Qui lui avait envoyé cette figure? Il étudia l'écriture de

l'enveloppe; c'était une écriture libre et emportée. Valentine ne lui

avait jamais écrit; mais, plus d'une fois dans leurs promenades,

elle avait ébauché des phrases sur le sable; il ne douta pas que le

portrait ne lui fût envoyé par la jeune femme.

Pourquoi? se demanda-t-il.

Un peu plus, il partait pour Rome.

Quelques initiés ont vu ce portrait à l'emporte-pièce, de Valentine de

Margival par Carolus Duran. C'était quelques jours après son mariage.

Le comte de Xaintrailles avait voulu que M. de Margival ne perdît pas

tout à fait sa fille; Carolus Duran, qui est un Espagnol des Flandres

françaises, réussit comme par merveille à représenter la femme

extérieure et la femme intérieure, la sculpturale beauté, l'ardente

curiosité, la despotique coquetterie. Il peignit la future comtesse de

Xaintrailles en pied sur un fond rouge, comme il a peint depuis une

princesse Bonaparte. S'il n'a pas exprimé toutes les nuances de ce

caractère mobile, il a imprimé sur la toile tout l'éclat de la beauté,

tout le charme du sourire, toute la fierté du regard, tempérée par les

grands cils voluptueusement retroussés. On n'a jamais vu de si beaux

yeux nageant dans le bleu.

Comme toutes les beautés, celle de la comtesse de Xaintrailles

était discutable, selon qu'elle fût dans le repos ou dans l'action.

Quoiqu'elle fût souverainement intelligente, on peut dire qu'elle

sommeillait souvent les yeux ouverts. La réflexion éteignait ses yeux

et masquait le charme de sa bouche. Pour qu'elle fût belle, il fallait

donc que sa figure fût éclairée par le rayonnement. Alors, il

n'y avait qu'à mettre un point d'admiration. Mais si la figure

s'endormait, les yeux voilés, la bouche close, on avait le temps de

remarquer que sa peau n'avait ni le duvet de la pêche ni l'éclat «des

roses et des lys». La chair était trop brune. On pouvait remarquer

aussi que la figure était un peu courte quand le sourire n'entrouvrait

pas la bouche.

Valentine savait bien cela, aussi avait-elle l'habitude, quand elle

était seule, de lire, de dessiner, de faire de la tapisserie, devant

sa psyché ou devant un miroir, car dès qu'elle s'apercevait que sa

figure «tombait», elle la relevait soudainement. C'était le coup

d'éperon donné à son cheval attardé.

Ce portrait fut fatal à Georges. Il le regardait matin et soir avec

adoration et avec colère. C'était l'éternelle tentation qui devait le

décourager à jamais. C'était le souvenir sans l'espérance, c'était

l'amour sans la volupté, c'était le battement de coeur sans

l'étreinte.

II

COMMENT GEORGES DU QUESNOY ÉTUDIA LE DROIT

Quand Georges du Quesnoy fît son entrée dans le pays latin, c'était en

l'une des années les plus prospères du second Empire. Tout le monde

avait cent mille livres de rente. Il était impossible d'aller aux

Champs-Élysées où au Bois de Boulogne sans être mordu au coeur du

péché d'envie, en voyant s'épanouir aussi follement la haute vie

parisienne. Naturellement Georges se dit: «Pourquoi n'aurais-je pas ma

part du festin?»

Il excusa presque Valentine d'avoir donné sa main au comte de

Xaintrailles. Il comprit que la société dans ses exigences condamne

les belles femmes à aller où est la fortune. On n'enchâsse pas les

diamants dans du cuivre.

Chaque fois que Georges était venu au spectacle du Paris mondain, il

rentrait chez lui avec la rage dans l'âme. Il habitait une petite

chambre de vingt francs par mois, qui pouvait faire aimer le travail,

mais qui ne pouvait faire aimer la vie. C'était à l'hôtel du Périgord,

rue des Mathurins; mais on n'y mangeait jamais de truffes. Quoique

Georges ne fût pas habitué aux lits capitonnés, il n'était pas content

du tout dans ce lit de noyer traditionnel où cinq cents étudiants

s'étaient endormis avant lui, sans autre ambition que de passer

leurs examens. Aussi, Georges ne fit pas un long séjour à l'hôtel du

Périgord, se risquant déjà à sauter par-dessus les limites de son

budget. Son père, en ne lui donnant que deux mille francs par an,

lui réservait pour des temps meilleurs le revenu de sa part dans la

fortune de sa mère: environ cinquante mille francs. Donc, s'il avait

beaucoup de jeunesse à dépenser, il n'avait pas beaucoup d'argent.

