sentait là tous les déchirements d'une bête féroce. L'amour a des
dents aiguës et cruelles; s'il ne se nourrit pas de joie, il se
nourrit de douleur. La flèche des anciens était un symbole profond
comme tous les symboles de l'antiquité. On a eu beau en faire une
plaisanterie rococo de plus en plus démodée, la flèche frappe
toujours, et il n'est pas un amoureux jaloux ou désespéré qui ne la
sente à tout instant. On a remplacé l'image par un coeur brisé, ce qui
n'est pas une image vraie, puisque le coeur n'est pas un vase de Chine
ni une coupe de Sèvres. Mais, par malheur, tout est de convention dans
l'art de parler et d'écrire, même dans les expressions de la passion,
de la douleur et du désespoir.
XI
DESESPERANZA
Et comment Georges apprit-il son malheur? Pendant quelques jours il
chercha Mlle de Margival dans le Parc aux Grives sans la rencontrer.
Puisqu'elle était au château, pourquoi ne se promenait-elle plus dans
le parc? Il envoya encore un bouquet, mais, cette fois, la paysanne
qui le portait, toute rusée qu'elle fût, ne put parvenir jusqu'à
Valentine. Une grande tristesse s'empara du coeur de Georges. Avec la
jeune châtelaine il se sentait le courage d'arriver à tout, mais sans
elle toutes ses aspirations tombaient à ses pieds. D'où venait qu'elle
se cachait pour ne plus lui parler? Il n'avait pas perdu toute
espérance, parce qu'il s'imaginait entrevoir Mlle de Margival à
travers les rideaux des fenêtres; mais un jour, il comprit que tout
était fini, parce qu'une femme de chambre du château, répondant à une
de ses questions, lui dit à brûle-pourpoint: «Vous ne savez donc pas
que nous nous marions dans trois semaines?»
Ce fut un coup de foudre. Mlle de Margival ne lui avait pas donné le
droit de lui demander des explications. Il s'éloigna en toute hâte et
il éclata en fureur contre sa destinée. Il interpella le ciel et la
terre, le soleil et les arbres, les nuages et les fleurs, naguère
témoins de ses joies amoureuses. Il voulut mourir aux pieds de
Valentine; il voulut tuer son rival. Vous voyez d'ici toutes les
charmantes extravagances d'un amoureux de vingt ans.
«Oui, disait-il, je tuerai cet homme qui me vole mon bonheur.»
Mais tout à coup il vit se dresser devant lui la guillotine. Il se
demanda si déjà la prédiction allait s'accomplir.
«Eh bien, dit-il, qu'elle se marie! cela ne m'empêchera pas de devenir
son amant.»
Le soir même il apprit que Valentine venait de partir pour Paris; on
devait se marier au château, mais il fallait bien aller commander la
robe d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger.
Le mariage fit grand bruit dans tout le pays, parce que la mariée
était belle et qu'elle épousait un quasi-ambassadeur. Tout le monde
la trouvait bien heureuse, mais elle-même, quoiqu'elle fît du péché
Orgueil une de ses vertus, était-elle bien heureuse?
Georges du Quesnoy ne le croyait pas.
Il ne voulut pas être témoin de la cérémonie. Trois jours avant les
noces il partit pour Paris, saris en demander la permission à son
père, mais non sans avoir dit adieu à Valentine dans un sonnet, cette
fois rimé par lui, où il annonçait à la jeune fille que le mariage
n'était que la préface de l'amour et que le mari n'était que le
précurseur de l'amant. Ce fut le trait du Parthe. Je regrette bien que
ce chef-d'oeuvre ne soit pas venu jusqu'à moi pour vous l'offrir ici,
mais il paraît que Valentine, qui avait déjà vu la lune rousse avant
le mariage, le noya de ses larmes et le jeta au feu,--après l'avoir
lu,--pour voir une dernière fois briller la flamme de son premier
amour, car sans le savoir elle avait aimé Georges du Quesnoy.
