«Écrivain public! à cent sous la séance! Pour qui me prends-tu?

--Ah! voilà que tu fais ta tête, mais, mon cher, tu ne vaux pas

mieux que nous autres. Si tu ne te donnais pas pour cent sous, tu te

donnerais pour cent francs.

--Peut-être! Tu as raison. Donne-moi cinq louis et je te dicte une

lettre qui sera un chef-d'oeuvre.»

On s'était assis à une petite table; la demoiselle demanda des bocks

et des glaces, une plume et de l'encre--ce qui ne s'était jamais vu

là.

Et quand elle eut la plume en main:

«Eh bien, j'y suis, dit-elle.

--Et les cinq louis?

--C'est comme au théâtre, on paye en entrant?

--Eh bien, tu paieras après la lettre. Mais pourquoi cette lettre?

--C'est bien simple, mon amant ne revient à moi que quand je lui dis

des injures.

--Écris. Cela se trouve bien, car je voudrais ce soir injurier le

ciel, la terre, la lune et les étoiles.»

Georges du Quesnoy dicta à cette fille un vrai chef-d'oeuvre

d'impertinences passionnées. On sentait que c'était l'indignation de

l'amour. Chaque mot frappait juste. Jamais femme jalouse n'avait si

bien marqué les battements de son coeur par des mouvements de colère.

Aussi, à la dernière phrase, la demoiselle se jeta au cou de Georges

du Quesnoy.

«Un chef-d'oeuvre! s'écria-t-elle, Léon est capable de me répondre par

un billet de mille francs.»

Georges ne rougissait pas de son rôle, tant il avait déjà perdu

ce sixième sens qui s'appelle le sens moral. Il croyait faire une

«blague» à la don Juan.

«Eh bien, dit-il, prête-moi cinq louis sur les mille francs.

--C'est sérieux?

--Très sérieux. Je te dirai pourquoi.»

La demoiselle prit gravement son porte-monnaie et le passa à Georges,

qui ne fit aucune façon pour y prendre un billet de cent francs.

«Demain j'irai te voir pour te demander des nouvelles de la lettre.

--Écoute, s'il m'envoie mille francs, je te donnerai encore cent

francs.

--Tu me prêteras encore cent francs.»

Georges du Quesnoy rectifiait le mot de la demoiselle, mais ce n'était

pas la peine, car déjà à cette époque de sa vie, quiconque lui prêtait

risquait de lui donner.

Une des amies de la comédienne vint s'asseoir à leur table.

«Tu sais que ton amant me plaît, dit-elle à cette demoiselle, en

prenant la cigarette allumée de Georges du Quesnoy. S'il veut, je lui

ferai bien le sacrifice de toute une soirée.

--Eh bien, dit l'autre en raillant, tu auras de la chance si tu ne

fais que de te donner, car avec lui, ça coûte plus cher que ça.»

Georges du Quesnoy s'indigna d'abord et voulut déchignonner un peu

l'impertinente par une chiquenaude sur ses faux cheveux; mais il était

devenu si philosophe qu'il se croyait au-dessus ou au-dessous de tout

ce qu'on pouvait dire.

On se leva de table et on alla voir valser Mlle Pochardinette.

«J'en ferais bien autant,» dit la comédienne. Et elle entraîna Georges

du Quesnoy.

Il commença à valser avec elle. Mais tout d'un coup il l'abandonna

pour se jeter à la rencontre de la vision qui l'avait frappé une heure

auparavant.

«Tu es donc fou?» lui dit la comédienne en le ressaisissant.

Il était pâle comme la mort.

«Figure-toi, lui dit-il, que je viens de voir passer une jeune fille

de mon pays, que j'ai aimée, à qui je n'ai jamais parlé, que je

n'espérais pas revoir... Elle m'a jeté une poignée d'or et une poignée

de roses à la figure....»

Georges se baissa et ramassa des roses.

«Tiens, vois plutôt.