Avec deux mille francs on peut encore vivre studieusement dans le pays

latin, mais à la condition de ne pas passer l'eau, tandis qu'avec deux

mille francs sur les boulevards on ne fait que deux bouchées.

Par malheur Georges du Quesnoy passait l'eau; il était de ceux qui

s'échappent du devoir comme les enfants qui s'échappent de leur

lisière, sauf à faire la culbute. Il ne se croyait pas né pour vivre

dans les infiniment petits. Il avait horreur de l'horizon bourgeois,

disant qu'il y mourrait d'ennui.

Dès son arrivée à Paris, il s'était résigné à vivre mal six jours

de la semaine, sauf à vivre bien le dimanche. Peu à peu, comme les

ivrognes, il avait fait le lundi, puis le mardi, puis le mercredi,

puis le jeudi, puis le vendredi, puis le samedi. Non pas qu'il se fût

mis à boire au cabaret du coin, mais au fond c'était la même chose:

le jeu de dominos au café, la Closerie des lilas, Mabille, l'Élysée,

Valentino, enfin les coulisses des petits théâtres où il avait

pénétré grâce à sa bonne mine et à son esprit. En un mot, la vie des

désoeuvrés. Il fut bientôt à bout de ressources, mais il connaissait

déjà l'art de faire des dettes: la dette ouverte et la dette

insidieuse.

Georges commença par se dire qu'il pouvait bien s'emprunter à lui-même

un billet de mille francs par an. Une fois sur cette pente, il marcha

vite; il prit une chambre de soixante-quinze francs par mois à l'hôtel

Voltaire, et commença à passer l'eau pour aller dîner avec quelques

amis de collège qui vivaient de l'autre côté.

L'étudiant qui ne reste pas fidèle au pays latin est un étudiant

perdu. Si le Paris du plaisir entraîne le Paris de l'étude, les

meilleures résolutions s'évanouissent; le désoeuvrement frappe

l'esprit; les droits de la vie s'imposent avant les droits du travail.

Georges continua à étudier une heure par jour, mais le reste du temps,

il s'amusa.

«Ah! si j'avais connu Paris! disait-il souvent, Valentine ne m'eût

pas échappé. Au lieu de lui faire des phrases sentimentales dans le

Parc-aux-Grives, je lui eusse peint le tableau d'une vie à quatre

chevaux à travers les folies parisiennes. Elle n'eût pas résisté.

Mais, comme un imbécile, je lui faisais pressentir que, si elle

m'épousait, nous repasserions par les moeurs de l'âge d'or. C'était

enfantin!»

Déjà Georges ne songeait plus qu'aux chemins de traverse; il prenait

en pitié ses camarades d'école, qui se promettaient à leur tour de

devenir avocats de province et d'épouser quelque fille de notaire de

campagne, pour mener une existence à six, huit ou dix mille francs par

an.

«J'aimerais mieux me faire enterrer tout de suite!» disait Georges

d'un air hautain.

Mais comment faire pour avoir les cent mille livres de rente d'un

Parisien à la mode? Georges n'avait pourtant pas de goût pour la

banque.

«Qui sait? disait-il, ne voulant pas désespérer; il y a des hasards

heureux. Je suis beau, ne puis-je pas faire un beau mariage?»

Mais il aimait toujours trop Valentine pour penser sérieusement à une

autre femme. Il se consolait bien çà et là avec quelque consolatrice

du pays latin; mais ce n'était que des quarts d'heure d'amour.

Il se levait à midi sous prétexte qu'il se couchait après minuit. Il

allait étudier au café en compagnie de sa voisine, qui lui répondait

politique quand il lui parlait amour. Il admirait beaucoup Lycurgue

en fumant à la Closerie des lilas. Il vantait, après dîner, le brouet

lacédémonien et déclamait contre l'argent en pensant qu'il avait des

dettes.

Çà et là il était allé à l'École de droit; une fois on lui avait parlé

_mur mitoyen_: il était rentré en toute hâte pour redire sa leçon à sa

voisine.

Une autre fois il avait rencontré sur le seuil de l'École de droit une

fille d'Ève qui cherchait son chemin.

«Où allez-vous?

--Je ne sais pas.

--C'est mon chemin, nous ferons route ensemble.»

Et ils étaient allés.