Avant d'écrire ce sonnet, Georges avait vingt fois commencé et
recommencé une lettre tour à tour terrible et suppliante, où son amour
et son coeur éclatait en sanglots, pendant que son esprit éclatait en
sarcasmes. Mais, tout bien considéré, quoique cette lettre eût des
accents d'éloquence, comme il avait l'esprit critique, il la trouva
ridicule.
«Non, s'écria-t-il, il ne faut pas que Valentine garde de moi un
mauvais souvenir.»
Voilà pourquoi il avait rimé un sonnet moqueur.
Dès que Georges fut à Paris, l'amour et la jalousie lui furent plus
terribles. La grande ville indifférente ne pouvait apaiser ni son
coeur ni son esprit. Paris n'a de distractions que pour les initiés.
Les arrivants n'y sont pas chez eux, à moins qu'ils ne soient de la
franc-maçonnerie, de ceux qui s'amusent partout.
Georges eut hâte de retourner à Landouzy-les-Vignes, où du moins son
frère était sympathique à ses angoisses.
Et, d'ailleurs, il voulait être spectateur à son propre drame.
Pourquoi n'irait-il pas à la messe de mariage, pour voir la figure que
ferait devant l'autel cette belle Valentine qui lui avait promis le
bonheur?
Et quelle figure ferait-elle en passant, devant lui? car, sans même le
regarder, elle le verrait.
Et puis il irait dans la sacristie pour la féliciter,--comme tout le
monde. Peut-être oserait-elle le présenter à son mari?
«Ah! mon cher Pierre, dit-il en embrassant son frère, figure-toi que
plus je m'éloignais, et plus mon chagrin était violent. Mon coeur
m'abandonnait en route; j'étais comme une âme en peine. Je suis
revenu, tu me consoleras,--si je puis être consolé.
--C'est la douleur qui tue la douleur. A force de pleurer, on épuise
la source des larmes. Aussi ce n'est pas moi qui te conseillerai «de
jeter un voile là-dessus.» Il faut oser aborder son malheur de front;
il faut s'y heurter comme dans une attaque à fond de train. Tiens,
pour commencer, je vais te jeter en pleine poitrine, comme une arme de
combat, la lettre de mariage.»
Pierre passa à Georges une lettre imprimée dans la plus belle anglaise
des temps modernes:
_«M. le comte de Margival a l'honneur de vous faire part du mariage de
Mlle Madeleine-Valentine de Margival avec M. le comte François-Xavier
de Xaintrailles, secrétaire d'ambassade;_
_«Et vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale, qui sera donnée en
l'église de Margival le 27 septembre 186..»_
Dans le même pli, naturellement, se trouvait la lettre de faire-part
du comte de Xaintrailles. Georges prit cette seconde lettre, la
déchira et la piétina.
«Voilà ce que je ferai de lui un jour, dit-il dans sa colère.
--Tu ferais peut-être mieux de commencer par là, dit froidement
Pierre; c'est lui qui vient te voler ton bonheur, va lui en demander
raison. Si tu le tues, elle ne l'épousera pas.»
Et comme Georges saisissait cette idée avec passion, Pierre jeta tout
de suite de l'eau sur le feu.
«Non, ne fais pas cela, parce qu'on dirait que tu es fou, parce que tu
ne trouverais pas de témoins dans ce pays-ci. Et puis, après tout, le
vrai coupable, c'est Valentine. Le comte de Xaintrailles ne te doit
rien, tandis qu'elle te doit tout, puisque tu l'aimes.»
XII
QU'IL NE FAUT PAS TOUJOURS ALLER A LA MESSE
Georges entraîna Pierre à la messe de mariage.
Ils arrivèrent de bonne heure pour ne pas manquer le passage de la
mariée.
Mais la mariée, toute à sa beauté, ne voyait qu'elle-même. Elle était
rayonnante. C'étaient les vingt ans couronnés de fleurs d'oranger.
