit, c'est une grâce que je vous

demande, lui dit le médium. Attendez que je sois endormi, car, si vous

n'étiez là, je n'aurais pas de toute cette nuit une heure de sommeil.»

Georges voulut parler des esprits, mais M. Home le supplia de changer

de causerie.

Et il parla à voix haute de toutes les belles dames qu'ils avaient

rencontrées dans leur promenade, femmes sérieuses et femmes légères,

princesses étrangères et princesses de la rampe. M. Home ne parlait

si haut et n'évoquait de si belles figures que pour faire peur aux

esprits.

A un certain moment, il se jeta hors du lit pour arrêter la pendule.

«Pourquoi faites-vous cela?

--Pourquoi? C'est que cette pendule pourrait sonner les douze coups de

minuit, et me frapper douze fois le coeur presque mortellement.»

Cinq minutes après:

«Voyez, reprit-il, la pendule marche malgré moi; je l'ai pourtant

bien arrêtée. Parlez-moi bien vite de la princesse *** et de Mme Anna

Delion. Voilà deux beautés, souveraines, une pour Dieu, l'autre pour

le diable.»

Une seconde fois il alla arrêter la pendule.

«Pourquoi avez-vous allumé cette troisième bougie? dit-il à son

compagnon.

--C'est singulier, dit le jeune homme, car, en effet, il n'y avait

tout à l'heure que deux bougies d'allumées.»

M. Home en éteignit une; mais à peine fut-il couché que Georges vit

encore trois bougies allumées.

Il commença à croire aux esprits.

Il éteignit lui-même la troisième bougie.

Pendant toute une heure, ils causèrent de la vie parisienne à Bade, de

toutes les aventures amoureuses, de la folie des joueurs.

«Vous savez, dit Georges; que ce grand Italien, qui avait l'air d'un

Meyerbeer brun, s'est pendu au vieux château?

--Chut! dit M. Home, ne me parlez pas du vieux château; c'est là que

je n'irais pas à minuit.»

Un silence.

«Voyez, reprit le médium en montrant la pendule, cette fois elle

est bien arrêtée, mais les aiguilles vont toujours, il est minuit;

accourez vite, je vais mourir.»

Georges se jeta vers M. Home. La pendule sonna minuit. M. Home prit la

main de Georges et la porta à son coeur.

«N'est-ce pas que c'est épouvantable?» lui dit-il.

Chaque tintement de la pendule se répétait dans le coeur de M. Home

par un battement de toute violence; c'était à le briser.

«Voyez comme elle tinte lentement; c'est pour prolonger mon agonie.»

Georges courut à la pendule et la secoua pour arrêter la sonnerie,

mais elle persista à sonner. Cette fois, sa raison l'avait abandonné,

mille nuages passaient sur son front. Sans bien savoir pourquoi, il

agita le cordon de la sonnette.

«C'est inutile, lui dit M. Home, la sonnette ne sonnera pas, les

esprits sont les maîtres ici; il faut nous en aller.»

Mais il se passa plus d'une heure sans que M. Home reprît la force de

se tenir debout. Georges avait voulu appeler.

«Non, lui dit le médium, je ne veux pas donner ce spectacle.»

Enfin M. Home, tout défaillant, se mit debout, prit son chapeau et

marcha vers la porte du salon. Georges allait le suivre, quand il

s'arrêta court.

«N'entendez-vous pas?» lui dit M. Home en tombant sur un fauteuil.

Georges écoutait.

Il entendit résonner le piano comme une harpe éolienne; c'était une

vague musique d'église écoutée dans le lointain. Le _De profundis_ et

le _Miserere_ n'ont pas de clameurs plus doucement funèbres.

«Qui touche du piano? demanda Georges, plus ému encore.

--Pouvez-vous le demander? ce sont mes ennemis. Ne les entendez-vous

pas qui chantent la mort de mon âme? c'est horrible.»

M. Home avait des larmes dans les yeux. Il se traîna à la fenêtre et

l'ouvrit; mais déjà Bade dormait.

«On n'entend plus, dit le médium, que le sabbat qu'ils font là-haut au

vieux château.