Aussi Georges du Quesnoy passa son premier examen comme Louis XIV

passa le Rhin. Ses ennemis, les professeurs de droit, ne réussirent

pas à le battre avec leur grosse artillerie. Il leur fit un discours

sur la peine de mort en matière politique, en homme qui avait

profondément étudié la question. Un des trois oracles s'endormit,

le second éclata de rire, le dernier essuya une larme: total, trois

boules rouges.

Dans le tohu-bohu amoureux du quartier latin, Georges du Quesnoy avait

oublié son pays--le pays de sa mère.--Les roses qu'il avait cueillies

sur la tombe trop tôt ouverte, les baisait-il encore d'une lèvre

respectueuse? La vie était devenue pour lui un bal masqué, un carnaval

sans fin, presque une descente de Courtille; il allait sans détourner

la tête, enivré par toutes les ardentes folies de la première

jeunesse, jetant son coeur comme son argent--par la fenêtre—-à tous

les hasards de l'amour.

On se demanda bientôt comment ses maîtresses avaient de si belles

robes; on finit par se demander pourquoi il était si bien chaussé et

pourquoi il n'allait jamais à pied. O scandale inouï, une coquine à

la mode l'amena un jour à l'École de droit dans une Victoria à deux

chevaux! Qui payait la coquine? ce n'était pas lui; qui payait les

chevaux? ce n'était pas la coquine. Donc Georges du Quesnoy promenait

sans vergogne, à deux chevaux, son déshonneur. Le matin, entre onze

heures et midi, on reconnaissait encore l'étudiant au café Voltaire,

ou au café de Cluny; déjeunant d'une simple tasse de chocolat, mais le

soir entre onze heures et minuit, il changeait ses batteries: on

le rencontrait sur le boulevard au sortir des théâtres méditant un

souper, à la _Maison d'or_ ou au _Café du Helder_.

Vous me saurez gré de ne pas vous conter, le mot à mot de cette

existence à la dérive qui est aujourd'hui fort commune à Paris pour

les étudiants qui ont de l'argent, qui passent leurs examens chez

quelque _demoiselle trente-six vertus_ et qui font leur stage dans

toutes les folies parisiennes. Beaucoup finissent par rentrer dans le

giron de la sagesse, mais plus d'un finit mal pour avoir mal commencé.

Sera-ce l'histoire de Georges du Quesnoy? Ce fut en vain que son père

vint à diverses reprises pour le ramener à la raison.

Comme ce n'était pas un mauvais coeur, il jurait de bonne foi qu'il

briserait avec ses fatales habitudes. Il embrassait son père avec

l'effusion la plus filiale; mais dès que M. du Quesnoy était parti, il

retombait sous le charme des magiciennes. Et quelles magiciennes! Des

femmes qui n'ont de prix que parce qu'on les paie. «On n'en voudrait

pas pour rien,» disait Georges d'un air dégagé. Mais il en voulut

encore quand il ne les paya plus.

Son frère vint lui-même. Mais que vouliez-vous que conseillât un

rêveur à un désoeuvré? Ils furent heureux de causer ensemble: ce fut

tout.

«Et toi, demanda Georges à Pierre, que fais tu?

--Je suis amoureux.

--De qui? de quoi?

--Un amour désespéré.

--Parle.

--J'aime Mme de Fromentel.

--Ah! mon pauvre Pierre, je te plains, car on m'a dit qu'elle aimait

son mari et son amant!

--Je tuerai l'amant.

--Et le mari?»

Pierre ne répondit pas.

«Te voilà plus fou que moi-même, reprit Georges. Crois-moi, viens

habiter Paris. La Seine c'est le Léthé. Il n'est que Paris pour

oublier.

--Allons, donc! Tu n'as pas oublié Valentine.

--C'est vrai. Mais Valentine, c'est Valentine. C'est la jeunesse,

c'est la beauté, c'est la poésie. Et encore je finirai par l'oublier.»

Le lendemain Pierre partit.

«Pourquoi si vite?

--J'ai promis d'aller ce soir jouer aux échecs avec M. de Fromentel.»

III

LE COEUR MAITRE DE L'ESPRIT

Georges croyait que l'esprit gouverne le coeur comme un navire qui

fuit le rivage. Il avait compté sans la tempête. Maintenant qu'il

avait déjà la prescience du naufrage, il s'avouait qu'il subissait la

domination de son coeur. Il ne pouvait dominer son amour.

Et comme beaucoup de jeunes gens qui portent un coeur blessé, il

cachait la blessure par un sourire railleur.