--Des roses fanées, souillées, piétinées!»

Georges du Quesnoy promenait partout son regard anxieux.

«Voilà que je l'ai reperdue, tout en la retrouvant.»

Quoi que fît la comédienne, Georges du Quesnoy ne voulut pas aller

souper avec elle. Il rentra chez lui, voulant s'isoler pour vivre une

heure dans son souvenir. La vision l'avait arraché à la vie parisienne

pour le rejeter en cette adorable saison où il croyait à tout: au

travail, au devoir, à l'amour. Il lui sembla qu'il prenait un bain de

jeunesse et qu'il revoyait flotter sur son front ces beaux fils de la

Vierge qui portent bonheur aux voyageurs. Il pensa à son père, qu'il

n'avait pas vu depuis trois mois; à son frère, qui n'était pas revenu

à Paris pour le rappeler une fois de plus à la vie de famille.

«Mon frère a raison, dit-il tristement. Je le prenais pour un fou, à

cause de ses rimes; mais lui aussi est un voyant et j'ai peur de ses

prédictions.»

Il résolut d'aller le lendemain chez son père et de se retremper aux

sources vives.

Il se coucha et dormit mal. Toute la nuit la vision passa au-dessus de

son lit. Ce fut une obsession.

Le matin on lui apporta une dépêche de son père qui ne contenait que

ces mots:

«_Ton frère est mort. Je t'attends_.»

V

COMMENT PIERRE DU QUESNOY MOURUT DE MORT VIOLENTE

La mort de Pierre Du Quesnoy fut une aventure tragique, qui a éclaté

dans les journaux aux quatre coins de la France.

Il était devenu l'amant platonique d'une Mme de Fromentel, qui avait,

à ce qu'il paraît, un amant plus réel, nommé M. de Vermand. Je ne fais

que copier la _Gazette des Tribunaux_. Le mari, un vrai mari de la

vieille comédie, ne voulant pas se donner les émotions d'un duel avec

M. de Vermand, trouva fort malicieux de préparer un duel entre l'amant

et l'amoureux, se disant que c'était le moyen le plus pratique de se

débarrasser de l'un et de l'autre. Il joua si bien son jeu qu'il mit

bientôt en effet les armes à la main à M. de Vermand et à Pierre du

Quesnoy. Seulement, ce fut un duel entre un homme qui savait se battre

et un enfant qui ne savait pas se défendre. Circonstances aggravantes,

le duel eut lieu le soir, dans un bois, aux derniers feux du jour, aux

premières clartés de la nuit. Pierre du Quesnoy ne se défendit pas

longtemps. Quoique M. de Vermand ne voulût que lui donner une leçon,

il le frappa d'un coup au coeur, parce que Pierre se précipita

au-devant de son épée. Ce fut une désolation dans tout le pays. M. de

Vermand était parti la nuit même pour l'Angleterre, disant que c'était

pour éviter la prison préventive, mais il ne se présenta pas devant le

jury quand il fut appelé. On le condamna, par défaut, à cinq ans de

prison. Les jurés furent très-sévères, parce qu'ils connaissaient

tous Pierre du Quesnoy. M. de Fromentel en fit une maladie. Mme de

Fromentel ne se consolera jamais.

Georges du Quesnoy arriva à temps pour voir son frère. Ce fut une

scène déchirante, car on sait combien ils s'aimaient tous les deux.

«J'ai tout perdu, disait Georges, pensant à Valentine comme à Pierre.

C'était la vie de mon coeur et de mon esprit; il ne me reste plus qu'à

mourir.» Il fallut que son père, non moins désespéré, lui redonnât du

courage. Il fallut que sa soeur, qui était arrivée par l'express du

matin, l'arrachât dix fois dans la journée du lit funéraire.

Le lendemain, pendant la messe mortuaire, Georges du Quesnoy aperçut

Mlle de Lamarre, qui était venue prier avec Mme de Sancy.