--Voilà ce que vous entendez, dit Georges, mais moi, j'entends un

autre sabbat; on danse là tout à côté, chez Mlle Soubise. J'y suis

invité et je vous y emmène. Vous serez sauvé, car vous ne serez plus

dans le monde des Esprits. Méry est là avec Scholl et quelques autres

esprits bien pensants.

--Jamais, dit M. Home, jamais je n'irai dans ce monde-là.

--Ce n'est pas la peine de quitter l'esprit des ténèbres pour

retrouver l'esprit de l'enfer.

--Ne rions pas, dit M. Home avec un accent sévère. Vous ne sentez donc

pas que vous êtes au milieu du sabbat? Tout est sens dessus dessous

ici. Regardez plutôt dans la glace, vous ne vous verrez pas.»

Comme M. Home disait ces mots, les bougies s'éteignirent.

«Permettez, ce n'est pas de jeu,» dit Georges en voulant rire encore.

M. Home frappa du pied.

«Croyez-vous donc que je suis maître de faire le jour et la nuit?»

Et après un silence:

«Avez-vous aimé?

--Si j'ai aimé! j'ai aimé à en mourir. Ç'a été le malheur de ma vie.

--Et quelle était la femme?

--Une adorable créature. Je ne suis venu ici que pour la voir.

--Et vous l'avez vue?

--Non. Elle n'a fait que passer, je crois qu'elle est allée à Ems, où

j'irai demain.

--Contez-moi cette histoire. J'aime beaucoup les contes amoureux.»

Georges ne se fit pas prier. Il conta en quelques mots rapides, avec

tout l'accent de la passion, les premiers chapitres de son roman. Il

peignit, en s'y attardant un peu, cette belle figure de Valentine dont

le seul souvenir lui masquait toutes les femmes.

«Et vous ne l'avez pas revue une seule fois? lui demanda M. Home.

--Non, pas une seule fois; je voulais aller jusqu'à Rome, mais j'avais

peur de la trouver heureuse là-bas. Si je suis venu à Bade, si je me

décide à aller à Ems pour la poursuivre, c'est que j'ai appris qu'elle

avait planté là le comte de Xaintrailles....

--Attendez donc, je la connais. C'est un miracle de beauté, surtout

quand elle rit. Je l'ai beaucoup vue à Rome. Je sais mieux son

histoire que vous ne la savez vous-même. Elle a enlevé le marquis

Panino qui n'osait pas tenter l'aventure. Ç'a été le bruit de la Ville

éternelle au dernier carnaval. Comment a-t-elle passé ici sans venir

me voir? J'ai causé vingt fois avec elle à Rome: et causeries les plus

intimes. Elle m'a souvent donné sa main, en me priant de lui dire

sa destinée. Eh bien, mon cher ami, vous voyez qu'il ne faut jamais

désespérer; maintenant qu'elle est en rupture de mariage, vous aurez

votre tour.

--Mon tour! s'écria Georges blessé au coeur. Je la veux toute pour

l'emporter à tout jamais dans ma passion. Ce n'est pas une bonne

fortune que je cherche. Dieu merci, j'ai usé ma curiosité à ces

folies-là. Ce que je veux retrouver en elle, c'est ma jeunesse.

Mais retrouverai-je son amour? Voyez-vous, si elle voulait m'aimer,

j'oublierais les mauvaises années de ma vie. Je renouerais la chaîne

d'or et je redeviendrais un homme.

--Tout beau! vous voilà déjà un enfant. Enfin je vois que vous

l'aimiez bien.

--Oh! oui, je l'aimais bien! je l'aimais à ce point, que, depuis que

je l'ai perdue, je n'ai aimé les autres femmes que par contre-coup,

que parce qu'elles me la rappelaient. Celle-ci avait sa voix, celle-là

la couleur de ses yeux; mais aucune n'avait ce charme terrible qui me

poursuit encore, qui me poursuivra jusque dans la mort. Je suis

devenu le plus grand sceptique de l'amour. Eh bien, si je retrouvais

Valentine, je tomberais à ses pieds aussi ému et aussi croyant

qu'autrefois.

--Voulez-vous la voir?

--Puisque je vous ai déjà dit que je voulais partir demain pour Ems où

elle doit être.

--Je vous demande si vous voulez la voir tout de suite.

--Vous le savez bien. Mais elle n'est pas ici.»