Rien dans ses yeux ni sur ses lèvres ne révélait que son coeur eût des
remords; elle semblait obéir à ce dicton: «Que le mariage est le plus
beau jour de la vie.»
«La cruelle!» dit Georges en la voyant passer.
Il était si agité qu'il sortit de l'église. Que fit-il? Il fuma une
cigarette. Aujourd'hui, dans tous les moments tragiques, on commence
par fumer une cigarette.
«Que m'importe, reprit-il, qu'elle dise devant Dieu oui ou non à cet
homme, puisqu'elle ne m'aime pas? Et, d'ailleurs, puisqu'elle a passé
par la mairie, elle est à tout jamais Mme de Xaintrailles. C'est égal,
elle ne portera pas ce soir son sourire au lit nuptial, car elle ne
l'aime pas et elle ne l'aimera jamais.»
Quoique Georges fût à moitié fou de douleur et de désespoir, il
n'avait pourtant pas le dessein de poignarder l'épousée. Mais il
voulait, avant la fin de la journée, aller jusqu'à elle, non pour
l'injurier, mais pour lui montrer sa pâleur. Il lui dirait: «Vous
m'avez tué, et vous riez!»
Mais comment arriver jusqu'à elle? Il ne voulait pas faire un
scandale; il avait le respect de son père, comme il avait la peur du
ridicule.
Après la messe, quand la mariée monta dans le coupé du marié, avec la
mère de M. de Xaintrailles, il s'approcha d'abord; mais la haie des
curieux le tint à distance. Il s'en retourna désespéré avec son frère,
ruminant toujours son dessein de voir face à face Valentine.
Il ne fut pas plutôt de retour à Landouzy-les-Vignes, qu'il revint
sur ses pas, décidé, coûte que coûte, à s'aventurer dans le
Parc-aux-Grives.
Aussi, à son retour à Margival, il franchit le saut-de-loup du parc,
comme si Valentine l'attendait.
Mais Valentine ne vint pas.
Il vit passer dans les avenues les rares invités parisiens en
promenade plus ou moins sentimentale.
Comme la mariée n'était pas avec eux, il se flatta de cette idée
qu'elle n'avait pas voulu profaner le souvenir de leur amour en
amenant le mari là où l'amoureux avait passé.
Valentine n'était pas si poétique, quoiqu'elle fût romanesque. Une
jeune mariée a toujours un peu la fièvre; Valentine avait passé par
tant d'émotions de vanité, de coquetterie, d'amour perdu et retrouvé,
qu'elle resta toute l'après-midi au salon, à faire la causerie avec
les provinciales émerveillées et les Parisiennes revenues de tout.
Le dîner dura trois heures comme un vrai dîner de province, quoique la
marquise eût donné des ordres pour que ce fût un dîner napoléonien.
Après le dîner, un orchestre à peu près improvisé appela les danseuses
sous les armes.
M. de Xaintrailles, qui n'avait pu s'arracher à cette fête, quoiqu'il
eût bien voulu emmener sa femme après la messe, ouvrit le bal avec la
mariée. Mme de Sancy, qui faisait vis-à-vis avec un des témoins, le
vicomte Arthur de la--, dit étourdiment:
«Vous êtes témoin du marié; eh bien, vous serez témoin qu'il sera
marri.
--Je n'en doute pas, dit l'ambassadeur à Constantinople, puisque vous
lui avez donné la plus belle fille du monde.
--Elle est arrière-petite-cousine de Mme de Montespan. Je crois
qu'elle est bien de la même famille.
--Prenez-y garde. Lauzun disait de Mme de Montespan: «Elle est de
celles-là à qui il faut deux hommes pour avoir raison d'elles, un le
matin et un le soir.
--Ah! si Valentine avait épousé Georges du Quesnoy!»
Et, tout en dansant, la comtesse de Sancy raconta l'histoire, qu'elle
savait fort mal, des bucoliques de Georges et de Valentine.