«Elle l'avait dit, murmura Georges, _lui aussi mourra de mort

violente_. Décidément, il me faudra donc monter sur la guillotine,

puisque les prédictions de cette voyante se réalisent!»

Georges ne manqua pas de faire encore un pèlerinage au château de

Margival. Mais ce n'était plus qu'une solitude abandonnée.

Le comte, qui aimait les voyages, était parti quelques jours après le

mariage de sa fille pour Rome, Naples, Athènes, Constantinople. Il

n'était pas encore revenu.

Georges lut sur une pancarte attachée à la grille:

CHATEAU A VENDRE.

«Ce château est comme moi, pensa-t-il. Ce château n'a plus de maître

et il est à vendre.»

Il pensait en philosophe. Tout homme qui ne se possède plus est à

vendre.

«La mort partout,» dit tristement Georges.

Et il s'éloigna du château comme du cimetière de sa jeunesse.

VI

LA VOYANTE

M. du Quesnoy ne voulut pas rester à Landouzy-les-Vignes après la mort

de son premier fils. Il alla vivre à Rouen avec sa fille.

Georges ne le consola pas, car il mit bientôt la main sur sa part dans

la petite fortune que Pierre avait recueillie de sa mère. Georges

faisait déjà argent de tout.

Cet argent, venu de son frère bien-aimé, ne lui porta pas bonheur.

Il le joua et le perdit. Il n'en fut que plus avancé vers toutes les

tristesses et tous les découragements.

Son père, indigné de cette conduite, ne répondit plus à ses lettres.

Sa soeur elle-même lui ferma son coeur, parce qu'elle ne lui

pardonnait pas, elle qui avait des enfants, d'avoir dissipé si vite de

quoi nourrir une famille.

L'homme qui n'est plus sous la main ou sous les yeux de sa famille a

déjà perdu son meilleur point d'appui sur la terre. Georges ne savait

plus où se tourner. S'il devenait avocat sans le sou, resterait-il

avocat sans causes? Il continua pourtant son droit; mais dans son

amour de l'Inconnu, il étudia la chimie; bientôt il passa dans

l'alchimie, voulant à son tour tenter l'Impossible, jouant le superbe

devant Dieu et devant le diable.

Quand on pénètre dans le monde des Esprits, on se demande tout d'abord

si on a franchi le seuil de Charenton. Comme Pascal on voit l'abîme

sous ses pieds, et comme Newton on est pris de vertige. C'est que Dieu

n'a pas permis à l'homme de franchir le monde visible, il lui a dit

comme à la mer: «Tu n'iras pas plus loin.»

Ce qui est d'autant plus inquiétant pour cette parcelle de sagesse

humaine que nous appelons orgueilleusement la raison, c'est que les

plus grands philosophes sont des visionnaires. Descartes n'a-t-il pas

vu apparaître la vierge Marie; Voltaire ne se sentait-il pas possédé

d'un esprit surhumain, dont il disait: «Je ne suis pas le maître;»

Kant, qui certes n'était pas le Jupiter assemble-nuages de la

philosophie, ne disait-il pas: «On en viendra un jour à démontrer

que l'âme humaine vit dans une communauté étroite avec les natures

immatérielles du monde des Esprits; _que ce monde agit sur le nôtre_

et lui communique des impressions profondes, dont l'homme n'a pas

conscience aussi longtemps que tout va bien chez lui?»

Georges du Quesnoy finit par s'apercevoir que plus il interrogeait

tous les docteurs de la science occulte, plus la nuit se faisait dans

son âme. Que lui importait d'ailleurs qu'il y eût des démons s'il ne

pouvait s'en servir?

Un jour il jeta tous ses livres au feu et se tourna vers le soleil en

lui disant: «Je te salue, lumière du monde, les meilleurs esprits ne

feraient pas le plus mince de tes rayons.»