M. Home se leva et s'approcha de la glace en saisissant avec force la

main de Georges.

«Regardez dans cette glace.

--Mais il faudrait au moins rallumer les bougies.

--Regardez dans cette glace.»

Georges voulut regarder, mais à cet instant M. Home lui passa la main

sur les yeux.

«Regardez bien.»

Georges croyait qu'il allait se voir lui-même, mais il vit la comtesse

de Xaintrailles. Ce ne fut qu'une vision, car elle disparut au même

instant.

«J'ai vu, dit-il, mais je ne crois pas.

--Eh bien moi, dit M. Home, je n'ai pas vu, mais je crois.»

Les bougies venaient de se rallumer. Georges, déjà fort ému, fût

frappé de la pâleur de M. Home.

«Puisque vous croyez; expliquez-moi ce miracle.

--C'est bien simple; ne savez-vous pas que les âmes ont l'image plus

ou moins invisible des corps? Quoi de plus naturel que l'âme de Mme de

Xaintrailles, si elle vous aime, ne soit venue à vous sur ma prière,

quand vous l'attendez?

--Ce que vous me dites n'est pas si simple que cela. Et d'abord

comment voulez-vous que l'âme de Mme de Xaintrailles se soit si

galamment détachée de son corps?

--C'est élémentaire: l'âme, qu'est-ce autre chose que la pensée? Mille

fois par jour, votre âme quitte son corps pour faire le tour de

tous les mondes connus, même des mondes qu'elle ne connaît que par

ouï-dire. Ne voyage-t-elle pas dans le passé qu'elle n'a jamais vu?

dans l'avenir qui n'a jamais existé?

--Je veux bien, mais pourquoi voulez-vous que l'âme de Valentine?--si

j'admets l'image de l'âme--vienne s'égarer ici à l'hôtel Victoria, où

elle ne sait pas que je suis?

--Par les attractions de l'amour, par la volonté de mon âme, car j'ai

voulu qu'elle vînt. Ne vous est-il pas arrivé souvent, quand vous

étiez au théâtre ou à votre fenêtre, de forcer une femme à vous

regarder par le magnétisme de votre regard? Si l'homme corporel a une

telle force, pouvez-vous douter de la force cent mille fois plus forte

de l'homme incorporel? Puisque l'âme est une parcelle de la Divinité,

elle peut soulever un monde.»

Georges du Quesnoy ne fut pas convaincu, et pourtant la vision le

frappait encore.

M. Home s'étant approché de la fenêtre:

«Mon cher ami, dit-il à Georges, je dédaigne de vous mettre les points

sur les i. Rappelez-vous cette lettre de Marie-Antoinette où elle

raconte que Cagliostro lui a fait voir la guillotine dans une carafe.

--La guillotine! s'écria Georges avec un sentiment de terreur.

--Eh bien, oui, la guillotine. Quand la malheureuse reine fut au

Temple, elle se rappela la carafe de Cagliostro; aussi elle demanda

toujours qu'on lui servît de l'eau dans une cruche.

--La guillotine! dit encore Georges.

--C'est un mot qui vous épouvante?

--Non, je n'ai peur de rien, mais je dois vous dire qu'une

chiromancienne m'a prédit que je mourrais guillotiné.

--Si je n'avais pas ouvert la fenêtre, dit M. Home, j'interrogerais

votre destinée. Peut-être la glace nous dirait-elle s'il y aura ou

s'il n'y aura pas de guillotine. Mais c'est fini, je suis délivré des

esprits. Si vous voulez à toute force savoir comment vous mourrez,

interrogez un miroir quand vous serez seul la nuit avec la foi au

monde invisible. Mais il ne faut pas un seul être vivant autour de

vous.»

M. Home respirait avec bonheur l'air vif de la nuit.

«Je suis sauvé encore une fois,» reprit-il en s'animant.

Un silence.

«Les esprits ont livré bataille, mais les voilà vaincus, grâce à votre

présence. Adieu. Je vais me coucher; je n'ai plus peur.»

Ils sortirent tous les deux.

Georges serra la main de M. Home. C'était une main de marbre. Comme il

avait oublié sa canne, il retourna dans la chambre à coucher.