M. le vicomte de la--, un Lamartine en prose, reconduisit sa danseuse
en lui disant: «Ne craignez rien, je mettrai les deux mondes entre
la mariée et son amoureux. Je vais prier le ministre d'envoyer M. de
Xaintrailles à Rio ou à Téhéran, car je ne veux pas être témoin....»
Le témoin du comte s'arrêta sur ce mot.
XIII
LE DERNIER COUP DE MINUIT
A minuit, M. de Xaintrailles trouva qu'il avait bien assez dansé. Je
me trompe: que Valentine avait déjà trop valsé. Il tenta de lui faire
comprendre que l'heure était venue.
«L'heure de quoi? dit Valentine en se rembrunissant; allez-vous déjà
faire le mari?
--Et vous, n'allez-vous pas faire l'enfant?»
Valentine s'indigna, pleura, et ... continua à valser.
A une heure, nouvelle prière,--nouvelle rébellion.
A deux heures, le combat finissant faute de combattants, il fallut
enfin s'expatrier du salon pour monter à la chambre nuptiale.
Valentine pleurait de vraies larmes. Qu'est-ce que le lit nuptial,
sinon le tombeau de la jeune fille?
Comme Valentine n'avait plus sa mère, elle était accompagnée de Mme de
Sancy.
Vainement le marié avait dit à la comtesse: «Ne vous inquiétez pas, je
connais les femmes.»
La comtesse avait répliqué: «Vous connaissez les femmes et les filles,
mais vous ne connaissez pas les jeunes filles.»
Il s'était résigné à subir cette suivante improvisée, qui menaçait de
mettre deux points sur les i.
«Eh bien, Dieu merci! dit-elle quand elle fut seule avec Valentine;
vous n'avez pas perdu votre temps, ce soir: tudieu! vous valsiez comme
une comète.
--Oui, et vous vous figurez, peut-être que je me suis beaucoup amusée.
Point du tout.
--Pourquoi?
--Parce que j'ai mes idées sur le mariage. Voyez-vous, le mariage est
une fête comme toutes les fêtes, mais une fête sans lendemain.
--Vous êtes une hérésiarque! je vous ferai brûler en effigie.
--Je voudrais bien vous y voir.
--Mais, ma chère enfant, je m'y suis vue.
--Vous allez me raconter vos impressions de voyage dans ce pays que je
ne connais pas?
--Nous n'avons pas le temps.
--Comment! nous n'avons pas le temps! Nous avons jusqu'à demain matin.
Vous allez vous coucher avec moi.»
Mme de Sancy leva les bras au ciel.
«Si je faisais cela, le comte me jetterait par la fenêtre. Vous me
faites poser, d'ailleurs; vous savez bien que vous êtes mariée le jour
et la nuit.
--La nuit? jamais!
--Taisez-vous, belle sournoise, on n'est pas revenue du Sacré-Coeur
sans savoir que le lit nuptial est le lit nuptial.»
Et, pour tempérer cette parole, Mme de Sancy ajouta bien vite: «Tout
ce que l'Église ordonne est sacré.»
Tout en parlant, la comtesse avait commencé à déshabiller Valentine;
les cheveux étaient dénoués, la robe jetée sur un fauteuil, le corset
de satin ne tenait plus que par une agrafe.
«N'est-ce pas que j'étais mal habillée? dit Valentine en retenant
l'autre agrafe. Ce Worth n'a pas le sens commun; il dit que le jour
de ses noces une femme est encore une jeune fille; il m'a surchargée!
C'est ridicule, je lui avais demandé deux doigts de satin sur les
épaules, il m'en a mis trois doigts: pourquoi pas une robe montante?»
Mme de Sancy se mit à rire.
«Voyons, ma chère, il fallait bien laisser quelque chose pour votre
mari.»
Valentine se laissa tomber de son haut sur un fauteuil.
«Ah çà, décidément le mari a donc des droits superbes, dit-elle avec
un effroi non joué.
--Oui, écoutez plutôt.»
En ce moment on entendit frapper trois coups.