Il rouvrit Lucrèce, Newton et Voltaire, ces fils du soleil; mais il

eut beau se baigner dans les vives clartés de l'esprit humain, il

sentit que ce n'était pas tout. Il ne put effacer de son âme l'image

de Dieu, il ne put rayer de son souvenir cette prédiction de Mlle de

Lamarre qui avait vu la guillotine se dresser pour lui.

Vainement il jouait à l'esprit fort: il sentait une âme dans le monde

invisible.

Il avait dit souvent que pour les imbéciles la terre tournait dans le

vide, tandis que pour les hommes d'esprit elle tournait dans le ciel.

Il ne pouvait s'habituer à l'idée du néant, le néant avant lui, le

néant après lui. Comment nier le pressentiment quand il y a quelque

chose là, sous le front, et quelque chose là, dans le coeur? Du

pressentiment à la divination, il n'y a pas loin. Si Dieu n'existait

pas, on n'aurait pas l'idée de Dieu; si les devins n'avaient pas lu

dans les astres, dans les physionomies, jusque dans les mains, le jeu

des destinées humaines, qui donc aurait cru à tous les oracles de

l'antiquité, à toutes les sorcelleries du moyen âge, aux esprits

frappeurs d'aujourd'hui? pourquoi les âmes du purgatoire

n'auraient-elles pas la mission de nous conduire par la vie à travers

le bien et le mal? Et alors qui les empêcherait de se manifester

par des signes visibles pour les voyants, car il y a des voyants?

Swedenborg n'était ni dupe pour lui-même ni charlatan pour les autres.

A force d'ouvrir les yeux de son âme, il avait vu. Quand Dieu a dit:

Malheur à l'homme seul, c'est que Dieu n'a pas voulu que l'homme se

tournât avant l'heure vers l'infini. Dans le tourbillon du monde,

l'homme ne voit passer que les figures du monde, tandis que dans les

studieuses méditations de la solitude, il ose franchir les abîmes qui

séparent la vie de la mort. Les grands solitaires ont tous été des

voyants.

Voilà ce que disait Georges du Quesnoy, non pas qu'il tombât dans les

illusions des spiritistes qui voient partout graviter des âmes. Il

n'avait, jamais voulu faire tourner les tables possédées; il se

moquait de quelques-uns de ses amis qui parlaient des esprits

frappeurs, mais il ne pouvait aller jusqu'au scepticisme absolu.

«C'est pourtant trop bête, disait-il quelquefois en se rappelant les

prédictions du château de Sancy; parce qu'une femme distraite aura

dit, pour étonner son monde, que je serai guillotiné, il faudra que je

sois toute ma vie préoccupé de la guillotine. C'est là une mauvaise

plaisanterie dont je veux faire justice.»

Mais plus il voulait n'y plus penser, et plus il y pensait.

Un jour qu'il se retournait vers le passé, appuyé à sa fenêtre, il vit

un étudiant et une étudiante qui revenaient de Vanves, bras dessus

bras dessous, avec des branches de lilas dans la main, s'éventant l'un

l'autre, avec la grâce du Misanthrope, s'il se fût armé de l'éventail

de Célimène.

«Ah! s'écrie-t-il, que les lilas doivent sentir bon dans le

Parc-aux-Grives!»

Une heure après, il était au chemin de fer du Nord, ligne des

Ardennes. Le soir il dînait à Soissons et s'en allait à pied jusqu'à

Landouzy-les-Vignes.

La maison natale abandonnée lui sembla un cimetière, que dis-je! un

tombeau, car le lendemain matin quand il alla saluer la tombe de sa

mère et celle de son frère, le cimetière lui parut un pays souriant

par ses arbres, ses fleurs et ses gazons.

Ce lui fut aussi un pays souriant que le Parc-aux-Grives, tout épanoui

sous les pousses printanières. Il y passa des heures regardant

à chaque minute les fenêtres de Valentine--un cadre sans

portrait.--«Hélas! murmura-t-il, la fenêtre ne s'ouvrira pas!»