Quand il passa devant le piano, ce ne fut pas sans frissonner un peu.

A peine fut-il à la porte, que le piano eut encore quelques notes de

son chant lugubre.

La porte se ferma violemment derrière lui; aussi il eut beau vouloir

reprendre son air de scepticisme pour entrer chez Mlle Soubise, Mlle

Anna Delion lui dit:

«Vous avez l'air d'un mort qui a la permission de minuit.

--Ma foi, dit Georges, je suis plus mort que vif. J'ai passé la soirée

avec M. Home, qui m'a livré aux esprits.

--Eh bien, dit Aurélien Scholl avec son sourire diabolique, ici vous

serez livré aux bêtes.»

IX

VOYAGE SENTIMENTAL

Le lendemain Georges du Quesnoy partit pour Ems. A peine était-il dans

le wagon qu'il vit passer la comtesse de Xaintrailles, au bras du

marquis Panino. Ils étaient en retard et ils semblaient s'entraîner

l'un l'autre. En reconnaissant la comtesse, en la voyant si belle et

si gaie, Georges ressentit un coup au coeur, un vrai coup de poignard;

car s'il avait pu admettre jusqu'à un certain point que Valentine le

quittât pour se marier, comment pouvait-elle, trahissant tout à la

fois le mariage et l'amour, s'abandonner avec la joie dans l'âme à

ce Napolitain, qui d'ailleurs n'était ni jeune ni beau? C'est là

le mystère des passions. Si elles marchaient à pas comptés avec la

logique, elles ne seraient plus des passions. C'est peut-être la

volonté occulte de la nature, qui veut toujours marier le beau et le

laid, le chaud et le froid, le bien et le mal, l'esprit et la bêtise

pour les lois de l'harmonie universelle.

Georges pensa à se jeter hors du wagon pour courir à la comtesse et

lui reprocher sa double félonie. Mais ce fut le premier mouvement. Il

avait trop vécu déjà pour ne pas comprendre le ridicule d'une telle

action. Sa seconde pensée fut de rentrer tout simplement à Bade et d'y

risquer ses derniers louis, au lieu de les dépenser dans ce voyage

inutile.

Mais il était trop tard, le coup de sifflet retentit: il fallait

partir! Il se promit de descendre à la prochaine station et de monter

vaillamment dans le compartiment du marquis et de la comtesse. Ainsi

il savourerait douloureusement ce spectacle de la trahison. Comme il

n'avait peur de rien, il parlerait haut et ferme, il braverait l'amant

et tenterait de reconquérir la maîtresse.

Et en effet, dès que le train s'arrêta, il sauta à terre et il alla

droit au wagon des amoureux.

Il lut sur la portière: _compartiment réservé_. Mais il n'était

pas homme à s'arrêter pour si peu. Il tourna la poignée et monta

lestement.

«Chut! lui dit le marquis, en se précipitant vers lui, nous sommes

chez nous.

--Chut! riposta Georges du Quesnoy en mettant un pied sur le tapis, je

suis ici chez moi et je prends mon bien où je le trouve.

--Qu'est-ce que c'est que cela?» dit le marquis en lui fermant le

passage.

Georges eût certes passé outre si un des hommes du train ne l'eût

saisi par le pan de sa redingote, en lui disant qu'il se trompait de

compartiment. Georges était vaincu. Vainement il persista à vouloir

entrer, l'homme du train le fit tomber du marchepied au moment même

où le train repartait. Il envoya cet homme d'un coup de pied rouler

jusqu'à la porte de la gare, mais il n'en était pas plus avancé.

Pourtant il se rejeta tout éperdu sur le compartiment, qui ne courait

pas encore à grande vitesse. Cette fois il y pénétra comme le

tonnerre; il saisit le marquis Panino et le voulut précipiter sur la

voie. Par malheur le marquis tenait bon et il l'entraîna lui-même dans

sa chute.

Si bien que la comtesse de Xaintrailles fit le voyage toute seule

jusqu'à la prochaine station.

«Enfin monsieur! que me voulez-vous? dit le marquis à Georges.

--Rien. Je veux seulement vous empêcher de voyager avec la comtesse de

Xaintrailles.

--De quel droit, monsieur?

--La force prime le droit. D'ailleurs vous n'êtes pas son mari.