Mais il ne trompait pas ceux qui ont aimé et qui ont souffert.

Ce fut cette passion trahie qui le jeta à la recherche de l'Inconnu,

plutôt encore que les prédictions de Mme de Lamarre. Son coeur

entraîna son esprit.

Il tenta tout, décidé à rire de Dieu et du diable.

Je me trompe, il ne croyait ni à Dieu ni au diable.

O logique de la raison! Tout sceptique qu'il était il se mit à croire

aux esprits, cet esprit fort!

Un philosophe a dit que chaque heure du jour et de la nuit impose son

despotisme ou tout au moins son influence. Les anciens, nos maîtres

éternels, n'avaient pas pour rien créé des théories pour symboliser la

force occulte des actions de la nature sur l'homme. On a beau jouer au

scepticisme, l'esprit fort le plus résolu n'est le plus souvent qu'un

esprit faible, quand sonnent, dans la solitude et le silence, les

heures nocturnes. Socrate et Platon, dans l'antiquité, Descartes et

Byron dans le monde moderne, pour ne citer que les plus sages et les

plus rebelles aux menées invisibles des puissances supérieures, ont

reconnu que minuit est une heure fatale où l'esprit humain n'a pas ses

coudées franches. Certes, quand on est en belle et bonne compagnie,

quand on soupe gaiement ou amoureusement, l'heure passe sans vous

donner le frémissement de ses ailes, mais si la douzième heure vous

surprend dans la rêverie ou la méditation, quand vous êtes seul avec

vous-même dans le cortège des souvenirs, vous subissez le contre-coup

de cette heure du sabbat qui répand autour de vous, comme une pluie de

fleurs mortes, les âmes en peine qui ont été les âmes de votre vie et

qui viennent tenter leur résurrection dans votre coeur.

Ce n'est pas seulement le moyen âge qui a imprimé un caractère

mystérieux à la douzième heure; dans l'antiquité, quelles que soient

les religions, on retrouve partout ce sentiment de terreur religieuse

qui s'empare des hommes, qui fait crier les bêtes. C'est la nature

elle-même qui a commencé le sabbat; l'homme n'a rien inventé; il a

déchiffré peu à peu les vérités éternelles dans le livre grandiose que

Dieu tenait ouvert sous ses yeux.

Les esprits forts disent que la nature n'a pas de mystères. Ils ne

croient à rien et ils parlent de tout avec la désinvolture des gens

qui ne savent rien. Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup y

ramène. On peut appliquer ceci aux âmes en peine, aux esprits errants,

au monde invisible, qui nous obsèdent. Il faudrait être un docteur de

l'omniscience pour résoudre si lestement le premier de ces terribles

problèmes. Mais l'esprit humain est comme la mer qui perd d'un côté

ce qu'elle gagne de l'autre. Nous ne pouvons aborder qu'un coin de la

vérité. Et encore, parmi les plus hardis navigateurs, combien qui vont

se briser dans les récifs après avoir entrevu le rivage! Celui qui

dit: «Je sais que je ne sais rien,» est déjà un sage. Le Régent

Philippe d'Orléans, qui fut un homme de beaucoup d'esprit et

d'impiété, disait gaiement: «Je ne crois pas à Dieu, mais je crois

au diable.» C'est l'histoire de tous les athées, c'est l'histoire de

beaucoup de chrétiens qui ne croient à Dieu que parce qu'ils ont peur

du diable.

Eh bien, le Régent avait la bonne foi d'avouer qu'il avait peur des

ombres, voilà pourquoi il soupait bruyamment pour lutter contre la

nuit. Il avait abordé le grand oeuvre; avant d'inventer Law, il avait

voulu faire de l'or par la vertu de l'alchimie. Il riait tout haut en

plein midi des apparitions nocturnes, mais il ne les niait pas: il

reconnaissait qu'il ne faut pas «trop s'approcher de l'inconnu».

Certes il ne tombait pas dans le piège grossier des magiciens et il

se moquait des commérages de la sorcellerie. Ce n'était pas là qu'il

avait étudié les sciences occultes, il était parti de plus haut et de

plus loin.

Je parle ici du Régent, parce que c'était un sceptique, il me serait

trop facile de mettre en scène les esprits enthousiastes pour prouver

l'existence de «l'invisible». Bon gré mal gré, il faut reconnaître sa

force sans vouloir s'y heurter. Les sciences humaines sont toutes des

abîmes: si on s'y penche trop on s'y précipite. Rien n'est plus près

de l'extrême sagesse que l'extrême folie.