Il eut l'idée d'aller faire une visite au château de Sancy; il ne

s'avouait pas que c'était pour revoir la chiromancienne, mais au fond

il n'y allait que pour cela.

Il retrouva au château la même société provinciale; Paris se

métamorphose sans cesse, mais la province est sempiternelle dans ses

évolutions. Non-seulement c'était la même société, mais c'étaient les

mêmes causeries. Georges du Quesnoy se crut un instant rajeuni de

trois ans.

Mais il pensa à son frère et cacha une larme; on n'avait jamais pleuré

une plus belle âme.

«A propos, dit Mme de Sancy, plus étourdie chaque année, vous n'êtes

pas encore guillotiné?»

Georges du Quesnoy s'inclina en essayant un sourire.

«Je vous remercie de votre impatience, madame; que voulez-vous, j'ai

manqué l'occasion.»

Disant ces mots, il regardait à la dérobée la sibylle en cheveux

blonds qui, tout en piquant sa tapisserie, murmura d'un air convaincu:

«Oh! oh! nous n'y sommes pas, M. Georges du Quesnoy a encore bien du

temps devant lui.»

Le jeune homme se leva et traîna son fauteuil devant la dame.

«Puisque aussi bien, lui dit-il, me voilà avec vous face à face,

je vous demande sérieusement de me dire pourquoi vous avez mis une

guillotine sur mon chemin?

--Avez-vous lu Cazotte? lui demanda Mlle de Lamarre.

--Oui, j'ai lu ses prédictions dans La Harpe.

--Eh bien, c'était un voyant, comme je suis une voyante. Après l'avoir

écouté, puisque c'était un homme de bonne foi, il fallait se mettre en

garde contre les malheurs qu'il voyait de si loin et de si près. Louis

XVI, tout le premier, a ri de ses prédictions, comme les enfants qui

jouent au bord l'abîme. S'il y eût ajouté foi, il pouvait prévenir la

Révolution en se mettant en travers. On peut rire des voyants, mais il

faut tenir compte de ce qu'ils ont vu.

--Alors, madame, vous êtes une spectatrice qui voyez déjà le drame à

travers le rideau quand les acteurs sont encore dans la coulisse.

--Oui, le rideau se fait diaphane pour moi et j'entrevois les acteurs

qui répètent leurs rôles.

--Et vous m'avez vu dans la coulisse, au dénoûment de ma vie, répétant

mon rôle avec le prêtre et avec le bourreau?

--Je vous en ai trop dit, vous êtes un noble coeur, car je vous ai vu

pleurer sur la tombe de votre frère; vous êtes un esprit hors ligne,

car je vous ai entendu discuter sur les destinées de l'âme avec le

curé de Sancy. Vous n'êtes pas né pour une existence vulgaire. Si vous

escaladez les cimes, prenez garde au vertige; si votre esprit hante

les nues, prenez garde au tourbillon.»

Et, parlant plus bas, la chiromancienne dit à Georges:

«Il n'est pas douteux pour moi que vous aimez toujours Valentine.

Voilà un tourbillon dont il faut vous défier. Prenez garde! si vous la

rencontrez, ce sera votre malheur à tous les deux.

--Vous ne savez donc pas, madame, qu'il y a des heures de malheur

qu'on voudrait acheter par des éternités de joie!»

Georges du Quesnoy rentra à Paris un peu plus troublé qu'à son départ.

Je défie l'homme le plus sceptique de se moquer du lendemain.

VII

LES DÉCHÉANCES

Georges du Quesnoy passa son dernier examen, mais plus préoccupé de

poser des points d'interrogation devant toutes les philosophies, plus

préoccupé surtout de vivre à plein coeur et à pleine coupe que de

prendre la robe sévère de l'avocat.