--Ni vous non plus, monsieur.

--La question n'est pas là. Si vous n'êtes pas content....

--Non, certes, monsieur, je ne suis pas content.

--Eh bien, voici ma carte. Vous me trouverez partout: à Bade, à

Paris ou à Rome, si vous vous permettez de retourner par là avec la

comtesse.»

Le marquis Panino donna lui-même sa carte; après quoi il alla

questionner le chef de gare sur le moyen le plus rapide de rejoindre

le train qui partait pour Ems.

Georges du Quesnoy se promettait d'empêcher son rival d'aller plus

loin, voulant lui-même rejoindre Valentine sur la route d'Ems, quand

un de ses amis du boulevard des Italiens, qui attendait à la gare le

train retournant sur Bade, frappa sur les vitres de la salle d'attente

et l'appela non-seulement par sa voix, mais par la voix de deux

demoiselles à la mode dans les coulisses des Bouffes-Parisiens: Mlles

Rose Blanche et Adèle Cherche-Après, la Gaieté et l'Insouciance en

voyage.

«Je suis furieux! dit Georges à son ami; si tu veux partir pour Ems

avec moi, tu seras mon témoin dans un duel à mort, avec ce marquis

napolitain qui vient de m'enlever la plus adorable des femmes.

--Allons donc! dit Mlle Cherche-Après, une de perdue, deux de

retrouvées!

--D'autant plus, ajouta Mlle Rose Blanche, que nous avons peur de

ne pas trouver d'appartement à Bade et que nous avons compté sur ta

chambre à coucher.

--Ma chambre à coucher! dit Georges qui se rappela alors le sabbat de

la veille, il y revient des esprits.

--Des esprits! Ils ne reviendront pas si nous sommes là. Conte-nous

donc cette bêtise?»

Georges leur dit mot à mot ce qui s'était passé à la gare et à l'hôtel

Victoria.

«Et tu es assez candide pour t'imaginer que tu as vu ta bien-aimée

dans le miroir, par la volonté de M. Home?

--Oui, je suis assez candide pour cela.

--Qui te dit qu'elle n'était pas là avec M. Home?

--Après tout, murmura Georges, ceci n'est pas impossible, d'autant

plus qu'elle habitait l'hôtel Victoria.»

Il se décida à ne pas poursuivre plus longtemps la comtesse de

Xaintrailles, jugeant que c'était maintenant à elle à lui donner de

ses nouvelles. Il retourna donc à Bade, en compagnie de son amie et

des comédiennes.

Quand il revit M. Home, il l'interrogea sur la vision dans la glace.

Mais le médium lui prouva sans beaucoup de peine qu'il lui eût été

bien plus difficile de préparer cette comédie impossible que d'appeler

l'âme de Valentine. Il lui jura que d'ailleurs il la croyait partie

pour Ems.

«Croyez-vous, lui dit-il, que je me suis confessé à l'abbé de Ravignan

pour trahir la religion? Ç'a été pour moi une bénédiction. L'abbé de

Ravignan m'a exorcisé, mais, par malheur, les esprits reprennent peu à

peu leur empire.»

Georges avait conté à M. Home sa mésaventure sur le marchepied du

wagon.

«Quand vous verrez la comtesse, lui dit le médium, vous l'interrogerez

à son tour.

--Mais la reverrai-je?

--N'en doutez pas. Vous vous êtes trop aimés pour ne pas vous revoir.

Dieu et la nature le veulent.

--Comment a-t-elle pu m'oublier jusqu'à prendre un amant?

--Qui vous dit que ce n'est pas le chemin fatal pour revenir à vous?

Du reste, elle doit repasser par Bade. Cette fois, ne manquez pas

l'occasion.»

Georges attendit la comtesse de Xaintrailles sans trop d'impatience,

parce qu'il oubliait son coeur et son esprit dans les folies du jeu

et des filles galantes. Comme il passait pour avoir de la veine, sans

doute parce qu'il était ruiné, ces demoiselles lui faisaient tous

les matins une bourse de jeu. Il était toujours sur le point de se

révolter contre lui-même, mais comment se relever de ses déchéances

sans avoir de l'argent pour point d'appui?