Valentine voulut cacher son émotion à Mme de Sancy, qui lui avait
appris à rire de tout.
«Frappez, on ne vous ouvrira pas, dit-elle, sans pouvoir toutefois
lever la voix.
--Tout à l'heure, ajouta Mme de Sancy.
--Jamais, reprit Valentine.»
Mais le corset était dégrafé; Mme de Sancy avait dénoué le dernier
jupon: elle entraîna Valentine vers le lit.
Cette fois, la jeune mariée prit son rôle au tragique et se remit à
pleurer.
«Ce n'est pas ma mère qui me trahirait ainsi,» dit-elle.
Valentine était plus belle encore dans les larmes, sous sa chemise
transparente, à demi voilée par ses cheveux.
«Ma foi, sauve qui peut,» s'écria Mme de Sancy.»
Et la comtesse s'envola par une porte dérobée.
Elle reparut presque aussitôt. «Je suis bonne,» reprit-elle. Et
elle tira le verrou, pour que le comte pût entrer, jugeant bien
que Valentine n'oserait pas lui ouvrir la porte. Après quoi, elle
redisparut comme une ombre.
Valentine n'eut pas le temps de faire un monologue. Le comte était
entré. Il s'avança doucement, vers elle, mais elle se jeta sous le
rideau.
Il se passa une scène qui décida de la destinée de ce mariage. Si le
comte avait été décidément un homme d'esprit, il n'eût pas joué à
l'esprit cette nuit-là; il se fût montré amoureux de Valentine,
elle se fût brûlée au feu; mais quand il la vit en rébellion, se
barricadant dans sa vertu et dans sa pudeur, au lieu de la battre par
les vraies armes, par la passion et par la force, il escarmoucha à
traits d'esprit. Si bien que Valentine fut de plus en plus indignée.
A un moment de paroxysme, elle se précipita du lit à la fenêtre, le
menaçant de se jeter du haut de son balcon, s'il ne se hâtait pas de
rentrer dans sa chambre.
M. de Xaintrailles continua à rire.
«On a joué cela au Gymnase, dit-il, la comédie s'appelle: _Une femme
qui se jette par la fenêtre._»
Quoique Valentine n'eût pas sérieusement le dessein de se jeter par la
fenêtre, elle ouvrit la croisée.
«Georges! Il est là! s'écria-t-elle en se penchant sur le balcon.»
Oui, Georges. Il était là. Il avait toute la nuit erré dans le parc,
un revolver à la main, de plus en plus jaloux, de plus en plus
furieux, en écoutant les violons et la joie des convives. Il avait
assisté, en spectateur invisible, au commencement et à la fin de la
fête. Tous les convives étaient partis, mais il était demeuré, comme
s'il dût être encore le spectateur de la dernière scène.
Il ne lui avait pas été très-facile de s'approcher du château,
quelques convives étant sortis çà et là pour fumer; sans parler des
domestiques qui allaient se conter sous les grands arbres les mystères
de la journée. Mais il connaissait bien le parc et il avait l'art de
s'y cacher, dès qu'il craignait d'être surpris.
Cette fois il était bien seul. Il avait suivi, à travers les rideaux
de mousseline brodée, toutes les marches et contre-marches de la
chambre nuptiale; vraies ombres chinoises qui ne l'amusaient pas du
tout.
Au moment où Valentine ouvrit la fenêtre, il se demandait s'il
n'allait pas, pour que sa folie fût plus accentuée et marquât mieux
dans les reportages des journaux, escalader le balcon de la chambre
nuptiale, pour se tirer un coup de revolver sous les yeux mêmes de Mme
Valentine de Xaintrailles.
Il lui semblait déjà entendre par delà le tombeau le bruit
quasi-scandaleux de sa mort. Je dis le bruit quasi-scandaleux; car on
ne manquerait pas de dire que s'il s'était tué pour Valentine, c'est
qu'elle lui avait donné le droit de se tuer. Il y avait donc un peu de
fatuité et un peu de mensonge dans cet acte de désespoir. Il n'était
pas fâché qu'on soupçonnât, non pas la femme de César, mais la femme
du secrétaire d'ambassade. Disons-le pourtant à la gloire de sa
passion: c'était l'amour lui-même qui le poussait à cette folie.