Vivre à plein coeur! Mais depuis qu'il avait ébauché la plus adorable

des passions avec Valentine de Margival, il ne croyait pas qu'il lui

fût possible d'aimer une autre femme.

Qui donc aurait pour lui ce charme pénétrant? qui donc le ravirait par

cette beauté opulente, beauté divine et beauté du diable? yeux qui

rappelaient le ciel, mais qui promettaient toutes les voluptés?

Georges se contentait de distraire son coeur par des aventures d'un

jour.

On sait déjà que, dès son arrivée dans le pays latin, il avait été

à la mode parmi les étudiantes, ces demoiselles étant encore assez

primitives pour tenir plus compte de la beauté et de l'esprit que de

la fortune. Ceci peut paraître une illusion, c'est pourtant la vérité.

On sait aussi que Georges avait étendu ses conquêtes de l'autre côté

de l'eau, si bien qu'il ne fut jamais en peine de femmes, quand il

voulait perdre une heure ou même un jour.

Il avait trop pris au pied de la lettre la pensée du philosophe qui

dit: «L'homme sans passions est un vaisseau qui attend le vent, voiles

tendues, sans faire un pas.» Il avait appelé à lui tous les vents:

ceux qui viennent par la tempête comme ceux qui viennent par la fleur

des blés. Il s'était brisé aux écueils, il avait fait eau de toutes

parts; encore quelques ouragans, il échouait sans une planche de

salut.

L'orgie--l'orgie de l'esprit--l'avait envahi de la tête au coeur. Il

était entré dans le labyrinthe de la passion--la passion sans âme.

Il vécut plus que jamais des hasards du jeu et de l'amour.

Un soir qu'il désespérait de tout, il reçut ce mot mystérieux,

griffonné par une main qui voulait masquer son écriture:

_Souvenez-vous de l'oubliée_.

Il ne douta pas que ce mot ne lui vînt de Valentine.

«Ah Valentine! s'écria-t-il tristement, c'était l'âme et la force de

ma vie!»

Or cette femme, qui eût été l'âme et la force de sa vie, qu'était-elle

devenue? Sa chute avait été non moins rapide.

La jeune châtelaine de Margival avait jeté son bonnet par-dessus le

Capitole et il était tombé sur la roche Tarpéienne. C'était au temps

où quelques grandes dames émerveillaient Paris de leurs aventures.

La comtesse de Xaintrailles avait voulu que la France fût bien

représentée à Rome. Pendant que son mari allait à confesse pour la

convaincre que Dieu seul vaut la peine d'être aimé, elle courait

gaiement les villas voisines avec de nobles étrangères qui n'étaient

pas venues à Rome seulement pour voir le pape. Parmi les princesses du

nord et les duchesses du midi qui voyagent par curiosité, il en est

plus d'une qui ne rentrent pas le front haut dans leurs maisons.

Un soir, la comtesse de Xaintrailles ne rentra pas du tout.

Grand scandale à Rome jusque chez le pape qui lui avait donné sa

bénédiction. Il est vrai que, ce jour-là, un jeune monsignor lui

avait offert à Saint-Pierre la clef du paradis de Mahomet. Elle avait

refusé, mais l'impiété avait fleuri dans son coeur. Rome est le pays

des grands repentirs; mais aussi des grandes perversités.

Il ne fallait pas être d'ailleurs un profond physionomiste,

physiologiste et psychologiste, pour prédire au comte de Xaintrailles

qu'il ne serait bientôt qu'un mari de Molière, en voyant l'impétueuse

nature de sa jeune femme. On ne marie pas impunément le couchant à

l'aurore, le couchant est rejeté dans la nuit, quand l'aurore s'allume

dans le soleil. C'est la loi des forces et des défaillances. Toute

femme qui ne se jette pas dans les bras de Dieu se jettera dans les

bras de son prochain.