Il espérait toujours faire sauter la banque. Cette bonne fortune lui

arriva un jour; mais comme il était en spectacle et comme il jouait

l'argent des autres, il ne voulut pas s'arrêter en si beau chemin.

Il joua encore, il joua toujours, jusqu'au moment où ce fut lui qui

sauta. Désespoirs et récriminations de ces demoiselles; un instant il

avait eu toutes les caresses, il en fut bientôt aux égratignures. On

l'accusa d'avoir mis de l'argent de côté.

La vérité, c'est qu'il revint à Paris sans un sou, n'osant pas

attendre à Bade la comtesse de Xaintrailles au retour d'Ems, parce

qu'il ne voulait reparaître devant elle qu'en vainqueur et non en

vaincu.

«Soyez mon ambassadeur, dit-il à M. Home. Si vous revoyez Mme de

Xaintrailles, dites-lui que jamais héroïne de roman ne fut aimée comme

elle.»

X

LA CHIMIE ET L'ALCHIMIE

La fortune est aux audacieux: ne doutant pas de son audace, Georges ne

douta pas de sa fortune.

Ce fut alors qu'il se mêla à la tourbe des coquins en gants de Suède

qui s'abattent sur Paris comme sur un grand chemin, sans souci de

l'honneur non plus que du devoir, jetant leur conscience par-dessus

le dernier moulin de Montmartre, décidés à tout pour arriver à tout,

brassant des affaires qui n'ont que des commencements, sautant tous

les jours à pieds joints par-dessus la police correctionnelle, vrais

saute-ruisseaux des hauts financiers, tentant les hasards de la

Bourse, jetés par la fenêtre du parquet, tombés dans la coulisse,

aujourd'hui courtiers, demain remisiers, après-demain directeurs de

la Banque des Familles avec des succursales sans nombre. Vous les

connaissez tous: celui-là crée un journal qui n'aura qu'un numéro,

celui-ci ouvre un dépôt de _prêts sur titres_, l'un vous vendra à

juste prix la honte de votre ennemi, l'autre vous vendra à plus juste

prix les bonnes grâces d'une femme en renom.

Je dirai pourtant que Georges du Quesnoy fut longtemps dans ce monde

perdu, homme de pensée, mais point homme d'action. Il partait de ce

beau principe: l'homme est né voleur, depuis le berceau jusqu'à la

tombe, avec le souci de prendre ici, là, plus loin, toujours. Le grand

art, c'est de voler avec la protection du gouvernement. Par exemple,

le marchand de vin et le marchand d'eau ne volent-ils pas sur la

qualité et la quantité avec une patente du gouvernement? Le banquier

qui fait un emprunt d'État vole d'abord le roi qui emprunte et ensuite

les peuples qui prêtent. Il est volé à son tour par la fille d'Opéra,

qui vole tout aussi bien, puisqu'elle se vend sans se donner.

Georges, comme s'il riait de tout, débitait ainsi mille paradoxes

subversifs, armé de Baboeuf et de Proudhon, mais ne croyant pas un mot

de ce qu'il disait.

Ses vrais amis lui conseillaient de se hasarder au Palais, puisqu'il

avait l'éloquence naturelle et l'éloquence étudiée; mais comme c'était

un chercheur et un inquiet, comme il appartenait à la secte de ces

esprits turbulents et désordonnés qui n'aiment pas les chemins

officiels de la vie, il se jeta décidément dans les hasards de la

chimie.

La curiosité le dominait toujours. Tout en reconnaissant que la

science n'aimait pas les mystères, là encore il voulait trouver des

mystères. Mais ce qu'il voulait trouver surtout, c'était le miracle

d'une fortune rapide.

Il avait d'ailleurs vu quelques-uns de ses amis de rencontre et

d'occasion, faire leur fortune dans des découvertes imprévues. La

chimie est une loterie. Il en est qui ne tirent jamais le bon numéro,

mais il en est qui gagnent du premier coup.

Il ne tenta pas de faire de l'or, comme les alchimistes du sabbat,

mais il tenta d'orifier le cuivre. Ce fut le sabbat des métaux.

Le cuivre fut rebelle à toute métamorphose. On ne refait pas une

virginité à la fille perdue.

Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang · 第 7 / 13 段