Georges du Quesnoy s'était aventuré dans ce pays de l'inconnu; son

imagination ardente voulait dépasser tous les horizons visibles.

Il doutait de tout, mais il se laissait pourtant envahir par l'âme

mystérieuse des choses. Comme il se croyait appelé à de hautes

destinées, il posait à toute heure son point d'interrogation devant

l'avenir, sans jamais oublier, d'ailleurs, les prédictions de la

chiromancienne.

L'idée fixe est la première station de la folie. Les amis de Georges

du Quesnoy commençaient à chuchoter autour de lui. Naguère il éclatait

en saillies, il était l'homme de toutes les discussions et de tous

les plaisirs; mais peu à peu ce ne fut plus la gaieté que par

intermittence; on le surprenait méditatif, inquiet, assombri. Il eut

toutes les peines du monde à passer son dernier examen, quoiqu'il fût

certes un des plus subtils esprits parmi ses camarades.

Il s'aperçut lui-même de ses chimériques préoccupations. Il voulut

s'arracher à cette fascination de l'abîme. Il reconnut qu'il marchait

dans le vide, la raison fuyait sous ses pieds, il résolut de ne plus

hanter «l'Inconnu».

Mais quand l'esprit a pris des habitudes, il ne peut pas «découcher»,

comme dit Montaigne. Georges du Quesnoy s'était tourné vers la folie;

après avoir divorcé avec la raison, il ne pouvait rebrousser chemin.

Tout le rejetait dans sa voie nouvelle, soit qu'il fût chez lui, soit

qu'il fût dans le monde. Chez lui il n'aimait que les livres

des visionnaires, dans le monde il n'aimait que la causerie des

spiritistes ou des femmes qui croient aux évocations ou aux revenants.

Partout où il allait, on faisait cercle autour de lui, comme on eût

fait cercle autour d'un sphinx. On le questionnait comme un voyageur

qui revient d'un pays inconnu. Tout le monde espérait qu'il ferait un

peu de lumière dans les ténèbres, mais il jetait un peu plus de

nuées sur les nuées, tout en imprimant autour de lui un sentiment

de terreur. Il avait d'ailleurs tout ce qu'il faut pour inspirer

confiance. Il parlait fort bien; il était physionomiste jusqu'à

pénétrer les âmes; il lisait dans les mains comme Desbarolles; il

tirait mieux les cartes que tous les charlatans à la mode. «Mais,

disait-il à ses amis, ce ne sont là que des jeux d'enfant; je voudrais

bien n'avoir pas été plus loin que ces amusements de salon; par

malheur, moi aussi, j'ai franchi le Rubicon, et j'ai vu de trop près

l'autre monde pour vivre en paix dans celui-ci.» Et quand on voulait

rire, il mettait au défi le premier venu de braver la solitude

nocturne en bravant le sommeil, parce que le sommeil endort plus

encore l'esprit que la bête, parce que le sommeil nous fait retourner

sur nos pas toutes les nuits, parce que le sommeil baisse la toile

devant notre imagination à l'heure même où elle s'envolerait avec ses

coudées franches loin de toutes préoccupations humaines.

IV

VISION A LA CLOSERIE DES LILAS

Un soir Georges du Quesnoy errait à la Closerie des lilas attendant

l'heure de l'arrivée de quelques grandes cocottes qui l'avaient averti

d'une entrée triomphale.

Il fut attiré sur le champ de bataille de la danse par les dehors

engageants de Mlle Pochardinette,--une Taglioni bien connue à l'Opéra

en plein vent.

Plus que jamais, Georges était un rêveur qui brouillait le monde réel

et le monde idéal. Telle femme qui passait lui rappelait telle femme

oubliée, qui réapparaissait comme par évocation. Ce va-et-vient de la

vie égare toutes les imaginations ardentes. Goethe et Byron disaient

qu'ils ne distinguaient plus bien les figures vivantes des figures

rêvées, créations de la nature ou créations de la poésie.

Or, tout à coup, tandis que cent yeux suivaient gaiement les

gargouillades spirituelles de cette danseuse illustre, Georges pâlit

et chancela.

Il venait de voir passer dans un tourbillon de nouveaux venus une

figure qui lui était bien connue.