Valentine était adorée de son père, elle savait que, quoi qu'elle fît,

elle aurait son pardon. L'opinion publique c'était sa conscience, sa

conscience c'était son coeur, son coeur c'était sa passion. L'exemple

en a perdu plus d'une. Valentine voyait tous les jours à Nice et à

Bade, à Rome et à Tivoli, à Paris où elle venait souvent en congé

avec ou sans son mari, de très-nobles dames qui se pavanaient dans

l'adultère avec une gaieté impertinente. Elle trouvait cela de bon

air. Il fut un temps où c'était presque à la mode. Valentine voulut

être une femme à la mode.

Ce jour-là, le mari put s'écrier: «Tu l'as voulu, Georges Dandin.»

Il songea à se venger. Il parla de faire enfermer sa femme. Il jura

qu'il tuerait son rival.

Mais il en avait deux.

Il voulut être le troisième larron: il se jeta aux pieds de sa femme.

Il la conjura de lui pardonner ses crimes à elle--combien de maris

tombent dans cette lâcheté?--Mais M. de Xaintrailles avait bien

quelques péchés sur la conscience. Il continuait de vagues relations

avec une ci-devant danseuse qui avait été sa maîtresse pendant dix

ans. Valentine renvoya son mari à sa maîtresse en lui disant:

«Si vous voulez que je vous aime, faites-vous une autre tête. Je vous

ai sacrifié quatre années de ma jeunesse, de ma fortune, de ma beauté,

si vous n'êtes pas content vous êtes difficile à vivre.»

Et elle s'enfuit à Bade avec le marquis Panino, son second amant.

VIII

LE MISERERE DU PIANO

C'était au temps des prodiges de M. Home. Il était bien naturel que

Georges du Quesnoy, déjà visionnaire, voulût voir de près le célèbre

médium, espérant avoir le premier et le dernier mot de toutes ces

aventures occultes.

Il voulait aller tout exprès à Bade pour le rencontrer, lorsqu'il

lut un matin dans un journal la liste des étrangers en villégiature

là-bas. Le nom de:

_Madame la comtesse de Xaintrailles_

le frappa comme un coup de soleil.

«Décidément, dit-il, ma destinée m'appelle à Bade.»

Mais, arrivé à Bade, il lui fut impossible de découvrir Valentine. Il

alla chez M. Home. On sait que M. Home ne se laissait pas aborder par

le premier venu; mais Georges du Quesnoy, arrière-petit-cousin de M.

de Ravignan, arriva jusqu'à lui, grâce à ce nom très-révéré par cet

esprit troublé. Georges du Quesnoy, quoiqu'un peu hautain, était,

quand il le voulait, l'homme du monde le plus sympathique. M. Home se

laissa conquérir à moitié, quoiqu'il fût toujours sur la réserve. Cet

homme, qui avait commencé par les malices des dessous de cartes, avait

fini par se prendre au jeu. Il avait vu devant lui l'abîme de Pascal,

et pour les autres il était devenu un abîme. Georges eut peur d'y

tomber; mais au delà de cet abîme on voyait la lumière comme on voit

la vie future au delà du tombeau. Le médium avoua qu'il n'était pas

maître de lui depuis qu'il était obsédé par un esprit dominateur qui

le rappelait toujours à l'ordre quand il voulait se révolter. C'est

ainsi qu'il expliquait ce mouvement des choses matérielles, tables,

fauteuils, pianos, quand il voulait nier les esprits.

«Car je ne les appelle jamais, disait-il, surtout depuis ma confession

à l'abbé de Ravignan. Ils me font peur, et je passe ma vie à les

exorciser moi-même. C'est dans la lutte qu'ils reviennent ainsi faire

le sabbat.

--Eh bien, faites-moi voir ce sabbat, je vous en supplie,» dit

Georges.

Il avait déjà raconté au médium ses visions du parc de Margival et

de la Closerie des lilas; mais il ne voulait pas croire aux tables

tournantes non plus qu'à la sarabande des fauteuils.

Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang · 第 6 / 13 段