Ne plus pouvoir aimer, c'est la mort: il voulait mourir.
Tout à coup Valentine poussa un cri, et se rejeta sur M. de
Xaintrailles, qui était venu à elle.
«Qu'y a-t-il? s'écria le secrétaire d'ambassade.
--Ce qu'il y a!» dit-elle en le repoussant
En cet instant un coup de revolver retentit.
Georges du Quesnoy ne se tua pas du coup. Le cri d'effroi que jeta
Valentine le troubla profondément, sa main vacilla, le coup partit,
mais la balle qui devait frapper au coeur ne brisa qu'une côte.
Georges chancela, et tomba, ne sachant pas encore s'il était tué.
Le sang jaillit abondamment; il se releva et chercha son revolver pour
s'achever; mais il avait fait quelques pas avant de tomber; il ne le
trouva pas. «Enfin, dit-il, en voyant son sang, c'est peut-être assez
pour mourir.»
Il retomba sur l'herbe, tout en regardant la fenêtre de Valentine.
Il espérait qu'elle viendrait sur le balcon, par curiosité sinon par
amour.
Ce fut bien mieux. Cette mariée toute déshabillée, qui n'était plus
qu'à un pas du lit nuptial, passa en toute hâte une robe ouverte, jeta
sur elle un manteau, et, quoi que fît son mari pour l'arrêter, elle
courut au jardin, n'écoutant que son coeur, se croyant une héroïne
de roman, bravant tout, les devoirs de la jeune fille et de la jeune
femme.
M. de Xaintrailles avait couru après elle, tout affolé de ce coup de
théâtre imprévu; mais elle allait plus vite que lui, connaissant mieux
le chemin dans la nuit.
Quand elle fut devant Georges du Quesnoy, elle se pencha sur lui,
comme pour le secourir, ne trouvant que ce seul mot:
«Georges! Georges!
--Ah! que je suis heureux de vous revoir avant de mourir! dit Georges;
je voulais frapper au coeur, votre voix a détourné le revolver, mais
la blessure est mortelle.
--Non, Georges, vous ne mourrez pas.
--Je veux mourir! si je me suis manqué, je m'achèverai, je retrouverai
mon revolver.»
Et sa main cherchait toujours dans l'herbe.
«Dieu soit loué! s'écria Valentine, je l'ai trouvé votre revolver.»
Le comte, qui poursuivait sa femme, la surprit un revolver à la main.
«Valentine!» cria-t-il avec effroi.
XIV
LA LUNE DE MIEL
Voici quelle fut la fin du premier acte de ce drame en trois actes,
qui avait commencé si gaiement, malgré les prédictions de Mme de
Lamarre.
Le médecin de Margival fut appelé. Il jugea que Georges ne pouvait
retourner chez son père; il lui donna l'hospitalité.
M. de Xaintrailles avait arraché le revolver des mains de sa femme. La
femme du monde avait reparu dans la jeune fille romanesque. Sur les
prières de son père, elle s'était résignée à ses devoirs de fille,
sinon d'épouse.
Mais ce fut en vain qu'on lui représenta que «l'escapade» de Georges
était une action démodée, même sur les théâtres de mélodrame: elle
persista dans son for intérieur à trouver que c'était l'héroïsme de
l'amour.
Je ne dirai rien de la nuit nuptiale, qui ne commença pas même au
chant du coq. Aussi Mme de Sancy disait-elle le soir que le coq
n'avait pas chanté trois fois à cause de la catastrophe.
Le lendemain, M. de Xaintrailles brusqua le départ à la fin du
déjeuner. Il avait été nommé la veille premier secrétaire à Rome. Il
emmena Valentine à Paris, disant qu'il partirait pour Rome à quelques
jours de là.