C'était une jeune fille d'une beauté insolente, en plein

épanouissement. Elle se jeta follement au milieu du quadrille et

dansa avec passion. Jamais Fanny Elsler n'avait montré avec plus de

coquetterie impertinente sa jambe à la Diane chasseresse; jamais gorge

plus franche n'avait fatigué corsage plus orgueilleux. Elle était

belle par la vie, par la jeunesse, par la volupté. Sa chevelure

légèrement dorée et ses yeux qui avaient dérobé un rayon au soleil,

rappelaient Flora, la belle Violante, cette immortelle maîtresse du

Titien. C'était la même _floraison_, la même _violence_, la même

luxuriance de beauté humaine. Mais de beauté divine point. Elle avait

oublié le ciel pour la terre. Cependant quand elle fut au bout de sa

cachucha enragée, elle pencha sa tête avec un nuage de mélancolie

comme si un souvenir eût touché son coeur.

Mais au même instant, un sourire désordonné passa sur sa bouche; elle

jeta ses mains jointes sur l'épaule de son danseur et lui ordonna de

l'emporter dans toutes les joies furieuses de la valse.

Georges du Quesnoy avait reconnu la jeune fille du Parc-aux-Grives.

C'était la même figure chargée de trois printemps de plus; trois

printemps savoureux, couronnés de bleuets, d'épis et de cerises. Elle

était fraîche encore; mais déjà atteinte par les premiers ravages des

passions. Sa bouche, autrefois pure comme un sourire de pêche, n'avait

plus cette adorable naïveté d'une bouche ignorante qui n'a encore ri

qu'à elle-même: la science d'aimer avait trop passé par là.

«C'est elle pourtant, dit Georges en s'avançant du côté de la

danseuse. J'ai reconnu ce beau cou nonchalant que je n'ai retrouvé que

dans la _Psyché_ de Praxitèle. Et ces yeux si fiers et si doux! Et ce

profil taillé en plein marbre! A n'en pas douter, c'est elle. Enfin!

elle va m'expliquer ce mystère étrange.

--A qui en as-tu dans ton monologue?»

Georges fut ainsi interrompu par un ami intime qu'il connaissait

depuis la veille.

«Écoute: il y a trois ans, dans un parc de mon pays, j'ai vu

passer--comme une vision--une belle fille dont je suis encore amoureux

et que je n'ai jamais pu approcher.

--Ce n'était qu'une vision.

--Peut-être. Mais aujourd'hui, cette vision détachée du bleu des nues,

voilà que je la retrouve dansant ici. Vois plutôt cette robe bariolée,

ce chapeau insolent, cette écharpe dont elle fait un serpent, cette

ceinture de pourpre qui vaut une bonne renommée.

--Tu te moques de moi! je ne vois ni la robe, ni le chapeau, ni

l'écharpe, ni la ceinture. Est-ce que tu es visionnaire?

--Comment! s'écria Georges avec impatience, tu ne vois pas cette

danseuse éperdue, qui jette des roses par poignées et qui répand

autour d'elle une odeur savoureuse de jeunesse. Regarde-moi bien, je

cours à elle et je l'enlève avec toute la force de ma passion.»

Georges s'élança pour saisir la danseuse; mais comme il croyait la

toucher déjà, elle disparut dans un flot envahissant de beautés

surannées que M. Brididi amenait sur ses pas.

Durant plus d'une heure, Georges du Quesnoy courut tout le jardin pour

la retrouver. Il tomba épuisé dans les bras de son ami, qui lui offrit

une glace et lui jeta au-dessus la tête un verre d'eau frappée, tout

en lui promettant de le recommander au docteur Blanche.

«Je ne suis pas fou,» dit Georges avec fureur.

Survinrent les cocottes en rupture de ban. Il essaya de rire et de

«blaguer» avec elles, mais il était trop ému encore par cette vision

qui agitait son coeur. Il riait des lèvres, mais il répondait de

travers.

«Voyons, dit une comédienne sans emploi, qui croyait faire des mots,

tu n'es ni à la Closerie ni à la causerie. Est-ce que tu es sorti

comme ton argent?

--Ni argent ni esprit comptant, dit une autre demoiselle de la même

paroisse.

--Vous m'avez tout emprunté!

--On n'emprunte qu'aux riches, mon cher!

--Eh bien, prêtez-moi cent sous pour vous offrir des cigares.»

Ce jour-là, Georges du Quesnoy avait à peine les cinq sous du Juif

errant pour fumer le cigare de minuit.

«Oui, je veux bien te prêter cent sous, dit la grande cocotte en

prenant pour rire un air de protection, mais c'est à la condition que

tu vas me dicter une lettre d'injures à mon amant.»

Georges se récria.

Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang · 第 5 / 13 段