A l'heure même du départ, la jardinière du château portait un
admirable bouquet à Georges du Quesnoy.
«D'où viennent ces fleurs? demanda-t-il en cachant deux larmes.
--Vous le savez bien,» répondit la jardinière en s'esquivant.
Georges baisa le bouquet, en s'imaginant qu'il avait été cueilli par
Valentine elle-même, dans les sentiers où ils s'étaient tant de fois
promenés ensemble.
«Ainsi va le monde, dit le médecin, qui savait un peu cette histoire;
c'est peut-être vous qu'elle aime, et c'est un autre qui l'emporte.»
Quand Georges apprit que les mariés avaient quitté le château de
Margival, il voulut retourner chez son père; mais le médecin le garda
pendant les quelques jours de fièvre. Son frère, venu le premier jour,
ne le quittait pas et lui parlait de Valentine.
«Ne te désole pas, le comte a beau l'emmener à Rome, elle te
reviendra, par un chemin ou par un autre.»
Un mois après, Georges était sur pied, se trouvant tout à la fois
héroïque et ridicule.
C'était au temps où l'École de droit rouvre ses portes. M. du Quesnoy
n'avait pas eu le courage de brusquer son fils après le coup de
revolver, mais il lui fit comprendre que l'heure de la sagesse était
venue.
«Tu n'étais qu'un enfant, tu vas devenir un homme. Quand tu seras
avocat, la Cour d'assises te montrera tous les jours où vont ceux que
ne contient pas le devoir.»
Georges ne voulut pas repartir pour Paris sans aller rêver une
dernière fois dans le Parc-aux-Grives. Il ne voulut pas s'y hasarder
en plein jour. On savait dans tout le pays l'histoire du coup de
revolver, il craignait d'être surpris en flagrant délit de souvenirs
et regrets.
Il y passa une heure au clair de la lune, en se demandant si c'était
la lune de miel pour Valentine.
Comme il cherchait les roses des mains plutôt que des yeux, car la
nuit était profonde, il vit passer, sous les arbres noirs, cette
adorable vision blanche qui avait enchanté son coeur.
Il s'élança pour la saisir, mais elle disparut comme le fantôme d'un
rêve. «Et pourtant, se disait-il, je ne suis pas un visionnaire.»
Sans doute, dans son voyage à Rome, Valentine regretta plus d'une fois
d'avoir écouté son orgueil plutôt que son coeur. Ce fut en vain que le
secrétaire d'ambassade la berça dans toutes les vanités du titre et de
la fortune. Elle ne vit pas se lever la lune de miel. «Ah! dit-elle un
jour, si Georges était second secrétaire d'ambassade!»
C'était après le premier quartier de lune rousse.
Que devint Valentine à Rome? quelles furent les joies et les peines de
ce mariage sans amour? Valentine n'aimait que le titre de son mari, le
comte n'aimait que la beauté de sa femme: deux vanités. On ne bâtit
pas le bonheur avec ce point d'appui.
Ils commencèrent par éblouir les curieux du Corso par le faste de
leur équipage et les modes de Paris. Mais au bout de huit jours ils
s'ennuyèrent de poser.
Valentine s'amusa huit jours encore des hommages des princes romains,
des marquis désoeuvrés et des monsignors curieux, après quoi elle se
mit à lire des romans.
Un soir, en fermant un volume de George Sand, elle murmura: «Le vrai
roman je l'ai commencé dans le Parc-aux-Grives.»
LIVRE II
LES MAINS PLEINES D'OR
Si tu ne tues pas ton amour, ton amour te tuera.
GÉRARD DE NERVAL.
Regarde ton âme pour voir ta conscience.
SAADI.
I
LE PORTRAIT FATAL
Six semaines après le mariage du comte de Xaintrailles, Georges reçut,
non sans quelque surprise, une photographie représentant Valentine en
pied avec ces deux signatures: Carolus Duran et Bertall.
C'était donc une photographie d'après un portrait.